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Conférence
du 1er juin par Hervé Bourges
président
de l'Union internationale de la presse francophone (UPF),
président de l'Ecole supérieure de journalisme
de Lille,
ancien président du conseil supérieur
de l'audiovisuel (CSA) français.
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« La Francophonie comme vecteur de
la diversité culturelle »
Je suis particulièrement heureux qu'avec
le concours de l'Ambassade de France à Belgrade et
le soutien de l'Agence intergouvernementale de la Francophonie
(AIF), la section serbo-monténégrine de l'UPF
organise cette rencontre, à Novi Sad, dans cette Serbie-et-Monténégro
avec laquelle les Français entretiennent depuis toujours
des liens d'amitié et de respect mutuels. A beaucoup
de moments décisifs de nos histoires entrecroisées,
nous nous sommes retrouvés côte à côte,
et ce n'est pas un hasard. Et je salue la présence
de journalistes professionnels originaires de dix pays d'Europe
centrale et orientale : Albanie, Bosnie, Croatie, Hongrie,
Macédoine, Moldavie, Roumanie, Serbie-Monténégro,
Slovaquie et Ukraine.
Je tiens à souligner les liens de plus
en plus vivaces qui se tissent au sein de notre Union internationale
de la presse francophone avec les journalistes serbes et monténégrins,
mais également avec nos confrères de nombreux
pays de l'Europe centrale et orientale.
C'est pourquoi ce séminaire régional
des journalistes francophones sur le thème "La
promotion de la tolérance dans les médias"
constitue une date particulièrement importante.
Les "médias" sont aujourd'hui
au cur de la conscience qu'une société
se donne d'elle-même. Et leur responsabilité
propre est donc de donner à cette conscience toutes
les nuances et toutes les contradictions qui tissent une société
démocratique.
Nous venons de vivre en France, il y a trois
jours, un vote très important, puisqu'il concernait
la ratification d'un traité portant projet de constitution
européenne, traité qui a été négocié
et rédigé sous les auspices d'un ancien président
de la République française, Valéry Giscard
d'Estaing. Ce vote s'est traduit par un rejet par le peuple
français du texte proposé.
Ce résultat sans appel (70% de participation,
54,5% de refus de ratifier le traité) témoigne
de plusieurs évolutions importantes :
- la première est conjoncturelle
et purement nationale, et c'est avant tout une réaction
épidermique, un "spasme" de la société
française pour exprimer son impatience devant la crise
économique qui frappe la France, le chômage endémique,
tout ce qui contribue à rendre la vie de nos contemporains
plus difficile. Ce vote manifeste aussi une rupture entre
le peuple et ses élites.
- La deuxième est plus structurelle et
elle a une résonance européenne : c'est une
interrogation sur un modèle de développement
européen, apparaissant comme plus libéral
que social, très technocratique, souvent coupé
des réalités vécues par les citoyens
de l'Europe, et sur lequel ceux-ci ont l'impression de n'avoir
pas prise. La constitution proposée pouvait apparaître
comme une première réponse à cette coupure.
Elle n'a pas été ressentie ainsi.
- La troisième nous concerne tous : nous
avons échoué jusque là à produire
une "conscience européenne". Nous
n'avons pas réussi à provoquer la cristallisation
d'une identité collective suffisante pour que les citoyens
français, en tout cas, y adhèrent sans réserve.
C'est à l'auteur autrichien Stefan Zweig que je voudrais
me référer, dans ses "souvenirs d'un européen",
qu'il intitule, en pleine deuxième guerre mondiale
Le Monde d'hier. Il existe une identité européenne,
fruit de l'histoire, et qui associe à la fois l'Europe
de l'Ouest et l'Europe de l'Est. Mais, et c'est un paradoxe,
alors qu'aujourd'hui l'Europe est unie et en paix, cette
identité culturelle et intellectuelle européenne
n'a pas encore retrouvé la force et la présence
qu'elle pouvait avoir au début du vingtième
siècle, à un moment où l'Europe était
pourtant divisée par des rivalités nationalistes
exacerbées.
Je voudrais donc dire à quel point le
séminaire que nous tenons aujourd'hui ici même
au cur de l'Europe, me paraît indispensable et
profondément actuel, c'est-à-dire au cur
des problèmes que nous devons résoudre ensemble
pour donner un nouvel élan, une nouvelle impulsion
à la "conscience européenne", ouverte,
intégratrice, tolérante et plurielle.
