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Niamey (Niger) , 14 décembre 2002

SEFOR - Séminaire de formation
du conseil international des radios-télévisions
d'expression française
Niamey (Niger), 13 - 18 décembre 2002

"Sommes-nous libres de nos contenus ?"

Union de la Presse Francophone

Exposé introductif par Hervé BOURGES
président de l'Union internationale de la presse francophone (UPF), ancien président du CSA, et
de RFI, TF1, Canal Plus Afrique, France 2, France 3.

Mesdames et Messieurs,

Je tiens tout d'abord à vous dire l'importance que j'attache à notre rencontre, et aux thèmes que nous allons développer ensemble. Non seulement parce que ces thèmes sont autant de pistes que nous devons, tous ensemble, défricher de toute urgence pour élargir, dynamiser, renforcer le paysage médiatique africain, mais aussi parce qu'ils rejoignent des engagements anciens, tenaces, réguliers, auxquels je n'aurai jamais cessé de revenir.

Je suis donc extrêmement sensible à l'honneur que vous me faites en me demandant d'introduire ce Séminaire de Formation du Conseil international des Radios-télévisions d'Expression française, qui se tient à un moment où la problématique que vous avez choisie devient absolument décisive.

Face aux défis qui se dressent devant l'Afrique quand on considère son avenir, les enjeux du développement des moyens de communication sont aujourd'hui cruciaux. C'est à l'éclaircissement de ces enjeux et à la mise en lumière des priorités des télévisions publiques que nous allons nous consacrer. Vous me permettrez de marquer seulement, dans ce propos d'ouverture, quelques grandes pistes que des tables-rondes plus spécialisées se chargeront ensuite de défricher mieux et plus efficacement que je ne saurais le faire…

Il se trouve que le développement de la communication et de l'information sur le continent africain, comme vecteur de progrès, à la fois économique, démocratique, humain, je m'y suis consacré pendant de nombreuses années de ma vie : en Algérie, dans les années 1963-1965, aux côtés d'Ahmed Ben Bella, de Bachir Boumaza et d'Abdelaziz Bouteflika, et en faisant venir à Alger, pour participer à la formation accélérée des nouveaux journalistes algériens, des personnalités éminentes de la presse francophone.
De la même manière, je fus, à partir des années 1970, à l'initiative d'une réflexion plus globale sur l'essor de la presse en Afrique, qui se traduisit notamment par le lancement de l'Ecole internationale de journalisme de Yaoundé, aujourd'hui Ecole Supérieure des Sciences et Techniques de l'Information et de la Communication.

Cela fait donc plusieurs décennies que je travaille, modestement, à ma place, pour élargir le paysage de la communication en Afrique. Autant le dire tout de suite : les fruits sont maigres. Et il est important de donner un second souffle au développement des médias africains, si l'on ne veut pas laisser l'Afrique dans une situation de dépendance journalistique et audiovisuelle vis-à-vis des pays développés. Les télévisions publiques sont au cœur de ce processus de développement de la communication : elles doivent être à la source de ce second souffle que nous attendons.

NIAMEY

En nous réunissant à Niamey, vous avez choisi de nous rassembler au cœur d'une Afrique qui sait le prix des informations et leur importance stratégique dans la société mondialisée.

Nous voici à pied d'œuvre pour parler de questions concrètes : relations entre télévisions publiques et pouvoir, images de l'Afrique en Afrique même et dans le reste du monde, régulation de la communication, nouvelles technologies de communication et principes d'élaboration et de diffusion des programmes, règles déontologiques à appliquer et responsabilité éditoriale vis-à-vis du public.

Par l'ambition des thèmes retenus, par la volonté marquée de ne pas rejeter les sujets qui divisent ou qui fâchent, par cette affirmation de l'importance de l'indépendance du discours médiatique et de sa nécessaire implication dans le fonctionnement démocratique, les organisateurs de notre réunion démontrent aussi leur volonté de faire de ce SEFOR de Niamey une date importante dans l'histoire de la réflexion autour de la télévision publique en Afrique et dans l'ensemble du monde francophone. Je tiens à les en remercier, et en premier lieu Abdelkader Marzouki, notre secrétaire général, patient et constant artisan du développement de la communication dans le Sud et des relations de coopération qui doivent exister entre toutes les télévisions francophones.

