Le journalisme est au cur des enjeux cruciaux de
notre époque : il n'est pas possible de séparer
arbitrairement l'évolution des pratiques du journalisme
de l'évolution du monde : l'élargissement
des publics, la progressive dispersion mondiale des images,
l'internationalisation croissante des débats politiques
et sociaux, tout cela passe par une nouvelle vision de notre
métier de journaliste et par une prise de conscience
de responsabilités nouvelles.
S'interroger sur : " où va le journalisme ?
", c'est s'interroger sur la place et le rôle
du journaliste dans un univers d'information de plus en
plus homogène et de plus en plus concurrentiel, qui
se retrouve donc soumis à des règles qui n'étaient
pas jusque là celles du journalisme. Pour
dire les choses en peu de mots : la guerre de Viêt
Nam fut couverte par des reporters, qui écrivaient
et transmettaient leurs reportages. La guerre d'Irak est
couverte en direct par une nuée de télévisions,
et les impacts des bombes sont attendus au même instant
par des millions de téléspectateurs dans le
monde.
Le retentissement d'un événement à
l'échelle mondiale est instantané : il fallut
des mois pour que l'émotion internationale suscitée
par la guerre du Viêt Nam conduise à de grandes
manifestations d'opposition pacifiste. C'est avant même
son déclenchement annoncé que la guerre d'Irak
fit l'objet d'une large opposition dans un très grand
nombre de pays. Nous vivons donc presque l'heure d'un journalisme
qui précède l'événement, et
qui en tout cas l'accompagne immédiatement. Le journaliste
est projeté dans l'espace d'un témoignage
instantané sur ce qui se produit n'importe où
dans le monde. Et en même temps il est essentiel de
noter que cette mise en scène apparemment spontanée
et immédiate de l'information sur le théâtre
mondial s'accompagne d'effets démultipliés
sur ceux qui la reçoivent. Le journaliste
doit donc être de plus en plus conscient des implications
de la lecture des faits qu'il propose.
Dans quel contexte se situe cette nouvelle responsabilité
?
Le monde contemporain est aujourd'hui à la croisée
des chemins : d'un côté une dynamique assimilatrice
très puissante qui, centrée sur les Etats-Unis,
reprend à partir de l'ensemble du monde occidental
un corpus de valeurs démocratiques, confiantes dans
la liberté de la presse et le libéralisme
économique, défendant un ensemble de rapports
internationaux qui étaient jusque là pour
l'essentiel articulés autour du système de
l'Organisation des Nations Unies.
Que ce système ait été longtemps vu
par les Etats-Unis comme un reflet de leur propre puissance,
sinon son prolongement, c'est bien ce que prouve la résolution
des Etats-Unis d'en finir avec l'Irak de Saddam Hussein
sans attendre un quelconque feu vert de l'ONU. Comme l'avait
montré en son temps le retrait des Etats-Unis de
l'UNESCO, quand l'UNESCO avait semblé donner une
voix aux Pays du Sud en contestant l'hégémonie
médiatique du Nord.
Mais face à cette dynamique assimilatrice qui joue
pleinement au niveau des Etats et des économies,
on voit actuellement émerger, avec de plus en plus
de virulence, malgré les dénégations
officielles, une autre force, moins bien organisée,
moins cohérente, moins structurée, où
se retrouvent plusieurs modes de contestation des principes
prédominants.
On assiste ainsi à une remise en cause des dysfonctionnements
d'un libéralisme économique mal régulé
; à une volonté de protection d'un environnement
que mettent en danger des comportements trop peu soucieux
des contraintes écologiques et un mode de développement
aveugle aux besoins et aux limites fixées par la
nature ; on voit poindre enfin des interrogations qui portent
sur la le rôle et l'action réelle d'un ordre
international dont la clef de voûte le Conseil de
Sécurité des Nations-Unies, structure étroite
où de nombreuses régions du monde, et en particulier
plusieurs grandes puissances, ne se sentent pas vraiment
représentées. Et dont les Etats-Unis viennent
de s'affranchir avec netteté, l'hyper puissance mondiale
prenant l'énorme risque de s'affaiblir à terme
et d'amorcer son déclin en pratiquant, par la force,
un engagement unilatéral.
Ces revendications ou ces expressions sont de plus en plus
sensibles en marge de chaque grande réunion internationale,
on a pu le voir également avec le mouvement de la
Paix qui a mobilisé un grand nombre de manifestants
dans le monde entier.
Dans ce monde nouveau qui se constitue autour d'événements
et d'émotions de portée et de retentissement
planétaires, le rôle des médias est
fondamental. Il est fondamental à plusieurs titres
: d'abord parce que ce sont eux qui font circuler l'information
et à travers elle propagent les éléments
constitutifs d'un inconscient collectif mondial, dont on
peut penser qu'il est encore irréfléchi, non
calculé, non prédéterminé.
Cet inconscient collectif mondial constitue une forme
d'opinion publique universelle, traversée de courants
contraires, naturellement, mais ni plus ni moins volatile
que l'opinion publique que nous connaissions jusque là
dans chacun de nos pays. Cette opinion est plus difficile
à manipuler, et il est plus difficile de la déterminer.
Mais il apparaît d'ores et déjà qu'elle
contient en elle des germes contradictoires. D'une part,
elle peut nourrir des mouvements généreux
et nobles : c'est le cas lorsqu'une mobilisation morale
internationale permet la remise en cause d'une condamnation
à mort pour adultère prononcée dans
un Etat du Nord du Nigeria par un tribunal religieux, c'est
le cas lorsque des élans de solidarité se
fédèrent, comme cela a été le
cas, pour juguler une famine en Afrique australe.
Mais cet océan que constitue l'opinion publique
mondiale peut également être aux prises avec
des tempêtes et des coups de vent irréfléchis.
C'est le cas lorsque l'émotion balaie la raison et
dicte des comportements passionnels. Les risques potentiels
du conflit irakien étaient de ce point de vue immenses
: des télévisions d'information comme Fox
News ou Al Jazeera délivraient en même temps
des messages bellicistes, ou des appels à la solidarité
avec les Irakiens, relayant complaisamment les thèses
des faucons de Washington ou les appels au Djihad de certains
religieux musulmans... La télévision et
la presse peuvent être des vecteurs de haine.
