Le thème qui nous réunit est
complexe : tour à tour tous les pays du monde connaissent
la sortie d'un audiovisuel entièrement public, j'allais
dire un audiovisuel "de droit divin", qui est à
lui-même sa propre justification, qui ne souffre pas
de comparaison, qui peut imposer une "télévision
de l'offre" avec des présupposés culturels,
pédagogiques, politiques aussi
Et soudain tout cet environnement confortable et intellectuellement
satisfaisant se voit remettre en cause par l'irruption de
ce que j'appellerais le "pluralisme" audiovisuel,
l'apparition des chaînes privées puis leur
multiplication.
Il faut alors se garder de deux sentiments : le sentiment
d'injustice, et le sentiment de renoncement. L'injustice,
c'est le refuge dans le passé, l'idée que
la télévision de papa était plus belle,
qu'elle seule répondait aux missions fondamentales
de la télévision publique. Le renoncement,
c'est l'abandon de la recherche de l'audience, et l'idée
que si les téléspectateurs ne veulent plus
regarder la télévision publique, c'est parce
qu'ils sont trop bêtes, et qu'il ne faut donc rien
changer.
Ces deux attitudes sont également négatives.
Elles sont également inacceptables. Le passage du
monopole au pluralisme est au contraire une chance pour
la télévision publique : c'est l'occasion
de remettre en cause des habitudes et des routines, c'est
l'occasion de prouver qu'il est possible de remplir autrement,
avec de l'imagination, les missions traditionnelles de l'audiovisuel
public.
Il faut mettre à profit cette nouvelle situation
pour faire la différence, marquer autrement la spécificité
du média audiovisuel public, en conquérant,
dans un univers désormais concurrentiel, une audience
significative. On n'a pas de mérite à être
les premiers quand on est seuls. C'est plus difficile, mais
aussi plus valorisant, quand les concurrents sont là.
J'ajoute que personne n'a le choix : en effet vous le savez
bien, les concurrents sont déjà là,
et la libéralisation des paysages audiovisuels nationaux
ne fait que suivre celle de l'environnement audiovisuel
international. Satellite, MMDS, câble dans les grandes
villes ou les immeubles, désormais la concurrence
internationale oblige les chaînes publiques à
se transformer. Mais elles avaient tendance à se
masquer la réalité de cette concurrence, qui
paraissait avoir son marché propre.
Vous savez qu'au Maghreb, cette situation crée une
véritable schizophrénie audiovisuelle : d'un
côté les chaînes nationales, qui refusent
de changer, de s'ouvrir, et de l'autre les téléspectateurs,
tournés vers les images qu'offrent les paraboles
! La concurrence de chaînes privées nationales
est donc salvatrice : elle permet de réveiller les
chaînes publiques qui s'endormaient sans réagir
à l'exode de leurs téléspectateurs.
Le rôle socio-politique des médias
Les médias sont au sein des sociétés
contemporaines à la fois un miroir et une lentille
déformante. Ils reflètent certes les émotions
et les conceptions dominantes des populations, mais ils
travaillent également en profondeur les représentations
collectives. Ils sont des outils de connaissance mais ils
mettent aussi en uvre, par facilité ou conformisme,
des caricatures et des simplifications. Les préjugés
des peuples se renforcent parfois dans les images que les
médias leur présentent.
Penser les valeurs de la télévision publique,
et leur projection dans l'univers concurrentiel, c'est avant
tout penser la fonction de la télévision dans
notre société et s'interroger ensuite sur
la manière particulière dont la télévision
publique doit remplir cette fonction lorsqu'elle n'est plus
seule.
Quelle est donc la première fonction de la télévision
? La télévision est une machine à
produire du consensus. Je ne reviendrai ni sur les
analyses de Mac Luhan sur les médias de masse, ni
sur les théories bien connues du "lien social
". Le vingtième siècle a été
le siècle des masses, et la télévision,
dont la parfaite expansion coïncide avec la fin du
vingtième siècle, est la fille naturelle de
cette massification des sociétés et des évolutions
historiques. Elle constitue l'outil idéal pour la
construction d'une conscience collective à l'échelon
d'un pays voire d'un continent.
