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Kinshasa, 26-28 avril 2004
Organisation internationale de la Francophonie
Séminaire international sur la gestion de la transition en RDC

Hervé Bourges
Président de l'Union internationale
de la presse francophone, UPF.

Intervention Atelier 3, mardi 27 avril.

Transition, réconciliation, reconstruction et vie politique apaisée, culture de la paix : Haute autorité des médias

Avant d'aborder toute réflexion sur le rôle des médias dans la transition et dans le processus de réconciliation en cours en République Démocratique du Congo, il importe de souligner deux points essentiels :

- Les médias jouent un rôle primordial dans la construction de l'espace public et donc dans l'établissement de conditions propices à l'expression démocratique, au bon fonctionnement des institutions publiques et des organes politiques. Dans tout pays, mais plus encore dans un pays qui sort d'une crise civile aussi profonde que celle qu'a connue la République Démocratique du Congo, les médias ont une responsabilité directe dans les processus démocratiques. Pas de démocratie sans espace public, pas d'espace public sans une information fiable, pluraliste, partagée par tous.

- C'est la raison pour laquelle il est indispensable de faire prendre conscience aux médias de leurs responsabilités, et des règles qu'elle leur impose, sur le plan déontologique, éthique, professionnel. Mais cette responsabilisation des médias ne doit pas être placée directement entre les mains de décideurs politiques, qui sont, dans tous les pays du monde, prompts à considérer les médias comme des outils au service de leurs propres intérêts partisans, non comme des organes indépendants servant à l'expression du pluralisme. D'où la nécessité d'une régulation autonome par rapport aux structures gouvernementales, mais reconnue dans sa légitimité par l'ensemble des acteurs de la vie publique.

De ce point de vue, il importe de souligner d'emblée l'importance des résolutions prises à Sun City par les délégués au Dialogue Intercongolais, visant à la mise en place d'une institution indépendante chargée de réguler les médias. La consécration de cette décision par l'inscription de la Haute autorité des médias dans la Constitution de la transition est un élément fondamental pour le paysage médiatique congolais : il s'agit en effet de créer les conditions garantissant à la fois la liberté des médias, le droit de tous les citoyens à une information pluraliste et fiable, la neutralité des médias publics, en particulier en période électorale.

Il s'agit également pour cette nouvelle autorité d'accomplir une mission d'ouverture et de modernisation du paysage médiatique, en attribuant des fréquences à des opérateurs privés tout en encadrant leur utilisation par des cahiers des charges précis, empêchant les dérives éditoriales préjudiciables à l'enfance, aux mœurs, à la tolérance, à la paix ; mais aussi en accompagnant le développement des nouveaux médias qui constituent l'avenir de la diffusion pluraliste de l'information…

Dans ce cadre, la base que constitue la Constitution de transition marque bien un premier principe essentiel : "les institutions d'appui à la démocratie jouissent de l'indépendance d'action entre elles et par rapport aux autres institutions de la République. Les institutions d'appui à la démocratie disposent de la personnalité juridique. "

La Haute autorité des médias se voit donc confier un rôle fondateur dans la construction de l'espace public congolais et il y a lieu de se réjouir de cette prise de conscience de l'importance de la régulation, à la fois pour ouvrir le paysage médiatique et accompagner son expansion, et pour juguler les dérives qui ont conduit, dans certains pays voisins, à des massacres ou à des guerres civiles.

J'ajoute que nous pouvons nous féliciter d'un début de mise en place de cette autorité indépendante, sous la Présidence de Monsieur Modeste MUTINGA, qui a commencé à mettre l'instance sur les rails, et a conduit un certain nombre d'actions de sensibilisation, de formation et d'explication afin d'instaurer une culture de la régulation dans un environnement qui n'y avait pas été habitué jusque là.

Le travail que la Haute autorité des médias va devoir accomplir est considérable, et il est indispensable qu'il soit accompli de l'intérieur, au sein du paysage médiatique congolais, en bonne intelligence avec l'ensemble des acteurs concernés, parce que c'est un travail de régulation et non un travail législatif ou un travail administratif.

Mais puisque je viens d'évoquer le pouvoir législatif, je ne peux que regretter que les orientations fixées, comme les délais esquissés, ne soient pas parfaitement tenus pour l'instant, puisqu'à cette date, même si la Haute Autorité des Médias a été officiellement créée et constituée avec les autres Institutions d'accompagnement de la transition, le 22 août 2003, huit mois ont passé, et l'Assemblée nationale n'a toujours pas adopté les lois organiques permettant leur entrée en fonction effective.