Dans cette tâche impérieuse et
urgente qui nous est assignée à nous, journalistes,
pour promouvoir la tolérance, la connaissance réciproque
et la construction d'une "conscience collective européenne"
riche de nos diversités culturelles, je pense que le
premier moyen est de travailler sur notre mémoire commune.
La francophonie, en tant qu'elle est un creuset
de multiples histoires et le point de rencontre de territoires
et de peuples variés, est un exemple de communauté
de consciences, réunies et mises en une même
famille, par la pratique d'une même langue et des valeurs
qu'elle porte. La francophonie est une mémoire collective,
un inconscient partagé, toute une flopée de
références comprises à demi mot, une
galerie de penseurs et d'artistes mis en commun, et où
ensemble nous puisons l'inspiration qui nous permet de penser
notre quotidien et notre avenir.
"Ce n'est que par la mémoire
que nous sommes un même individu pour les autres et
pour nous-mêmes. Il ne me reste peut-être pas,
à l'âge que j'ai, une seule molécule du
corps que j'apportai en naissant."
Tel est le constat que livre Denis Diderot,
dans son Discours sur la poésie dramatique
Cette considération sur la mémoire comme seule
durée de l'être humain, c'est une considération
qui vaut pour toutes les choses humaines : tout ce qui est
humain naît, grandit, s'essouffle et meurt et ce n'est
que par la mémoire que nos identités sont perpétuées.
La phrase fameuse de Paul Valéry : "Nous
autres civilisations, nous savons désormais que nous
sommes mortelles !" est un avertissement d'autant
plus fort qu'il s'adresse en même temps à toutes
les cultures et à toutes les civilisations humaines.
Ce qu'entrevoit Paul Valéry, c'est précisément
l'évasion de la mémoire, l'effacement des références,
la dispersion des valeurs fondatrices d'une communauté,
et leur remplacement par de nouveaux cadres, une nouvelle
manière de construire et de représenter le monde,
une nouvelle organisation mentale et sociale à la fois.
Or l'évolution actuelle des technologies
de la communication, grâce à la numérisation
de toutes les données, textes, images, sons, transforme
radicalement les médias que nous connaissions jusque
là, en fait apparaître de nouveaux, et en modifie
en profondeur le mode de fonctionnement et l'influence.
C'est sans doute parce que nous n'avons pas
su faire des médias modernes les outils fédérateurs
d'une identité européenne aussi forte que peut
l'être notre identité francophone, forgée
par les siècles et la langue, que nous devons aujourd'hui
y réfléchir d'une manière neuve.
I. Echapper à la dictature de l'immédiat
De l'usage actuel de l'information, on peut
retenir plusieurs évolutions flagrantes : d'abord,
les formes dans laquelle l'information est conçue et
exprimée sont de plus en plus des formes brèves,
la dictature de l'audiovisuel imprégnant progressivement
l'ensemble des médias, et les "formats" de
l'information audiovisuelle, économe en mots et en
explications, s'imposant progressivement en radio, et même
en presse écrite.
De plus en plus, le temps de l'analyse est remplacé
par un temps, scandé par les dépêches,
mais jamais ordonné par la réflexion, qu'elle
soit rétrospective ou prospective. A un niveau national
comme dans l'enceinte internationale, cette brièveté
n'a pas seulement pour effet une économie de moyens
et un laconisme de la forme : elle interdit la réfutation
de l'erreur, ou du mensonge.
Le métier du journaliste est d'être
immergé dans l'action, "l'actuel" est ce
qui sort de l'état virtuel pour exister, le plus souvent
du fait de l'action humaine.
Mais rien n'est plus compliqué que "l'actuel"
: on manque de recul pour l'analyser, on n'a pas le temps
de s'y accoutumer ou d'y accoutumer son regard, l'actuel c'est
aussi ce qui change le plus vite, ce qui ne s'arrête
pas, ne se fige pas dans un état ou dans un autre.
Toute la difficulté du métier
de journaliste est là : contrôler l'ivresse de
l'actuel, savoir la mettre à distance pour prendre
ses responsabilités, essayer de dire la vérité
de l'événement sans se laisser prendre aux illusions
de l'instant, aux fautes de perspectives liées au moment,
et à cette espèce "d'angle mort" créé
par la fascination de "l'actuel". Combien d'articles
font sourire, quand on les relit quelques mois ou quelques
années plus tard.
Le journalisme, disait à peu près
André Gide, c'est ce qui sera moins vrai demain qu'aujourd'hui."