Mais une fois ce premier pas franchi, il faut se demander
de quelle nature est le consensus produit par la télévision.
S'agit-il d'un consensus totalitaire, dans lequel une seule
manière de penser serait imposée à
tous ? Ou s'agit-il d'un consensus démocratique,
dans lequel le regard critique, mis à l'épreuve
des images, déjoue les prises de position trop partiales
?
La télévision est passée en quarante
ans du premier état au deuxième. Après
avoir été un instrument de transmission idéologique
entre les mains des gouvernants, elle est aujourd'hui un
moyen de communication ouverte, c'est-à-dire qu'elle
est obligatoirement pluraliste, parce qu'elle dépasse
les frontières et les intérêts des Etats,
parce que les programmes qu'elle propose sont devenus l'objet
d'un véritable marché mondial des images dont
les seules règles sont celles du marché.
Cela signifie que la télévision, prise
de la manière la plus générale, comme
moyen de communication de masse, n'a plus d'autre idéologie
à défendre que celle du marché.
A commencer par l'idéologie de son propre marché,
qui passe par la référence à l'audience,
les choix dictés par le succès ou l'insuccès
populaire d'un programme, la déification d'indices
mystérieux (le fameux médiamat
) qui
établissent les cotations ultimes des émissions
diffusées.
Et j'ajoute même : toute tentative de faire passer
une autre idéologie que celle là, de manière
calculée et raisonnée, à travers la
télévision, apparaît immédiatement
peu crédible, et profondément réactionnaire.
Toute autre idéologie que celle du marché
est donc taxée de sectarisme ou de dogmatisme
quand elle prétend influencer ce qui passe à
l'antenne. En revanche, la justification par les valeurs
du marché (une bonne audience) est imparable. Je
ne prends pas parti, je constate.
L'expérience européenne
Dans cet environnement nouveau, la télévision
publique européenne s'est trouvée, il y a
une quinzaine d'années, aux prises avec un dilemme
simple : soit elle se trouvait marginalisée, décrédibilisée,
de moins en moins regardée donc rapidement inutile,
incapable de remplir sa fonction ; soit elle acceptait de
changer pour continuer à remplir son rôle social
en luttant à armes égales contre les concurrences
nouvelles qui apparaissaient. C'est ce choix qui a été
fait.
Cette orientation fondamentale peut être interprétée
de deux manières : pour les nostalgiques de
la télévision totalitaire, tout d'abord, la
télévision publique a alors renié sa
vocation pédagogique. Et il est vrai qu'elle
était jusque là ce véhicule "d'endoctrinement
culturel et idéologique" qu'ont très
bien décrit les sociologues et les philosophes des
années 1970, à commencer par Pierre Bourdieu.
En acceptant de jouer le jeu de la concurrence, la télévision
publique cessait d'être au service d'un pouvoir :
et il est très révélateur que l'évolution
qui a conduit en France à l'apparition des chaînes
commerciales ait été engagée en 1982
par la loi qui créait le Conseil supérieur
de l'audiovisuel et visait à "couper le cordon
ombilical" entre télévision et Etat.
Libre expression démocratique et ouverture au pluralisme
commercial sont simultanées.
Pour ceux qui, comme moi, pensent que cette libéralisation
des ondes et des médias, que la technologie rendait
inévitable à terme, fut avant tout une chance
pour l'épanouissement du débat démocratique
et de la libre expression, la rénovation en profondeur
que les télévisions publiques européennes
ont alors subies leur a été profondément
bénéfique : elles ont appris à se préoccuper
du public, de ses réactions, de ses attentes, de
ses besoins.
Cela signifie qu'elles n'ont pas perdu de vue, le
plus souvent, leurs missions sociales, mais qu'elles ont
appris au contraire à les remplir mieux, en réponse
à d'authentiques besoins de la part des téléspectateurs.