Je pense que le délai imparti, 30 jours, était probablement un peu optimiste, du fait des nécessaires lenteurs qui affectent tout travail législatif, en particulier dans un contexte de reconstruction. Mais huit mois en revanche, c'est beaucoup. Et il est essentiel que le séminaire organisé cette semaine par l'Organisation internationale de la Francophonie puisse constituer un aiguillon pour l'Assemblée nationale et puisse accélérer la nécessaire mise en place des institutions attendues, et en particulier de la Haute Autorité des Médias.

Une autorité qui arrive au bon moment

L'année dernière a été une année sombre pour le journalisme sur le continent africain : les médias de haine n'ont pas tous disparu avec la sinistre Radio des Mille collines. La mort de notre confrère et ami Jean Hélène à Abidjan fut aussi, nous le savons bien, le résultat d'une campagne de haine à l'égard des médias internationaux et de RFI en particulier, campagne nourrie par les affrontements civils qui se déroulaient en Côte d'Ivoire. De tels actes ne doivent pas se reproduire.

La presse écrite, la radio et la télévision sont de puissants vecteurs d'influence, et c'est ce qui fonde l'attention extrême que leurs responsables doivent toujours exercer sur ce qu'ils publient, ou diffusent. Dans un processus de recomposition nationale et de reconstruction de l'unité démocratique d'une nation, il n'y a pas place pour des discours extrêmes appelant à la haine, à l'exclusion voire au meurtre.

L'information est la meilleure des armes contre la guerre, mais la désinformation ou la propagande peuvent également être des facteurs de haine et de division. C'est entre ces deux tendances que doit se situer la pratique médiatique, marquée par l'indépendance par rapport à toutes les sortes de pouvoirs, politiques ou économiques, mais aussi par une haute conscience des responsabilités de celui qui informe vis-à-vis de ceux qui le lisent ou l'écoutent.

Je tiens à saluer de ce point de vue justement Radio Okapi, la radio à la fois unitaire et décentralisée mise en place par la MONUC sur l'ensemble du territoire congolais : avec 80 journalistes congolais, avec 9 stations locales, cette radio a un objectif, accompagner la transition vers l'unité et la démocratie au Congo en offrant aux auditeurs un regard net sur les processus en cours et en particulier la mise en place des institutions et l'organisation des élections.

Rigueur de l'information, principes éditoriaux fermes, Radio Okapi est un média exemplaire, il travaille directement à la reconstitution de l'unité nationale, dans le respect de la diversité des forces politiques et des entités géographiques. C'est notamment le cas d'une émission emblématique comme "Dialogue entre les Congolais" de Jérôme Ngongo, qui parvient, justement, à offrir un espace au dialogue et à la confrontation des points de vue sur le processus en cours et ses hésitations ou ses retards…

Que l'on me permette un petit retour en arrière… Les journalistes africains des premiers médias qui naquirent au soleil des Indépendances furent aussi des " agents du développement " de l'Afrique, conscients de leur fonction supplémentaire dans l'accession du continent à une prise de conscience de ses identités historiques et culturelles. On n'édite pas impunément un nouveau journal, dans un pays qui n'a connu que ceux de la métropole ou les journaux des colons. Ce journalisme doit inventer, en même temps qu'il défriche les techniques de la profession, sa déontologie, ses règles, une manière originale de toucher le public, en adéquation avec ses attentes particulières et ses besoins.

Ce que nous attendions collectivement de cette première génération de journalistes africains, une fois qu'ils seraient lancés dans le monde du travail, je l'ai dit en 1972 à Yaoundé lors d'une conférence à l'Ecole supérieure interétatique de journalisme dont j'ai été le fondateur, conférence intitulée " Pour une conception africaine de l'information " : " Parce qu'aucun développement n'est possible sans la participation effective des masses, que cette participation ne peut s'obtenir que par les relais des moyens d'information, on peut considérer que l'information en Afrique doit assumer trois types de fonctions : sociale, politique et éducative ".

Vous me pardonnerez de me citer moi-même à trente ans de distance : il s'agit d'illustrer pratiquement l'attitude qui a été la nôtre, ensemble, lorsque que nous avons travaillé à ce que j'appellerais volontiers " les premiers médias " de l'Afrique indépendante.

