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Premières assises internationales du journalisme

" Un monde sans journaliste ! "

Lille-Arras, France, 7-9 mars 2007

Mercredi 7 mars 2007
Discours d'ouverture par Hervé BOURGES

président de l'Union internationale de la presse francophone, président de l'Ecole supérieure de Journalisme de Lille

A Noël Copin, figure exemplaire d'un journalisme exigeant

Ancien directeur du quotidien La Croix, de la chaîne de télévision publique Antenne 2 et ancien président de l'organisation Reporters sans frontières, Noël Copin est mort dans la nuit du 3 au 4 mars, à Versailles, à l'âge de 77 ans.

Un journalisme en crise !

Je veux saluer d'emblée l'organisation de ces premières Assises internationales du Journalisme par un cri d'alerte : le journalisme est entré dans une grave crise, qui touche à la fois ses structures, son économie, et plus radicalement sa légitimité.

Les trois jours de travail que vont nous offrir ces assises se nourriront suffisamment de chiffres et d'analyses accablantes sur le déclin du lectorat de la presse écrite, la paupérisation des jeunes générations de journalistes, la méfiance grandissante des citoyens à l'égard des médias, les paradoxes de l'essor de la presse gratuite, face auquel certains grands titres historiques n'ont su répondre qu'en se mettant de la partie ! Sans oublier les toujours graves atteintes à la liberté de la presse dans de nombreux pays.

Je ne vais donc pas, en ouverture de nos travaux, vous submerger de chiffres, de commentaires, de prises de position. D'autres s'y emploieront au cours de ces journées. Je voudrais plutôt vous faire partager quelques colères. Ce sont des colères confraternelles. Elles naissent chez tous ceux, journalistes ou non, qui se font encore une certaine idée de ce métier, de son utilité sociale, des droits et des devoirs qu'il comporte.

Une organisation démagogique de l'information

Première colère : il faut lutter avec résolution contre une organisation purement démagogique de l'information. De plus en plus, nos contemporains recherchent l'information sur Internet, de plus en plus ils commencent leur journée en surfant sur les principaux titres du jour, que collecte pour eux leur fournisseur d'accès ou leur portail Internet.

Cette fluidité nouvelle dans l'usage de la revue de presse a quelque chose de séduisant. Comme toujours, cette séduction immédiate est trompeuse. En effet les choix éditoriaux des portails et des fournisseurs d'accès sont le plus souvent classés par ordre de popularité. Ainsi derrière l'apparente fluidité de la circulation de l'information, c'est à une hiérarchisation tronquée, que l'on assiste, à un rapprochement de la logique spectaculaire de la presse en ligne et de la logique éditoriale des journaux qui se trouvent lancés dans une course folle avec l'information publiée sur Internet.

Cette démagogie haussée à l'état de principe éditorial général a des effets très rapides sur la pauvreté du débat public, sur les engouements spontanés de l'opinion pour des détails sans intérêt tandis que les problèmes de fond ne sont pas abordés. Sur l'océan politique national et international, tout le monde s'intéresse à l'écume, alors que dans le même temps le gulf stream change de sens, sans que personne ne le commente.

La démission des journalistes

Deuxième colère : nous devons nous élever contre la démission des journalistes face à des médias qui leur dénient leur fonction propre, celle d'être les animateurs du débat public. Comment une rédaction qui est parmi les plus performantes de France, peut-elle accepter de se retrouver hors jeu lors d'une grande émission politique censée structurer le débat électoral ? , une émission dont le principe même nie la fonction médiatrice du journaliste. Elle révèle que le discrédit qui frappe notre profession rend plus crédible la parole d'un inconnu que celle de tout médiateur.

Mais rien pourtant ne remplace la recherche de l'information, l'art d'interroger un politique pour le faire accoucher de ce qu'il ne veut pas dire, la connaissance et le suivi des dossiers, qui permet de le replacer face aux réalités quand il tente d'y échapper en manipulant les faits, les chiffres ou les dates sans crainte d'être contredit ou relancé. Dans une émission où se succèdent les intervenants prétendument représentatifs de la société civile, rien ne vient combler l'absence du journaliste, seul capable de mener, en commun avec le public, une quête ininterrompue de la vérité, de l'expression juste, de l'analyse exacte, contre la langue de bois, l'approximation, l'affirmation péremptoire.

Certaines pratiques révèlent une volonté sourde, tacite, mais profonde, de développer de manière croissante des médias sans journalistes. C'est le cas avec cette formidable invention que l'on a baptisé le Web 2.0, en clair l'internet-nouvelle génération. Le Web 2.0, c'est la mise en avant (par divers moyens) des " contenus " offerts par les internautes. C'est donc encore de démocratisation et de fluidité de l'information que l'on parle. Et dans les faits, c'est une nouvelle étape dans la dissolution de toute organisation éditoriale fondée sur des principes autres que la popularité des sujets proposés et l'absence de hiérarchisation délibérée des informations retenues.

