Transition, réconciliation,
reconstruction et vie politique apaisée, culture
de la paix : Haute autorité des médias
Avant d'aborder toute réflexion sur
le rôle des médias dans la transition et dans
le processus de réconciliation en cours en République
Démocratique du Congo, il importe de souligner deux
points essentiels :
- Les médias jouent un rôle
primordial dans la construction de l'espace public et donc
dans l'établissement de conditions propices à
l'expression démocratique, au bon fonctionnement
des institutions publiques et des organes politiques. Dans
tout pays, mais plus encore dans un pays qui sort d'une
crise civile aussi profonde que celle qu'a connue la République
Démocratique du Congo, les médias ont une
responsabilité directe dans les processus démocratiques.
Pas de démocratie sans espace public, pas d'espace
public sans une information fiable, pluraliste, partagée
par tous.
- C'est la raison pour laquelle il est indispensable de
faire prendre conscience aux médias de leurs responsabilités,
et des règles qu'elle leur impose, sur le plan
déontologique, éthique, professionnel. Mais
cette responsabilisation des médias ne doit pas être
placée directement entre les mains de décideurs
politiques, qui sont, dans tous les pays du monde, prompts
à considérer les médias comme des outils
au service de leurs propres intérêts partisans,
non comme des organes indépendants servant à
l'expression du pluralisme. D'où la nécessité
d'une régulation autonome par rapport aux structures
gouvernementales, mais reconnue dans sa légitimité
par l'ensemble des acteurs de la vie publique.
De ce point de vue, il importe de souligner d'emblée
l'importance des résolutions prises à Sun
City par les délégués au Dialogue Intercongolais,
visant à la mise en place d'une institution indépendante
chargée de réguler les médias. La consécration
de cette décision par l'inscription de la Haute
autorité des médias dans la Constitution de
la transition est un élément fondamental
pour le paysage médiatique congolais : il s'agit
en effet de créer les conditions garantissant à
la fois la liberté des médias, le droit de
tous les citoyens à une information pluraliste et
fiable, la neutralité des médias publics,
en particulier en période électorale.
Il s'agit également pour cette nouvelle autorité
d'accomplir une mission d'ouverture et de modernisation
du paysage médiatique, en attribuant des fréquences
à des opérateurs privés tout en encadrant
leur utilisation par des cahiers des charges précis,
empêchant les dérives éditoriales préjudiciables
à l'enfance, aux murs, à la tolérance,
à la paix ; mais aussi en accompagnant le développement
des nouveaux médias qui constituent l'avenir de la
diffusion pluraliste de l'information
Dans ce cadre, la base que constitue la Constitution de
transition marque bien un premier principe essentiel : "les
institutions d'appui à la démocratie jouissent
de l'indépendance d'action entre elles et par rapport
aux autres institutions de la République. Les institutions
d'appui à la démocratie disposent de la personnalité
juridique. "
La Haute autorité des médias se voit donc
confier un rôle fondateur dans la construction de
l'espace public congolais et il y a lieu de se réjouir
de cette prise de conscience de l'importance de la régulation,
à la fois pour ouvrir le paysage médiatique
et accompagner son expansion, et pour juguler les dérives
qui ont conduit, dans certains pays voisins, à des
massacres ou à des guerres civiles.
J'ajoute que nous pouvons nous féliciter d'un début
de mise en place de cette autorité indépendante,
sous la Présidence de Monsieur Modeste MUTINGA, qui
a commencé à mettre l'instance sur les rails,
et a conduit un certain nombre d'actions de sensibilisation,
de formation et d'explication afin d'instaurer une culture
de la régulation dans un environnement qui n'y avait
pas été habitué jusque là.
Le travail que la Haute autorité des médias
va devoir accomplir est considérable, et il est indispensable
qu'il soit accompli de l'intérieur, au sein du paysage
médiatique congolais, en bonne intelligence avec
l'ensemble des acteurs concernés, parce que c'est
un travail de régulation et non un travail législatif
ou un travail administratif.
Mais puisque je viens d'évoquer le pouvoir législatif,
je ne peux que regretter que les orientations fixées,
comme les délais esquissés, ne soient pas
parfaitement tenus pour l'instant, puisqu'à cette
date, même si la Haute Autorité des Médias
a été officiellement créée et
constituée avec les autres Institutions d'accompagnement
de la transition, le 22 août 2003, huit mois ont passé,
et l'Assemblée nationale n'a toujours pas adopté
les lois organiques permettant leur entrée en fonction
effective.
