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Séminaire régional UPF Europe centrale et orientale
Novi Sad, Province de Voïvodine, Serbie-Monténégro
1-5 juin 2005

Conférence du 1er juin par Hervé Bourges
président de l'Union internationale de la presse francophone (UPF),
président de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille,
ancien président du conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) français.

« La Francophonie comme vecteur de la diversité culturelle »

Je suis particulièrement heureux qu'avec le concours de l'Ambassade de France à Belgrade et le soutien de l'Agence intergouvernementale de la Francophonie (AIF), la section serbo-monténégrine de l'UPF organise cette rencontre, à Novi Sad, dans cette Serbie-et-Monténégro avec laquelle les Français entretiennent depuis toujours des liens d'amitié et de respect mutuels. A beaucoup de moments décisifs de nos histoires entrecroisées, nous nous sommes retrouvés côte à côte, et ce n'est pas un hasard. Et je salue la présence de journalistes professionnels originaires de dix pays d'Europe centrale et orientale : Albanie, Bosnie, Croatie, Hongrie, Macédoine, Moldavie, Roumanie, Serbie-Monténégro, Slovaquie et Ukraine.

Je tiens à souligner les liens de plus en plus vivaces qui se tissent au sein de notre Union internationale de la presse francophone avec les journalistes serbes et monténégrins, mais également avec nos confrères de nombreux pays de l'Europe centrale et orientale.

C'est pourquoi ce séminaire régional des journalistes francophones sur le thème "La promotion de la tolérance dans les médias" constitue une date particulièrement importante.

Les "médias" sont aujourd'hui au cœur de la conscience qu'une société se donne d'elle-même. Et leur responsabilité propre est donc de donner à cette conscience toutes les nuances et toutes les contradictions qui tissent une société démocratique.

Nous venons de vivre en France, il y a trois jours, un vote très important, puisqu'il concernait la ratification d'un traité portant projet de constitution européenne, traité qui a été négocié et rédigé sous les auspices d'un ancien président de la République française, Valéry Giscard d'Estaing. Ce vote s'est traduit par un rejet par le peuple français du texte proposé.

Ce résultat sans appel (70% de participation, 54,5% de refus de ratifier le traité) témoigne de plusieurs évolutions importantes :

- la première est conjoncturelle et purement nationale, et c'est avant tout une réaction épidermique, un "spasme" de la société française pour exprimer son impatience devant la crise économique qui frappe la France, le chômage endémique, tout ce qui contribue à rendre la vie de nos contemporains plus difficile. Ce vote manifeste aussi une rupture entre le peuple et ses élites.

- La deuxième est plus structurelle et elle a une résonance européenne : c'est une interrogation sur un modèle de développement européen, apparaissant comme plus libéral que social, très technocratique, souvent coupé des réalités vécues par les citoyens de l'Europe, et sur lequel ceux-ci ont l'impression de n'avoir pas prise. La constitution proposée pouvait apparaître comme une première réponse à cette coupure. Elle n'a pas été ressentie ainsi.

- La troisième nous concerne tous : nous avons échoué jusque là à produire une "conscience européenne". Nous n'avons pas réussi à provoquer la cristallisation d'une identité collective suffisante pour que les citoyens français, en tout cas, y adhèrent sans réserve. C'est à l'auteur autrichien Stefan Zweig que je voudrais me référer, dans ses "souvenirs d'un européen", qu'il intitule, en pleine deuxième guerre mondiale Le Monde d'hier. Il existe une identité européenne, fruit de l'histoire, et qui associe à la fois l'Europe de l'Ouest et l'Europe de l'Est. Mais, et c'est un paradoxe, alors qu'aujourd'hui l'Europe est unie et en paix, cette identité culturelle et intellectuelle européenne n'a pas encore retrouvé la force et la présence qu'elle pouvait avoir au début du vingtième siècle, à un moment où l'Europe était pourtant divisée par des rivalités nationalistes exacerbées.

Je voudrais donc dire à quel point le séminaire que nous tenons aujourd'hui ici même au cœur de l'Europe, me paraît indispensable et profondément actuel, c'est-à-dire au cœur des problèmes que nous devons résoudre ensemble pour donner un nouvel élan, une nouvelle impulsion à la "conscience européenne", ouverte, intégratrice, tolérante et plurielle.