On mesure l'ampleur de la tâche que se voyaient assigner les jeunes journalistes : ils devaient devenir les acteurs du développement de leurs pays, établir prudemment les bases d'une expression démocratique au sein des nouvelles structures sociales qui se mettaient en place, influencées par les idéologies du temps, développer en même temps et surtout une opinion publique… Dans des pays auxquels leurs articles contribuaient, dans le même temps, à forger une identité voire à assurer une cohérence territoriale, culturelle et humaine.

A nos yeux les journalistes africains devaient être formés à la prise de décision et à l'exercice direct des responsabilités : professionnellement aptes à appréhender et à décrypter des situations historiques ou politiques compliquées par les héritages ethniques et les réalités du sous-développement, nous voulions nos jeunes confrères capables de s'engager pour faire évoluer les contextes politiques et sociaux où ils se trouvaient, sans pour autant y laisser, ni leur âme, ni leur vie.

Nous sommes aujourd'hui, en République Démocratique du Congo, dans une phase de reconstruction nationale qui impose aux journalistes des principes et des pratiques qui rappellent largement ceux que je défendais alors.

Bien sûr, à chaque époque sa phraséologie : " agent du développement ", est-ce une bonne définition pour un journaliste ? Je souligne qu'il y a trente ans, le développement était, dans tous les esprits, le moteur indispensable de la réussite économique et sociale des nouveaux Etats indépendants. Aujourd'hui nous savons que la démocratie, la liberté des marchés et la défense de l'exception culturelle ne sont pas moins indispensables à la construction de nations modernes et pacifiques.

Cette conscience professionnelle qui doit habiter chaque journaliste, et qu'il doit mettre au-dessus de ses choix partisans, c'est son devoir de journaliste. C'est en ce sens que je veux saluer également le dynamisme éthique qui existe au sein de la presse congolaise, et qui a conduit les journalistes congolais réunis au sein d'un congrès national de la presse à doter l'Union nationale de la Presse du Congo d'un Observatoire des médias congolais.

Les sanctions prévues en cas de manquement déontologique de la part d'un journaliste pourront aller, au sein de cet organe professionnel, jusqu'au retrait de la "carte d'identité professionnelle". Je tiens à souligner qu'il est en effet nécessaire que la déontologie des journalistes soit observée et garantie par les journalistes eux-mêmes.

Mais pour autant, faut-il opposer l'auto-régulation de la profession à la nécessaire régulation du paysage médiatique ? Evidemment pas !

D'une part, l'auto-régulation est indispensable, parce que la conscience est toujours individuelle et que chaque journaliste est toujours responsable de ses actes, et doit garder présent à l'esprit les principes qui fondent son rôle de journaliste.

Mais d'autre part, le secteur médiatique a besoin d'une régulation qui seule permet d'établir des règles applicables aux entreprises de médias, à l'attribution des fréquences, à la déontologie des programmes de radio et de télévision, à la fois pour ce qui concerne les émissions d'information et pour ce qui concerne le reste des programmes diffusés. Si la conscience est individuelle, nous savons bien que la responsabilisation passe par le regard de l'Autre, et c'est ce que doit objectiver l'existence d'une Autorité de régulation.

Toute la communication ne repose pas sur la seule conscience et responsabilité spontanée des journalistes : il faut accompagner le développement du secteur d'activités que constituent les médias en favorisant sa diversité, son pluralisme, ses grands équilibres, et en assurant une neutralité des médias publics qui seraient sinon dans la dépendance directe des autorités gouvernementales. Or, si c'est bien au gouvernement et au parlement de définir les moyens qui sont donnés aux médias publics, pour autant ceux-ci n'ont pas à leur fixer une ligne idéologique et ces médias doivent pouvoir s'affranchir de cette tutelle, en particulier dans les moments les plus décisifs de la vie démocratique d'une nation, c'est-à-dire les échéances électorales.

Je tiens à dire que le combat qui doit être mené ici en République Démocratique du Congo pour assurer la viabilité d'un paysage médiatique moderne et ouvert n'est pas un combat isolé : nous le menons en France depuis plusieurs décennies, et le moyen de garantir les succès obtenus a été l'institution d'un organe de régulation reconnu et efficace, le Conseil supérieur de l'audiovisuel, que j'ai eu l'honneur de présider pendant six années.