Je pense que le délai imparti, 30 jours, était
probablement un peu optimiste, du fait des nécessaires
lenteurs qui affectent tout travail législatif, en
particulier dans un contexte de reconstruction. Mais huit
mois en revanche, c'est beaucoup. Et il est essentiel
que le séminaire organisé cette semaine par
l'Organisation internationale de la Francophonie puisse
constituer un aiguillon pour l'Assemblée nationale
et puisse accélérer la nécessaire mise
en place des institutions attendues, et en particulier de
la Haute Autorité des Médias.
Une autorité qui arrive au bon moment
L'année dernière a été une
année sombre pour le journalisme sur le continent
africain : les médias de haine n'ont pas tous disparu
avec la sinistre Radio des Mille collines. La mort de notre
confrère et ami Jean Hélène à
Abidjan fut aussi, nous le savons bien, le résultat
d'une campagne de haine à l'égard des médias
internationaux et de RFI en particulier, campagne nourrie
par les affrontements civils qui se déroulaient en
Côte d'Ivoire. De tels actes ne doivent pas se reproduire.
La presse écrite, la radio et la télévision
sont de puissants vecteurs d'influence, et c'est ce qui
fonde l'attention extrême que leurs responsables doivent
toujours exercer sur ce qu'ils publient, ou diffusent. Dans
un processus de recomposition nationale et de reconstruction
de l'unité démocratique d'une nation, il n'y
a pas place pour des discours extrêmes appelant à
la haine, à l'exclusion voire au meurtre.
L'information est la meilleure des armes contre la guerre,
mais la désinformation ou la propagande peuvent également
être des facteurs de haine et de division. C'est entre
ces deux tendances que doit se situer la pratique médiatique,
marquée par l'indépendance par rapport à
toutes les sortes de pouvoirs, politiques ou économiques,
mais aussi par une haute conscience des responsabilités
de celui qui informe vis-à-vis de ceux qui le lisent
ou l'écoutent.
Je tiens à saluer de ce point de vue justement Radio
Okapi, la radio à la fois unitaire et décentralisée
mise en place par la MONUC sur l'ensemble du territoire
congolais : avec 80 journalistes congolais, avec 9 stations
locales, cette radio a un objectif, accompagner la transition
vers l'unité et la démocratie au Congo en
offrant aux auditeurs un regard net sur les processus en
cours et en particulier la mise en place des institutions
et l'organisation des élections.
Rigueur de l'information, principes éditoriaux fermes,
Radio Okapi est un média exemplaire, il travaille
directement à la reconstitution de l'unité
nationale, dans le respect de la diversité des forces
politiques et des entités géographiques. C'est
notamment le cas d'une émission emblématique
comme "Dialogue entre les Congolais" de
Jérôme Ngongo, qui parvient, justement, à
offrir un espace au dialogue et à la confrontation
des points de vue sur le processus en cours et ses hésitations
ou ses retards
Que l'on me permette un petit retour en arrière
Les journalistes africains des premiers médias qui
naquirent au soleil des Indépendances furent aussi
des " agents du développement " de l'Afrique,
conscients de leur fonction supplémentaire dans l'accession
du continent à une prise de conscience de ses identités
historiques et culturelles. On n'édite pas impunément
un nouveau journal, dans un pays qui n'a connu que ceux
de la métropole ou les journaux des colons. Ce journalisme
doit inventer, en même temps qu'il défriche
les techniques de la profession, sa déontologie,
ses règles, une manière originale de toucher
le public, en adéquation avec ses attentes particulières
et ses besoins.
Ce que nous attendions collectivement de cette première
génération de journalistes africains, une
fois qu'ils seraient lancés dans le monde du travail,
je l'ai dit en 1972 à Yaoundé lors d'une conférence
à l'Ecole supérieure interétatique
de journalisme dont j'ai été le fondateur,
conférence intitulée " Pour une conception
africaine de l'information " : " Parce
qu'aucun développement n'est possible sans la participation
effective des masses, que cette participation ne peut s'obtenir
que par les relais des moyens d'information, on peut considérer
que l'information en Afrique doit assumer trois types de
fonctions : sociale, politique et éducative ".
Vous me pardonnerez de me citer moi-même à
trente ans de distance : il s'agit d'illustrer pratiquement
l'attitude qui a été la nôtre, ensemble,
lorsque que nous avons travaillé à ce que
j'appellerais volontiers " les premiers médias
" de l'Afrique indépendante.
On mesure l'ampleur de la tâche que se voyaient assigner
les jeunes journalistes : ils devaient devenir les acteurs
du développement de leurs pays, établir prudemment
les bases d'une expression démocratique au sein des
nouvelles structures sociales qui se mettaient en place,
influencées par les idéologies du temps, développer
en même temps et surtout une opinion publique
Dans des pays auxquels leurs articles contribuaient, dans
le même temps, à forger une identité
voire à assurer une cohérence territoriale,
culturelle et humaine.