ELARGIR LE CHAMP

J'étais il y a quelques semaines à la réunion de toutes les instances africaines de régulation de la communication, réunie en Afrique du Sud à l'initiative de l'autorité sud-africaine, et de son président Mandla Langa : l'une des préoccupations des participants concernait l'ouverture des marchés audiovisuels, et la nécessaire apparition d'opérateurs privés afin de faire bouger les télévisions existantes, et de contraindre les Etats à assumer vis-à-vis d'elles leur double mission de financement et de respect de leur indépendance éditoriale.

J'ai revu avant-hier à Paris le Président Mandla Langa et nous avons à nouveau évoqué cette " urgence " pour le continent : relancer son essor audiovisuel en attirant des capitaux afin de doter l'Afrique dans son ensemble d'une capacité de création audiovisuelle plus large. Evidemment, dans cette démarche, les télévisions historiques ont un rôle de précurseur, et les coopérations internationales que nous pouvons susciter sont indispensables.

Les autorités de régulation qui existent désormais dans tous les pays francophones, ou peu s'en faut, sont les alliées objectives des télévisions publiques dans leur progressive émancipation des tutelles dont elles font souvent l'objet. Mais elles seront d'autant plus fortes que les chaînes parviendront à s'engager dans une vraie dynamique de production de contenus, propre à assurer la présence de l'Afrique sur les marchés internationaux.

L'Afrique s'ouvre de plus en plus aux images du reste du monde, elle utilise de plus en plus Internet pour avoir accès à distance à tout ce qu'il n'est pas possible de trouver sur place. Et de ce fait il devient de moins en moins possible de limiter la circulation des images, comme des informations, à l'échelle d'un pays.

Ce que nous devons faire au moment de décrire les nouveaux enjeux d'une télévision publique africaine en mutation, c'est nécessairement aussi comprendre comment les télévisions internationales, les radios, les sites d'information sur Internet, changent le contexte socio-culturel dans lequel s'inscrivait jusque là l'offre des médias nationaux. Les télévisions historiques sont obligées de se remettre en cause et de se transformer, en utilisant elles aussi les atouts des nouvelles technologies, à commencer par le numérique…

Ce nouveau bain audiovisuel imprègne progressivement toutes les sociétés africaines, et il constitue par là même un prodigieux défi à la fois médiatique et culturel.

J'étais hier à Alger pour un séminaire international organisé, justement, par la télévision publique algérienne sur les nouvelles perspectives du " service public " : comme vous le savez, l'Algérie est en train de s'ouvrir à de nouvelles offres audiovisuelles. Le groupe Khalifa, l'un des premiers groupes capitalistes indépendants du pays, présent dans l'aviation, mais aussi dans la pharmacie ou la banque, est aujourd'hui l'opérateur d'une télévision dont la programmation se situe à cheval entre l'Algérie et la France, tandis que sa diffusion s'effectue par satellite sur l'Europe et le Maghreb.

Autant dire que, même si elle est basée à Paris en même temps qu'à Alger, une télévision privée algérienne vient de faire son apparition dans le paysage médiatique jusque là limité aux chaînes nationales de l'ENTV. Cette apparition amène immédiatement une légitime interrogation sur la place et le rôle du service public, le moyen de lui donner une plus forte légitimité et de lui conserver une audience significative. C'est à ce défi que toutes les télévisions publiques africaines se trouvent désormais confrontées, à très brève échéance, quand ce n'est pas déjà le cas.

Le développement de la télévision africaine a certes pris du retard par rapport au développement des offres audiovisuelles d'autres continents, Amérique du Nord, Europe, Asie et même Amérique du Sud. Dans le même temps la diffusion par satellite sur l'Afrique a commencé à se développer, et dans les cinq ans qui viennent des opérateurs francophones et anglophones couvriront par des offres commerciales ou gratuites l'ensemble des marchés africains par des bouquets satellite en réception directe (en bande KU, c'est-à-dire avec une relative facilité de réception, utilisant de petites paraboles).