On l'a vu de manière tragique au Rwanda, avec la
Radio des Mille Collines, de triste mémoire. On le
voit avec effarement en Côte d'Ivoire, à travers
des journaux dont les attaques incendiaires dépassent
ce que permettrait une véritable déontologie
journalistique et risquent de contribuer à une "
fanatisation " du champ politique
En bref, le journalisme est actuellement dans la tourmente,
secoué par le désordre croissant de la planète,
éprouvé par les évolutions technologiques
qui accélèrent la pratique quotidienne de
ses métiers, et en même temps mis sous pression
par l'attention croissante dont il fait l'objet de la part
d'un public de plus en plus large et de plus en plus éclaté.
Ce que l'audiovisuel a apporté à nos contemporains
ne se mesure pas en chiffres, et les statistiques sont malhabiles
à l'exprimer. Dans les familles et les communautés
humaines les plus réduites, les plus exclues des
courants d'idées, soudain une lucarne s'est éclairée
par laquelle le monde tout entier est rentré.
Ce n'est que progressivement que nous prenons la mesure
du bouleversement que cela représente. Rien de ce
qui est humain ne nous est plus totalement étranger,
nous avons la possibilité d'en avoir une connaissance,
même partielle, même inattentive, même
indifférente. Là où bien souvent c'est
la nuit qui régnait, il y eut soudain ce faisceau
d'images, traversant non seulement la pièce éclairée,
mais aussi les espaces infinis qui l'entourent.
Certains de nos contemporains faisaient jusque là
la fine bouche devant les lueurs bariolées qui coulaient
de cette lucarne ouverte. Un peu comme devant les ombres
de la Caverne de Platon. Ils réclamaient que l'on
retournât aux choses mêmes, et aux livres seulement,
qui décrivaient mieux, de manière plus approfondie,
de manière exhaustive ce dont le petit écran
ne nous offrait que de rapides reflets.
Les plus sages ont d'emblée mesuré que l'ouverture
nouvelle du monde à l'expérience et à
la connaissance commune dépassait l'enjeu d'une polémique
stérile et vaine entre l'écrit et l'écran.
Et que les deux allaient s'imposer, dans une complémentarité
naturelle, comme un mode unique et dédoublé
d'accès au savoir.
Nous sommes aujourd'hui en train de vivre ce rapprochement
historique des outils d'expérience et de connaissance
de tous les aspects du réel. L'évolution actuelle
des technologies de la communication, grâce à
la numérisation de toutes les données, textes,
images, sons, transforme radicalement les médias
que nous connaissions jusque là, et en fait apparaître
de nouveaux.
Dans ce bouleversement programmé, l'enthousiasme
des uns répond à l'inquiétude des autres.
L'espoir qui accompagne le développement de la société
de l'information généralisée n'a d'égal
que l'angoisse qui saisit tous ceux qui craignent d'y voir
à l'uvre des processus d'exclusion ou de marginalisation.
Ces deux réactions sont également justifiées
l'une et l'autre. Une mutation technologique de cette ampleur
a toujours des conséquences économiques, culturelles
et sociales, qui peuvent être positives ou négatives,
selon l'orientation politique qui leur est donnée.
Il est donc nécessaire de comprendre comment les
nouveaux espaces de communication que nous défrichons
peuvent changer notre rapport à l'information, au
savoir, et aux autres. Pour décrire le plus clairement
possible les transformations du cadre mental, dans lequel
nous avions nos habitudes de lecture, je voudrais emprunter
au philosophe français Michel Serres l'évocation
de la rue de Richelieu, à Paris, comme symbole vivant
des mutations en cours.
La rue de Richelieu part du Louvre, le plus grand musée
de France, conservateur de toutes les traditions artistiques,
elle passe ensuite le long de la Bibliothèque nationale,
réserve de tous les écrits, pour aboutir non
loin de la Bourse, coffre où sont conservées
les valeurs
La rue de Richelieu circonscrit un capital
symbolique extrêmement important sur la carte de Paris.
Or cette rue est aujourd'hui ouverte à tous les vents
: car ces lieux sont à la fois des espaces de conservation
et de consultation, d'échanges. Ils ont comme première
fonction de faire circuler les informations qu'ils démultiplient
sur les nouveaux réseaux. Les collections du Louvre
sont en cours de numérisation, celles de la Bibliothèque
nationale sont déjà en partie accessibles
sur Internet et les valeurs cotées à la Bourse
de Paris sont suivies en temps réel sur tous les
ordinateurs du monde : les sociétés de courtage
ne sont plus installées place de la Bourse.
Comme le dit Michel Serres, dans Atlas, où
il tente une nouvelle cartographie de l'espace humain, la
rue de Richelieu devient une "cinéthèque",
une réserve en mouvement, à la fois concentrée
et dispersée à chaque seconde sur une multitude
de réseaux et d'écrans. Et l'ensemble de ses
collections est accessible de n'importe où dans le
monde. Mieux : elles seront demain réparties en plusieurs
lieux, tout en composant une même unité. Demain
chaque immeuble, chaque appartement, de chaque pays, pourra
contenir toutes ces richesses auxquelles seuls quelques
rares privilégiés accédaient.
L'exemple est frappant : il permet de prendre conscience
en un instant de la formidable révolution démocratique
que peut constituer la communication numérique.
La première vocation des médias, quels
qu'ils soient, est d'informer et d'expliquer. D'aider
chacun à donner du sens aux événements
qu'il vit et à l'époque qu'il traverse. Or
nous vivons depuis le 11 septembre 2001, dans une atmosphère
médiatique passionnelle, qui semble faire perdre
conscience de leur tâche et de leurs responsabilités
à la majeure partie de ceux qui auraient mission
de chercher ce sens et cette rationalité des faits.
Or les médias, dans leur grande masse, ne nous
délivrent que très peu d'explications.
Très peu tentent d'éclairer vraiment les événements,
les conditions dans lesquelles ils ont été
possibles, leurs causes premières et finales, leurs
conséquences immédiates ou ultimes, la manière
dont ils sont ou ne sont pas exploités par la suite.
Cette interrogation s'adresse à chacun d'entre nous,
elle constitue un vrai doute sur la pertinence de notre
fonctionnement médiatique mondial.
