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Ouagadougou, Burkina Faso, 11-13 novembre 2003
Séminaire de l'Agence intergouvernementale de la Francophonie (AIF)
Le service public audiovisuel : quels moyens pour quelles missions ?
mardi 11 novembre 2003

" Le service public audiovisuel face à la concurrence privée :
du monopole au pluralisme "

Discours d'introduction de M. Hervé Bourges
Président de l'Union internationale de la Presse Francophone
Ancien président du conseil supérieur de l'audiovisuel,
et des chaînes publiques RFI, TF1, France 2 et France 3

Le thème qui nous réunit est complexe : tour à tour tous les pays du monde connaissent la sortie d'un audiovisuel entièrement public, j'allais dire un audiovisuel "de droit divin", qui est à lui-même sa propre justification, qui ne souffre pas de comparaison, qui peut imposer une "télévision de l'offre" avec des présupposés culturels, pédagogiques, politiques aussi…

Et soudain tout cet environnement confortable et intellectuellement satisfaisant se voit remettre en cause par l'irruption de ce que j'appellerais le "pluralisme" audiovisuel, l'apparition des chaînes privées puis leur multiplication.

Il faut alors se garder de deux sentiments : le sentiment d'injustice, et le sentiment de renoncement. L'injustice, c'est le refuge dans le passé, l'idée que la télévision de papa était plus belle, qu'elle seule répondait aux missions fondamentales de la télévision publique. Le renoncement, c'est l'abandon de la recherche de l'audience, et l'idée que si les téléspectateurs ne veulent plus regarder la télévision publique, c'est parce qu'ils sont trop bêtes, et qu'il ne faut donc rien changer.

Ces deux attitudes sont également négatives. Elles sont également inacceptables. Le passage du monopole au pluralisme est au contraire une chance pour la télévision publique : c'est l'occasion de remettre en cause des habitudes et des routines, c'est l'occasion de prouver qu'il est possible de remplir autrement, avec de l'imagination, les missions traditionnelles de l'audiovisuel public.

Il faut mettre à profit cette nouvelle situation pour faire la différence, marquer autrement la spécificité du média audiovisuel public, en conquérant, dans un univers désormais concurrentiel, une audience significative. On n'a pas de mérite à être les premiers quand on est seuls. C'est plus difficile, mais aussi plus valorisant, quand les concurrents sont là.

J'ajoute que personne n'a le choix : en effet vous le savez bien, les concurrents sont déjà là, et la libéralisation des paysages audiovisuels nationaux ne fait que suivre celle de l'environnement audiovisuel international. Satellite, MMDS, câble dans les grandes villes ou les immeubles, désormais la concurrence internationale oblige les chaînes publiques à se transformer. Mais elles avaient tendance à se masquer la réalité de cette concurrence, qui paraissait avoir son marché propre.

Vous savez qu'au Maghreb, cette situation crée une véritable schizophrénie audiovisuelle : d'un côté les chaînes nationales, qui refusent de changer, de s'ouvrir, et de l'autre les téléspectateurs, tournés vers les images qu'offrent les paraboles ! La concurrence de chaînes privées nationales est donc salvatrice : elle permet de réveiller les chaînes publiques qui s'endormaient sans réagir à l'exode de leurs téléspectateurs.

Le rôle socio-politique des médias

Les médias sont au sein des sociétés contemporaines à la fois un miroir et une lentille déformante. Ils reflètent certes les émotions et les conceptions dominantes des populations, mais ils travaillent également en profondeur les représentations collectives. Ils sont des outils de connaissance mais ils mettent aussi en œuvre, par facilité ou conformisme, des caricatures et des simplifications. Les préjugés des peuples se renforcent parfois dans les images que les médias leur présentent.

Penser les valeurs de la télévision publique, et leur projection dans l'univers concurrentiel, c'est avant tout penser la fonction de la télévision dans notre société et s'interroger ensuite sur la manière particulière dont la télévision publique doit remplir cette fonction lorsqu'elle n'est plus seule.