A nos yeux les journalistes africains devaient être
formés à la prise de décision et à
l'exercice direct des responsabilités : professionnellement
aptes à appréhender et à décrypter
des situations historiques ou politiques compliquées
par les héritages ethniques et les réalités
du sous-développement, nous voulions nos jeunes confrères
capables de s'engager pour faire évoluer les contextes
politiques et sociaux où ils se trouvaient, sans
pour autant y laisser, ni leur âme, ni leur vie.
Nous sommes aujourd'hui, en République Démocratique
du Congo, dans une phase de reconstruction nationale qui
impose aux journalistes des principes et des pratiques qui
rappellent largement ceux que je défendais alors.
Bien sûr, à chaque époque sa phraséologie
: " agent du développement ", est-ce une
bonne définition pour un journaliste ? Je souligne
qu'il y a trente ans, le développement était,
dans tous les esprits, le moteur indispensable de la réussite
économique et sociale des nouveaux Etats indépendants.
Aujourd'hui nous savons que la démocratie, la liberté
des marchés et la défense de l'exception culturelle
ne sont pas moins indispensables à la construction
de nations modernes et pacifiques.
Cette conscience professionnelle qui doit habiter chaque
journaliste, et qu'il doit mettre au-dessus de ses choix
partisans, c'est son devoir de journaliste. C'est en
ce sens que je veux saluer également le dynamisme
éthique qui existe au sein de la presse congolaise,
et qui a conduit les journalistes congolais réunis
au sein d'un congrès national de la presse à
doter l'Union nationale de la Presse du Congo d'un Observatoire
des médias congolais.
Les sanctions prévues en cas de manquement déontologique
de la part d'un journaliste pourront aller, au sein de cet
organe professionnel, jusqu'au retrait de la "carte
d'identité professionnelle". Je tiens à
souligner qu'il est en effet nécessaire que la déontologie
des journalistes soit observée et garantie par les
journalistes eux-mêmes.
Mais pour autant, faut-il opposer l'auto-régulation
de la profession à la nécessaire régulation
du paysage médiatique ? Evidemment pas !
D'une part, l'auto-régulation est indispensable,
parce que la conscience est toujours individuelle et que
chaque journaliste est toujours responsable de ses actes,
et doit garder présent à l'esprit les principes
qui fondent son rôle de journaliste.
Mais d'autre part, le secteur médiatique a besoin
d'une régulation qui seule permet d'établir
des règles applicables aux entreprises de médias,
à l'attribution des fréquences, à la
déontologie des programmes de radio et de télévision,
à la fois pour ce qui concerne les émissions
d'information et pour ce qui concerne le reste des programmes
diffusés. Si la conscience est individuelle, nous
savons bien que la responsabilisation passe par le regard
de l'Autre, et c'est ce que doit objectiver l'existence
d'une Autorité de régulation.
Toute la communication ne repose pas sur la seule conscience
et responsabilité spontanée des journalistes
: il faut accompagner le développement du secteur
d'activités que constituent les médias en
favorisant sa diversité, son pluralisme, ses grands
équilibres, et en assurant une neutralité
des médias publics qui seraient sinon dans la dépendance
directe des autorités gouvernementales. Or, si c'est
bien au gouvernement et au parlement de définir les
moyens qui sont donnés aux médias publics,
pour autant ceux-ci n'ont pas à leur fixer une ligne
idéologique et ces médias doivent pouvoir
s'affranchir de cette tutelle, en particulier dans les moments
les plus décisifs de la vie démocratique d'une
nation, c'est-à-dire les échéances
électorales.
Je tiens à dire que le combat qui doit être
mené ici en République Démocratique
du Congo pour assurer la viabilité d'un paysage médiatique
moderne et ouvert n'est pas un combat isolé : nous
le menons en France depuis plusieurs décennies, et
le moyen de garantir les succès obtenus a été
l'institution d'un organe de régulation reconnu et
efficace, le Conseil supérieur de l'audiovisuel,
que j'ai eu l'honneur de présider pendant six années.
En Afrique, c'est le Bénin qui le premier, a
pris la voie de la régulation, avec la création
et l'installation, il y a exactement dix ans, en 1994, de
la Haute autorité de l'audiovisuel et de la communication
(HAAC) dont le premier président fut René
Dossa, que j'ai déjà cité. Dans ces
compétences premières, la supervision et l'organisation
du secteur audiovisuel, avec notamment la répartition
des temps d'antenne en période électorale.