Ma conviction est que ce défi est salvateur : il constitue le véritable départ d'une prise de conscience nouvelle de la part des gouvernants du rôle de la télévision publique, de l'importance du pluralisme, de sa fonction de " lien social " bien théorisée par les sociologues au cours des années 1980-90.

Car vous avez quelques mois ou quelques années pour vous y préparer : le pouvoir d'achat limité d'une grande partie de la population des pays d'Afrique noire ne lui permettra sans doute pas d'accéder à cette diversité dans des délais rapprochés, et il est donc possible, dans l'intervalle, de développer sur vos chaînes des offres de programmes nouvelles, spécifiquement africaines, diffusées en hertzien analogique en clair, c'est-à-dire immédiatement disponibles pour tous, en espérant leur trouver un financement complémentaire par la publicité.

En tout état de cause, le besoin est aujourd'hui ressenti dans toute l'Afrique noire de chaînes africaines modernes, performantes, capables de produire des émissions en Afrique, mais adaptées aux standards audiovisuels internationaux (qu'il s'agisse de séries, de fictions, de documentaires, d'information…). Le danger pour les télévisions publiques, comme c'est le cas au Maghreb, c'est celui du développement, qui est partout imminent, de chaînes commerciales modernes qui seront capables de prendre place sur plusieurs marchés africains à la fois, au moins via le satellite. Elles apparaitront, comme Al Jazeera, l'alternative moderne (en termes de style, de liberté de ton, de diversité des programmes) aux chaînes nationales publiques, et elle bénéficieront, on le voit dans certains pays comme le Bénin, d'un phénomène de mode qui attire les téléspectateurs.

En outre, je crois qu'il est désormais possible d'envisager que des chaînes africaines modernes puissent pénétrer sur les marchés du Nord avec leurs propres images, en y rencontrant un public intéressé, pas seulement communautaire, mais aussi ouvert à la diversité des hommes et des cultures, qu'il n'est plus possible de nier, en France par exemple, parce qu'elle correspond à un vécu quotidien dans les grands centres urbains. La mondialisation est en marche et nous devons permettre à l'Afrique d'en être l'un des acteurs.

Cette possibilité ouverte par l'élargissement des capacités de diffusion numérique est une chance formidable pour donner une meilleure image, une image plus juste, des réalités africaines au reste du monde. C'est un impératif essentiel pour la construction, demain, d'un monde fraternel, fondé sur des comportements et des habitudes de respect mutuel, entre les populations, les cultures, les pays.

Mais je voudrais souligner aussi que cette chance en est aussi une pour toute la Francophonie. Je crois pour ma part à la fécondité renouvelée de la création francophone, partout autour du monde, sous la pression d'un appétit nouveau des peuples à se voir connus et reconnus, à s'exprimer selon leurs traditions et dans leurs langues.

C'est exactement dans cet esprit que j'avais présenté avec le commandant Jacques-Yves Cousteau, qui nous a malheureusement quittés, à la tribune de l'ONU à New-York, en août 1996, le projet d'une chaîne mondiale ouverte sur l'Afrique que nous avions baptisée " La Voix humaine ". Parce que la parole et les images de l'humanité ne doivent pas être le fait d'une seule civilisation ni d'une seule culture, mais doivent refléter la diversité de notre univers et de nos références. Ce projet ambitieux est de moins en moins hors de portée et répond de plus en plus aux besoins nouveaux que suscite une mondialisation économique de plus en plus évidente.

LA CHANCE DES MEDIAS FRANCOPHONES

La Francophonie n'est pas un espace clos ou figé, c'est une projet en constante évolution, dont les enjeux se construisent au fur et à mesure que la langue française y est confrontée à de nouvelles situations et à de nouveaux défis.

Nous qui sommes aujourd'hui, dans tous les médias auxquels nous collaborons, les défenseurs d'une francophonie offensive, symbole de rigueur journalistique, d'inventivité et de création culturelle, de modernité dans l'expression et dans la pensée, nous devons regarder notre diversité comme une force. L'atout que nous donne la Francophonie, c'est d'être à la fois uns et pluriels, d'appartenir à une communauté qui se compte en centaines de millions de personnes, et de lui apporter en même temps notre propre " accent ", comme dit souvent Henri Lopes, aujourd'hui ambassadeur du Congo en France, hier directeur général adjoint de l'Unesco, lui-même romancier et artisan de cette langue française en devenir.