En Afrique, c'est le Bénin qui le premier, a pris la voie de la régulation, avec la création et l'installation, il y a exactement dix ans, en 1994, de la Haute autorité de l'audiovisuel et de la communication (HAAC) dont le premier président fut René Dossa, que j'ai déjà cité. Dans ces compétences premières, la supervision et l'organisation du secteur audiovisuel, avec notamment la répartition des temps d'antenne en période électorale.

L'exemple béninois fut suivi d'une germination rapide d'instances comparables, même si leurs liens avec les pouvoirs politiques ne sont pas toujours entièrement rompus, même si leurs compétences propres ne sont pas toujours exactement les mêmes : certaines furent simplement constituées par de nouvelles lois (en Côte d'Ivoire, au Sénégal, au Burkina Faso) tandis que d'autres se trouvaient inscrites dans la constitution (au Bénin, en Guinée, au Niger, au Togo…) ; certaines disposent de larges pouvoirs, d'autres n'ont de fonction que consultative…

Le Conseil supérieur de l'information du Burkina Faso n'a de compétence qu'en matière audiovisuelle, mais il a de réels pouvoirs de réglementation et de régulation du secteur : il apparaît pourtant souvent comme une courroie de transmission de la présidence... En revanche, le Conseil national de la communication du Cameroun a bien la responsabilité théorique de tous les médias, écrits et audiovisuels, mais son rôle n'est que consultatif et il n'a pas de réelle prise sur le secteur : sans moyens, sans crédits, sans locaux, il n'apparaît pas réellement investi d'un pouvoir d'Etat.

En Côte d'Ivoire, le Conseil national de la presse délivrait la carte de presse tandis que les médias audiovisuels dépendaient du Conseil national de la communication audiovisuelle (CNCA)… Mais j'avoue ne pas savoir comment ces instances ont résisté aux troubles civils. Au Gabon, le Conseil national de la communication contrôle uniquement l'audiovisuel public, sur lequel il dispose de pouvoirs de sanction… Mais son indépendance par rapport à la présidence n'aest que de façade !

Au Sénégal, le Haut conseil de la radio et de la télévision (HCRT) contrôle et administre l'audiovisuel depuis 1992, tandis que depuis 1994, le Haut conseil de la communication du Tchad gère à la fois presse écrite et audiovisuelle, comme la Haute autorité togolaise de l'audiovisuel et de la communication.

Le Mali, pour sa part, a institué un Conseil supérieur de la communication depuis 1995, ayant compétence sur l'ensemble des médias et complétant le Comité national d'égal accès aux médias, créé en 1993, qui se charge de gérer l'accès prioritaire de la ressource en fréquences pour les médias de service public, afin d'en permettre la diffusion universelle.

On peut évoquer avec scepticisme, comme je viens de le faire, certains des modes de fonctionnement des instances créées, et regretter que la volonté d'évolution et de libéralisation qui a conduit à leur création n'ait pas toujours été poursuivie jusqu'à son terme : il n'empêche que ces instances existent, et que leur existence même pose le principe absolu d'une coupure nécessaire entre les pouvoirs exécutifs et politiques de l'Etat et les pouvoirs médiatiques, ou au moins leur régulation. Les nombreuses réunions que nous avons organisées entre instances de régulation, lorsque j'étais moi-même président du CSA français ont été toujours intéressantes et porteuses d'enseignements.

Pour autant qu'elles ont pu agir, toutes ces instances ont conçu et conçoivent leur intervention dans le monde médiatique comme une manière de protéger la liberté d'expression et le pluralisme dans le monde des médias, soit de manière externe (en radio par exemple) en multipliant les sources d'information, soit de manière interne (en télévision surtout) en renforçant le principe d'une représentation politique équilibrée entre majorité et opposition, en particulier lors des échéances électorales.

Et c'est à ce titre que je veux les citer, pour évoquer le travail à réaliser. Et pour les écueils à éviter. Je tiens à souligner que d'ores et déjà, l'inscription de la Haute autorité des médias dans la constitution de transition, de même que sa composition représentative des diverses sensibilités politiques, sont deux éléments forts, importants, qui donnent à la nouvelle instance à la fois une légitimité et une capacité d'intervention réelles.

A ce stade de la réflexion, je voudrais synthétiser en quatre mots la pratique de la régulation telle que je la conçois aujourd'hui, avec toute la liberté de parole que me donne ma situation actuelle, puisque j'ai désormais quitté la présidence du CSA français depuis plus de deux ans.

Qu'est-ce que la régulation ?

