Niamey
(Niger) , 14 décembre 2002
SEFOR - Séminaire de formation
du conseil international des radios-télévisions
d'expression française
Niamey (Niger), 13 - 18 décembre 2002
"Sommes-nous libres de nos contenus ?"
|
|
Exposé
introductif
par Hervé BOURGES
président
de l'Union internationale de la presse francophone (UPF),
ancien président du CSA, et
de RFI, TF1, Canal Plus Afrique, France 2, France 3.
|
Mesdames et Messieurs,
Je tiens tout d'abord à vous dire l'importance
que j'attache à notre rencontre, et aux thèmes que
nous allons développer ensemble. Non seulement parce que
ces thèmes sont autant de pistes que nous devons, tous
ensemble, défricher de toute urgence pour élargir,
dynamiser, renforcer le paysage médiatique africain, mais
aussi parce qu'ils rejoignent des engagements anciens, tenaces,
réguliers, auxquels je n'aurai jamais cessé de revenir.
Je suis donc extrêmement sensible à
l'honneur que vous me faites en me demandant d'introduire ce Séminaire
de Formation du Conseil international des Radios-télévisions
d'Expression française, qui se tient à un moment
où la problématique que vous avez choisie devient
absolument décisive.
Face aux défis qui se dressent devant l'Afrique
quand on considère son avenir, les enjeux du développement
des moyens de communication sont aujourd'hui cruciaux. C'est à
l'éclaircissement de ces enjeux et à la mise en
lumière des priorités des télévisions
publiques que nous allons nous consacrer. Vous me permettrez de
marquer seulement, dans ce propos d'ouverture, quelques grandes
pistes que des tables-rondes plus spécialisées se
chargeront ensuite de défricher mieux et plus efficacement
que je ne saurais le faire
Il se trouve que le développement de la communication et
de l'information sur le continent africain, comme vecteur de progrès,
à la fois économique, démocratique, humain,
je m'y suis consacré pendant de nombreuses années
de ma vie : en Algérie, dans les années 1963-1965,
aux côtés d'Ahmed Ben Bella, de Bachir Boumaza et
d'Abdelaziz Bouteflika, et en faisant venir à Alger, pour
participer à la formation accélérée
des nouveaux journalistes algériens, des personnalités
éminentes de la presse francophone.
De la même manière, je fus, à partir des années
1970, à l'initiative d'une réflexion plus globale
sur l'essor de la presse en Afrique, qui se traduisit notamment
par le lancement de l'Ecole internationale de journalisme de Yaoundé,
aujourd'hui Ecole Supérieure des Sciences et Techniques
de l'Information et de la Communication.
Cela fait donc plusieurs décennies que je
travaille, modestement, à ma place, pour élargir
le paysage de la communication en Afrique. Autant le dire tout
de suite : les fruits sont maigres. Et il est important de donner
un second souffle au développement des médias africains,
si l'on ne veut pas laisser l'Afrique dans une situation de dépendance
journalistique et audiovisuelle vis-à-vis des pays développés.
Les télévisions publiques sont au cur de ce
processus de développement de la communication : elles
doivent être à la source de ce second souffle que
nous attendons.
NIAMEY
En nous réunissant à Niamey, vous
avez choisi de nous rassembler au cur d'une Afrique qui
sait le prix des informations et leur importance stratégique
dans la société mondialisée.
Nous voici à pied d'uvre pour parler
de questions concrètes : relations entre télévisions
publiques et pouvoir, images de l'Afrique en Afrique même
et dans le reste du monde, régulation de la communication,
nouvelles technologies de communication et principes d'élaboration
et de diffusion des programmes, règles déontologiques
à appliquer et responsabilité éditoriale
vis-à-vis du public.
Par l'ambition des thèmes retenus, par la
volonté marquée de ne pas rejeter les sujets qui
divisent ou qui fâchent, par cette affirmation de l'importance
de l'indépendance du discours médiatique et de sa
nécessaire implication dans le fonctionnement démocratique,
les organisateurs de notre réunion démontrent aussi
leur volonté de faire de ce SEFOR de Niamey une date importante
dans l'histoire de la réflexion autour de la télévision
publique en Afrique et dans l'ensemble du monde francophone. Je
tiens à les en remercier, et en premier lieu Abdelkader
Marzouki, notre secrétaire général, patient
et constant artisan du développement de la communication
dans le Sud et des relations de coopération qui doivent
exister entre toutes les télévisions francophones.