Et il faut s'interroger dans cette perspective sur deux
questions essentielles : assiste-t-on à une
uniformisation mondiale de l'information ? C'est
la première question. Et elle entraîne la seconde
: comment peuvent uvrer les journalistes pour
maintenir ou restaurer une diversité médiatique
au sein du monde numérique qui se constitue autour
de nous ?
1. Première interrogation fondamentale
: la numérisation des réseaux conduit-elle
spontanément à un formatage unique de l'information
mondiale ?
La réponse est oui. Il est inutile de se
voiler la face, de pratiquer une politique de l'autruche,
d'utiliser une fois encore la langue de bois. En facilitant
de manière universelle la circulation des images,
les technologies numériques favorisent l'expansion
des cultures les plus présentes sur les nouveaux
réseaux, au détriment de celles qui y sont
extrêmement marginales.
On peut arguer de telle langue rare qui trouve dans le
réseau le moyen de rallier ses derniers fidèles
Certes, mais ils resteront les derniers, et cette langue
rare ne pourra pas se servir d'Internet ou de la diffusion
par satellite pour reconquérir le terrain perdu par
les cultures dominantes. Il serait absurde de le soutenir.
La réalité, c'est que 80% du Web mondial
est anglophone. La réalité, c'est que
l'essentiel du trafic "e-mail" mondial transite
par les Etats-Unis, Floride ou Californie
La réalité,
c'est que le français ne concerne que 5% des échanges
et des informations disponibles sur le réseau.
Ces chiffres valent ce qu'ils valent, ils sont sans doute
approximatifs, grossiers. Ils offrent des ordres de grandeur
et j'ignore tout de la validité de leurs modes de
calcul, mais ils émanent d'institutions dont les
compétences sont reconnues dans ce domaine.
Et si l'on s'intéresse à la provenance de
l'essentiel de l'information qui circule sur les sites d'information,
il est clair que l'on observe une focalisation principale,
qui suit la direction du regard occidental. Comment en irait-il
autrement ? Certes, la Chine annonce un décollage
très rapide de son nombre d'internautes, mais la
clôture de la culture chinoise ne lui permet pas de
juguler la déferlante d'informations anglo-saxonnes.
Certes, la France s'attache à développer aussi
vite que possible les accès haut-débit, mais
le retard pris sur les Etats-Unis et l'Angleterre est déjà
considérable. Il est vrai que dans la Francophonie,
le Canada et la Suisse font plutôt meilleure figure
L'ensemble formé par les pays francophones du Sud
connaît une situation contrastée mais guère
brillante : certes, l'usage d'Internet est en hausse rapide
à Madagascar, au Maghreb et dans quelques pays d'Afrique
noire, tels le Sénégal ou la Côte d'Ivoire.
Mais il est encore dramatiquement sous-utilisé au
Gabon, au Congo, même au Cameroun. Du coup l'Afrique
et le Monde arabe se retrouvent en position de consommer
l'information mondiale sans pouvoir la produire.
L'erreur serait de croire que les mirages miraculeux d'Internet
dissipés, il ne reste plus rien. La société
de l'information existe, mais elle demande à être
régulée, aménagée, démocratiquement
construite à un niveau international. Le rôle
de l'Organisation des Nations Unies, et en particulier de
l'UNESCO, doit être renforcé en ce sens : les
principes fondateurs de la société de l'information
mondialisée ne peuvent pas être définis
par quelques groupes privés multinationaux, au demeurant
aujourd'hui frappés par une grave crise de légitimité
et de confiance, ils doivent faire l'objet d'une réflexion
politique collective au sein des organes diplomatiques centraux
dont notre monde s'est doté.
La prospérité partagée est la base
de la démocratie réelle. La mondialisation
dont nous sommes aujourd'hui appelés à dessiner
collectivement les contours doit s'appuyer sur des principes
réellement solides : ceux d'une équité
dans les échanges, de biens, de richesses et d'informations.
L'UNESCO avait tiré la sonnette d'alarme dès
1976, en ouvrant le débat, qui fut difficile et controversé,
du "nouvel ordre mondial de l'information". Le
mot "ordre", au milieu de la formule, avait fait
redouter un interventionnisme autoritaire que rien n'aurait
légitimé. Mais la dénonciation restait
: celle d'un monde où les créateurs d'information
parlaient tous du même côté, sinon tout
à fait d'une même voix. Le travail de "décolonisation
de l'information" restait à faire. Les problèmes
médiatiques internationaux que nous connaissons actuellement
héritent directement de cette situation et de ces
analyses.
C'est avec Internet que ces disparités dans l'usage
et la production de l'information sont les plus sensibles,
mais il est important de souligner qu'elles existent de
la même manière pour l'audiovisuel, où
la distribution numérique, à bas prix, de
chaînes de télévision anglophones diffusées
par satellite fait vaciller, en Afrique par exemple, l'édifice
patiemment bâti de la Francophonie audiovisuelle,
symbolisée par TV5 et CFI.
Et c'est très logiquement que pour faire pièce
à cette évolution rapide le Président
français Jacques Chirac a dit son souhait de voir
les sources francophones d'informations et d'échanges
se multiplier, en particulier à travers le lancement
d'une "chaîne d'information internationale française".
Au-delà d'une telle chaîne, il faut réfléchir
aussi à une relance du développement médiatique
des pays francophones du Sud.
2. Deuxième
interrogation : quels sont les nouveaux outils et leurs
conditions d'utilisation ?
Face à une formulation extrêmement positive
des ouvertures nouvelles que représente la mondialisation
de l'information, je tiens immédiatement à
soulever trois remarques critiques, qui permettent d'en
tracer les limites, au moins provisoires, et les dangers,
probablement plus fondamentaux.
2.1. Une révolution démocratique ne vaut
que si elle est partagée par tous, si l'accès
à l'information est équitable.
C'est tout le problème qui se pose déjà,
et qui se posera encore plus dans les années qui
viennent. Les hommes, les institutions, les sociétés
n'ont que deux options : être présents ou absents,
connectés, donc visibles, connus, accessibles, ou
non connectés, donc invisibles, inconnus, inaccessibles.
Nous devons faire attention, à la fois à l'intérieur
des communautés existantes, nationales, régionales,
locales, et au sein de la communauté des nations,
à ne pas voir apparaître une fracture plus
radicale que toutes les autres, la fracture numérique,
qui structurerait de nouvelles inégalités,
plus dures et plus durables.