L'exemple le plus probant concerne le suivi des débats
politiques, l'expression à l'antenne de la télévision
publique des différents courants et des opinions
diverses qui constituent en France la vie publique des institutions
républicaines. La télévision publique
joue depuis sa création jusqu'à aujourd'hui,
tout au long de l'année, un rôle de tribune
pour les différentes sensibilités. En période
d'élection, cette tribune devient encore plus large
et pluraliste, selon des équilibres savamment calculés.
Le succès de ces émissions est directement
lié à l'audience moyenne réalisée
par les chaînes publiques. Si les chaînes publiques
n'étaient pas régulièrement regardées
par une proportion considérable des citoyens d'un
même pays, ces débats ne serviraient à
rien, pas plus que les émissions de libre expression.
A quoi servirait un débat suivi par quelques dizaines
de milliers d'électeurs dans un pays qui compte plus
de quinze millions de votants ? On peut se demander si les
chaînes privées joueraient alors ce rôle
de tribune publique
La réponse est malheureusement
non.
Je laisse de côté les problèmes qui
se posent lorsque qu'une grande chaîne privée
prend fait et cause pour un candidat
Parce que leurs
intérêts sont convergents sinon confondus.
Si les télévisions commerciales ne jouent
pas ce rôle de tribune politique à l'égal
des télévisions publiques, c'est tout simplement
parce que ce n'est pas leur vocation !
En France, c'est parce que sa convention l'y oblige que
TF1 continue de produire et de diffuser plus de 750 heures
d'information par an. Cette obligation est d'ailleurs sa
plus grande force, parce que c'est ce qui lui donne son
statut de chaîne généraliste à
part entière, héritée de son lointain
passé de chaîne publique, alors que le faible
volume d'informations diffusées par M6 ne lui permet
pas d'y accéder.
Toutefois la chaîne publique concurrente, France
2, fait nettement plus, avec plus de 1057 heures d'information
annuelles. Sans même mentionner France 3, et ses milliers
d'heures d'information nationale et locale.
L'information télévisée, qui
est au cur du fonctionnement démocratique des
sociétés occidentales, parce que la
télévision est devenu au cours des dernières
décennies le premier foyer de formalisation et de
compréhension collective du monde contemporain, est
le premier enjeu sur lequel la télévision
publique se doit de marquer sa différence.
Or nous sommes avec l'information au cur de la dialectique
du service public : en effet si un journal d'information
ne recueille pas une audience significative, s'il n'est
pas suivi, il perd son objet, son efficacité sociale
et politique, au sens noble du terme, il ne sert plus à
nourrir le consensus démocratique, qui est un consensus
éclairé par l'affrontement de la diversité
des opinions. Les hommes politiques sont les premiers à
en être conscients puisqu'ils préfèrent
réserver leurs interventions télévisées
aux chaînes qui leur assurent la plus large audience.
Cela ne veut pas dire qu'il faut s'interdire de grandes
émissions d'information, comme Envoyé spécial,
500 éditions au compteur, et toujours la même
ambition, ou toujours, sur France 2, Complément
d'enquête, qui se donne le temps de creuser un
sujet qui est sorti de l'actualité pure
Mais cela veut dire aussi que l'espace du journal télévisé
requiert une certaine écriture, une réalisation
qui obéit à des règles strictes, de
concision, de netteté, de rythme. Faute de s'y conformer,
le journal d'information d'une chaîne publique aujourd'hui
verrait les téléspectateurs fuir vers d'autres
rendez-vous, notamment vers les chaînes d'information
en continu, nationales ou internationales.
Donc le journal est un programme exemplaire de la tension
qui existe, dans tout le travail sur l'antenne des chaînes
publiques, entre un marketing de l'information qui est en
partie dicté par la concurrence (parce qu'il est
impossible d'ignorer les techniques et les moyens des chaînes
commerciales dans la mise en scène télévisée)
et d'autre part une mission de service public au service
de l'information, qui lui impose de traiter des sujets différents,
de faire une place à l'information internationale
ou à l'information de proximité, de traiter
les sujets sociaux et culturels, même s'ils risquent
d'ennuyer ou de contrarier un public volatil
L'équilibre est difficile à tenir, mais il
faut constater qu'en France plus de la moitié des
téléspectateurs choisissent de s'informer
sur les chaînes publiques, dont un quart environ à
20 heures sur France 2, et que ce chiffre a tendance à
croître sur les trois dernières années.