L'exemple béninois fut suivi d'une germination rapide
d'instances comparables, même si leurs liens avec
les pouvoirs politiques ne sont pas toujours entièrement
rompus, même si leurs compétences propres ne
sont pas toujours exactement les mêmes : certaines
furent simplement constituées par de nouvelles lois
(en Côte d'Ivoire, au Sénégal, au Burkina
Faso) tandis que d'autres se trouvaient inscrites dans la
constitution (au Bénin, en Guinée, au Niger,
au Togo
) ; certaines disposent de larges pouvoirs,
d'autres n'ont de fonction que consultative
Le Conseil supérieur de l'information du Burkina
Faso n'a de compétence qu'en matière audiovisuelle,
mais il a de réels pouvoirs de réglementation
et de régulation du secteur : il apparaît pourtant
souvent comme une courroie de transmission de la présidence...
En revanche, le Conseil national de la communication
du Cameroun a bien la responsabilité théorique
de tous les médias, écrits et audiovisuels,
mais son rôle n'est que consultatif et il n'a pas
de réelle prise sur le secteur : sans moyens, sans
crédits, sans locaux, il n'apparaît pas réellement
investi d'un pouvoir d'Etat.
En Côte d'Ivoire, le Conseil national de la presse
délivrait la carte de presse tandis que les médias
audiovisuels dépendaient du Conseil national de
la communication audiovisuelle (CNCA)
Mais j'avoue
ne pas savoir comment ces instances ont résisté
aux troubles civils. Au Gabon, le Conseil national de
la communication contrôle uniquement l'audiovisuel
public, sur lequel il dispose de pouvoirs de sanction
Mais son indépendance par rapport à la présidence
n'aest que de façade !
Au Sénégal, le Haut conseil de la radio
et de la télévision (HCRT) contrôle
et administre l'audiovisuel depuis 1992, tandis que depuis
1994, le Haut conseil de la communication du Tchad gère
à la fois presse écrite et audiovisuelle,
comme la Haute autorité togolaise de l'audiovisuel
et de la communication.
Le Mali, pour sa part, a institué un Conseil
supérieur de la communication depuis 1995, ayant
compétence sur l'ensemble des médias et complétant
le Comité national d'égal accès
aux médias, créé en 1993, qui se
charge de gérer l'accès prioritaire de la
ressource en fréquences pour les médias de
service public, afin d'en permettre la diffusion universelle.
On peut évoquer avec scepticisme, comme je viens
de le faire, certains des modes de fonctionnement des instances
créées, et regretter que la volonté
d'évolution et de libéralisation qui a conduit
à leur création n'ait pas toujours été
poursuivie jusqu'à son terme : il n'empêche
que ces instances existent, et que leur existence même
pose le principe absolu d'une coupure nécessaire
entre les pouvoirs exécutifs et politiques de l'Etat
et les pouvoirs médiatiques, ou au moins leur régulation.
Les nombreuses réunions que nous avons organisées
entre instances de régulation, lorsque j'étais
moi-même président du CSA français ont
été toujours intéressantes et porteuses
d'enseignements.
Pour autant qu'elles ont pu agir, toutes ces instances
ont conçu et conçoivent leur intervention
dans le monde médiatique comme une manière
de protéger la liberté d'expression et le
pluralisme dans le monde des médias, soit de manière
externe (en radio par exemple) en multipliant les sources
d'information, soit de manière interne (en télévision
surtout) en renforçant le principe d'une représentation
politique équilibrée entre majorité
et opposition, en particulier lors des échéances
électorales.
Et c'est à ce titre que je veux les citer, pour
évoquer le travail à réaliser. Et pour
les écueils à éviter. Je tiens à
souligner que d'ores et déjà, l'inscription
de la Haute autorité des médias dans la constitution
de transition, de même que sa composition représentative
des diverses sensibilités politiques, sont deux éléments
forts, importants, qui donnent à la nouvelle instance
à la fois une légitimité et une capacité
d'intervention réelles.
A ce stade de la réflexion, je voudrais synthétiser
en quatre mots la pratique de la régulation telle
que je la conçois aujourd'hui, avec toute la liberté
de parole que me donne ma situation actuelle, puisque j'ai
désormais quitté la présidence du CSA
français depuis plus de deux ans.
Qu'est-ce que la régulation ?