" L'accent ", ce sont nos expressions propres, cette diction particulière, ce registre de mots différents hérités de nos anciens, cette mémoire singulière de la langue qui est le fait d'un lieu, d'une région, d'un pays, d'une formation. La Francophonie est avant tout un intarissable réservoir d'accents, et cette multiplicité irréductible est son principal atout à l'époque du métissage, des croisements culturels, des échanges commerciaux mondialisés et des transferts de population.

Alors que l'anglais international s'impose de plus en plus comme une sorte de simplification de la langue, un appauvrissement radical qui se traduit par un sabir imprécis et inélégant parlé sur tous les continents, le Français est resté une langue de la diversité et de l'invention lexicale, et il y a tout lieu de croire que ce trait distinctif ne disparaîtra pas : au contraire, les créateurs, artistes, écrivains, qui travaillent chaque jour cette langue continuent à la faire évoluer vers une plus grande richesse, un niveau de complexité et de diversité plus grand encore.

C'est dans cet esprit que la France peut aujourd'hui envisager de contribuer à enrichir cette diversité des voix dans le concert audiovisuel mondial en lançant, comme le souhaite fortement le Président Jacques Chirac, une nouvelle chaîne d'information en français dans le reste du monde…

C'est aussi sur les chaînes publiques européennes que repose le seul effort en direction d'une information plurielle à l'échelle internationale. Il faut souligner les efforts faits en ce sens par quatre acteurs très différents, tous appartenant à la galaxie de la télévision publique : Euronews, Arte, CFI, l'AITV de RFO.

Quatre réalisations, quatre outils de prise en compte de la dimension internationale de l'actualité contemporaine, quatre moyens pour la télévision publique de remplir d'une manière intelligente, renouvelée, la première de ses missions, dans un monde qu'il est de plus en plus nécessaire de comprendre en échappant aux limitations des vieilles frontières, de ces " anciens parapets " que dénonçait Rimbaud.

Euronews, d'abord. La chaîne Euronews est reçue et regardée dans le monde entier, et elle offre sur l'actualité mondiale et en priorité européenne les regards croisés des rédactions de toutes les télévisions publiques européennes. Cette chaîne, comme toute télévision, a ses faiblesses, mais elle a acquis en dix ans d'existence une position de force, un réseau de diffusion planétaire, une véritable identité au service d'une circulation de l'information qui dépasse les barrières nationales.

Arte ensuite : la session d'information baptisée Arte-Infos par laquelle commencent les programmes de la chaîne culturelle franco-allemande constitue également un travail journalistique original, indépendant, intelligent, confrontant aux faits du jour les grilles d'analyse française et allemande. Dans ce cas encore, un effort est fait pour dépasser l'étroitesse des points de vue nationaux et aider les téléspectateurs à s'abstraire de leurs préjugés.

TV5/CFI : le journal télévisé africain de Canal France International constitue également un effort remarquable pour faire circuler l'information à partir des médias du sud : ce sont les images des télévisions d'Afrique noire qui sont reprises, pour traiter l'actualité africaine au plus près de ses réalités politiques et sociales telles qu'elles sont vécues. En permettant une visibilité transnationale aux images des télévisions partenaires, cette synthèse quotidienne de 12 minutes contribue à donner au continent les moyens d'une représentation audiovisuelle de son unité.

RFO et l'AITV : l'Agence d'images et d'informations internationales développée par RFO pour faire remonter des images plus nombreuses à partir des pays du Sud constitue également une expérience à prendre en compte dans cette réflexion… Ce sont d'ailleurs souvent ces images qui nourrissent également le JTA de CFI/TV5.