Ce qui tend à prouver qu'en matière d'information
et d'animation du débat politique, les chaînes
publiques gardent une place centrale.
Le rôle des autorités de régulation
Je me suis attardé sur l'exemple de l'information,
parce que c'est en outre le secteur dans lequel le service
public a connu la mutation la plus spectaculaire : alors
qu'il était en France au début des années
1970 la voix contrôlée du pouvoir politique,
le journal télévisé des chaînes
publiques est désormais soumis à la seule
vigilance d'une autorité indépendante, le
Conseil supérieur de l'audiovisuel. Cela en fait
au contraire le premier vecteur de pluralisme et de débat
au sein de la société médiatique française.
La mission d'information des chaînes publiques est
donc constante, mais elle a changé de sens : désormais
elles sont les garantes de la libre expression de toutes
les opinions et de toutes les écoles de pensée.
Au sein des sociétés européennes, leur
rôle civique est ressenti comme indispensable. Toute
remise en cause ou toute fragilisation de cette fonction
centrale des chaînes publiques devient un problème
politique majeur, comme on le voit en ce moment même
en Italie, avec les remous que traverse la RAI
C'est aussi sur les chaînes publiques européennes
que repose le seul effort en direction d'une information
plurielle à l'échelle internationale. Il faut
souligner les efforts faits en ce sens par trois acteurs
très différents, tous appartenant à
la galaxie de la télévision publique : Euronews,
Arte, CFI.
Euronews, d'abord. La chaîne Euronews est reçue
et regardée dans le monde entier, et elle offre
sur l'actualité mondiale et en priorité européenne
les regards croisés des rédactions de toutes
les télévisions publiques européennes.
Cette chaîne, comme toute télévision,
a ses faiblesses, mais elle a acquis en dix ans d'existence
une position de force, un réseau de diffusion planétaire,
une véritable identité au service d'une circulation
de l'information qui dépasse les barrières
nationales.
Arte ensuite : la session d'information baptisée
Arte-Infos par laquelle commencent les programmes de
la chaîne culturelle franco-allemande constitue également
un travail journalistique original, indépendant,
intelligent, confrontant aux faits du jour les grilles d'analyse
française et allemande. Dans ce cas encore, un
effort est fait pour dépasser l'étroitesse
des points de vue nationaux et aider les téléspectateurs
à s'abstraire de leurs préjugés.
TV5/CFI enfin : à propos d'un autre continent,
le journal télévisé africain de
Canal France International constitue également un
effort remarquable pour faire circuler l'information à
partir des médias du sud : ce sont les images
des télévisions d'Afrique noire qui sont reprises,
pour traiter l'actualité africaine au plus près
de ses réalités politiques et sociales telles
qu'elles sont vécues. En permettant une visibilité
transnationale aux images des télévisions
partenaires, cette synthèse quotidienne de 12 minutes
contribue à donner au continent les moyens d'une
représentation audiovisuelle de son unité.
Il est très important que cette réalisation
subsiste, quel que soit le sort réservé à
CFI TV dans la réorganisation en cours de l'audiovisuel
extérieur français.
Trois réalisations, trois outils de prise en compte
de la dimension internationale de l'actualité contemporaine,
trois moyens pour la télévision publique de
remplir d'une manière intelligente, renouvelée,
la première de ses missions, dans un monde qu'il
est de plus en plus nécessaire de comprendre en échappant
aux limitations des vieilles frontières, de ces "anciens
parapets" que dénonçait Rimbaud.
D'abord l'information, quelles sont désormais les
autres missions qui sont assignées au service public
dans un environnement concurrentiel? D'être
au cur du combat pour l'affirmation des cultures,
pour l'expression des différences et la tolérance
Il n'est plus possible d'avoir, à l'orée
du vingt-et-unième siècle, la même vision
de la culture qu'au moment où ont été
écrits les Cahiers des missions et des charges des
chaînes publiques qui définissent précisément
un certain nombre d'obligations en matière de programmes.