La régulation est la méthode la plus adaptée
à l'intervention de l'Etat dans le secteur médiatique,
parce que c'est un secteur économique en évolution,
dans lequel les réglementations doivent s'adapter
aux réalités professionnelles et économiques,
afin de garantir des principes d'intérêt public
d'ordre supérieur : le pluralisme, la qualité
des programmes, l'impartialité de l'information,
le respect du jeune public et de la dignité de la
personne humaine.
Alors, en quatre mots, qu'est-ce-que la régulation?
- Premier mot : MEDIATION. D'abord entre les diffuseurs
et les auditeurs, afin que des principes de contenu soient
respectés et qu'une relation de confiance s'instaure
à l'égard des médias audiovisuels.
En privilégiant la médiation, l'autorégulation
et la responsabilité, le Conseil supérieur
de l'audiovisuel français a permis à la radio
et à la télévision de sortir d'une
logique de provocation et de défi pour trouver un
mode d'expression respectueux des diversités, pluraliste
et démocratique. Avec un objectif toujours maintenu
: la qualité des programmes.
- Deuxième mot : CONCERTATION. Entre les
professionnels de l'audiovisuel. Le Conseil supérieur
de l'audiovisuel français a souhaité faire
évoluer les cadres juridiques dans l'intérêt
des opérateurs, producteurs, diffuseurs, créateurs,
chaque fois que des accords étaient possibles entre
eux. C'est ainsi que la mise en uvre de la signalétique
par les chaînes, pour renforcer la protection de l'enfance,
a été le résultat d'une concertation
très poussée avec le Conseil. Aujourd'hui
cette signalétique est citée en exemple et
la Commission européenne a invité tous les
pays de l'Union à adopter un dispositif comparable,
pour responsabiliser à la fois les diffuseurs et
les téléspectateurs.
- Troisième mot : ADAPTATION. C'est un principe
vecteur de l'action du Conseil supérieur de l'audiovisuel
français. Adaptation aux évolutions, mais
aussi à la particularité de chaque cas. L'adaptation
est au cur de l'action du régulateur: chaque
dossier est traité en fonction de la situation du
secteur à un moment donné. Soutien aux nouvelles
chaînes et aux radios les plus fragiles, équilibre
dans le développement des réseaux afin de
faire prévaloir la diversité de l'offre et
à travers elle l'intérêt du public.
Le cadre offert par les conventions qui sont passées
avec les opérateurs est apparu à la fois plus
souple et plus efficace, face à un secteur en évolution,
que le cadre inébranlable des décrets.
- Enfin quatrième valeur fondamentale : l'INDEPENDANCE.
C'est la seule garantie de réussite dans chacune
des trois démarches que je viens d'évoquer.
Le Conseil supérieur de l'audiovisuel français
a fait, en quinze années, la preuve de sa capacité
à échapper aux querelles partisanes, et de
son indépendance par rapport à tous les pouvoirs,
politiques certes, mais aussi économiques, et c'est
important à l'heure des grandes manuvres autour
de la communication, indépendance enfin à
l'égard de tous les lobbies. C'est le CSA qui garantit
le pluralisme et l'équité lors des campagnes
électorales. Seule l'indépendance assure
la légitimité de l'instance et la confiance
que les opérateurs et les citoyens peuvent placer
en lui.
Cette pratique de la régulation que nous avons contribué
à inventer au sein du CSA jour après jour,
malgré les cris et les chuchotements, malgré
les protestations parfois et à l'étonnement
de beaucoup
elle peut aujourd'hui inspirer pour partie,
à condition d'être transposée et adaptée
aux réalités médiatiques de chaque
pays, beaucoup d'états francophones. Les problèmes
auxquels nous nous sommes heurtés, les résistances
auxquelles nous avons eu à faire face, nous les retrouvons
de la même manière dans de nombreux pays et
nous savons les réponses que, par tâtonnements,
nous avons appris à leur apporter.
La régulation de l'audiovisuel était une
idée neuve il y a quinze ans, c'est aujourd'hui une
pratique incontestable, mais encore en pleine jeunesse.
Elle doit sans cesse continuer d'inventer, intégrer
les habitudes d'autres territoires, les conditions précises
d'autres sociétés, mais aussi les besoins
de nouveaux supports, avec de nouvelles méthodes
de travail. Je le dis devant plusieurs collègues
africains, avec lesquels j'ai beaucoup travaillé
en tant que Président du CSA français
Nous partageons désormais, tous, les mêmes
intérêts :
- le bon fonctionnement de nos outils médiatiques
au service de nos institutions politiques démocratiques,
- et la sauvegarde de nos identités.
A l'heure de la mondialisation économique et médiatique,
les régulateurs des médias ne sont pas seulement
là pour assurer la liberté et l'ouverture
des paysages nationaux, ils sont aussi là pour préserver
les diversités et les différences culturelles.