Nous ne devons pas séparer les hommes en deux groupes
: ceux qui seraient en prise sur les réseaux de communications
matérielles et immatérielles rapides, et ceux
qui seraient relégués hors de ces réseaux,
à l'écart du développement global.
Car paradoxalement, rien ne peut devenir plus dangereux
que l'universel. Rappelons nous que c'est au nom de valeurs
qui se prétendaient universelles que des continents
ont été colonisés, et des peuples opprimés.
Il n'est pas certain que notre époque ne produise
pas les mêmes dérives. Nous devons y être
attentifs et ne pas tomber dans les travers dénoncés
hier.
L'universalité des échanges d'informations
ne doit pas servir de masque à une marginalisation
rapide de tous ceux qui n'en profiteraient pas, qu'il s'agisse
de pays ou de peuples du tiers monde, aussi bien que des
couches défavorisées de la population des
pays développés!
Telle est la première réserve qui s'impose
vis-à-vis de la société de l'information
: elle doit devenir une société de communication
ouverte, non sélective, elle doit garantir à
tous les mêmes droits et les mêmes facultés,
la même liberté et les mêmes facilités.
L'ordre qu'elle va nécessairement instaurer entre
les hommes ne doit en laisser aucun à l'écart.
"Qu'un seul homme soit privé de l'accès
à cette communauté universelle, et la société
de l'information sera illégitime", pourrais-je
dire en paraphrasant Charles Péguy.
A nous, qui accompagnons le processus en cours, de ne pas
le laisser dériver vers une ségrégation
moderne entre ceux qui seraient de plain-pied dans la société
de l'information, et ceux qui resteraient à l'extérieur.
Tant que tous n'ont pas le même accès aux
nouveaux réseaux, les textes imprimés restent
les meilleurs véhicules de la pensée et du
savoir. Et le travail qui doit être accompli par les
éditeurs et les revues ne peut pas se reposer sur
l'existence de nouveaux moyens de communication, qui ne
sauraient se substituer à eux. Au contraire, l'édition
classique est le refuge de l'expression démocratique
et de l'échange d'idées ouvert et pluraliste
: elle ne doit pas abdiquer cette fonction.
2.2. La société de l'information dessine
autrement les contours des communautés humaines,
au préjudice, notamment, des identités classiques
liées aux états-nations.
Au sein de tous les groupes humains, de nouvelles logiques
communautaires sont à l'uvre, qui ne recoupent
pas forcément des limites géographiques ou
physiques. Chacune de ces logiques communautaires se constitue
une culture de références communes, et des
centres nerveux électroniques pour faciliter la communication.
Thèmes d'intérêts communs, corpus culturels
partagés, lieux de rencontres virtuels, composent
progressivement des groupes humains disparates et dispersés,
sans cesse modifiés, de moins en moins exclusifs
les uns des autres.
Ces identités peuvent être indépendantes
des identités géographiques et locales : ce
sont des réseaux religieux, par exemple, ou culturels,
qui permettent à des minorités expatriées
de conserver vivaces leurs cultures et leur mémoire.
Comme le disait Daniel Dayan lors d'un colloque, à
Paris, des Cahiers de Médiologie, sur le thème
Anciennes nations, nouveaux réseaux, "Les médias
identitaires sont des instruments de survie pour des cultures
menacées, quand leur présence assure le maintien
des liens entre des groupes géographiquement dispersés
"
La nouveauté essentielle de ces nouvelles communautés
virtuelles est de n'être pas totalement contraignantes
: elles n'existent qu'au terme d'un acte d'adhésion
volontaire, et toujours révocable, au gré
d'un désir de changement, d'un nouvel état
d'esprit. Les communautés virtuelles sont fragiles
parce qu'elles peuvent être factices, et transitoires.
Elles n'offrent pas une identité définitive,
mais des définitions instables de soi. L'homme qui
choisit d'y participer n'accomplit pas un acte irrévocable.
Il garde sa liberté.
Les nouveaux moyens de communication et d'échanges
permettent aussi d'accueillir des visages différents,
et de ne pas se refermer sur une communauté close.
Le processus de distanciation et de rapprochement lié
aux nouveaux médias devrait avoir pour conséquence
une ouverture plus large des identités, donc une
plus grande connaissance d'autrui, une moindre exclusion,
une plus grande tolérance.
Dernière dimension de ces nouvelles définitions
communautaires qui naissent du développement de médias
universels et de moyens de communication déliés
de limites géographiques précises : elles
échappent largement au temporel, au sens classique
du terme, elles sont fondamentalement symboliques, et elles
ont donc facilement affaire avec le spirituel : les fanatismes
religieux peuvent également en jouer et s'approprier
ces outils de conversion et de contrôle spirituel
d'un nouveau genre, que sont Internet ou le petit écran...
2.3. Le danger du repli
Un risque existe, au moment où ce bouleversement
médiatique brouille les règles du jeu social,
économique, politique, de voir se développer
des réflexes de peur, de refus de l'évolution
en cours, donc de reflux irrationnel vers les définitions
du passé. Et d'ores et déjà dans de
nombreux pays du monde, on observe une tentation des franges
les plus fragiles de l'opinion vers des discours identitaires
qui offrent des réponses toutes prêtes à
leurs doutes et à leurs inquiétudes.
Alain Touraine l'a suggéré, l'expansion récente
de courants racistes et xénophobes en Europe occidentale
peut être rapportée à une crise d'identité
née de l'impression de voir la collectivité
nationale devenir une abstraction, entre la montée
de l'identité européenne et le développement
des multinationales. Les accès de violence que connaissent
certaines parties du monde permettent de s'interroger sur
les conséquences possibles d'un tel trouble.
Certes, l'universel peut être dangereux, s'il se
traduit par la revendication d'une hégémonie
culturelle, ou politique. Mais rien n'est plus nécessaire
que l'universel pour préserver les hommes de cette
même tentation
Car les valeurs qui nous permettent
de repousser ces perspectives et ces dangers sont aussi
des valeurs universelles, celles qui donnent toute sa dignité
à la personne humaine, et lui reconnaissent partout
et à tout moment les mêmes droits fondamentaux.