Progressivement, on habitue le citoyen à considérer que toute autorité est illégitime, qu'il est parfaitement capable de faire le tri tout seul, que toute institution est trompeuse et que le contrôle même de la véracité des éléments présentés, dès lors qu'ils sont populaires et supposés répondre aux attentes du public, est superflu. C'est ainsi que l'on a vu prospérer plusieurs rumeurs sur la toile, qui n'avaient pas, tout bien considéré, le caractère authentique que leur habile montage avait réussi à imposer en ligne.

Dans le même temps, lorsqu'un journal se livre à une enquête rigoureuse sur un candidat, les faits ne sont pas vérifiés, avec la même rigueur par ses confrères, ils sont immédiatement repris et traités à la même aune que le flot de rumeurs qui coule sur internet.

Le phénomène est donc double : les médias tendent de plus en plus à se passer des journalistes, et lorsque des confrères font leur travail d'enquête, de vérification, d'analyse et de divulgation des informations, d'autres reprennent à leur compte n'importe quelle rumeur spontanée ou en période électorale tout commentaire fourni par les instituts de sondage à l'appui des chiffres quotidiennement publiés.

Ainsi nous assistons à une démission générale dans laquelle il semble admis par tous que les faits n'ont pas besoin d'être vérifiés, que personne n'est légitime pour rappeler le menteur à l'ordre, et que somme toute cela ne compte pas vraiment dans le débat politique tel qu'il se noue désormais.

La castration du discours politique par la logique du divertissement

Je ne m'attarderai pas sur la forme la plus ancienne de cet abandon de la fonction civique et citoyenne des journalistes : leur remplacement par des animateurs souvent talentueux dont le métier et la qualité propre ne sont pas de rechercher la vérité des faits et de l'expression des idées mais de mettre en scène un spectacle de divertissement. Ainsi l'émission de télévision passe de l'interview à l'adulation, du débat au monologue complaisant. On ne passe plus seulement les plats, on sert la soupe. Cette confusion des genres, sous le fallacieux prétexte d'une meilleure audience, est surtout une manière pour les médias qui la pratiquent de fuir leurs responsabilités en matière d'information politique et civique. Prétendant remplir autrement leur mission, ils ont surtout trouvé dans ces émissions hybrides le moyen de ne pas prendre de risques, de transformer les politiques en peoples, et de rendre consensuelle leur apparition à l'antenne.

Peut-être ne nous sommes-nous pas assez méfiés, moi le premier, de cette progressive dégradation du discours politique, qui perdait en consistance ce qu'il gagnait en proximité, qui perdait en dignité et en autorité ce qu'il gagnait en feinte familiarité. Il est temps de dénoncer cette facilité qui castre les acteurs du débat public en les ramenant à leur sphère purement personnelle et donc en les coupant des enjeux collectifs sur lesquels il devraient être appelés à s'expliquer...

L'illusion périlleuse d'un effacement du média

Troisième colère : nous ne pouvons pas faire semblant de croire que l'effacement et la démission du journaliste ouvrent la voie à une médiatisation lumineuse et fiable du monde contemporain. La nouvelle idéologie que les journalistes doivent combattre est le contraire de l'utopie de Mac Luhan, pour lequel le message est le pur résultat du média.

Cette théorie avait une part de vérité : en effet lorsqu'un message emprunte les médias de masse, il gagne en force, en puissance, en efficacité, il est par la même transformé. Comme toute théorie, elle avait aussi sa part d'exagération, lorsqu'elle conduisait certains à nier que le message puisse préexister à son expression, qu'il puisse constituer un projet, avant sa médiatisation ou qu'il ait une densité et une pertinence intellectuelle avant d'acquérir une puissance médiatique… Au fond, personne n'allait jusqu'à croire en la vacuité de la parole d'autorité. Au contraire le média se trouvait convoqué pour la transmettre. Ainsi la parole médiatique était-elle au bord du vide, mais pas encore désincarnée.

Elle a fait un pas en avant, un pas de géant, avec la nouvelle idéologie de la transparence dont sont porteurs les nouveaux médias, et qu'ils tentent d'imposer à tous les supports médiatiques : désormais, les médias se prétendent purs miroirs, simples instruments d'optique. C'est à juste titre que cette nouvelle théorie suscite l'ire d'un philosophe comme Marcel Gauchet : car " il n'est pas vrai qu'un panel de citoyens représente les citoyens " -a fortiori la Cité. La représentation prétendument fidèle du réel est plus illusoire que sa présentation ! C'est un peu confondre le trompe-l'œil et la longue vue. Le trompe-l'œil est une illusion, la longue vue permet de se rapprocher d'un objet difficile à observer. L'idéologie de la transparence, c'est la foi dans le trompe-l'œil, alors que le journalisme est la pratique quotidienne de la longue vue.