Le marché doit être ouvert, il ne doit pas
être l'arbitre. Pour chacune de nos nations, c'est
un impératif d'intérêt public, c'est
aussi notre intérêt collectif et la première
de nos missions. Les régulateurs de l'audiovisuel,
à leur place, ont une part de responsabilité
pour assurer la diversité et le dialogue des cultures,
et donc également pour assurer la protection de l'expression
culturelle nationale, du dynamisme de la création
nationale.
Dans un pays comme le Congo, qui apporte tant à
l'espace culturel mondial en matière musicale, par
exemple, et qui a su être un creuset pour plusieurs
générations d'intellectuels, de créateurs,
d'hommes de culture ou d'hommes d'entreprise, le grand enjeu
de la construction de la paix, c'est celui de la libération
de ces énergies créatrices qui assureront
la puissance et le rayonnement de la République Démocratique
du Congo. C'est sur ces forces vives que je suis sûr
que vous pouvez aujourd'hui vous appuyer, et la régulation
des médias est aussi une manière pour les
institutions congolaises de se mettre au service de cette
créativité et de cette diversité en
lui assurant des conditions d'expression et de développement
optimale.
Et je voudrais, en conclusion, souligner deux éléments
qui peuvent sembler périphériques dans l'activité
de régulation, mais qui sont en fait à son
fondement : l'importance du rôle de la Francophonie
et celui de la diversité culturelle comme
garants de cette vitalité culturelle que les instances
de régulation doivent se donner comme première
ambition de servir.
La chance des médias francophones
La Francophonie n'est pas un espace clos ou figé,
c'est une projet en constante évolution, dont les
enjeux se construisent au fur et à mesure que la
langue française y est confrontée à
de nouvelles situations et à de nouveaux défis.
Nous qui sommes aujourd'hui, dans tous les médias
auxquels nous collaborons, les défenseurs d'une francophonie
offensive, symbole de rigueur journalistique, d'inventivité
et de création culturelle, de modernité dans
l'expression et dans la pensée, nous devons regarder
notre diversité comme une force. L'atout que nous
donne la Francophonie, c'est d'être à la fois
un et pluriels, d'appartenir à une communauté
qui se compte en centaines de millions de personnes, et
de lui apporter en même temps notre propre "
accent ", comme dit Henri Lopes, aujourd'hui ambassadeur
du Congo en France, hier directeur général
adjoint de l'Unesco, lui-même romancier et artisan
de cette langue française en devenir.
" L'accent ", ce sont nos expressions propres,
cette diction particulière, ce registre de mots différents
hérités de nos anciens, cette mémoire
singulière de la langue qui est le fait d'un lieu,
d'une région, d'un pays, d'une formation. La Francophonie
est avant tout un intarissable réservoir d'accents,
et cette multiplicité irréductible est son
principal atout à l'époque du métissage,
des croisements culturels, des échanges commerciaux
mondialisés et des transferts de population.
Alors que l'anglais international s'impose de plus en plus
comme une sorte de simplification de la langue, un appauvrissement
radical qui se traduit par un sabir imprécis et inélégant
parlé sur tous les continents, le français
est resté une langue de la diversité et de
l'invention lexicale, et il y a tout lieu de croire que
ce trait distinctif ne disparaîtra pas : au contraire,
les créateurs, artistes, écrivains, qui travaillent
chaque jour cette langue continuent à la faire évoluer
vers une plus grande richesse, un niveau de complexité
et de diversité plus grand encore.
Cette chance, nous devons la saisir et contribuer directement
à ce qu'elle soit comprise et que des moyens significatifs
soient mis au service de la création culturelle et
de la communication, dans tous les pays de la Francophonie.
Dans la société multiculturelle et bigarrée
de demain, rien ne sera plus utile que la capacité
d'une langue et d'une culture à s'ouvrir aux autres,
à évoluer pour accompagner leurs besoins d'expression,
voire à intégrer ce qui peut l'être
des autres héritages qu'elle est amenée à
traduire. La société française a ses
passéismes et ses conservatismes. Nous avons pu voir
comment, à l'occasion d'une élection récente,
cette société pouvait exprimer sa peur du
changement et ses crispations
Mais la langue française, ce bien que nous avons
en commun, se moque des conservateurs tournés vers
le passé, elle est à la fois intégratrice,
accueillante, changeante.