Dans la société de l'information, il faut
compter au nombre de ces valeurs universelles qui fondent
le projet démocratique, la liberté de communication,
et donc l'égalité d'accès à
ces nouveaux gisements d'informations que la technologie
met à notre disposition. La liberté de communication
est d'ailleurs défendue de manière instinctive
par tous les habitués des nouveaux réseaux,
hostiles à toute forme de censure ou de contrôle.
Et il est vrai que la navigation sur les réseaux
ne doit pas être prédéterminée
par des intérêts commerciaux : les conditions
dans lesquelles les services accessibles sont proposés,
ou au contraire filtrés, sont aujourd'hui obscures,
et les critères qui déterminent les arborescences
des réseaux et les choix effectivement proposés,
restent pour l'essentiel inconnus de l'utilisateur. Lorsqu'un
"moteur de recherche" propose un panel de services,
quel est son degré d'objectivité? Nous savons
bien, aujourd'hui, qu'il est nul, et que la palette ouverte
est soigneusement composée, en fonction des intérêts
de celui qui la compose -et non nécessairement de
ceux de l'utilisateur anonyme.
Je soulignerai donc que le défi que nous demande
d'affronter la société de l'information est
double :
· Le défi de la fragilisation des identités,
de l'affaiblissement des communautés traditionnelles,
complété par une multiplication des communautés
symboliques ou imaginaires.
· Celui de la fracture possible, au sein d'une
même société, d'un même pays,
entre ceux qui accèderont, et ceux qui n'accèderont
pas à l'ensemble des ressources culturelles, philosophiques,
littéraires, proposées par les nouveaux réseaux,
ni a fortiori à cette nouvelle liberté de
connaître et communiquer qu'ils constituent.
C'est à ces deux composantes du défi de
l'information mondiale que les journalistes doivent désormais
répondre.
2.4. Les conséquences audiovisuelles de la multiplication
numérique.
La numérisation, contrairement à l'analyse
sommaire qui en est souvent faite, ne se traduit pas seulement
par l'extension de la logique des médias de masse
au monde entier. En effet, la numérisation a pour
première conséquence la multiplication rapide
des sources et des canaux d'informations.
C'est-à-dire précisément le contraire
de la centralisation, de la simplification de la communication
qui caractérisaient les "mass médias"
décrits par Mac Luhan. Même s'il est un peu
tôt pour le dire avec certitude, il semble bien que
l'ère de l'information doive être l'ère
du reflux de la massification, celle de la réapparition
de la diversité humaine.
L'analyse habituelle des mass médias voyait dans
le public une sorte de masse docile, soumise à un
bombardement culturel et symbolique qui tendait à
unifier la société, à la coaliser autour
de messages communs. Nos analystes allaient dans le même
sens, avec une théorie du "lien social",
et de la télévision et de la radio comme lieux
de regroupement de la société autour de valeurs
partagées.
A quoi assiste-t-on depuis quinze ans, avec un effet d'accélération
depuis l'apparition, ces dernières années,
du numérique? D'abord la radio, puis la télévision,
ont explosé en offres diversifiées, adressées
chacune à des catégories de populations nettement
définies. Du coup, on est passé de la réglementation
à la régulation, plus souple, plus adaptable
à cette diversité naissante. La liberté
de communication n'est plus seulement un principe, mais
un fait, qu'il s'agit d'organiser.
Les nouveaux médias s'adressent donc à un
public segmenté et différencié qui
peut être très nombreux, mais qui n'est plus
un public de masse, mais un public segmenté selon
ses centres d'intérêt. De plus, le public a
appris à panacher les offres, à composer lui-même
une chaîne ou une station radio qui emprunte à
toutes les chaînes et à toutes les stations,
au gré de ses préférences.
L'exemple de la radio est celui d'un média moderne,
diversifié, de plus en plus ouvert. On compte aujourd'hui
1200 radios en France. C'est la preuve qu'il est possible
de réguler ce marché afin de favoriser l'expression
de la diversité des identités.
Si l'on songe au marché de la télévision,
il faut souligner que l'on observe actuellement un bourgeonnement
de chaînes thématiques culturelles sur le câble
ou le satellite, qui offrent un contenu très riche.
Ainsi, comme on le voit, le phénomène
de globalisation de l'économie de l'audiovisuel ne
se traduit pas par une globalisation de l'offre culturelle.
Pour ce qui concerne la culture à la télévision,
l'offre est infiniment plus riche aujourd'hui qu'elle ne
l'était dans les années 1980, au moment de
la gloire de Dallas, feuilleton américain diffusé
par toutes les chaînes du monde. Depuis trois ans,
et c'est symptomatique de l'évolution en cours car
il y a longtemps que cette habitude était perdue,
les téléspectateurs français regardent
chaque année plus de fiction française que
de fiction américaine
2.5. La pratique des moyens de communication classiques
change.
Il est temps d'en revenir à la lecture, et à
l'écriture, comme moyens d'élaboration, de
cristallisation, d'expression et de circulation des idées.
Les textes sont le lieu même, depuis l'invention de
l'écriture, où l'humanité se construit,
se conçoit, se transforme. Et les nouveaux modes
de communication ne concernent pas seulement l'image, mais
impliquent des usages inédits (à tous les
sens du terme) de l'écrit. Or le journalisme c'était
et c'est toujours, en premier lieu, la maîtrise de
l'écrit.
Il est indispensable pour nous de comprendre à la
fois les distorsions que subit notre pratique de l'écriture
et de la lecture et les continuités qui peuvent néanmoins
la caractériser.
Je commencerai, bien évidemment, par les distorsions.
Elles tiennent tout d'abord à des contraintes temporelles
qui nous sont dictées par la technique. Je les résumerai
en trois mots : rapidité, caducité, brièveté.
Les médias, même les médias écrits,
travaillent essentiellement sur le temps et dans le temps.
Les contraintes temporelles qu'ils se voient imposées
ne sont donc pas accessoires, mais fondamentales.
La rapidité dans la constitution de l'information,
dans sa recherche, dans sa formulation, et dans sa transmission,
est le premier avantage affiché par les nouveaux
médias.