C'est une bonne description du mauvais journalisme, mais il
existe aussi un bon journalisme, qui est précisément
celui qui résiste au temps. Le "Bloc Note"
de François Mauriac publié dans la Pléiade
n'a pas pris une ride.
Ce qui n'a pas de durée n'a plus de
vérité
La mondialisation des communications s'accompagne
d'une accélération du rythme de l'actualité,
directement liée à sa profusion. D'où
un sentiment accentué de fugacité des faits
et des discours que l'on tient sur eux.
En effet, il est possible de tout dire, si
quelques heures plus tard le discours prononcé doit
être oublié.
Cette mémoire de soi et du monde où
Diderot voyait notre seule possibilité de construire
une identité et de comprendre notre place dans notre
environnement immédiat ou plus lointain, spatial ou
temporel, cette mémoire fait défaut même
à ceux qui devraient l'incarner : chefs d'Etats, hommes
politiques, intellectuels eux-mêmes, emportés
dans le flot d'une information séquentielle et sans
suite, qui pèse sur les manières d'écrire,
les sujets traités, les angles adoptés.
On ne peut pas dédouaner le travail
même du journaliste de toute responsabilité dans
cette évolution de nos manières de représenter
et d'imaginer le monde. Car c'est désormais le discours
médiatique, et d'abord celui de la télévision,
qui constitue la première manière de poser la
réalité autour de nous. Nous baignons dans
un concert d'informations contradictoires, coupées
les unes des autres, juxtaposées.
L'impunité du mensonge ?
Nous avons glissé imperceptiblement à
un univers où l'abondance d'informations en gêne
l'intelligibilité, où la brièveté
des messages empêche les développements qui s'imposeraient,
où la caducité des supports empêche le
discours de faire référence et d'être,
la cas échéant, contredit ou validé par
les faits ultérieurs.
Les événements internationaux
nous donnent mois après mois la preuve de cette mutation
mystérieuse de notre environnement médiatique
: le président du plus grand Etat du monde peut impunément
mentir à la tribune de l'ONU, et ses mensonges ne lui
sont pas retournés, ni reprochés, même
par son opinion publique, première bernée !
Il y a fort à dire du travail des journalistes
américains, qui ont accompagné ces mensonges,
et qui, pour certains, les dénoncent aujourd'hui. Mais
mezzo voce ! Mais que ne faudrait-il pas reprocher
alors aux journalistes des autres pays de la planète,
qui à quelques exceptions près renoncent à
ce travail de "mémoire" qui permet de faire
entrer l'expérience humaine dans la durée et
qui donne son sens au monde.
La langue française comme outil de
précision
Face à cette mutation des discours et
de leur validité, la langue française est en
elle-même un recours que nous ne devons pas abandonner.
Le français est depuis des siècles un outil
de précision et d'exactitude pour exprimer les faits
et les idées de la manière la plus juste possible.
Un penseur et écrivain comme Roger Caillois, en ce
siècle, administrait en permanence cette leçon
: la responsabilité de toute personne qui utilise notre
langue pour s'exprimer est d'essayer de ne pas subir des discours
préétablis, et de s'en tenir au plus près
possible des faits ou des idées qu'il doit dire.
J'ai cité Caillois, je pourrais citer
également Léopold Sédar Senghor, poète
et premier président du Sénégal, qui
fut l'un des pionniers du développement de la formation
au journalisme en Afrique, et qui a écrit de très
belles pages sur l'importance de la langue française
comme instrument de compréhension du monde, d'expression
exacte des faits et d'exercice de la raison.
C'est aujourd'hui notre meilleure arme et notre
plus haute préoccupation : essayer de ne pas dire et
de ne pas écrire n'importe quoi, de trouver la formule
où le mot qui sonne juste, parce qu'il coïncide
avec la vérité des faits, de l'expérience,
ou de la pensée. Cela impose de renoncer à la
mauvaise foi, et bien souvent de renoncer au confort d'une
idéologie préétablie ou d'un alignement
facile. Cela impose de faire un effort d'honnêteté.
Dans le journalisme comme dans la finance, la
mauvaise monnaie chasse la bonne, la lâcheté
submerge le courage de penser, quand le résultat de
cette pensée serait inédit, ou contradictoire
avec la voix dominante.