C'est à mon sens dans cet esprit, et avec cette ambition, que le Président de la République française, Jacques Chirac, a réclamé la création d'une chaîne d'information internationale capable de constituer un véritable contrepoids à l'influence grandissante de chaînes d'information en continu réalisées depuis les Etats-Unis ou depuis les Pays du Golfe. Si l'Europe, et en particulier la France, a un savoir faire à mettre en avant en matière d'information, cela ne peut pas être de manière caricaturale : ni limitée par une seule idéologie, ni au service des intérêts d'une seule puissance ou d'un seul lobby. La vraie difficulté de la mise en place de cette chaîne n'est pas financière, elle n'est pas non plus technique. Dans ces deux domaines, des solutions se trouvent aisément, quand un projet fait l'unanimité.

La vraie difficulté sur laquelle doit se pencher celui auquel sera confié la mission de réfléchir à cette chaîne internationale, est une difficulté éditoriale. Comment faire en sorte de constituer un socle éditorial suffisamment fort sans être unilatéral ou idéologiquement grossier, suffisamment diversifié pour être accepté et reconnu par les peuples divers auxquels cette chaîne s'adressera, suffisamment unitaire pour représenter malgré tout une vision européenne et française des problèmes du monde ?

LE PARI DE LA DIVERSITE

Dans la société multiculturelle et bigarrée de demain, la langue française donne à tous ceux qui l'ont en partage la possibilité d'inventer leur propre identité linguistique, au sein d'un courant culturel et social partagé. Elle nous habitue à considérer la diversité comme une richesse, une promesse féconde, une ouverture, et non comme un danger dont il faudrait protéger notre intégrité. C'est donc une langue de tolérance, contre tous les intégrismes, politiques, religieux, idéologiques. C'est de cette manière que nous devons la défendre, en faisant d'elle la meilleure arme contre l'uniformisation des idées et des cultures.

LES GRANDS CHANTIERS DES TELEVISIONS PUBLIQUES
EN TERMES DE PROGRAMMES

Au moment où la télévision d'hier est en crise, les télévisions publiques doivent avant tout répondre mieux à leurs missions sociales, en réponse à d'authentiques besoins de la part des téléspectateurs.

L'exemple le plus probant concerne le suivi des débats politiques, l'expression à l'antenne de la télévision publique des différents courants et des opinions diverses qui constituent la vie publique des institutions démocratiques. Pluralisme et indépendance sont nécessaires...

Dans un paysage médiatique ouvert, l'information télévisée, qui est au cœur du fonctionnement démocratique des sociétés, parce que la télévision est devenue au cours des dernières décennies le premier foyer de formalisation et de compréhension collective du monde contemporain, est le premier enjeu sur lequel la télévision publique se doit de marquer sa différence.

Or nous sommes avec l'information au cœur de la dialectique du service public : en effet si un journal d'information ne recueille pas une audience significative, s'il n'est pas suivi, il perd son objet, son efficacité sociale et politique, au sens noble du terme, il ne sert plus à nourrir le consensus démocratique, qui est un consensus éclairé par l'affrontement de la diversité des opinions.

Or aujourd'hui l'exercice du journal télévisé requiert une certaine écriture, une réalisation qui obéit à des règles strictes, de concision, de netteté, de rythme. Faute de s'y conformer, le journal d'information d'une chaîne publique aujourd'hui verrait les téléspectateurs fuir vers d'autres rendez-vous, notamment vers les chaînes d'information en continu, nationales ou internationales.

La mission d'information des chaînes publiques a changé de sens : désormais elles sont les garantes de la libre expression de toutes les opinions et de toutes les écoles de pensée. Au sein des sociétés, leur rôle civique est ressenti comme indispensable, et les textes européens par exemple le reconnaissent.... Toute remise en cause ou toute fragilisation de cette fonction centrale des chaînes publiques devient un problème politique majeur, comme on le voit en ce moment même en Italie, avec les remous que traverse la RAI…

D'abord l'information, et surtout l'information internationale, quelles sont désormais les autres missions qui sont assignées au service public ? D'être au cœur du combat pour l'affirmation des cultures, pour l'expression des différences et la tolérance…

Il n'est plus possible d'avoir, à l'orée du vingt-et-unième siècle, la même vision de la culture qu'au moment où ont été écrits les " Cahiers des missions et des charges " des chaînes publiques françaises, par exemple, qui définissent précisément un certain nombre d'obligations en matière de programmes.