ELARGIR LE CHAMP
J'étais il y a quelques semaines à
la réunion de toutes les instances africaines de régulation
de la communication, réunie en Afrique du Sud à
l'initiative de l'autorité sud-africaine, et de son président
Mandla Langa : l'une des préoccupations des participants
concernait l'ouverture des marchés audiovisuels, et la
nécessaire apparition d'opérateurs privés
afin de faire bouger les télévisions existantes,
et de contraindre les Etats à assumer vis-à-vis
d'elles leur double mission de financement et de respect de leur
indépendance éditoriale.
J'ai revu avant-hier à Paris le Président
Mandla Langa et nous avons à nouveau évoqué
cette " urgence " pour le continent : relancer son essor
audiovisuel en attirant des capitaux afin de doter l'Afrique dans
son ensemble d'une capacité de création audiovisuelle
plus large. Evidemment, dans cette démarche, les télévisions
historiques ont un rôle de précurseur, et les coopérations
internationales que nous pouvons susciter sont indispensables.
Les autorités de régulation qui existent
désormais dans tous les pays francophones, ou peu s'en
faut, sont les alliées objectives des télévisions
publiques dans leur progressive émancipation des tutelles
dont elles font souvent l'objet. Mais elles seront d'autant plus
fortes que les chaînes parviendront à s'engager dans
une vraie dynamique de production de contenus, propre à
assurer la présence de l'Afrique sur les marchés
internationaux.
L'Afrique s'ouvre de plus en plus aux images du
reste du monde, elle utilise de plus en plus Internet pour avoir
accès à distance à tout ce qu'il n'est pas
possible de trouver sur place. Et de ce fait il devient de moins
en moins possible de limiter la circulation des images, comme
des informations, à l'échelle d'un pays.
Ce que nous devons faire au moment de décrire
les nouveaux enjeux d'une télévision publique africaine
en mutation, c'est nécessairement aussi comprendre comment
les télévisions internationales, les radios, les
sites d'information sur Internet, changent le contexte socio-culturel
dans lequel s'inscrivait jusque là l'offre des médias
nationaux. Les télévisions historiques sont obligées
de se remettre en cause et de se transformer, en utilisant elles
aussi les atouts des nouvelles technologies, à commencer
par le numérique
Ce nouveau bain audiovisuel imprègne progressivement
toutes les sociétés africaines, et il constitue
par là même un prodigieux défi à la
fois médiatique et culturel.
J'étais hier à Alger pour un séminaire
international organisé, justement, par la télévision
publique algérienne sur les nouvelles perspectives du "
service public " : comme vous le savez, l'Algérie
est en train de s'ouvrir à de nouvelles offres audiovisuelles.
Le groupe Khalifa, l'un des premiers groupes capitalistes indépendants
du pays, présent dans l'aviation, mais aussi dans la pharmacie
ou la banque, est aujourd'hui l'opérateur d'une télévision
dont la programmation se situe à cheval entre l'Algérie
et la France, tandis que sa diffusion s'effectue par satellite
sur l'Europe et le Maghreb.
Autant dire que, même si elle est basée
à Paris en même temps qu'à Alger, une télévision
privée algérienne vient de faire son apparition
dans le paysage médiatique jusque là limité
aux chaînes nationales de l'ENTV. Cette apparition amène
immédiatement une légitime interrogation sur la
place et le rôle du service public, le moyen de lui donner
une plus forte légitimité et de lui conserver une
audience significative. C'est à ce défi que toutes
les télévisions publiques africaines se trouvent
désormais confrontées, à très brève
échéance, quand ce n'est pas déjà
le cas.
Le développement de la télévision
africaine a certes pris du retard par rapport au développement
des offres audiovisuelles d'autres continents, Amérique
du Nord, Europe, Asie et même Amérique du Sud. Dans
le même temps la diffusion par satellite sur l'Afrique a
commencé à se développer, et dans les cinq
ans qui viennent des opérateurs francophones et anglophones
couvriront par des offres commerciales ou gratuites l'ensemble
des marchés africains par des bouquets satellite en réception
directe (en bande KU, c'est-à-dire avec une relative facilité
de réception, utilisant de petites paraboles).