La culture, ce ne sont pas seulement les retransmissions
de théâtre ou de danse à la télévision.
La culture française par exemple, c'est un ensemble
flou de références partagées, de réflexes
immédiat, qui va du mot de Cambronne à Waterloo,
jusqu'au Vase de Soisson, de "La garde meurt
mais ne se rend pas" au "Courbe-toi fier
Sicambre" du baptême de Clovis
En passant
par les fautes de français de Françoise, dans
La Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust.
A l'époque où les enfants passent autant
de temps devant la télévision (si l'on compte
les périodes de vacances) que devant leurs maîtres
d'école, la télévision publique est
aussi le média par lequel cette culture générale
doit passer. C'est en ce sens que soulignant le rôle
éminent de la télévision publique,
un rapport de la philosophe française Catherine Clément
réclamait l'année dernière l'inscription
dans la constitution du rôle de la télévision
publique et des responsabilités de l'Etat en la matière.
Mais comment faire passer le message culturel, comment
parvenir à faire partager par la télévision
cette mémoire collective qui fonde une identité,
ce tissu de références historiques et littéraires
partagées qui constitue la conscience d'un "honnête
homme" au sens du XVIIIe siècle ?
La télévision doit inventer pour cela, sans
cesse, de nouvelles mises en scène, de nouvelles
recréations, de nouvelles approches de la culture
pour lui donner vie à l'intérieur de ses propres
références et de ses propres cadres : la
télévision publique a dans ce domaine un rôle
de précurseur à jouer, afin que l'innovation
en matière de programmes y soit exemplaire et puisse
entraîner l'ensemble des chaînes.
Elle l'a fait, par tradition, dans un domaine précis,
qui est celui de la fiction. Si aujourd'hui la fiction audiovisuelle
est en France le genre majeur de la télévision,
c'est en particulier grâce aux investissements délibérés
de la télévision publique pour lancer la production
audiovisuelle sur de nouvelles pistes. Il y a aujourd'hui
de grandes collections de fictions françaises qui
sont régulièrement nourries par les investissements
réguliers de la télévision publique.
Des auteurs, des acteurs, des réalisateurs, venant
pour les uns du cinéma pour les autres de la littérature,
constituent désormais un formidable vivier de talents
rangés au service de la création audiovisuelle.
Que l'on ne s'y trompe pas : au-delà de toutes les
considérations idéologiques, si l'équilibre
fragile entre public et privé est grosso modo maintenu
dans les mêmes proportions par tous les pays européens
comparables à la France, c'est parce qu'il constitue
une des conditions de l'épanouissement de leur créativité
audiovisuelle. Sans cet équilibre fondateur, l'élan
de nos marchés n'est probablement pas suffisant pour
nourrir une production offensive, capable d'innover, d'enrichir
chaque année notre patrimoine d'images. Or c'est
une des conditions de notre survie culturelle dans la société
de l'image mondialisée où nous sommes entrés.
Mais la fiction, ce n'est pas seulement une expression
culturelle, c'est aussi une manière de traiter des
grands problèmes de l'époque en les présentant
sous un éclairage particulier. Face au défi
contemporain majeur, qui consiste à accepter et à
admettre l'individualité de chaque personne sans
vouloir la réduire à une règle commune,
les héros de la fiction télévisée
à la française sont les hussards noirs de
la tolérance, ils transmettent un message d'ouverture
et de raison contre toutes les tentations irrationnelles.
Ce message de tolérance et de réconciliation
sociale est exprimé en particulier dans les fictions
de la télévision publique, qu'elles se définissent
comme des fictions de proximité, sur France 3, ou
comme des fictions du quotidien et de la vie, sur France
2
Il est impossible de mesurer aujourd'hui l'impact de cette
création culturelle sur la consolidation de l'identité
de nos sociétés, sur la pérennisation
de leurs traditions et de leurs habitudes de pensée.