La culture, ce ne sont pas seulement les retransmissions de théâtre ou de danse à la télévision. La culture française par exemple, c'est un ensemble flou de références partagées, de réflexes immédiat, qui va du mot de Cambronne à Waterloo, jusqu'au Vase de Soisson, de " La garde meurt mais ne se rend pas " au " Courbe-toi fier Sicambre " du baptême de Clovis… En passant par les fautes de français de Françoise, dans "La Recherche du Temps Perdu" de Marcel Proust.

A l'époque où les enfants passent autant de temps devant la télévision (si l'on compte les périodes de vacances) que devant leurs maîtres d'école, la télévision publique est aussi le média par lequel cette culture générale doit passer, avec les traditions culturelles propres à chaque pays. C'est en ce sens que le rapport remis, il y a 4 jours, au ministre de la Culture et de la Communication français, par la philosophe Catherine Clément, réclame l'inscription dans la Constitution du rôle de la télévision publique et des responsabilités de l'Etat en la matière.

Mais comment faire passer le message culturel, comment parvenir à faire partager par la télévision cette mémoire collective qui fonde une identité, ce tissu de références historiques et littéraires partagées qui constitue la conscience d'un " honnête homme " au sens du XVIIème siècle ?

La télévision doit inventer pour cela, sans cesse, de nouvelles mises en scène, de nouvelles re-créations, de nouvelles approches de la culture pour lui donner vie à l'intérieur de ses propres références et de ses propres cadres : la télévision publique a dans ce domaine un rôle de précurseur à jouer, afin que l'innovation en matière de programmes y soit exemplaire et puisse entraîner l'ensemble des chaînes.

Elle l'a fait, par tradition, dans un domaine précis, qui est celui de la fiction. Si aujourd'hui la fiction audiovisuelle est en France le genre majeur de la télévision, c'est en particulier grâce aux investissements délibérés de la télévision publique pour lancer la production audiovisuelle sur de nouvelles pistes. Il y a aujourd'hui de grandes collections de fictions françaises qui sont régulièrement nourries par les investissements réguliers de la télévision publique. Des auteurs, des acteurs, des réalisateurs, venant pour les uns du cinéma, pour les autres de la littérature, constituent désormais un formidable vivier de talents rangés au service de la création audiovisuelle.

Que l'on ne s'y trompe pas : au-delà de toutes les considérations idéologiques, si l'équilibre fragile entre public et privé est grosso modo maintenu dans les mêmes proportions par tous les pays européens comparables à la France, c'est parce qu'il constitue une des conditions de l'épanouissement de leur créativité audiovisuelle. Sans cet équilibre fondateur, l'élan de nos marchés n'est probablement pas suffisant pour nourrir une production offensive, capable d'innover, d'enrichir chaque année notre patrimoine d'images. Or c'est une des conditions de notre survie culturelle dans la société de l'image mondialisée où nous sommes entrés. Les pays d'Afrique ne sont pas dans une situation différente.

Mais la fiction, ce n'est pas seulement une expression culturelle, c'est aussi une manière de traiter des grands problèmes de l'époque en les présentant sous un éclairage particulier. Face au défi contemporain majeur, qui consiste à accepter et à admettre l'individualité de chaque personne sans vouloir la réduire à une règle commune, les héros de la fiction télévisée à la française sont " les hussards noirs de la tolérance ", ils transmettent un message d'ouverture et de raison contre toutes les tentations irrationnelles. Ce message de tolérance et de réconciliation sociale est exprimé en particulier dans les fictions de la télévision publique, qu'elles se définissent comme des fictions de proximité, sur France 3, ou comme des fictions du quotidien et de la vie, sur France 2…

Il est impossible de mesurer aujourd'hui l'impact de cette création culturelle sur la consolidation de l'identité de nos sociétés, sur la pérennisation de leurs traditions et de leurs habitudes de pensée. Mais si nous continuons de considérer que la télévision est avant tout une " machine à produire du consensus ", il faut aussi considérer que c'est à travers la diversité de ses programmes et toute la gamme des genres d'émissions que s'opère cette cristallisation de la conscience collective. On sait à quel point la création audiovisuelle hollywoodienne a joué un rôle au vingtième siècle pour faire adopter un modèle de société et des réflexes propres à la société américaine dans le monde entier. Demain, nous mesurons notre dette à l'égard de tout notre patrimoine de fictions, qui aura en partie assuré la transmission à nos enfants d'un grand nombre de repères culturels et sociaux que nous avions hérités de nos parents.