Ma conviction est que ce défi est salvateur
: il constitue le véritable départ d'une prise de
conscience nouvelle de la part des gouvernants du rôle de
la télévision publique, de l'importance du pluralisme,
de sa fonction de " lien social " bien théorisée
par les sociologues au cours des années 1980-90.
Car vous avez quelques mois ou quelques années
pour vous y préparer : le pouvoir d'achat limité
d'une grande partie de la population des pays d'Afrique noire
ne lui permettra sans doute pas d'accéder à cette
diversité dans des délais rapprochés, et
il est donc possible, dans l'intervalle, de développer
sur vos chaînes des offres de programmes nouvelles, spécifiquement
africaines, diffusées en hertzien analogique en clair,
c'est-à-dire immédiatement disponibles pour tous,
en espérant leur trouver un financement complémentaire
par la publicité.
En tout état de cause, le besoin est aujourd'hui
ressenti dans toute l'Afrique noire de chaînes africaines
modernes, performantes, capables de produire des émissions
en Afrique, mais adaptées aux standards audiovisuels internationaux
(qu'il s'agisse de séries, de fictions, de documentaires,
d'information
). Le danger pour les télévisions
publiques, comme c'est le cas au Maghreb, c'est celui du développement,
qui est partout imminent, de chaînes commerciales modernes
qui seront capables de prendre place sur plusieurs marchés
africains à la fois, au moins via le satellite. Elles apparaitront,
comme Al Jazeera, l'alternative moderne (en termes de style, de
liberté de ton, de diversité des programmes) aux
chaînes nationales publiques, et elle bénéficieront,
on le voit dans certains pays comme le Bénin, d'un phénomène
de mode qui attire les téléspectateurs.
En outre, je crois qu'il est désormais
possible d'envisager que des chaînes africaines modernes
puissent pénétrer sur les marchés du Nord
avec leurs propres images, en y rencontrant un public intéressé,
pas seulement communautaire, mais aussi ouvert à la diversité
des hommes et des cultures, qu'il n'est plus possible de nier,
en France par exemple, parce qu'elle correspond à un vécu
quotidien dans les grands centres urbains. La mondialisation est
en marche et nous devons permettre à l'Afrique d'en être
l'un des acteurs.
Cette possibilité ouverte par l'élargissement
des capacités de diffusion numérique est une chance
formidable pour donner une meilleure image, une image plus juste,
des réalités africaines au reste du monde. C'est
un impératif essentiel pour la construction, demain, d'un
monde fraternel, fondé sur des comportements et des habitudes
de respect mutuel, entre les populations, les cultures, les pays.
Mais je voudrais souligner aussi que cette chance
en est aussi une pour toute la Francophonie. Je crois pour ma
part à la fécondité renouvelée de
la création francophone, partout autour du monde, sous
la pression d'un appétit nouveau des peuples à se
voir connus et reconnus, à s'exprimer selon leurs traditions
et dans leurs langues.
C'est exactement dans cet esprit que j'avais présenté
avec le commandant Jacques-Yves Cousteau, qui nous a malheureusement
quittés, à la tribune de l'ONU à New-York,
en août 1996, le projet d'une chaîne mondiale ouverte
sur l'Afrique que nous avions baptisée " La Voix humaine
". Parce que la parole et les images de l'humanité
ne doivent pas être le fait d'une seule civilisation ni
d'une seule culture, mais doivent refléter la diversité
de notre univers et de nos références. Ce projet
ambitieux est de moins en moins hors de portée et répond
de plus en plus aux besoins nouveaux que suscite une mondialisation
économique de plus en plus évidente.
LA CHANCE DES MEDIAS FRANCOPHONES
La Francophonie n'est pas un espace clos ou figé,
c'est une projet en constante évolution, dont les enjeux
se construisent au fur et à mesure que la langue française
y est confrontée à de nouvelles situations et à
de nouveaux défis.
Nous qui sommes aujourd'hui, dans tous les médias
auxquels nous collaborons, les défenseurs d'une francophonie
offensive, symbole de rigueur journalistique, d'inventivité
et de création culturelle, de modernité dans l'expression
et dans la pensée, nous devons regarder notre diversité
comme une force. L'atout que nous donne la Francophonie, c'est
d'être à la fois uns et pluriels, d'appartenir à
une communauté qui se compte en centaines de millions de
personnes, et de lui apporter en même temps notre propre
" accent ", comme dit souvent Henri Lopes, aujourd'hui
ambassadeur du Congo en France, hier directeur général
adjoint de l'Unesco, lui-même romancier et artisan de cette
langue française en devenir.