La régulation est la méthode la plus adaptée à l'intervention de l'Etat dans le secteur médiatique, parce que c'est un secteur économique en évolution, dans lequel les réglementations doivent s'adapter aux réalités professionnelles et économiques, afin de garantir des principes d'intérêt public d'ordre supérieur : le pluralisme, la qualité des programmes, l'impartialité de l'information, le respect du jeune public et de la dignité de la personne humaine.

Alors, en quatre mots, qu'est-ce-que la régulation?

- Premier mot : MEDIATION. D'abord entre les diffuseurs et les auditeurs, afin que des principes de contenu soient respectés et qu'une relation de confiance s'instaure à l'égard des médias audiovisuels. En privilégiant la médiation, l'autorégulation et la responsabilité, le Conseil supérieur de l'audiovisuel français a permis à la radio et à la télévision de sortir d'une logique de provocation et de défi pour trouver un mode d'expression respectueux des diversités, pluraliste et démocratique. Avec un objectif toujours maintenu : la qualité des programmes.

- Deuxième mot : CONCERTATION. Entre les professionnels de l'audiovisuel. Le Conseil supérieur de l'audiovisuel français a souhaité faire évoluer les cadres juridiques dans l'intérêt des opérateurs, producteurs, diffuseurs, créateurs, chaque fois que des accords étaient possibles entre eux. C'est ainsi que la mise en œuvre de la signalétique par les chaînes, pour renforcer la protection de l'enfance, a été le résultat d'une concertation très poussée avec le Conseil. Aujourd'hui cette signalétique est citée en exemple et la Commission européenne a invité tous les pays de l'Union à adopter un dispositif comparable, pour responsabiliser à la fois les diffuseurs et les téléspectateurs.

- Troisième mot : ADAPTATION. C'est un principe vecteur de l'action du Conseil supérieur de l'audiovisuel français. Adaptation aux évolutions, mais aussi à la particularité de chaque cas. L'adaptation est au cœur de l'action du régulateur: chaque dossier est traité en fonction de la situation du secteur à un moment donné. Soutien aux nouvelles chaînes et aux radios les plus fragiles, équilibre dans le développement des réseaux afin de faire prévaloir la diversité de l'offre et à travers elle l'intérêt du public. Le cadre offert par les conventions qui sont passées avec les opérateurs est apparu à la fois plus souple et plus efficace, face à un secteur en évolution, que le cadre inébranlable des décrets.

- Enfin quatrième valeur fondamentale : l'INDEPENDANCE. C'est la seule garantie de réussite dans chacune des trois démarches que je viens d'évoquer. Le Conseil supérieur de l'audiovisuel français a fait, en quinze années, la preuve de sa capacité à échapper aux querelles partisanes, et de son indépendance par rapport à tous les pouvoirs, politiques certes, mais aussi économiques, et c'est important à l'heure des grandes manœuvres autour de la communication, indépendance enfin à l'égard de tous les lobbies. C'est le CSA qui garantit le pluralisme et l'équité lors des campagnes électorales. Seule l'indépendance assure la légitimité de l'instance et la confiance que les opérateurs et les citoyens peuvent placer en lui.

Cette pratique de la régulation que nous avons contribué à inventer au sein du CSA jour après jour, malgré les cris et les chuchotements, malgré les protestations parfois et à l'étonnement de beaucoup… elle peut aujourd'hui inspirer pour partie, à condition d'être transposée et adaptée aux réalités médiatiques de chaque pays, beaucoup d'états francophones. Les problèmes auxquels nous nous sommes heurtés, les résistances auxquelles nous avons eu à faire face, nous les retrouvons de la même manière dans de nombreux pays et nous savons les réponses que, par tâtonnements, nous avons appris à leur apporter.

La régulation de l'audiovisuel était une idée neuve il y a quinze ans, c'est aujourd'hui une pratique incontestable, mais encore en pleine jeunesse. Elle doit sans cesse continuer d'inventer, intégrer les habitudes d'autres territoires, les conditions précises d'autres sociétés, mais aussi les besoins de nouveaux supports, avec de nouvelles méthodes de travail. Je le dis devant plusieurs collègues africains, avec lesquels j'ai beaucoup travaillé en tant que Président du CSA français

Nous partageons désormais, tous, les mêmes intérêts :
- le bon fonctionnement de nos outils médiatiques au service de nos institutions politiques démocratiques,
- et la sauvegarde de nos identités.