Mais si nous continuons de considérer que la télévision
est avant tout une "machine à produire du consensus",
il faut aussi considérer que c'est à travers
la diversité de ses programmes et toute la gamme
des genres d'émissions que s'opère cette cristallisation
de la conscience collective. On sait à quel point
la création audiovisuelle hollywoodienne a joué
un rôle au vingtième siècle pour faire
adopter un modèle de société et des
réflexes propres à la société
américaine dans le monde entier. Demain, nous mesurerons
notre dette à l'égard de tout notre patrimoine
de fictions, qui aura en partie assuré la transmission
à nos enfants d'un grand nombre de repères
culturels et sociaux que nous avions hérités
de nos parents.
Ce défi est le même pour toutes les sociétés
et toutes les traditions culturelles : l'appel à
une mobilisation du tissu de la création est universel,
si nous voulons conserver un monde pluriel, un monde où
les échanges culturels puissent se construire sur
un respect mutuel entre des sociétés fières
d'elles-mêmes et riches de tout leur héritage
de pensée. Nous sommes aujourd'hui à un carrefour
historique, et les télévisions publiques ont
un rôle déterminant à jouer pour assurer
la vitalité de nos cultures. C'est devenu, après
leur mission civique, leur première responsabilité.
Pourquoi cet équilibre, qui se joue entre 40% et
45% d'audience pour les chaînes publiques, est-il
l'un des traits indispensables de notre "modèle
européen" du marché audiovisuel ? Parce
qu'en deçà, la télévision
publique ne joue plus son rôle fédérateur,
elle n'est plus suffisamment regardée pour continuer
à diffuser, au sein de la société,
les valeurs essentielles qu'elle est chargée de défendre.
Elle ne peut plus contribuer à façonner cet
ensemble de références collectives qui fonde
une identité partagée.
Quelles sont ces valeurs : d'abord, la solidarité
humaine. Les chaînes publiques mettent en
avant des émissions de solidarité que ce soit
au moment de catastrophes naturelles, industrielles, ou
d'épreuves vécues par le corps social. Cette
solidarité rejoint l'une des valeurs fondatrices
de la République française, la Fraternité.
Lorsqu'une télévision publique organise un
" Téléthon ", elle agit en chaîne
publique, et aucune chaîne privée n'en fait
autant, parce que l'audience n'est pas forcément
au rendez-vous. Mais même s'il ne regarde pas toujours
ces programmes, le public est fier que sa télévision
les lui offre et il participe en masse à la mobilisation
financière engagée.
Après la solidarité, le débat.
La télévision publique est une télévision
d'ouverture et de liberté de parole. C'est elle,
je l'ai dit, qui constitue la véritable place publique
sur laquelle s'échangent les idées lors des
grandes échéances électorales. Mais
il faut souligner que cette ouverture au débat est
le premier accès à la culture et qu'en France
une chaîne comme France 5 est aujourd'hui probablement
la chaîne la plus "culturelle" qui existe,
par l'incitation qu'elle produit à la réflexion
et à l'approfondissement
C'est cela aussi la
télévision publique : mettre le savoir faire
des hommes de télévision au service d'une
pensée en mouvement, d'une pensée qui se cherche
et se confronte au réel ! En toute liberté.
Cette deuxième valeur, la Liberté, réclame
des chaînes publiques indépendantes de tous
les pouvoirs, à commencer par le plus fort d'entre
eux, le pouvoir économique, mais sans oublier le
pouvoir politique, qui ne doit pas dicter sa loi aux journalistes
ou aux hommes de programme. Cela fonde à la fois
le besoin d'une télévision publique forte
et celui d'une instance de régulation authentiquement
indépendante des gouvernants : en France, le Conseil
supérieur de l'audiovisuel a joué et doit
jouer ce rôle.
Fraternité, Liberté
Egalité
? C'est la force de la télévision publique
que d'ouvrir toutes les portes et d'aplanir les différences.
En effet, tout le monde ne peut pas aller à l'opéra
et au théâtre, pour des raisons matérielles,
parce qu'il n'y a pas d'opéra partout. Ce qui n'est
pas accessible à tous le devient par le petit écran.