" L'accent ", ce sont nos expressions
propres, cette diction particulière, ce registre de mots
différents hérités de nos anciens, cette
mémoire singulière de la langue qui est le fait
d'un lieu, d'une région, d'un pays, d'une formation. La
Francophonie est avant tout un intarissable réservoir d'accents,
et cette multiplicité irréductible est son principal
atout à l'époque du métissage, des croisements
culturels, des échanges commerciaux mondialisés
et des transferts de population.
Alors que l'anglais international s'impose de plus
en plus comme une sorte de simplification de la langue, un appauvrissement
radical qui se traduit par un sabir imprécis et inélégant
parlé sur tous les continents, le Français est resté
une langue de la diversité et de l'invention lexicale,
et il y a tout lieu de croire que ce trait distinctif ne disparaîtra
pas : au contraire, les créateurs, artistes, écrivains,
qui travaillent chaque jour cette langue continuent à la
faire évoluer vers une plus grande richesse, un niveau
de complexité et de diversité plus grand encore.
C'est dans cet esprit que la France peut aujourd'hui
envisager de contribuer à enrichir cette diversité
des voix dans le concert audiovisuel mondial en lançant,
comme le souhaite fortement le Président Jacques Chirac,
une nouvelle chaîne d'information en français dans
le reste du monde
C'est aussi sur les chaînes publiques européennes
que repose le seul effort en direction d'une information plurielle
à l'échelle internationale. Il faut souligner les
efforts faits en ce sens par quatre acteurs très différents,
tous appartenant à la galaxie de la télévision
publique : Euronews, Arte, CFI, l'AITV de RFO.
Quatre réalisations, quatre outils de prise en compte de
la dimension internationale de l'actualité contemporaine,
quatre moyens pour la télévision publique de remplir
d'une manière intelligente, renouvelée, la première
de ses missions, dans un monde qu'il est de plus en plus nécessaire
de comprendre en échappant aux limitations des vieilles
frontières, de ces " anciens parapets " que dénonçait
Rimbaud.
Euronews, d'abord. La chaîne Euronews
est reçue et regardée dans le monde entier, et elle
offre sur l'actualité mondiale et en priorité européenne
les regards croisés des rédactions de toutes les
télévisions publiques européennes. Cette
chaîne, comme toute télévision, a ses faiblesses,
mais elle a acquis en dix ans d'existence une position de force,
un réseau de diffusion planétaire, une véritable
identité au service d'une circulation de l'information
qui dépasse les barrières nationales.
Arte ensuite : la session d'information baptisée
Arte-Infos par laquelle commencent les programmes de la chaîne
culturelle franco-allemande constitue également un travail
journalistique original, indépendant, intelligent, confrontant
aux faits du jour les grilles d'analyse française et allemande.
Dans ce cas encore, un effort est fait pour dépasser l'étroitesse
des points de vue nationaux et aider les téléspectateurs
à s'abstraire de leurs préjugés.
TV5/CFI : le journal télévisé
africain de Canal France International constitue également
un effort remarquable pour faire circuler l'information à
partir des médias du sud : ce sont les images des télévisions
d'Afrique noire qui sont reprises, pour traiter l'actualité
africaine au plus près de ses réalités politiques
et sociales telles qu'elles sont vécues. En permettant
une visibilité transnationale aux images des télévisions
partenaires, cette synthèse quotidienne de 12 minutes contribue
à donner au continent les moyens d'une représentation
audiovisuelle de son unité.
RFO et l'AITV : l'Agence d'images et d'informations
internationales développée par RFO pour faire remonter
des images plus nombreuses à partir des pays du Sud constitue
également une expérience à prendre en compte
dans cette réflexion
Ce sont d'ailleurs souvent ces
images qui nourrissent également le JTA de CFI/TV5.