En 1994, un grand reporter canadien indépendant
nommé Tom Koch, apprenant la mort d'un enfant lors
d'une opération dentaire réalisée sous
anesthésie décide de réaliser une enquête
sur la fréquence de ce type d'accident. Interrogeant
en ligne les banques de données scientifiques, les
archives des principaux quotidiens canadiens, ainsi que
des journalistes spécialisés par l'intermédiaire
des groupes de discussion ("newsgroups") auxquels
il est abonné, il apprend en vingt-quatre heures
que le type d'anesthésie utilisée est connue
comme dangereuse chez les enfants et que de nombreux cas
ont été recensés. Et il parvient à
composer en un temps minimal une enquête approfondie,
précise, qui sort en Une et qui remporte un franc
succès.
Indéniablement, l'utilisation d'Internet comme source
d'informations lui a permis de gagner un temps précieux
dans la conduite de son enquête, qui aurait pris plusieurs
jours, voire plusieurs semaines, si elle avait été
menée selon des méthodes d'investigation traditionnelles.
Bravo. Pourtant, cette rapidité dans le traitement
de l'information a reposé sur la confiance qu'il
a accordée à toutes les sources qu'il a consultées,
et qu'il a, il le dit lui-même, recoupées entre
elles. Le temps de la conceptualisation n'a à l'évidence
pas été aussi long que s'il avait eu plusieurs
jours.
Or il ne suffit pas qu'une information figure sur Internet
pour qu'elle soit exacte. Une information sur Internet,
c'est comme un bruit dans la rue. Elle a toutes les apparences
d'un fait, et elle est présentée comme telle.
Pour parler comme Roland Barthes, il y a un "effet
de réel" d'Internet. Mais cet apparent réel
réclame d'être vérifié, confirmé
et validé.
Et dans de nombreux cas, au cours des derniers mois, on
a vu l'ivresse de la rapidité l'emporter sur les
scrupules de la vérification et la recherche du "scoop"
sur la réalité des faits. La presse écrite,
la radio, la télévision, ont emboîté
le pas aux nouveaux services, par crainte d'être dépassées
aux yeux de leurs lecteurs, auditeurs, spectateurs, dans
une course effrénée à la recherche
de la nouvelle. Lorsque l'on se tourne rétrospectivement
vers la présidence de Bill Clinton, on est frappé
par l'aberration planétaire qu'a constitué
pendant plusieurs mois l'affaire Monica Lewinski. Ce fut
un effet de cette émulation déréglée.
Nous savons que l'image numérique multiplie les
risques de manipulations, dont l'histoire de l'audiovisuel,
depuis le Potemkine d'Eisenstein, jusqu'aux faux charniers
bosniaques, a déjà présenté
tellement d'exemples! Au demeurant, sans manipulation de
l'image, comment ne pas être étonné
de ce que l'on peut faire dire à une scène
indéfiniment repassée, où un président
des Etat-Unis salue la foule et embrasse sur les deux joues
une jeune assistante ?
Il ne s'agit pas de condamner tel ou tel "bidonnage",
mais plutôt de constater la dérive d'un système
d'information qui se nourrit de plus en plus de lui-même,
et de moins en moins d'un dialogue avec la réalité
des faits.
Or la multiplication des partenariats croisés
entre sites Internet, agences de presse, journaux de presse
écrite, radios et télévisions conduit
en réalité, non à une diversification
croissante de l'information offerte, mais à une croissante
redondance des articles et des thèmes traités.
L'Agence France Presse fournit une sélection
de ses dépêches, en ligne, sur des centaines
de sites Internet, qui intègrent directement ce service
à leur propre programmation. Il est à craindre
que cet éparpillement de l'information par la reprise
directe sur des milliers de sites de dépêches
d'agences qui ne sont ni enrichies, ni remises en perspective,
ne se traduise à la fois par un effet de répétition
et une moindre compréhension des événements
relatés.
La rapidité, dans ce sens, c'est aussi l'effacement
de l'esprit critique, un danger de propagation de rumeurs
invérifiées, l'appauvrissement d'une information
réduite à une redondance simplifiée.
La rapidité, pour dire les choses en un mot, c'est
le danger de la paresse et de la facilité, au mépris
de ce qui fonde la valeur du travail de réflexion
et d'écriture.
Il faut dans le journalisme faire perdurer une attitude
intellectuelle qui repose à la fois sur le recul
et sur le délai, sur l'examen des faits et sur leur
sereine mise en perspective intellectuelle, voire spirituelle.
Contre une nouvelle habitude mentale qui conduirait à
couper, à accélérer, à prendre
des raccourcis, il faut que nous trouvions toujours des
espaces d'expression et de réflexion ouverts à
une pensée en lacets, à une pensée
qui se cherche et qui explicite ses hypothèses et
ses détours.
A la rapidité s'ajoute une autre contrainte nouvelle
propre aux nouveaux médias: la caducité.
Certes, de tout temps l'information a eu une valeur qui
décroissait avec le temps. La nouveauté est
que la valeur d'une information semble désormais
ne plus exister qu'en fonction du temps. A l'instant où
elle est donnée, on s'arrache la primauté
d'une information. Deux heures après, elle devient
presque difficile à retrouver, dès lors qu'elle
n'a pas été reprise. A l'instant où
la dépêche est tombée, il y a certes
été fait écho sur des centaines de
sites, qui l'ont restituée telle qu'elle. Mais deux
heures après, la dépêche est effacée
par une autre, et l'information, à nouveau reprise
partout, a changé. Après l'ivresse de la vitesse,
c'est la griserie de la nouveauté.
Or c'est par ses causes et ses conséquences qu'un
fait a ou non de l'importance. Le déferlement de
l'événement n'apporte pas d'enseignement,
ni sur sa signification, ni sur ses suites. Le travail du
journaliste n'est pas de noyer le public dans une pluie
de faits sans cohérence : il est de travailler à
donner de la cohérence à un monde où
les choses apparaissent de manière singulière
et séparée, même lorsqu'elles ont les
mêmes causes et concourent à produire des conséquences
communes.
Il faut savoir que moins de 10% des informations diffusées
par les agences de presse sont reprises par les journaux,
la radio, et moins encore par la télévision.
Diverses études ont démontré que seulement
10% des informations reçues grâce à
ces différents médias étaient ensuite
retenues par le public. Un calcul rapide indique donc qu'un
citoyen moyen, normalement informé, ne retient qu'1%
de la somme d'informations qui sont déversées
quotidiennement.