Dans cette tâche impérieuse et urgente qui nous est assignée à nous, journalistes, pour promouvoir la tolérance, la connaissance réciproque et la construction d'une "conscience collective européenne" riche de nos diversités culturelles, je pense que le premier moyen est de travailler sur notre mémoire commune.

La francophonie, en tant qu'elle est un creuset de multiples histoires et le point de rencontre de territoires et de peuples variés, est un exemple de communauté de consciences, réunies et mises en une même famille, par la pratique d'une même langue et des valeurs qu'elle porte. La francophonie est une mémoire collective, un inconscient partagé, toute une flopée de références comprises à demi mot, une galerie de penseurs et d'artistes mis en commun, et où ensemble nous puisons l'inspiration qui nous permet de penser notre quotidien et notre avenir.

"Ce n'est que par la mémoire que nous sommes un même individu pour les autres et pour nous-mêmes. Il ne me reste peut-être pas, à l'âge que j'ai, une seule molécule du corps que j'apportai en naissant."

Tel est le constat que livre Denis Diderot, dans son Discours sur la poésie dramatique… Cette considération sur la mémoire comme seule durée de l'être humain, c'est une considération qui vaut pour toutes les choses humaines : tout ce qui est humain naît, grandit, s'essouffle et meurt et ce n'est que par la mémoire que nos identités sont perpétuées.

La phrase fameuse de Paul Valéry : "Nous autres civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles !" est un avertissement d'autant plus fort qu'il s'adresse en même temps à toutes les cultures et à toutes les civilisations humaines.

Ce qu'entrevoit Paul Valéry, c'est précisément l'évasion de la mémoire, l'effacement des références, la dispersion des valeurs fondatrices d'une communauté, et leur remplacement par de nouveaux cadres, une nouvelle manière de construire et de représenter le monde, une nouvelle organisation mentale et sociale à la fois.

Or l'évolution actuelle des technologies de la communication, grâce à la numérisation de toutes les données, textes, images, sons, transforme radicalement les médias que nous connaissions jusque là, en fait apparaître de nouveaux, et en modifie en profondeur le mode de fonctionnement et l'influence.

C'est sans doute parce que nous n'avons pas su faire des médias modernes les outils fédérateurs d'une identité européenne aussi forte que peut l'être notre identité francophone, forgée par les siècles et la langue, que nous devons aujourd'hui y réfléchir d'une manière neuve.

I. Echapper à la dictature de l'immédiat

De l'usage actuel de l'information, on peut retenir plusieurs évolutions flagrantes : d'abord, les formes dans laquelle l'information est conçue et exprimée sont de plus en plus des formes brèves, la dictature de l'audiovisuel imprégnant progressivement l'ensemble des médias, et les "formats" de l'information audiovisuelle, économe en mots et en explications, s'imposant progressivement en radio, et même en presse écrite.

De plus en plus, le temps de l'analyse est remplacé par un temps, scandé par les dépêches, mais jamais ordonné par la réflexion, qu'elle soit rétrospective ou prospective. A un niveau national comme dans l'enceinte internationale, cette brièveté n'a pas seulement pour effet une économie de moyens et un laconisme de la forme : elle interdit la réfutation de l'erreur, ou du mensonge.

Le métier du journaliste est d'être immergé dans l'action, "l'actuel" est ce qui sort de l'état virtuel pour exister, le plus souvent du fait de l'action humaine.

Mais rien n'est plus compliqué que "l'actuel" : on manque de recul pour l'analyser, on n'a pas le temps de s'y accoutumer ou d'y accoutumer son regard, l'actuel c'est aussi ce qui change le plus vite, ce qui ne s'arrête pas, ne se fige pas dans un état ou dans un autre.

Toute la difficulté du métier de journaliste est là : contrôler l'ivresse de l'actuel, savoir la mettre à distance pour prendre ses responsabilités, essayer de dire la vérité de l'événement sans se laisser prendre aux illusions de l'instant, aux fautes de perspectives liées au moment, et à cette espèce "d'angle mort" créé par la fascination de "l'actuel". Combien d'articles font sourire, quand on les relit quelques mois ou quelques années plus tard.