Ce défi est le même pour toutes les sociétés et toutes les traditions culturelles : l'appel à une mobilisation du tissu de la création est universel, si nous voulons conserver un monde pluriel, un monde où les échanges culturels puissent se construire sur un respect mutuel entre des sociétés fières d'elles-mêmes et riches de tout leur héritage de pensée. Nous sommes aujourd'hui à un carrefour historique, et les télévisions publiques ont un rôle déterminant à jouer pour assurer la vitalité de nos cultures. C'est devenu, après leur mission civique, leur première responsabilité.

ENFIN, L'AVENIR

Et dans un paysage audiovisuel en mutation, la télévision publique a enfin une dernière responsabilité : celle d'innover. Innover en matière technologique, afin de trouver les meilleures moyens de diffuser les plus belles images en direction du plus grand nombre. La télévision publique a toujours été un aiguillon pour développer les nouvelles formes de télévision. L'innovation se fait évidemment au niveau des programmes, et c'est une innovation éditoriale qui est pour les chaînes publiques une " ardente obligation ". Mais elle se fait aussi au niveau des techniques.

Il est important que la télévision publique s'inquiète de la manière dont elle pourra remplir ses missions demain, sur un marché des images où les principaux moyens de réception des chaînes s'appelleront le numérique terrestre et l'Internet haut-débit. Aujourd'hui France Télévisions par exemple a développé un certain nombre de chaînes thématiques qui s'inscrivent dans le prolongement naturel de ses missions essentielles, telles que je viens de les rappeler. Ces chaînes répondent à un besoin : nourrir le marché des chaînes du câble et du satellite avec des informations, des fictions, des émissions de qualité.

Demain, la diffusion des images par Internet haut-débit autorisera chaque chaîne à associer à ses émissions un grand nombre de données ou de services associés. Ces données et services sont aujourd'hui absents de la réflexion de la plupart de nos télévisions publiques. Une chaîne comme France 5 a commencé à leur donner une traduction.

C'est pourtant évidemment dans cet avenir que nous devons collectivement nous placer, en cessant de toujours vouloir consolider des avantages et des résultats acquis, que la technologie va venir balayer comme des feuilles mortes… Ce que cet avenir promet aux télévisions publiques, c'est par exemple la capacité d'offrir des bouquets conjoints regroupant sur une même offre les chaînes publiques de tous les pays d'un même continent, offertes ensemble à tous les pays de ce continent, par exemple. Cette offre serait infiniment plus séduisante que celle de bien des bouquets thématiques par satellite ! Elle serait un pas décisif dans le sens d'un réel dialogue entre les peuples… A travers leur télévision publique, c'est en effet leur âme et leur vision du monde qui s'exprime ! Comment mieux se connaître qu'en s'écoutant et en se regardant ?

Dans cette ouverture croissante des marchés audiovisuels, les valeurs des télévisions publiques sont indispensables et peuvent être doublement salvatrices, à la fois contre la dilution culturelle qui constitue le premier péril de la mondialisation, et contre le repli identitaire stérile et dangereux, qui constitue le deuxième écueil que nous devons franchir…
C'est la raison pour laquelle, parce que nous croyons à la communication et à l'ouverture démocratique qu'elle apporte, parce que nous croyons à la nécessité de faire adhérer l'Afrique au processus de développement mondial qui est aujourd'hui engagé, le principal enjeu de ce SEFOR peut se résumer en quelques mots : comment faire en sorte que les télévisions publiques, en Afrique comme partout dans le monde, puissent mieux remplir leur mission de production et de diffusion de la culture et de l'information au cours des prochaines années ?

Hervé BOURGES
Président de l'UPF,
ancien président du CSA

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