Quelle est donc la première fonction de la télévision ? La télévision est une machine à produire du consensus. Je ne reviendrai ni sur les analyses de Mac Luhan sur les médias de masse, ni sur les théories bien connues du "lien social ". Le vingtième siècle a été le siècle des masses, et la télévision, dont la parfaite expansion coïncide avec la fin du vingtième siècle, est la fille naturelle de cette massification des sociétés et des évolutions historiques. Elle constitue l'outil idéal pour la construction d'une conscience collective à l'échelon d'un pays voire d'un continent.

Mais une fois ce premier pas franchi, il faut se demander de quelle nature est le consensus produit par la télévision. S'agit-il d'un consensus totalitaire, dans lequel une seule manière de penser serait imposée à tous ? Ou s'agit-il d'un consensus démocratique, dans lequel le regard critique, mis à l'épreuve des images, déjoue les prises de position trop partiales ?

La télévision est passée en quarante ans du premier état au deuxième. Après avoir été un instrument de transmission idéologique entre les mains des gouvernants, elle est aujourd'hui un moyen de communication ouverte, c'est-à-dire qu'elle est obligatoirement pluraliste, parce qu'elle dépasse les frontières et les intérêts des Etats, parce que les programmes qu'elle propose sont devenus l'objet d'un véritable marché mondial des images dont les seules règles sont celles du marché.

Cela signifie que la télévision, prise de la manière la plus générale, comme moyen de communication de masse, n'a plus d'autre idéologie à défendre que celle du marché. A commencer par l'idéologie de son propre marché, qui passe par la référence à l'audience, les choix dictés par le succès ou l'insuccès populaire d'un programme, la déification d'indices mystérieux (le fameux médiamat…) qui établissent les cotations ultimes des émissions diffusées.

Et j'ajoute même : toute tentative de faire passer une autre idéologie que celle là, de manière calculée et raisonnée, à travers la télévision, apparaît immédiatement peu crédible, et profondément réactionnaire. Toute autre idéologie que celle du marché est donc taxée de sectarisme ou de dogmatisme quand elle prétend influencer ce qui passe à l'antenne. En revanche, la justification par les valeurs du marché (une bonne audience) est imparable. Je ne prends pas parti, je constate.

L'expérience européenne

Dans cet environnement nouveau, la télévision publique européenne s'est trouvée, il y a une quinzaine d'années, aux prises avec un dilemme simple : soit elle se trouvait marginalisée, décrédibilisée, de moins en moins regardée donc rapidement inutile, incapable de remplir sa fonction ; soit elle acceptait de changer pour continuer à remplir son rôle social en luttant à armes égales contre les concurrences nouvelles qui apparaissaient. C'est ce choix qui a été fait.

Cette orientation fondamentale peut être interprétée de deux manières : pour les nostalgiques de la télévision totalitaire, tout d'abord, la télévision publique a alors renié sa vocation pédagogique. Et il est vrai qu'elle était jusque là ce véhicule "d'endoctrinement culturel et idéologique" qu'ont très bien décrit les sociologues et les philosophes des années 1970, à commencer par Pierre Bourdieu.

En acceptant de jouer le jeu de la concurrence, la télévision publique cessait d'être au service d'un pouvoir : et il est très révélateur que l'évolution qui a conduit en France à l'apparition des chaînes commerciales ait été engagée en 1982 par la loi qui créait le Conseil supérieur de l'audiovisuel et visait à "couper le cordon ombilical" entre télévision et Etat. Libre expression démocratique et ouverture au pluralisme commercial sont simultanées.

Pour ceux qui, comme moi, pensent que cette libéralisation des ondes et des médias, que la technologie rendait inévitable à terme, fut avant tout une chance pour l'épanouissement du débat démocratique et de la libre expression, la rénovation en profondeur que les télévisions publiques européennes ont alors subies leur a été profondément bénéfique : elles ont appris à se préoccuper du public, de ses réactions, de ses attentes, de ses besoins.