Mais il ne faut pas avoir une vision étriquée
de la culture : cette ouverture égalitaire, elle
impose aussi à la télévision publique
de proposer des compétitions sportives à ceux
qui ne peuvent pas les suivre, d'offrir des films de qualité
à ceux qui ne peuvent pas aller au cinéma
souvent, de faire voyager partout dans le monde ceux qui
ne dépasseraient pas les frontières de leur
village ou de leur quartier.
La télévision généraliste publique
doit tout montrer, tout faire partager, ne laisser personne
au bord du chemin, construire ce village commun où
chacun se sent chez soi parce qu'il sait qu'on lui a consacré
une case, dans laquelle il trouvera le bout de programme
qu'il attend, qui répond à son désir
ou à ses besoins.
Enfin l'avenir
Et dans un paysage audiovisuel en mutation, la télévision
publique a enfin une dernière responsabilité
: celle d'innover. Innover en matière technologique,
afin de trouver les meilleurs moyens de diffuser les plus
belles images en direction du plus grand nombre. La télévision
publique a toujours été un aiguillon pour
développer les nouvelles formes de télévision.
L'innovation se fait évidemment au niveau des programmes,
et c'est une innovation éditoriale qui est pour les
chaînes publiques une "ardente obligation".
Mais elle se fait aussi au niveau des techniques.
Il est important que la télévision publique
s'inquiète de la manière dont elle pourra
remplir ses missions demain, sur un marché des images
où les principaux moyens de réception des
chaînes s'appelleront le numérique terrestre
et l'Internet haut-débit.
Demain, la diffusion des images par Internet haut-débit
autorisera chaque chaîne à associer à
ses émissions un grand nombre de données ou
de services associés. Ces données et services
sont aujourd'hui absentes de la réflexion de la plupart
de nos télévisions publiques. Une chaîne
comme France 5 a commencé à leur donner une
traduction. Mais il est étonnant de constater que
ce sont les chaînes commerciales, comme TF1, ou le
groupe Lagardère, en France, qui investissent le
plus dans le développement de ces offres multi-services
sur Internet qui constituent l'horizon de diffusion le plus
prometteur pour les images de demain.
Lors de l'appel d'offre TNT, l'un des projets présentés,
et qui n'a pour lors pas été retenu, sans
doute parce qu'il était trop innovant, consistait
à diffuser sur un seul des 30 canaux proposés
un bouquet d'une quarantaine de services audiovisuels, avec
des chaînes comme CFI, par exemple. Ce qui aurait
pu démultiplier immédiatement l'offre du numérique
terrestre. Si cette technologie avait été
retenue pour tous les canaux disponibles, l'élargissement
du marché audiovisuel aurait été prodigieux
: non pas en portant l'offre à 120 chaînes,
comme celle du câble, mais en la portant à
1200 chaînes ! Devant ce chiffre, il est probable
que les pouvoirs publics sont aujourd'hui pris de vertige.
C'est pourtant évidemment dans cet avenir que
nous devons collectivement nous placer, en cessant de toujours
vouloir consolider des avantages et des résultats
acquis, que la technologie va venir balayer comme des feuilles
mortes
Ce que cet avenir promet aux télévisions
publiques, c'est par exemple la capacité d'offrir
des bouquets conjoints regroupant sur une même offre
les chaînes publiques de tous les pays d'un même
continent, offertes ensemble. Cette offre serait infiniment
plus séduisante que celle de bien des bouquets thématiques
! Elle serait un pas décisif dans le sens d'un réel
dialogue entre les peuples
A travers leur télévision
publique, c'est en effet leur âme et leur vision du
monde qui s'exprime ! Comment mieux se connaître qu'en
s'écoutant et en se regardant ?
Dans cette ouverture croissante des marchés audiovisuels,
les valeurs des télévisions publiques sont
indispensables et peuvent être doublement salvatrices,
à la fois contre la dilution culturelle qui constitue
le premier péril de la mondialisation, et contre
le repli identitaire stérile et dangereux, qui constitue
le deuxième écueil que nous devons franchir
Hervé BOURGES
président de l'UPF
Ougadougou (Burkina Faso), 11 novembre 2003