Le journalisme, disait à peu près André Gide, c'est ce qui sera moins vrai demain qu'aujourd'hui." C'est une bonne description du mauvais journalisme, mais il existe aussi un bon journalisme, qui est précisément celui qui résiste au temps. Le "Bloc Note" de François Mauriac publié dans la Pléiade n'a pas pris une ride.

Ce qui n'a pas de durée n'a plus de vérité

La mondialisation des communications s'accompagne d'une accélération du rythme de l'actualité, directement liée à sa profusion. D'où un sentiment accentué de fugacité des faits et des discours que l'on tient sur eux.

En effet, il est possible de tout dire, si quelques heures plus tard le discours prononcé doit être oublié.

Cette mémoire de soi et du monde où Diderot voyait notre seule possibilité de construire une identité et de comprendre notre place dans notre environnement immédiat ou plus lointain, spatial ou temporel, cette mémoire fait défaut même à ceux qui devraient l'incarner : chefs d'Etats, hommes politiques, intellectuels eux-mêmes, emportés dans le flot d'une information séquentielle et sans suite, qui pèse sur les manières d'écrire, les sujets traités, les angles adoptés.

On ne peut pas dédouaner le travail même du journaliste de toute responsabilité dans cette évolution de nos manières de représenter et d'imaginer le monde. Car c'est désormais le discours médiatique, et d'abord celui de la télévision, qui constitue la première manière de poser la réalité autour de nous. Nous baignons dans un concert d'informations contradictoires, coupées les unes des autres, juxtaposées.

L'impunité du mensonge ?

Nous avons glissé imperceptiblement à un univers où l'abondance d'informations en gêne l'intelligibilité, où la brièveté des messages empêche les développements qui s'imposeraient, où la caducité des supports empêche le discours de faire référence et d'être, la cas échéant, contredit ou validé par les faits ultérieurs.

Les événements internationaux nous donnent mois après mois la preuve de cette mutation mystérieuse de notre environnement médiatique : le président du plus grand Etat du monde peut impunément mentir à la tribune de l'ONU, et ses mensonges ne lui sont pas retournés, ni reprochés, même par son opinion publique, première bernée !

Il y a fort à dire du travail des journalistes américains, qui ont accompagné ces mensonges, et qui, pour certains, les dénoncent aujourd'hui. Mais mezzo voce ! Mais que ne faudrait-il pas reprocher alors aux journalistes des autres pays de la planète, qui à quelques exceptions près renoncent à ce travail de "mémoire" qui permet de faire entrer l'expérience humaine dans la durée et qui donne son sens au monde.

La langue française comme outil de précision

Face à cette mutation des discours et de leur validité, la langue française est en elle-même un recours que nous ne devons pas abandonner. Le français est depuis des siècles un outil de précision et d'exactitude pour exprimer les faits et les idées de la manière la plus juste possible. Un penseur et écrivain comme Roger Caillois, en ce siècle, administrait en permanence cette leçon : la responsabilité de toute personne qui utilise notre langue pour s'exprimer est d'essayer de ne pas subir des discours préétablis, et de s'en tenir au plus près possible des faits ou des idées qu'il doit dire.

J'ai cité Caillois, je pourrais citer également Léopold Sédar Senghor, poète et premier président du Sénégal, qui fut l'un des pionniers du développement de la formation au journalisme en Afrique, et qui a écrit de très belles pages sur l'importance de la langue française comme instrument de compréhension du monde, d'expression exacte des faits et d'exercice de la raison.

C'est aujourd'hui notre meilleure arme et notre plus haute préoccupation : essayer de ne pas dire et de ne pas écrire n'importe quoi, de trouver la formule où le mot qui sonne juste, parce qu'il coïncide avec la vérité des faits, de l'expérience, ou de la pensée. Cela impose de renoncer à la mauvaise foi, et bien souvent de renoncer au confort d'une idéologie préétablie ou d'un alignement facile. Cela impose de faire un effort d'honnêteté.

Dans le journalisme comme dans la finance, la mauvaise monnaie chasse la bonne, la lâcheté submerge le courage de penser, quand le résultat de cette pensée serait inédit, ou contradictoire avec la voix dominante.

Ce que le journalisme francophone doit apporter aujourd'hui, c'est un sursaut de conscience professionnelle, une volonté de revenir aux valeurs fondatrices du journalisme, qui sont les valeurs des Lumières, et une capacité de se mettre au service de la "mémoire", chère à Diderot, comme du principal outil de compréhension de ce qui se produit autour de nous.