C'est à mon sens dans cet esprit, et avec
cette ambition, que le Président de la République
française, Jacques Chirac, a réclamé la création
d'une chaîne d'information internationale capable de constituer
un véritable contrepoids à l'influence grandissante
de chaînes d'information en continu réalisées
depuis les Etats-Unis ou depuis les Pays du Golfe. Si l'Europe,
et en particulier la France, a un savoir faire à mettre
en avant en matière d'information, cela ne peut pas être
de manière caricaturale : ni limitée par une seule
idéologie, ni au service des intérêts d'une
seule puissance ou d'un seul lobby. La vraie difficulté
de la mise en place de cette chaîne n'est pas financière,
elle n'est pas non plus technique. Dans ces deux domaines, des
solutions se trouvent aisément, quand un projet fait l'unanimité.
La vraie difficulté sur laquelle doit se
pencher celui auquel sera confié la mission de réfléchir
à cette chaîne internationale, est une difficulté
éditoriale. Comment faire en sorte de constituer un socle
éditorial suffisamment fort sans être unilatéral
ou idéologiquement grossier, suffisamment diversifié
pour être accepté et reconnu par les peuples divers
auxquels cette chaîne s'adressera, suffisamment unitaire
pour représenter malgré tout une vision européenne
et française des problèmes du monde ?
LE PARI DE LA DIVERSITE
Dans la société multiculturelle et
bigarrée de demain, la langue française donne
à tous ceux qui l'ont en partage la possibilité
d'inventer leur propre identité linguistique, au sein d'un
courant culturel et social partagé. Elle nous habitue à
considérer la diversité comme une richesse, une
promesse féconde, une ouverture, et non comme un danger
dont il faudrait protéger notre intégrité.
C'est donc une langue de tolérance, contre tous les intégrismes,
politiques, religieux, idéologiques. C'est de cette
manière que nous devons la défendre, en faisant
d'elle la meilleure arme contre l'uniformisation des idées
et des cultures.
LES GRANDS CHANTIERS DES TELEVISIONS PUBLIQUES
EN TERMES DE PROGRAMMES
Au moment où la télévision
d'hier est en crise, les télévisions publiques doivent
avant tout répondre mieux à leurs missions sociales,
en réponse à d'authentiques besoins de la part des
téléspectateurs.
L'exemple le plus probant concerne le suivi des
débats politiques, l'expression à l'antenne de la
télévision publique des différents courants
et des opinions diverses qui constituent la vie publique des institutions
démocratiques. Pluralisme et indépendance sont nécessaires...
Dans un paysage médiatique ouvert, l'information
télévisée, qui est au cur du fonctionnement
démocratique des sociétés, parce que la télévision
est devenue au cours des dernières décennies le
premier foyer de formalisation et de compréhension collective
du monde contemporain, est le premier enjeu sur lequel la télévision
publique se doit de marquer sa différence.
Or nous sommes avec l'information au cur de
la dialectique du service public : en effet si un journal d'information
ne recueille pas une audience significative, s'il n'est pas suivi,
il perd son objet, son efficacité sociale et politique,
au sens noble du terme, il ne sert plus à nourrir le consensus
démocratique, qui est un consensus éclairé
par l'affrontement de la diversité des opinions.
Or aujourd'hui l'exercice du journal télévisé
requiert une certaine écriture, une réalisation
qui obéit à des règles strictes, de concision,
de netteté, de rythme. Faute de s'y conformer, le journal
d'information d'une chaîne publique aujourd'hui verrait
les téléspectateurs fuir vers d'autres rendez-vous,
notamment vers les chaînes d'information en continu, nationales
ou internationales.
La mission d'information des chaînes publiques
a changé de sens : désormais elles sont les garantes
de la libre expression de toutes les opinions et de toutes les
écoles de pensée. Au sein des sociétés,
leur rôle civique est ressenti comme indispensable, et les
textes européens par exemple le reconnaissent.... Toute
remise en cause ou toute fragilisation de cette fonction centrale
des chaînes publiques devient un problème politique
majeur, comme on le voit en ce moment même en Italie,
avec les remous que traverse la RAI
D'abord l'information, et surtout l'information internationale,
quelles sont désormais les autres missions qui sont assignées
au service public ? D'être au cur du combat pour l'affirmation
des cultures, pour l'expression des différences et la tolérance
Il n'est plus possible d'avoir, à l'orée
du vingt-et-unième siècle, la même vision
de la culture qu'au moment où ont été écrits
les " Cahiers des missions et des charges " des chaînes
publiques françaises, par exemple, qui définissent
précisément un certain nombre d'obligations en matière
de programmes.