A l'heure de la mondialisation économique et médiatique, les régulateurs des médias ne sont pas seulement là pour assurer la liberté et l'ouverture des paysages nationaux, ils sont aussi là pour préserver les diversités et les différences culturelles. Le marché doit être ouvert, il ne doit pas être l'arbitre. Pour chacune de nos nations, c'est un impératif d'intérêt public, c'est aussi notre intérêt collectif et la première de nos missions. Les régulateurs de l'audiovisuel, à leur place, ont une part de responsabilité pour assurer la diversité et le dialogue des cultures, et donc également pour assurer la protection de l'expression culturelle nationale, du dynamisme de la création nationale.

Dans un pays comme le Congo, qui apporte tant à l'espace culturel mondial en matière musicale, par exemple, et qui a su être un creuset pour plusieurs générations d'intellectuels, de créateurs, d'hommes de culture ou d'hommes d'entreprise, le grand enjeu de la construction de la paix, c'est celui de la libération de ces énergies créatrices qui assureront la puissance et le rayonnement de la République Démocratique du Congo. C'est sur ces forces vives que je suis sûr que vous pouvez aujourd'hui vous appuyer, et la régulation des médias est aussi une manière pour les institutions congolaises de se mettre au service de cette créativité et de cette diversité en lui assurant des conditions d'expression et de développement optimale.

Et je voudrais, en conclusion, souligner deux éléments qui peuvent sembler périphériques dans l'activité de régulation, mais qui sont en fait à son fondement : l'importance du rôle de la Francophonie et celui de la diversité culturelle comme garants de cette vitalité culturelle que les instances de régulation doivent se donner comme première ambition de servir.

La chance des médias francophones

La Francophonie n'est pas un espace clos ou figé, c'est une projet en constante évolution, dont les enjeux se construisent au fur et à mesure que la langue française y est confrontée à de nouvelles situations et à de nouveaux défis.

Nous qui sommes aujourd'hui, dans tous les médias auxquels nous collaborons, les défenseurs d'une francophonie offensive, symbole de rigueur journalistique, d'inventivité et de création culturelle, de modernité dans l'expression et dans la pensée, nous devons regarder notre diversité comme une force. L'atout que nous donne la Francophonie, c'est d'être à la fois un et pluriels, d'appartenir à une communauté qui se compte en centaines de millions de personnes, et de lui apporter en même temps notre propre " accent ", comme dit Henri Lopes, aujourd'hui ambassadeur du Congo en France, hier directeur général adjoint de l'Unesco, lui-même romancier et artisan de cette langue française en devenir.

" L'accent ", ce sont nos expressions propres, cette diction particulière, ce registre de mots différents hérités de nos anciens, cette mémoire singulière de la langue qui est le fait d'un lieu, d'une région, d'un pays, d'une formation. La Francophonie est avant tout un intarissable réservoir d'accents, et cette multiplicité irréductible est son principal atout à l'époque du métissage, des croisements culturels, des échanges commerciaux mondialisés et des transferts de population.

Alors que l'anglais international s'impose de plus en plus comme une sorte de simplification de la langue, un appauvrissement radical qui se traduit par un sabir imprécis et inélégant parlé sur tous les continents, le français est resté une langue de la diversité et de l'invention lexicale, et il y a tout lieu de croire que ce trait distinctif ne disparaîtra pas : au contraire, les créateurs, artistes, écrivains, qui travaillent chaque jour cette langue continuent à la faire évoluer vers une plus grande richesse, un niveau de complexité et de diversité plus grand encore.

Cette chance, nous devons la saisir et contribuer directement à ce qu'elle soit comprise et que des moyens significatifs soient mis au service de la création culturelle et de la communication, dans tous les pays de la Francophonie.

Dans la société multiculturelle et bigarrée de demain, rien ne sera plus utile que la capacité d'une langue et d'une culture à s'ouvrir aux autres, à évoluer pour accompagner leurs besoins d'expression, voire à intégrer ce qui peut l'être des autres héritages qu'elle est amenée à traduire. La société française a ses passéismes et ses conservatismes. Nous avons pu voir comment, à l'occasion d'une élection récente, cette société pouvait exprimer sa peur du changement et ses crispations…

Mais la langue française, ce bien que nous avons en commun, se moque des conservateurs tournés vers le passé, elle est à la fois intégratrice, accueillante, changeante.