Ce que le journalisme francophone doit apporter
aujourd'hui, c'est un sursaut de conscience professionnelle,
une volonté de revenir aux valeurs fondatrices du journalisme,
qui sont les valeurs des Lumières, et une capacité
de se mettre au service de la "mémoire",
chère à Diderot, comme du principal outil de
compréhension de ce qui se produit autour de nous.
Il s'agit de faire échapper nos contemporains
à la dictature de l'instantané, qui n'a pas
de sens, sinon celui que lui imprime la brutalité de
son surgissement, source d'émotion, de peur, de colère,
de passion. De tout, sauf de compréhension.
II. Le journaliste devant la mondialisation
médiatique
La mondialisation est un fait, ce qui était
il y a quelques années projection, anticipation et
prospective, est devenu réalité : les images
d'information tissent autour du monde une toile d'intelligibilité
partagée. Les faits nous sont livrés dans l'instant,
où qu'ils aient eu lieu dans le monde, avec cruauté
et dramatisation.
Dans ce bouleversement programmé, l'enthousiasme
des uns répond à l'inquiétude des autres.
L'espoir qui accompagne le développement de la société
de l'information généralisée n'a d'égal
que l'angoisse qui saisit tous ceux qui craignent d'y voir
à l'oeuvre des processus d'exclusion ou de marginalisation.
Ces deux réactions sont également justifiées
l'une et l'autre.
Le résultat du vote du 29 mai en France
sur la Constitution européenne constitue également
l'expression d'un rejet des formes économiques très
libérales que prend cette mondialisation que nous vivons
tous, et des conséquences sociales de l'institution
progressive d'un marché unique mondial, malgré
les disparités des niveaux de vie et donc des conditions
salariales entre les pays et entre les continents.
Une mutation économique de cette ampleur
a toujours des conséquences multiples, culturelles
et sociales, qui peuvent être positives ou négatives,
selon l'orientation politique qui leur est donnée.
Il est donc nécessaire de comprendre
comment les nouveaux espaces de communication que nous défrichons
peuvent changer notre rapport au monde, notre rapport à
autrui, notre manière de vivre ensemble. La pratique
du journalisme est au croisement des trois dimensions de notre
espace vital : espace géographique, espace relationnel,
espace politique, et toutes ces dimensions sont concernées
par les mutations en cours. Or ces trois espaces définissent
aussi, à leur intersection, une culture et sa vitalité.
Dès lors, il est légitime et même nécessaire
de s'interroger sur l'avenir des identités culturelles
et sur le rôle du journalisme pour les préserver.
La mondialisation des communications est
un fait. C'est aussi une chance pour l'humanité, si
nous savons en faire bon usage et si nous respectons un certain
nombre de conditions.
Sur le journalisme, les effets sont instantanés
: car il n'est plus possible de circonscrire l'information,
de faire taire ceux qui la propagent.
Une responsabilité décuplée
Du coup, la responsabilité de chaque
journaliste est décuplée : car il n'a plus le
droit d'écrire approximativement, sur quelque sujet
que ce soit. Il n'est pas de terre si lointaine qu'il ne puisse
y compter un lecteur, c'est-à-dire quelqu'un qui pourra
vérifier le bien-fondé de l'information, et
éventuellement y réagir, dénoncer l'erreur.
La pratique du journalisme devient un sport de haute précision,
refondant toute la tradition déontologique à
laquelle les écoles de journalisme sont, à juste
titre, tellement attachées.
Pour le journaliste francophone en particulier,
cette mondialisation des échanges d'information a une
conséquence extrêmement positive : elle resserre
les liens qui existaient entre les rédactions des pays
francophones, elle fait disparaître les frontières
qui limitaient souvent l'accès à l'information,
elle constitue l'espace francophone en espace cohérent
où la circulation des nouvelles crée une respiration
médiatique plus large.
Rien de nouveau, pourrait-on objecter, car l'AFP
jouait ce rôle fédérateur de l'information
francophone. Et certes, il est impossible de négliger
le rôle essentiel joué depuis des décennies
par l'une des premières agences d'information au monde,
pour faire circuler une information indépendante dans
l'espace francophone, et au-delà.
Mais il ne s'agit plus désormais de fédérer
l'information francophone et de l'alimenter ainsi par un brassage
des nouvelles réalisé depuis Paris. Il s'agit
désormais d'une germination polycentrique, d'une profusion
des sources et d'une visibilité nouvelle pour des informations,
des reportages, des articles, des points de vue, des analyses,
qui témoignent de la diversité des regards francophones
!