La culture, ce ne sont pas seulement les retransmissions
de théâtre ou de danse à la télévision.
La culture française par exemple, c'est un ensemble flou
de références partagées, de réflexes
immédiat, qui va du mot de Cambronne à Waterloo,
jusqu'au Vase de Soisson, de " La garde meurt mais ne
se rend pas " au " Courbe-toi fier Sicambre "
du baptême de Clovis
En passant par les fautes de
français de Françoise, dans "La Recherche
du Temps Perdu" de Marcel Proust.
A l'époque où les enfants passent
autant de temps devant la télévision (si l'on compte
les périodes de vacances) que devant leurs maîtres
d'école, la télévision publique est aussi
le média par lequel cette culture générale
doit passer, avec les traditions culturelles propres à
chaque pays. C'est en ce sens que le rapport remis, il y a 4 jours,
au ministre de la Culture et de la Communication français,
par la philosophe Catherine Clément, réclame l'inscription
dans la Constitution du rôle de la télévision
publique et des responsabilités de l'Etat en la matière.
Mais comment faire passer le message culturel, comment
parvenir à faire partager par la télévision
cette mémoire collective qui fonde une identité,
ce tissu de références historiques et littéraires
partagées qui constitue la conscience d'un " honnête
homme " au sens du XVIIème siècle ?
La télévision doit inventer pour cela,
sans cesse, de nouvelles mises en scène, de nouvelles re-créations,
de nouvelles approches de la culture pour lui donner vie à
l'intérieur de ses propres références et
de ses propres cadres : la télévision publique a
dans ce domaine un rôle de précurseur à jouer,
afin que l'innovation en matière de programmes y soit exemplaire
et puisse entraîner l'ensemble des chaînes.
Elle l'a fait, par tradition, dans un domaine précis,
qui est celui de la fiction. Si aujourd'hui la fiction audiovisuelle
est en France le genre majeur de la télévision,
c'est en particulier grâce aux investissements délibérés
de la télévision publique pour lancer la production
audiovisuelle sur de nouvelles pistes. Il y a aujourd'hui de grandes
collections de fictions françaises qui sont régulièrement
nourries par les investissements réguliers de la télévision
publique. Des auteurs, des acteurs, des réalisateurs, venant
pour les uns du cinéma, pour les autres de la littérature,
constituent désormais un formidable vivier de talents rangés
au service de la création audiovisuelle.
Que l'on ne s'y trompe pas : au-delà de toutes
les considérations idéologiques, si l'équilibre
fragile entre public et privé est grosso modo maintenu
dans les mêmes proportions par tous les pays européens
comparables à la France, c'est parce qu'il constitue une
des conditions de l'épanouissement de leur créativité
audiovisuelle. Sans cet équilibre fondateur, l'élan
de nos marchés n'est probablement pas suffisant pour nourrir
une production offensive, capable d'innover, d'enrichir chaque
année notre patrimoine d'images. Or c'est une des conditions
de notre survie culturelle dans la société de l'image
mondialisée où nous sommes entrés. Les pays
d'Afrique ne sont pas dans une situation différente.
Mais la fiction, ce n'est pas seulement une expression
culturelle, c'est aussi une manière de traiter des grands
problèmes de l'époque en les présentant sous
un éclairage particulier. Face au défi contemporain
majeur, qui consiste à accepter et à admettre l'individualité
de chaque personne sans vouloir la réduire à une
règle commune, les héros de la fiction télévisée
à la française sont " les hussards noirs de
la tolérance ", ils transmettent un message d'ouverture
et de raison contre toutes les tentations irrationnelles. Ce message
de tolérance et de réconciliation sociale est exprimé
en particulier dans les fictions de la télévision
publique, qu'elles se définissent comme des fictions de
proximité, sur France 3, ou comme des fictions du quotidien
et de la vie, sur France 2
Il est impossible de mesurer aujourd'hui l'impact
de cette création culturelle sur la consolidation de l'identité
de nos sociétés, sur la pérennisation de
leurs traditions et de leurs habitudes de pensée. Mais
si nous continuons de considérer que la télévision
est avant tout une " machine à produire du consensus
", il faut aussi considérer que c'est à travers
la diversité de ses programmes et toute la gamme des genres
d'émissions que s'opère cette cristallisation de
la conscience collective. On sait à quel point la création
audiovisuelle hollywoodienne a joué un rôle au vingtième
siècle pour faire adopter un modèle de société
et des réflexes propres à la société
américaine dans le monde entier. Demain, nous mesurons
notre dette à l'égard de tout notre patrimoine de
fictions, qui aura en partie assuré la transmission à
nos enfants d'un grand nombre de repères culturels et sociaux
que nous avions hérités de nos parents.