Il s'agit de faire échapper nos contemporains à la dictature de l'instantané, qui n'a pas de sens, sinon celui que lui imprime la brutalité de son surgissement, source d'émotion, de peur, de colère, de passion. De tout, sauf de compréhension.

II. Le journaliste devant la mondialisation médiatique

La mondialisation est un fait, ce qui était il y a quelques années projection, anticipation et prospective, est devenu réalité : les images d'information tissent autour du monde une toile d'intelligibilité partagée. Les faits nous sont livrés dans l'instant, où qu'ils aient eu lieu dans le monde, avec cruauté et dramatisation.

Dans ce bouleversement programmé, l'enthousiasme des uns répond à l'inquiétude des autres. L'espoir qui accompagne le développement de la société de l'information généralisée n'a d'égal que l'angoisse qui saisit tous ceux qui craignent d'y voir à l'oeuvre des processus d'exclusion ou de marginalisation. Ces deux réactions sont également justifiées l'une et l'autre.

Le résultat du vote du 29 mai en France sur la Constitution européenne constitue également l'expression d'un rejet des formes économiques très libérales que prend cette mondialisation que nous vivons tous, et des conséquences sociales de l'institution progressive d'un marché unique mondial, malgré les disparités des niveaux de vie et donc des conditions salariales entre les pays et entre les continents.

Une mutation économique de cette ampleur a toujours des conséquences multiples, culturelles et sociales, qui peuvent être positives ou négatives, selon l'orientation politique qui leur est donnée.

Il est donc nécessaire de comprendre comment les nouveaux espaces de communication que nous défrichons peuvent changer notre rapport au monde, notre rapport à autrui, notre manière de vivre ensemble. La pratique du journalisme est au croisement des trois dimensions de notre espace vital : espace géographique, espace relationnel, espace politique, et toutes ces dimensions sont concernées par les mutations en cours. Or ces trois espaces définissent aussi, à leur intersection, une culture et sa vitalité. Dès lors, il est légitime et même nécessaire de s'interroger sur l'avenir des identités culturelles et sur le rôle du journalisme pour les préserver.

La mondialisation des communications est un fait. C'est aussi une chance pour l'humanité, si nous savons en faire bon usage et si nous respectons un certain nombre de conditions.

Sur le journalisme, les effets sont instantanés : car il n'est plus possible de circonscrire l'information, de faire taire ceux qui la propagent.

Une responsabilité décuplée

Du coup, la responsabilité de chaque journaliste est décuplée : car il n'a plus le droit d'écrire approximativement, sur quelque sujet que ce soit. Il n'est pas de terre si lointaine qu'il ne puisse y compter un lecteur, c'est-à-dire quelqu'un qui pourra vérifier le bien-fondé de l'information, et éventuellement y réagir, dénoncer l'erreur. La pratique du journalisme devient un sport de haute précision, refondant toute la tradition déontologique à laquelle les écoles de journalisme sont, à juste titre, tellement attachées.

Pour le journaliste francophone en particulier, cette mondialisation des échanges d'information a une conséquence extrêmement positive : elle resserre les liens qui existaient entre les rédactions des pays francophones, elle fait disparaître les frontières qui limitaient souvent l'accès à l'information, elle constitue l'espace francophone en espace cohérent où la circulation des nouvelles crée une respiration médiatique plus large.

Rien de nouveau, pourrait-on objecter, car l'AFP jouait ce rôle fédérateur de l'information francophone. Et certes, il est impossible de négliger le rôle essentiel joué depuis des décennies par l'une des premières agences d'information au monde, pour faire circuler une information indépendante dans l'espace francophone, et au-delà.

Mais il ne s'agit plus désormais de fédérer l'information francophone et de l'alimenter ainsi par un brassage des nouvelles réalisé depuis Paris. Il s'agit désormais d'une germination polycentrique, d'une profusion des sources et d'une visibilité nouvelle pour des informations, des reportages, des articles, des points de vue, des analyses, qui témoignent de la diversité des regards francophones !