La langue française donne à tous ceux qui
l'ont en partage la possibilité d'inventer leur propre
identité linguistique, au sein d'un courant culturel
et social partagé. Elle nous habitue à considérer
la diversité comme une richesse, une promesse féconde,
une ouverture, et non comme un danger dont il faudrait protéger
notre intégrité. C'est donc une langue
de tolérance, contre tous les intégrismes,
politiques, religieux, idéologiques. C'est de cette
manière que nous devons la défendre, en faisant
d'elle la meilleure arme contre l'uniformisation des idées
et des cultures.
La langue française est porteuse de paix et ouverte
à un dialogue respectueux d'autrui, c'est la raison
pour laquelle nous devons nous appuyer sur elle !
La deuxième chance que nous donne la langue française,
c'est celle d'une diffusion internationale, globale,
du travail de nos journalistes. Plusieurs journalistes
de Kinshasa travaillent régulièrement ou non
comme correspondants de sites d'information africains sur
l'Internet et peuvent ainsi s'adresser à une audience
mondiale de plusieurs centaines de milliers de lecteurs,
dispersés sur la planète. Certains journalistes
de République Démocratique du Congo ont pris
l'initiative d'éditer leur journal sur l'Internet,
et de l'adresser ainsi à des lecteurs extrêmement
nombreux dans le monde, c'est le cas par exemple de Cyril
Kileba, pour ne pas le citer.
En outre, plusieurs sites Internet présentent des
revues de presse africaine quotidienne, comme le site californien
www.abidjan.net, surtout tourné vers l'Afrique de
l'Ouest, ou le site panafricain www.afrik.com , hébergé
à Paris, dont les " dépêches "
font ainsi le tour de toute la presse du continent. Ce service
est d'ailleurs offert aux autres sites africains qui souhaitent
le mettre en Une
Des sites médias comme ce
dernier, qui offre aussi un vrai quotidien en ligne, présentent
en outre la particularité d'être à l'origine
d'une nouvelle information sur l'Afrique, par des articles
originaux que leur procurent correspondants ou pigistes
Le monde est désormais un village, mais dans ce
village l'Afrique a aussi ses relais, ses places publiques,
ses forums et ses médias qui circulent : n'oublions
jamais que l'information n'est plus un privilège
contrôlé par quelques uns. Sa fiabilité
en découle.
La Francophonie est une école de la diversité
et du métissage : elle nous donne les clefs pour
constituer la culture plurielle de demain, celle dans laquelle
le respect des différences est le principe fondamental,
car elle ne peut plus se concevoir comme assimilatrice,
dans un moule unique et vers un modèle unique. La
mondialisation nous invite à changer d'optique, à
refaire nos classes, à défaire nos simplifications
et nos idées reçues. Tant mieux. Nous y sommes
prêts.
L'impératif démocratique
et la régulation
Il faut pour finir souligner une condition majeure de la
fécondité francophone dans la mondialisation
: l'impératif démocratique.
Il n'y a pas de mondialisation sans ouverture médiatique,
et il n'y a pas d'ouverture médiatique sans une progressive
évolution de la société vers la démocratie.
Si une culture veut avoir des chances de survivre avec ses
singularités au sein de la Société
de l'information, elle doit nécessairement se donner
les moyens d'exister sur les nouveaux réseaux, donc
de produire de l'information, donc de réaliser des
uvres audiovisuelles, des sites Internet, des émissions
de radio et des journaux papier.
Il y a donc une relation d'imbrication étroite entre
la construction de la paix et celle d'une paysage médiatique
pluriel. Les deux éléments ne vont pas l'un
sans l'autre, parce que l'impératif démocratique
qui les gouverne tous les deux est le seul moyen de consolider
durablement les murailles de la paix dans l'esprit des citoyens.
C'est dans l'esprit des hommes, dit la déclaration
fondatrice de l'UNESCO, que se construisent les murailles
de la paix. Et ce sont les médias qui en sont le
mortier.
Heureusement, depuis un peu plus de dix ans, l'Afrique
a pris la direction de la régulation et donc de la
liberté d'expression, en particulier pour ce qui
concerne les médias écrits et la radio. Plusieurs
présidents d'instances de régulation africaines
sont parmi nous, et ils pourront dans notre réflexion
contribuer à cet échange d'expériences
que nous avions pris l'habitude de mettre en place au sein
du Réseau des instances africaines de régulation
de la communication, qui s'est réuni à
Paris en 1997 et 1999 pour des réunions de travail
qui furent toujours fraternelles et efficaces.
Les responsables des autorités de régulation
africaines pratiquent au quotidien cette dissociation du
politique et du médiatique, tellement difficile et
souvent ingrate, mais que facilitent progressivement le
développement des réseaux et la multiplication
des chaînes et des stations. Nous savons tous combien
le travail réalisé est important et que nous
devons nous y tenir pour éviter les retours en arrière,
toujours possibles, dans chacun de nos pays
Et personne
ne peut sur ce point faire la leçon à son
voisin !