La caducité de l'information sur les nouveaux réseaux
entraîne à l'inverse la conscience dans une
sorte de kaléidoscope d'informations bigarrées
et toujours renouvelées : le journaliste devient
alors, à son corps défendant peut-être,
l'instrument d'un décervelage généralisé,
dans lequel l'incohérence croissante des événements
ne trouve plus d'explication.
Au cours des dernières années du vingtième
siècle, on a assisté à un désintérêt
préoccupant du public pour les informations politiques
et internationales, qui lui paraissaient de moins en moins
porteuses de sens.
Le public ressentait un besoin croissant de concentrer
son attention sur des figures stables : vedettes du show-business,
sportifs célèbres ou leaders politiques médiatiques
ou sur des problèmes qui le touchent de très
près, comme c'est le cas des "informations utilitaires"
qui se multipliaient: "comment rester svelte ou nettoyer
les taches de fruits ? quels sont les boulangers ouverts
dimanche dans le quartier ?" La proximité de
l'information devenait le seul refuge du sens. Pour le reste,
il n'y avait rien à comprendre, le monde fonctionnait
comme une fatalité sur laquelle il serait vain de
vouloir peser, puisqu'elle est incompréhensible au
commun des mortels. Le 11 septembre 2001 a réveillé
les consciences, et désormais la conscience politique
de la mondialisation est de plus en plus vive, suscitant
un intérêt renouvelé pour les émissions
d'information et de réflexion sur ce thème.
L'autre fragilité intellectuelle induite par la
caducité de l'information sur les nouveaux médias,
c'est l'absence de travail sur son expression elle-même.
Au cours des siècles passés, l'expression
d'un fait était une des dimensions essentielles de
son archivage collectif : ce n'est pas un hasard si tous
les rois d'Europe possédaient, depuis les Grands
Rhétoriqueurs du XVIème siècle, leurs
historiographes officiels. La relation des faits passait
par une élaboration stylistique et intellectuelle
à la fois qui leur donnait leur direction historique,
leur signification parmi la totalité des événements
à ordonner.
De même les républiques successives que la
France a connues se sont aussi écrites à travers
une certaine pratique de l'histoire politique et de l'usage
de la culture. En fait, la seule restitution profonde et
véritable d'un passé révolu est dans
les textes qu'il produit et dans la lecture que l'on peut
en faire. "Ce sont ces formes révolues prises
à même la vie du passé que nous allons
visiter dans l'uvre de Racine, comme dans une cité
ancienne et demeurée intacte", écrit
Marcel Proust dans son petit traité Sur la lecture.
Il est à craindre que la fugacité de nos textes
numériques ne leur permette pas de restituer demain
à nos descendants l'atmosphère de nos cités
modernes.
Et j'en viens à une troisième contrainte
qui s'applique aux nouveaux médias numérique,
et qui est toujours une contrainte temporelle, celle de
la brièveté. Là encore, ce n'est
pas une contrainte radicalement nouvelle. Et nous savons
tous comment les articles doivent souvent être rognés,
en partant de la fin, pour tenir sur la page des journaux
papiers. La différence est que la présentation
des informations sur écran entraîne des principes
de brièveté décuplés, que les
jeunes rédacteurs de services d'information sur Internet
sont appelés à prendre en compte dès
le stade de la conception de leur article.
En consultant le site ouvert par le Centre de Formation
et de Perfectionnement des Journalistes (CFPJ) à
Paris, je suis tombé sur un document intitulé
"la lisibilité des textes sur le Web",
dont je me bornerai à citer quelques lignes : "le
lecteur ne lit que rarement une page Web mot à mot
(
) Survoler un document impose l'emploi d'un vocabulaire
simple, dénué de tout mot technique ou complexe.
Le déchiffrage du texte doit être rapide (
)
Il faudra alors réduire les textes papier d'environ
50% avant de les réécrire en ligne (
)
L'écriture s'apparente plus au langage parlé
(
) La qualité de l'information est réduite
à l'essentiel". Toutes ces recommandations
sonnent comme des condamnations, et il n'est pas souhaitable
que les futurs journalistes s'en inspirent trop.
S'ajoutant à la rapidité et à la caducité,
la brièveté est le dernier terme d'un appauvrissement
global de l'information offerte, réduite à
n'être plus qu'un contenu indéterminé
et fragile, dont la valeur s'effrite en même temps
qu'il s'efface, gommé par un nouveau contenu, sans
lien ni cohérence, que la place disponible ne permet
pas de développer, et dont l'esquisse fugace sortira
encore plus vite de l'esprit. Et il ne faut pas négliger
non plus la complexité croissante des situations
et des problèmes traités.
Les effets de cet usage généralisé
de formes brèves pour délivrer l'information
ne se limitent malheureusement pas aux seuls médias
électroniques. En effet les différents types
de médias tendent à se rapprocher. La nouvelle
règle qui s'impose aux contenus est celle de leur
plasticité.
Attardons nous sur les mots mêmes : on ne parle plus
d'article d'information, ni même d'information
tout court, on parle de contenu, et ce mot peut recouvrir
des textes, des images ou des sons bien différents
: des articles de journalistes, mais aussi des éléments
d'archive bruts, des dépêches d'agences, des
données météorologiques, des prévisions
astrologiques, des témoignages, des présentations
promotionnelles, des documents officiels ou officieux. Tout
est contenu.
Et la tendance des nouveaux médias est de traiter
tous ces éléments hétérogènes
et de provenances diverses comme une même matière
à communiquer, maniée dans les mêmes
mains, et placée sur le même plan. Très
concrètement, un portail Internet donnera accès
indifféremment, à propos de Madagascar, aux
sites officiels du Ministère du Tourisme, à
des informations sur le climat ou l'histoire disponibles
sur certains sites encyclopédiques, mais aussi au
site personnel d'un australien qui montrera des photos d'éléphants
prises en vacances, sans rapport avec la Grande Ile, à
un article d'un journal brésilien sur les évolutions
économiques à Antananarivo et au site d'une
agence de voyage qui proposera à la fois des renseignements
pratiques et la vente en ligne de plusieurs séjours
en Afrique de l'Est.