La langue française donne à tous ceux qui l'ont en partage la possibilité d'inventer leur propre identité linguistique, au sein d'un courant culturel et social partagé. Elle nous habitue à considérer la diversité comme une richesse, une promesse féconde, une ouverture, et non comme un danger dont il faudrait protéger notre intégrité. C'est donc une langue de tolérance, contre tous les intégrismes, politiques, religieux, idéologiques. C'est de cette manière que nous devons la défendre, en faisant d'elle la meilleure arme contre l'uniformisation des idées et des cultures.

La langue française est porteuse de paix et ouverte à un dialogue respectueux d'autrui, c'est la raison pour laquelle nous devons nous appuyer sur elle !

La deuxième chance que nous donne la langue française, c'est celle d'une diffusion internationale, globale, du travail de nos journalistes. Plusieurs journalistes de Kinshasa travaillent régulièrement ou non comme correspondants de sites d'information africains sur l'Internet et peuvent ainsi s'adresser à une audience mondiale de plusieurs centaines de milliers de lecteurs, dispersés sur la planète. Certains journalistes de République Démocratique du Congo ont pris l'initiative d'éditer leur journal sur l'Internet, et de l'adresser ainsi à des lecteurs extrêmement nombreux dans le monde, c'est le cas par exemple de Cyril Kileba, pour ne pas le citer.

En outre, plusieurs sites Internet présentent des revues de presse africaine quotidienne, comme le site californien www.abidjan.net, surtout tourné vers l'Afrique de l'Ouest, ou le site panafricain www.afrik.com , hébergé à Paris, dont les " dépêches " font ainsi le tour de toute la presse du continent. Ce service est d'ailleurs offert aux autres sites africains qui souhaitent le mettre en Une… Des sites médias comme ce dernier, qui offre aussi un vrai quotidien en ligne, présentent en outre la particularité d'être à l'origine d'une nouvelle information sur l'Afrique, par des articles originaux que leur procurent correspondants ou pigistes…

Le monde est désormais un village, mais dans ce village l'Afrique a aussi ses relais, ses places publiques, ses forums et ses médias qui circulent : n'oublions jamais que l'information n'est plus un privilège contrôlé par quelques uns. Sa fiabilité en découle.

La Francophonie est une école de la diversité et du métissage : elle nous donne les clefs pour constituer la culture plurielle de demain, celle dans laquelle le respect des différences est le principe fondamental, car elle ne peut plus se concevoir comme assimilatrice, dans un moule unique et vers un modèle unique. La mondialisation nous invite à changer d'optique, à refaire nos classes, à défaire nos simplifications et nos idées reçues. Tant mieux. Nous y sommes prêts.

L'impératif démocratique et la régulation

Il faut pour finir souligner une condition majeure de la fécondité francophone dans la mondialisation : l'impératif démocratique.

Il n'y a pas de mondialisation sans ouverture médiatique, et il n'y a pas d'ouverture médiatique sans une progressive évolution de la société vers la démocratie. Si une culture veut avoir des chances de survivre avec ses singularités au sein de la Société de l'information, elle doit nécessairement se donner les moyens d'exister sur les nouveaux réseaux, donc de produire de l'information, donc de réaliser des œuvres audiovisuelles, des sites Internet, des émissions de radio et des journaux papier.

Il y a donc une relation d'imbrication étroite entre la construction de la paix et celle d'une paysage médiatique pluriel. Les deux éléments ne vont pas l'un sans l'autre, parce que l'impératif démocratique qui les gouverne tous les deux est le seul moyen de consolider durablement les murailles de la paix dans l'esprit des citoyens. C'est dans l'esprit des hommes, dit la déclaration fondatrice de l'UNESCO, que se construisent les murailles de la paix. Et ce sont les médias qui en sont le mortier.

Heureusement, depuis un peu plus de dix ans, l'Afrique a pris la direction de la régulation et donc de la liberté d'expression, en particulier pour ce qui concerne les médias écrits et la radio. Plusieurs présidents d'instances de régulation africaines sont parmi nous, et ils pourront dans notre réflexion contribuer à cet échange d'expériences que nous avions pris l'habitude de mettre en place au sein du Réseau des instances africaines de régulation de la communication, qui s'est réuni à Paris en 1997 et 1999 pour des réunions de travail qui furent toujours fraternelles et efficaces.