La coopération internationale des instances de régulation
est précieuse, en un moment où l'internationalisation
des marchés audiovisuels est la règle, et
où des principes communs doivent de plus en plus
s'établir, pour proscrire certains programmes ou
certaines attitudes, sur la base que nous offre le droit
international. De ce point de vue, le travail que nous avions
engagé dès 1999 sous l'égide de l'UNESCO
avec toutes les instances de régulation du monde
sur l'encadrement et le développement égalitaire
et protégé de l'Internet sera poursuivi, nous
pouvons nous en féliciter, avec la réunion
l'année prochaine en 2005 d'un Sommet mondial
de la société de l'information en Tunisie.
La revendication démocratique est forte ici au Congo,
comme dans de nombreux pays d'Afrique, où elle est
encore imparfaitement satisfaite. L'intérêt
des cultures et des économies africaines est qu'elle
le soit au plus vite. On connaît les vieux réflexes
des politiques, et les méthodes détournées
qui permettent aux Etats de rattraper d'une main la liberté
qu'ils ont accordée de l'autre aux médias
: contrôle de la distribution et du prix du papier
pour la presse écrite, contrôle des autorisations
et des conventions pour les médias audiovisuels,
législations sévères condamnant les
erreurs ou les écarts journalistiques.
Tous les pays doivent prendre conscience du fait que
chaque coup porté à l'indépendance
des médias écrits et audiovisuels est un coup
porté contre leur propre rayonnement culturel, c'est-à-dire,
au sein d'une société de l'information sans
frontière, que leur place en est rétrécie
dans le concert des nations.
François Mitterrand avait fait sensation, lors du
Sommet de La Baule, souvenez-vous, en soulignant le fait
qu'à l'avenir, démocratie et développement
iront nécessairement de pair sur le continent africain.
Il avait en la matière une intuition qui dépassait
les interprétations qui furent faites sur le champ,
et les commentaires des journalistes présents. Certes,
il donnait un signal fort, dont on sait qu'il correspondait
déjà à un mouvement esquissé
dans plusieurs pays d'Afrique.
Mais il traçait surtout une perspective d'avenir
: la société de l'information est une société
intrinsèquement démocratique parce que rien
n'y reste caché, parce que tout le monde connaît
les faits et peut en rencontrer des interprétations
diverses.
La marche de l'économie mondiale condamne au sous
développement les pays qui se refusent à cette
ouverture médiatique. Dans un monde où tout
communique il n'est pas possible de se cacher derrière
des murailles de verre : tout est transparent. Refuser la
communication, ce serait refuser l'adhésion à
un mode de développement global dont il paraît
aujourd'hui impossible de contrer les effets économiques,
à la fois mondiaux et locaux.
Et c'est tout particulièrement vrai pour ce qui
concerne la culture, et le fonctionnement démocratique,
tout ce qui constitue la conscience de soi qu'un individu
peut avoir à un moment donné sur cette terre,
et l'action qu'il peut exercer sur son propre devenir, civique,
social, politique.
En ouverture de nos travaux, et parce qu'il est difficile
de conclure une allocution inaugurale autrement que par
un appel à la réflexion, je voudrais rappeler
ces quelques mots de Georges Bernanos : "Un monde
gagné par la technique est perdu pour la liberté"
Une mondialisation mal contrôlée, c'est une
victoire de la technique sur la conscience, c'est aussi
un libéralisme omnipotent et dévastateur.
Il nous revient de faire mentir l'écrivain, en prouvant
que malgré l'essor, partout, et surtout dans le domaine
de la communication, de la technique et de ses avatars baptisés
" nouvelles technologies ", nous sommes capables
de faire progresser les consciences de nos contemporains
au même rythme que nous accélérons la
transmission des images. C'est à nous de prouver
qu'il est possible de faire émerger de cette communication
mondialisée une conscience humaine universelle, ferment
d'un nouvel humanisme.
Ce nouvel humanisme, c'est le respect de l'autre dans ses
opinions, ses traditions, son histoire, ses valeurs, mais
aussi ses intérêts matériels. Nous devons
l'appliquer dans chacun de nos pays, c'est ce que la régulation
nous permet de faire, et nous devons l'appliquer à
un niveau international, et c'est ce que doit permettre
le dialogue fructueux entre les instances !
Hervé BOURGES, président de l'UPF,
discours prononcé à Kinshasa mardi 27 avril
2004