Chaque élément de cette galaxie de contenus
n'a pas la même valeur en termes d'information, et
ne présente pas les mêmes garanties d'objectivité
ni d'authenticité. Chacun doit être lu de manière
critique dans la perspective des attentes et des souhaits
des différentes sources rassemblées. Mais
leur présentation sur un même plan risque
fort d'entraîner une forme de contagion de crédibilité,
faisant paraître toutes ces affirmations aussi solides
les unes que les autres, ou aussi fragiles les uns que les
autres. L'utilisateur des nouveaux médias doit
donc être critique, et ne jamais se fier à
l'information qui lui est spontanément proposée.
D'autant plus que ce n'est évidemment pas par hasard
si le portail choisi l'a entraîné vers l'agence
de voyage avec laquelle il a conclu un accord commercial,
ni vers le journal brésilien qui lui fournit en échange
un lien permanent sur son propre site. Les choix du portail
ne sont pas gratuits ni innocents, même lorsqu'ils
sont invisibles à l'utilisateur, qui n'y voit que
la providence des moteurs de recherche
La responsabilité des éditeurs se dilue alors
dans la pluralité et l'hétérogénéité
des contenus : il faut redouter une forme d'entropie de
l'information qui perd toute assurance et toute garantie.
Et qui n'est plus que marginalement réalisée
par des journalistes formés à leur métier.
La "réactualisation" des informations par
des équipes éditoriales ayant une formation
de "marketing" plutôt qu'une formation littéraire
classique, ou même une formation de journaliste, est
la norme sur tous les portails Internet. Quelle est leur
réflexion en terme d'expression et d'écriture
de leurs articles?
Notre contemporain se voit donc confronté à
ce nouveau défi : la plasticité de contenus
interchangeables où le texte perd son statut particulier
et n'est plus qu'un élément parmi d'autres
d'un contenu rédactionnel sans garantie de fiabilité
et sans critère d'évaluation autre que commercial.
Et l'on peut être inquiet d'entendre le directeur
d'un grand quotidien américain déclarer :
"je ne suis pas le rédacteur en chef d'un
journal, je suis le patron d'une entreprise de contenu."
Les évolutions qui ont lieu actuellement dans la
presse, la radio et la télévision confirment
les analyses de Nicolas Negroponte, qui prédisait
il y a quelques années la fusion de toutes ces entreprises
travaillant dans la communication de contenus numérisés
: le multimédia est une logique de concentration
industrielle avant même d'être, avec Internet,
un support pour de nouveaux médias.
Un chercheur de l'Université de Californie à
Berkeley, Eric Klinenberg, a étudié de près
les effets de ces concentrations médiatiques sur
le travail des journalistes d'un groupe particulièrement
avancé dans ce domaine, la Tribune Company, qui publie
notamment le Chicago Tribune : l'équipe des journalistes
de ce groupe produit à la fois huit versions locales
et trois éditions du journal, sept émissions
d'information télévisée et plusieurs
services sur Internet. Que constate-t-il? Un reporter doit
désormais écrire un article pour l'édition
du soir, puis aller présenter à l'antenne
la même information de manière plus concise,
enfin étoffer au contraire son papier de prolongements
ou de liens possibles vers des sources complémentaires
pour sa mise en ligne sur Internet . Résultat : de
plus en plus les articles de presse écrite sont ainsi
calibrés en fonction de contraintes d'espace qui
ne tiennent plus à la taille de la page, mais au
temps de lecture orale nécessaire.
Il est évident que cette évolution ne peut
que détourner de la lecture : quelle nécessité
et quel plaisir à lire, dès lors que l'information
retirée de l'acte de lecture n'est pas plus large,
et pas meilleure, que celle qu'il est possible de collecter
à la radio ou devant son petit écran? C'est
sans doute là que réside le plus grand risque
pour les années à venir : l'appauvrissement
des textes est leur pire ennemi : il les condamne, dès
lors qu'ils n'apportent plus ce supplément de pensée
qui jusque là était leur apanage.
C'est pourquoi le multimedia doit être utilisé
autrement que comme un nouveau modèle d'expression
universel. Le multimedia est l'invention d'un nouveau support,
qui est ouvert à des types d'expression extrêmement
différents, depuis la diffusion des dépêches
de l'heure jusqu'à celle des romans russes du XIXème
siècle, qu'il est possible de télécharger
en n'importe quel endroit de la terre et d'imprimer. La
dépêche comme les Frères Karamazov.
Il faut donc concevoir Internet comme un nouveau moyen
de diffusion, mais se refuser à en faire le nouvel
étalon de l'expression culturelle et intellectuelle.
Internet remplacera peut-être pour partie, allié
à l'imprimante individuelle, l'ancienne presse de
Gutemberg. Mais il ne démode pas les textes, ni
la pratique de lecture, ni la nécessité de
l'apprentissage et du travail de l'écriture.
Au contraire, il les justifie d'autant plus que chacun,
aujourd'hui, devient potentiellement l'émetteur et
l'imprimeur possible de ses propres écrits. Le vrai
défi des années qui viennent sera donc celui
de l'apprentissage de l'écrit, que l'on ne doit sacrifier
à aucun autre. Dans une société où
l'information devient la valeur maîtresse, la qualité
de l'expression sera le meilleur atout. Et le grand chantier
de l'instruction et de l'éducation est toujours le
même : apprendre à lire et à écrire,
à comprendre les textes et à s'exprimer en
textes.
Plus les contraintes seront nombreuses, plus les pratiques
de lecture et d'écriture exigeront un effort critique
: lecture et critique, c'est le même mot grec. Il
s'agit de trier, d'organiser, de classer. C'est à
dire de comprendre.
Les enjeux du prochain siècle, ceux que les nouvelles
technologies vont nous imposer de relever, sont toujours
les mêmes : le développement universel de l'éducation
et de la connaissance, comme moyens d'interpréter
et de comprendre le monde.
Les journalistes sont au cur de cette ambition et
c'est au service de cet objectif qu'ils doivent aujourd'hui
se situer. Ils sont les petits soldats de cette grande lutte,
le combat du rationnel contre l'irrationnel, et de la
clarté de jugement contre la confusion des valeurs.
La formation intellectuelle et pratique des journalistes
est donc bien aujourd'hui une priorité, pour que
de nouvelles générations de professionnels
de l'information apparaissent, capables d'utiliser au mieux
les nouveaux réseaux et leurs caractéristiques
médiatiques propres pour accomplir leur mission.
Car le journaliste est toujours, envers et contre tout,
le petit soldat des Lumières.