Voici que l'examen des faits, le rappel des précédents, la mise en perspective des déclarations devraient s'effacer devant la réplication d'une prétendue opinion publique dont le média serait l'intermédiaire fidèle et scrupuleux. Mais à qui le média s'est-il fié au moment de construire cette image de la société ? Comment l'a-t-il conçue ? En s'appuyant sur les sondages, les études d'opinion, les données sociologiques ? Qui a eu la lourde tâche de déterminer la composition du panel ? Qui s'est vu confier la réalisation de cette petite maquette de France en modèle réduit ? Quel artiste a produit ce trompe-l'œil ?

Le média ne peut pas fuir ses responsabilités, et la télévision ne remplit pas son rôle quand elle prétend privilégier la mise en scène et l'orchestration des images qu'elle produit, de même que le portail internet est peu crédible quand il refuse de porter la responsabilité de l'information qu'il met en avant. Cette déresponsabilisation générale des fonctions médiatiques est un véritable danger pour les médias eux-mêmes, qui perdent tout crédit et peuvent demain être aisément manipulés par n'importe quel totalitarisme. Effacer la médiation, vouloir des médias réduits au simple rôle de courroie de transmission ou des journalistes transformés en passeurs de plats, c'est accepter le mensonge, la manipulation, le règne de la rumeur.

Attention à ne pas transformer la Société de l'Information en une Civilisation de l'Invérifiable…

Cette succession de colères conduisent à une grave remise en cause : si nous en sommes là, et je parle pour la France, comme pour l'ensemble de la presse francophone, c'est peut-être que nous avons, progressivement, failli. Les citoyens nous reprochent ce qu'ils ressentent, à tort ou à raison, comme notre manque d'exactitude, nos approximations, voire des contre-vérités que renforce notre relative impunité. En effet, nous n'encourons jamais de sanction, sauf évidemment cas de falsification délibérée de l'information qui nous conduirait en justice parce qu'elle causerait à un tiers un tort immédiat et mesurable.

Les journalistes qui ne sont ni des policiers, ni des procureurs, ni des perroquets ne sont pas non plus infaillibles ou naturellement vertueux, et l'explosion des supports sur lesquels le métier de journaliste est aujourd'hui exercé doit nous conduire à prendre des mesures professionnelles pour consolider notre crédibilité.

Depuis quelques semaines, l'idée a été lancée, par les pouvoirs publics, d'une " labellisation " des sites internet qui pratiquent une information de qualité, les autres, qui ne présenteraient pas ce label, n'étant pas " recommandés ". Une telle labellisation administrative est-elle souhaitable ? Qui attribuera le label ? Comment sera-t-il ensuite contrôlé sur le long terme ? Quels principes sanctionnera-t-il ?

Je ne sais si cette initiative verra le jour, car elle se heurte à des difficultés pratiques et juridiques en même temps qu'à des problèmes de principe. Mais je suis sûr d'une chose : elle révèle qu'il est temps pour les journalistes de prendre une initiative collective en matière de respect de la déontologie.

J'ai toujours été opposé à l'idée d'un Ordre des journalistes, comme il en existe un pour les médecins, ou pour les avocats. Et je ne soutiendrai jamais non plus une dérive judiciaire qui consisterait à définir de nouveaux délits de presse, pour en obtenir la répression par les tribunaux. On sait les risques que ces deux tentations peuvent faire courir à la liberté de la presse, et donc à la démocratie.

C'est pourquoi il nous appartient, en tant que journalistes, de reconstruire notre crédibilité et de refonder notre fonction sociale. Pourquoi ne pas imaginer la création d'un organe de médiation indépendant et professionnel à la fois, un Conseil de presse qui pourrait être saisi par les citoyens. Si vous la jugez utile, cette idée pourrait peut-être faire l'objet d'une réflexion approfondie au cours de ces assises, qui pourraient déboucher, dans ce domaine, par des résolutions fondatrices ou re-fondatrices !…

Je vous remercie de votre attention, et je souhaite que ces journées soient le cadre de dialogues féconds, pour vous-mêmes et tous nos confrères présents ou à l'écoute des messages que peuvent délivrer ces premières Assises internationales !

Hervé Bourges
président international de l'UPF
Lille, 7 mars 2007