C'est tout l'enjeu de la francophonie médiatique : elle devient progressivement, pour les journalistes qui savent leur métier, un prodigieux réservoir d'information fraîche, échappant aux courants dominants de l'information anglophone, échappant aux "armes de conviction massive" que sont les médias anglo-saxons et principalement ceux des Etats-Unis d'Amérique, CNN et Fox news.

Tous les journalistes francophones doivent devenir des soldats de la diversité culturelle, et du pluralisme de l'information. C'est une nouvelle manière de concevoir leur rôle et leur travail qui doit aujourd'hui prévaloir : l'écoute de la diversité et la lutte, consciente, contre l'uniformisation linguistique et culturelle.

Face à cette formulation extrêmement positive des ouvertures nouvelles que représente cette transformation pour le journalisme francophone, il faut toutefois soulever deux remarques critiques, qui permettent d'en tracer les limites, au moins provisoires, et les dangers, probablement plus fondamentaux.

III. Les effets géopolitiques de la mondialisation des médias

Tout d'abord, une révolution démocratique ne vaut que si elle est partagée par tous, si l'accès à l'information généralisée est équitable.

Ce problème continuera de se poser dans les années qui viennent. Les ordinateurs ont une pensée binaire : c'est la logique de la numérisation… Les hommes, les institutions, les sociétés n'ont que deux options possibles : être présents ou absents, connectés, donc visibles, connus, accessibles, ou non connectés, donc invisibles, inconnus, inaccessibles.

Nous devons faire attention, à la fois à l'intérieur des communautés existantes, nationales, régionales, locales, et au sein de la communauté des nations, à ne pas voir perdurer une fracture plus radicale que toutes les autres, la fracture numérique, qui structure de nouvelles inégalités, plus dures et plus durables.

Telle est la première réserve qui s'impose vis-à-vis de la société de l'information : elle doit devenir une société de communication ouverte, non sélective, elle doit garantir à tous les mêmes droits et les mêmes facultés, la même liberté et les mêmes facilités. L'ordre qu'elle va nécessairement instaurer entre les hommes ne doit en laisser aucun à l'écart.

A nous, qui accompagnons le processus en cours, de ne pas le laisser dériver vers une ségrégation moderne entre ceux qui sont de plain-pied dans la société de l'information, et ceux qui resteraient à l'extérieur.

Car le sentiment d'être exclu des évolutions en cours a des conséquences politiques négatives, en termes de montée de l'intolérance, de l'exclusion voire du racisme. D'ores et déjà dans de nombreux pays du monde, on observe une tentation des franges les plus fragiles de l'opinion vers des discours identitaires qui offrent des réponses toutes prêtes à leurs doutes et à leurs inquiétudes.

Les vieux démons identitaires et nationalistes paraissent vides de sens à l'époque de la mondialisation des communications et de la libre circulation des hommes et des marchandises… Mais ce n'est pas parce qu'ils sont d'un autre âge qu'ils ne peuvent pas devenir "actuels" !

L'expansion de courants racistes et xénophobes en Europe occidentale peut aussi être rapportée à une crise d'identité née de l'impression de voir la collectivité nationale devenir une abstraction, entre la montée de l'identité européenne et le développement des multinationales financières. Les accès de violence que connaissent de nombreuses parties du monde permettent de s'interroger sur les conséquences possibles d'un tel trouble.

L'information est devenue une arme

L'information est dans cette spirale l'une des armes les plus redoutables : qu'il s'agisse des télévisions internationales éditées à partir des Etats-Unis ou de celles qu'éditent certains Etats arabes, qu'il s'agisse de presse écrite ou de radios nationales ou internationales, aucun média n'échappe au processus de mondialisation.

Ce n'est pas par hasard que les journalistes qui font scrupuleusement leur métier, dans beaucoup d'endroits du monde, sont extrêmement exposés. Ce n'est pas par hasard que des organisations non gouvernementales comme l'Union internationale de la presse francophone se mobilisent à chaque fois pour leur venir en aide, les défendre, et rappeler aux gouvernants ou aux forces en présence que la liberté du journaliste et sa capacité à suivre les événements est aussi l'un des piliers de ce nouvel ordre international démocratique et pluraliste auquel nous aspirons.