C'est tout l'enjeu de la francophonie médiatique
: elle devient progressivement, pour les journalistes qui
savent leur métier, un prodigieux réservoir
d'information fraîche, échappant aux courants
dominants de l'information anglophone, échappant aux
"armes de conviction massive" que sont les médias
anglo-saxons et principalement ceux des Etats-Unis d'Amérique,
CNN et Fox news.
Tous les journalistes francophones doivent
devenir des soldats de la diversité culturelle, et
du pluralisme de l'information. C'est une nouvelle manière
de concevoir leur rôle et leur travail qui doit aujourd'hui
prévaloir : l'écoute de la diversité
et la lutte, consciente, contre l'uniformisation linguistique
et culturelle.
Face à cette formulation extrêmement
positive des ouvertures nouvelles que représente cette
transformation pour le journalisme francophone, il faut toutefois
soulever deux remarques critiques, qui permettent d'en tracer
les limites, au moins provisoires, et les dangers, probablement
plus fondamentaux.
III. Les effets géopolitiques de
la mondialisation des médias
Tout d'abord, une révolution démocratique
ne vaut que si elle est partagée par tous, si l'accès
à l'information généralisée est
équitable.
Ce problème continuera de se poser dans
les années qui viennent. Les ordinateurs ont une pensée
binaire : c'est la logique de la numérisation
Les hommes, les institutions, les sociétés n'ont
que deux options possibles : être présents ou
absents, connectés, donc visibles, connus, accessibles,
ou non connectés, donc invisibles, inconnus, inaccessibles.
Nous devons faire attention, à la fois
à l'intérieur des communautés existantes,
nationales, régionales, locales, et au sein de la communauté
des nations, à ne pas voir perdurer une fracture plus
radicale que toutes les autres, la fracture numérique,
qui structure de nouvelles inégalités, plus
dures et plus durables.
Telle est la première réserve
qui s'impose vis-à-vis de la société
de l'information : elle doit devenir une société
de communication ouverte, non sélective, elle doit
garantir à tous les mêmes droits et les mêmes
facultés, la même liberté et les mêmes
facilités. L'ordre qu'elle va nécessairement
instaurer entre les hommes ne doit en laisser aucun à
l'écart.
A nous, qui accompagnons le processus en cours,
de ne pas le laisser dériver vers une ségrégation
moderne entre ceux qui sont de plain-pied dans la société
de l'information, et ceux qui resteraient à l'extérieur.
Car le sentiment d'être exclu des évolutions
en cours a des conséquences politiques négatives,
en termes de montée de l'intolérance, de l'exclusion
voire du racisme. D'ores et déjà dans de nombreux
pays du monde, on observe une tentation des franges les plus
fragiles de l'opinion vers des discours identitaires qui offrent
des réponses toutes prêtes à leurs doutes
et à leurs inquiétudes.
Les vieux démons identitaires et nationalistes
paraissent vides de sens à l'époque de la mondialisation
des communications et de la libre circulation des hommes et
des marchandises
Mais ce n'est pas parce qu'ils sont
d'un autre âge qu'ils ne peuvent pas devenir "actuels"
!
L'expansion de courants racistes et xénophobes
en Europe occidentale peut aussi être rapportée
à une crise d'identité née de l'impression
de voir la collectivité nationale devenir une abstraction,
entre la montée de l'identité européenne
et le développement des multinationales financières.
Les accès de violence que connaissent de nombreuses
parties du monde permettent de s'interroger sur les conséquences
possibles d'un tel trouble.
L'information est devenue une arme
L'information est dans cette spirale l'une des
armes les plus redoutables : qu'il s'agisse des télévisions
internationales éditées à partir des
Etats-Unis ou de celles qu'éditent certains Etats arabes,
qu'il s'agisse de presse écrite ou de radios nationales
ou internationales, aucun média n'échappe
au processus de mondialisation.
Ce n'est pas par hasard que les journalistes
qui font scrupuleusement leur métier, dans beaucoup
d'endroits du monde, sont extrêmement exposés.
Ce n'est pas par hasard que des organisations non gouvernementales
comme l'Union internationale de la presse francophone se mobilisent
à chaque fois pour leur venir en aide, les défendre,
et rappeler aux gouvernants ou aux forces en présence
que la liberté du journaliste et sa capacité
à suivre les événements est aussi l'un
des piliers de ce nouvel ordre international démocratique
et pluraliste auquel nous aspirons.