Les responsables des autorités de régulation africaines pratiquent au quotidien cette dissociation du politique et du médiatique, tellement difficile et souvent ingrate, mais que facilitent progressivement le développement des réseaux et la multiplication des chaînes et des stations. Nous savons tous combien le travail réalisé est important et que nous devons nous y tenir pour éviter les retours en arrière, toujours possibles, dans chacun de nos pays… Et personne ne peut sur ce point faire la leçon à son voisin !

La coopération internationale des instances de régulation est précieuse, en un moment où l'internationalisation des marchés audiovisuels est la règle, et où des principes communs doivent de plus en plus s'établir, pour proscrire certains programmes ou certaines attitudes, sur la base que nous offre le droit international. De ce point de vue, le travail que nous avions engagé dès 1999 sous l'égide de l'UNESCO avec toutes les instances de régulation du monde sur l'encadrement et le développement égalitaire et protégé de l'Internet sera poursuivi, nous pouvons nous en féliciter, avec la réunion l'année prochaine en 2005 d'un Sommet mondial de la société de l'information en Tunisie.

La revendication démocratique est forte ici au Congo, comme dans de nombreux pays d'Afrique, où elle est encore imparfaitement satisfaite. L'intérêt des cultures et des économies africaines est qu'elle le soit au plus vite. On connaît les vieux réflexes des politiques, et les méthodes détournées qui permettent aux Etats de rattraper d'une main la liberté qu'ils ont accordée de l'autre aux médias : contrôle de la distribution et du prix du papier pour la presse écrite, contrôle des autorisations et des conventions pour les médias audiovisuels, législations sévères condamnant les erreurs ou les écarts journalistiques.

Tous les pays doivent prendre conscience du fait que chaque coup porté à l'indépendance des médias écrits et audiovisuels est un coup porté contre leur propre rayonnement culturel, c'est-à-dire, au sein d'une société de l'information sans frontière, que leur place en est rétrécie dans le concert des nations.

François Mitterrand avait fait sensation, lors du Sommet de La Baule, souvenez-vous, en soulignant le fait qu'à l'avenir, démocratie et développement iront nécessairement de pair sur le continent africain. Il avait en la matière une intuition qui dépassait les interprétations qui furent faites sur le champ, et les commentaires des journalistes présents. Certes, il donnait un signal fort, dont on sait qu'il correspondait déjà à un mouvement esquissé dans plusieurs pays d'Afrique.

Mais il traçait surtout une perspective d'avenir : la société de l'information est une société intrinsèquement démocratique parce que rien n'y reste caché, parce que tout le monde connaît les faits et peut en rencontrer des interprétations diverses.

La marche de l'économie mondiale condamne au sous développement les pays qui se refusent à cette ouverture médiatique. Dans un monde où tout communique il n'est pas possible de se cacher derrière des murailles de verre : tout est transparent. Refuser la communication, ce serait refuser l'adhésion à un mode de développement global dont il paraît aujourd'hui impossible de contrer les effets économiques, à la fois mondiaux et locaux.

Et c'est tout particulièrement vrai pour ce qui concerne la culture, et le fonctionnement démocratique, tout ce qui constitue la conscience de soi qu'un individu peut avoir à un moment donné sur cette terre, et l'action qu'il peut exercer sur son propre devenir, civique, social, politique.

En ouverture de nos travaux, et parce qu'il est difficile de conclure une allocution inaugurale autrement que par un appel à la réflexion, je voudrais rappeler ces quelques mots de Georges Bernanos : "Un monde gagné par la technique est perdu pour la liberté"

Une mondialisation mal contrôlée, c'est une victoire de la technique sur la conscience, c'est aussi un libéralisme omnipotent et dévastateur. Il nous revient de faire mentir l'écrivain, en prouvant que malgré l'essor, partout, et surtout dans le domaine de la communication, de la technique et de ses avatars baptisés " nouvelles technologies ", nous sommes capables de faire progresser les consciences de nos contemporains au même rythme que nous accélérons la transmission des images. C'est à nous de prouver qu'il est possible de faire émerger de cette communication mondialisée une conscience humaine universelle, ferment d'un nouvel humanisme.

Ce nouvel humanisme, c'est le respect de l'autre dans ses opinions, ses traditions, son histoire, ses valeurs, mais aussi ses intérêts matériels. Nous devons l'appliquer dans chacun de nos pays, c'est ce que la régulation nous permet de faire, et nous devons l'appliquer à un niveau international, et c'est ce que doit permettre le dialogue fructueux entre les instances !

Hervé BOURGES, président de l'UPF,
discours prononcé à Kinshasa mardi 27 avril 2004