Je ne manque pas une occasion de rappeler, au nom de tous les journalistes francophones, qu'ils soient européens, arabes, africains, asiatiques, ou américains, que la libération de tous les journalistes incarcérés ou enlevés est une exigence démocratique internationale. C'est l'une des actions les plus fortes de l'union internationale des journalistes francophones, et j'ai écrit à tous les chefs d'Etat francophones, à plusieurs reprises, pour les mobiliser sur ce sujet.

N'oublions pas, par exemple, la journaliste française Florence Aubenas détenue en Irak par des preneurs d'otages ! Chaque fois qu'un journaliste est menacé, incarcéré, enlevé, blessé, assassiné, c'est la liberté d'expression et la liberté politique du monde qui est menacée. Il faut faire entendre raison à tous ceux qui croient que l'on peut traiter un journaliste comme un otage ou qu'on doit le regarder comme un ennemi. Les ennemis des journalistes sont les ennemis de la vérité, et leur combat est d'avance perdu.

Dans la société de l'information mondialisée, il faut compter au nombre des valeurs universelles qui fondent le projet démocratique, la liberté de communication, et donc l'égalité d'accès à l'information, la libre circulation des journalistes, et leur indispensable protection dans l'exercice d'un métier aussi indispensable au fonctionnement de la démocratie que l'eau l'est à la vie.

A ces deux défis de la mondialisation médiatique, une même réponse : la généralisation rapide de l'accès aux réseaux, pour que tous les hommes puissent en profiter, qui doit aussi s'accompagner d'un renforcement de la conscience démocratique, et d'une consolidation de la liberté d'expression et de communication.

Il est ainsi permis d'espérer que le développement des réseaux de communication parvienne à entraver les processus de domination culturelle que nous avons connus jusqu'à aujourd'hui.

Nous devons trouver dans la pratique du journalisme francophone une arme contre l'exclusion d'autrui et l'intolérance. Au moment où tous les hommes peuvent enfin communiquer, l'information et le journalisme doivent être un élément positif de l'ouverture, et non pas les outils d'un repliement frileux sur soi, a fortiori d'une mobilisation nationaliste dans un conflit "de civilisations".

Le journalisme doit être un instrument de dialogue, une ouverture à autrui, un refus de l'uniformisation mondiale comme de l'exclusion de la diversité par l'imposition de valeurs univoques, apparemment universelles et qui serviraient de façade à des ambitions impériales.

La Francophonie s'est en partie constituée à la faveur d'une telle expansion mondiale, celle qu'a connu la France à partir du dix-neuvième siècle. Mais la Francophonie, telle qu'elle existe aujourd'hui, a survécu au reflux colonial parce qu'elle représente justement les valeurs qui perdurent et dépassent les enjeux de puissance et de pouvoir.

Cela doit rendre tous les journalistes francophones particulièrement attentifs à une lecture indépendante et réaliste des événements du monde. Ils ont payé pour savoir ce qui se cache derrière l'exportation de la civilisation. Ils sont armés pour décoder les discours idéologiques.

La vocation des journalistes francophones, dans le nouveau paysage médiatique mondial, est de faire entendre la voix de la raison, dans une langue à laquelle Voltaire enseignait le scepticisme, pendant que Rousseau lui donnait la générosité. J'ai commencé mon propos avec Diderot, vous comprendrez que je le termine avec les deux autres figures dominantes du siècle des Lumières, ce siècle qui était à la fois européen et français, nous devrions nous en souvenir… Pour y chercher quelques enseignements !

Etre un journaliste francophone aujourd'hui, c'est être un peu le double héritier de Voltaire et de Rousseau : rester sceptique, donc ne pas se laisser prendre aux fausses valeurs des discours idéologiques dominants, et être intellectuellement généreux, donc ouvrir largement son esprit à la diversité humaine, pour que la vérité des faits et la multiplicité des paroles puissent trouver leur expression.

Dans ce nouvel espace à la fois économique, militaire et moral où nous nous situons désormais, nous devons rester inspirés par des valeurs universelles, qui s'appliquent à tous les hommes. Face aux tentations de repli, prenons garde à ne pas y renoncer, au moment où elles sont les plus nécessaires pour nous définir nous mêmes et donner à chacun sa place dans le monde de demain. Un monde qui grâce à l'élan de la francophonie, sera plus riche "de nos mutuelles différences".

Hervé Bourges
président international de l'UPF
Novi Sad, 1er juin 2005