Je ne manque pas une occasion de rappeler, au
nom de tous les journalistes francophones, qu'ils soient européens,
arabes, africains, asiatiques, ou américains, que la
libération de tous les journalistes incarcérés
ou enlevés est une exigence démocratique internationale.
C'est l'une des actions les plus fortes de l'union internationale
des journalistes francophones, et j'ai écrit à
tous les chefs d'Etat francophones, à plusieurs reprises,
pour les mobiliser sur ce sujet.
N'oublions pas, par exemple, la journaliste
française Florence Aubenas détenue en Irak par
des preneurs d'otages ! Chaque fois qu'un journaliste est
menacé, incarcéré, enlevé, blessé,
assassiné, c'est la liberté d'expression et
la liberté politique du monde qui est menacée.
Il faut faire entendre raison à tous ceux qui croient
que l'on peut traiter un journaliste comme un otage ou qu'on
doit le regarder comme un ennemi. Les ennemis des journalistes
sont les ennemis de la vérité, et leur combat
est d'avance perdu.
Dans la société de l'information
mondialisée, il faut compter au nombre des valeurs
universelles qui fondent le projet démocratique, la
liberté de communication, et donc l'égalité
d'accès à l'information, la libre circulation
des journalistes, et leur indispensable protection dans l'exercice
d'un métier aussi indispensable au fonctionnement de
la démocratie que l'eau l'est à la vie.
A ces deux défis de la mondialisation
médiatique, une même réponse : la généralisation
rapide de l'accès aux réseaux, pour que tous
les hommes puissent en profiter, qui doit aussi s'accompagner
d'un renforcement de la conscience démocratique, et
d'une consolidation de la liberté d'expression et de
communication.
Il est ainsi permis d'espérer que le
développement des réseaux de communication parvienne
à entraver les processus de domination culturelle que
nous avons connus jusqu'à aujourd'hui.
Nous devons trouver dans la pratique du journalisme
francophone une arme contre l'exclusion d'autrui et l'intolérance.
Au moment où tous les hommes peuvent enfin communiquer,
l'information et le journalisme doivent être un élément
positif de l'ouverture, et non pas les outils d'un repliement
frileux sur soi, a fortiori d'une mobilisation nationaliste
dans un conflit "de civilisations".
Le journalisme doit être un instrument
de dialogue, une ouverture à autrui, un refus de l'uniformisation
mondiale comme de l'exclusion de la diversité par l'imposition
de valeurs univoques, apparemment universelles et qui serviraient
de façade à des ambitions impériales.
La Francophonie s'est en partie constituée
à la faveur d'une telle expansion mondiale, celle qu'a
connu la France à partir du dix-neuvième siècle.
Mais la Francophonie, telle qu'elle existe aujourd'hui, a
survécu au reflux colonial parce qu'elle représente
justement les valeurs qui perdurent et dépassent les
enjeux de puissance et de pouvoir.
Cela doit rendre tous les journalistes francophones
particulièrement attentifs à une lecture indépendante
et réaliste des événements du monde.
Ils ont payé pour savoir ce qui se cache derrière
l'exportation de la civilisation. Ils sont armés pour
décoder les discours idéologiques.
La vocation des journalistes francophones, dans
le nouveau paysage médiatique mondial, est de faire
entendre la voix de la raison, dans une langue à laquelle
Voltaire enseignait le scepticisme, pendant que Rousseau lui
donnait la générosité. J'ai commencé
mon propos avec Diderot, vous comprendrez que je le termine
avec les deux autres figures dominantes du siècle des
Lumières, ce siècle qui était à
la fois européen et français, nous devrions
nous en souvenir
Pour y chercher quelques enseignements
!
Etre un journaliste francophone aujourd'hui,
c'est être un peu le double héritier de Voltaire
et de Rousseau : rester sceptique, donc ne pas se laisser
prendre aux fausses valeurs des discours idéologiques
dominants, et être intellectuellement généreux,
donc ouvrir largement son esprit à la diversité
humaine, pour que la vérité des faits et la
multiplicité des paroles puissent trouver leur expression.
Dans ce nouvel espace à la fois économique,
militaire et moral où nous nous situons désormais,
nous devons rester inspirés par des valeurs universelles,
qui s'appliquent à tous les hommes. Face aux tentations
de repli, prenons garde à ne pas y renoncer, au moment
où elles sont les plus nécessaires pour nous
définir nous mêmes et donner à chacun
sa place dans le monde de demain. Un monde qui grâce
à l'élan de la francophonie, sera plus riche
"de nos mutuelles différences".