Ce défi est le même pour toutes les
sociétés et toutes les traditions culturelles :
l'appel à une mobilisation du tissu de la création
est universel, si nous voulons conserver un monde pluriel, un
monde où les échanges culturels puissent se construire
sur un respect mutuel entre des sociétés fières
d'elles-mêmes et riches de tout leur héritage de
pensée. Nous sommes aujourd'hui à un carrefour historique,
et les télévisions publiques ont un rôle déterminant
à jouer pour assurer la vitalité de nos cultures.
C'est devenu, après leur mission civique, leur première
responsabilité.
ENFIN, L'AVENIR
Et dans un paysage audiovisuel en mutation, la télévision
publique a enfin une dernière responsabilité : celle
d'innover. Innover en matière technologique, afin de trouver
les meilleures moyens de diffuser les plus belles images en direction
du plus grand nombre. La télévision publique a toujours
été un aiguillon pour développer les nouvelles
formes de télévision. L'innovation se fait évidemment
au niveau des programmes, et c'est une innovation éditoriale
qui est pour les chaînes publiques une " ardente obligation
". Mais elle se fait aussi au niveau des techniques.
Il est important que la télévision
publique s'inquiète de la manière dont elle pourra
remplir ses missions demain, sur un marché des images où
les principaux moyens de réception des chaînes s'appelleront
le numérique terrestre et l'Internet haut-débit.
Aujourd'hui France Télévisions par exemple a développé
un certain nombre de chaînes thématiques qui s'inscrivent
dans le prolongement naturel de ses missions essentielles, telles
que je viens de les rappeler. Ces chaînes répondent
à un besoin : nourrir le marché des chaînes
du câble et du satellite avec des informations, des fictions,
des émissions de qualité.
Demain, la diffusion des images par Internet haut-débit
autorisera chaque chaîne à associer à ses
émissions un grand nombre de données ou de services
associés. Ces données et services sont aujourd'hui
absents de la réflexion de la plupart de nos télévisions
publiques. Une chaîne comme France 5 a commencé à
leur donner une traduction.
C'est pourtant évidemment dans cet avenir
que nous devons collectivement nous placer, en cessant de toujours
vouloir consolider des avantages et des résultats acquis,
que la technologie va venir balayer comme des feuilles mortes
Ce que cet avenir promet aux télévisions publiques,
c'est par exemple la capacité d'offrir des bouquets conjoints
regroupant sur une même offre les chaînes publiques
de tous les pays d'un même continent, offertes ensemble
à tous les pays de ce continent, par exemple. Cette offre
serait infiniment plus séduisante que celle de bien des
bouquets thématiques par satellite ! Elle serait un pas
décisif dans le sens d'un réel dialogue entre les
peuples
A travers leur télévision publique,
c'est en effet leur âme et leur vision du monde qui s'exprime
! Comment mieux se connaître qu'en s'écoutant et
en se regardant ?
Dans cette ouverture croissante des marchés
audiovisuels, les valeurs des télévisions publiques
sont indispensables et peuvent être doublement salvatrices,
à la fois contre la dilution culturelle qui constitue le
premier péril de la mondialisation, et contre le repli
identitaire stérile et dangereux, qui constitue le deuxième
écueil que nous devons franchir
C'est la raison pour laquelle, parce que nous croyons à
la communication et à l'ouverture démocratique qu'elle
apporte, parce que nous croyons à la nécessité
de faire adhérer l'Afrique au processus de développement
mondial qui est aujourd'hui engagé, le principal enjeu
de ce SEFOR peut se résumer en quelques mots : comment
faire en sorte que les télévisions publiques, en
Afrique comme partout dans le monde, puissent mieux remplir leur
mission de production et de diffusion de la culture et de l'information
au cours des prochaines années ?
Hervé BOURGES
Président de l'UPF,
ancien président du CSA