Cela signifie qu'elles n'ont pas perdu de vue, le plus souvent, leurs missions sociales, mais qu'elles ont appris au contraire à les remplir mieux, en réponse à d'authentiques besoins de la part des téléspectateurs.

L'exemple le plus probant concerne le suivi des débats politiques, l'expression à l'antenne de la télévision publique des différents courants et des opinions diverses qui constituent en France la vie publique des institutions républicaines. La télévision publique joue depuis sa création jusqu'à aujourd'hui, tout au long de l'année, un rôle de tribune pour les différentes sensibilités. En période d'élection, cette tribune devient encore plus large et pluraliste, selon des équilibres savamment calculés.

Le succès de ces émissions est directement lié à l'audience moyenne réalisée par les chaînes publiques. Si les chaînes publiques n'étaient pas régulièrement regardées par une proportion considérable des citoyens d'un même pays, ces débats ne serviraient à rien, pas plus que les émissions de libre expression. A quoi servirait un débat suivi par quelques dizaines de milliers d'électeurs dans un pays qui compte plus de quinze millions de votants ? On peut se demander si les chaînes privées joueraient alors ce rôle de tribune publique… La réponse est malheureusement non.

Je laisse de côté les problèmes qui se posent lorsque qu'une grande chaîne privée prend fait et cause pour un candidat… Parce que leurs intérêts sont convergents sinon confondus.

Si les télévisions commerciales ne jouent pas ce rôle de tribune politique à l'égal des télévisions publiques, c'est tout simplement parce que ce n'est pas leur vocation !

En France, c'est parce que sa convention l'y oblige que TF1 continue de produire et de diffuser plus de 750 heures d'information par an. Cette obligation est d'ailleurs sa plus grande force, parce que c'est ce qui lui donne son statut de chaîne généraliste à part entière, héritée de son lointain passé de chaîne publique, alors que le faible volume d'informations diffusées par M6 ne lui permet pas d'y accéder.

Toutefois la chaîne publique concurrente, France 2, fait nettement plus, avec plus de 1057 heures d'information annuelles. Sans même mentionner France 3, et ses milliers d'heures d'information nationale et locale.

L'information télévisée, qui est au cœur du fonctionnement démocratique des sociétés occidentales, parce que la télévision est devenu au cours des dernières décennies le premier foyer de formalisation et de compréhension collective du monde contemporain, est le premier enjeu sur lequel la télévision publique se doit de marquer sa différence.

Or nous sommes avec l'information au cœur de la dialectique du service public : en effet si un journal d'information ne recueille pas une audience significative, s'il n'est pas suivi, il perd son objet, son efficacité sociale et politique, au sens noble du terme, il ne sert plus à nourrir le consensus démocratique, qui est un consensus éclairé par l'affrontement de la diversité des opinions. Les hommes politiques sont les premiers à en être conscients puisqu'ils préfèrent réserver leurs interventions télévisées aux chaînes qui leur assurent la plus large audience.

Cela ne veut pas dire qu'il faut s'interdire de grandes émissions d'information, comme Envoyé spécial, 500 éditions au compteur, et toujours la même ambition, ou toujours, sur France 2, Complément d'enquête, qui se donne le temps de creuser un sujet qui est sorti de l'actualité pure…

Mais cela veut dire aussi que l'espace du journal télévisé requiert une certaine écriture, une réalisation qui obéit à des règles strictes, de concision, de netteté, de rythme. Faute de s'y conformer, le journal d'information d'une chaîne publique aujourd'hui verrait les téléspectateurs fuir vers d'autres rendez-vous, notamment vers les chaînes d'information en continu, nationales ou internationales.

Donc le journal est un programme exemplaire de la tension qui existe, dans tout le travail sur l'antenne des chaînes publiques, entre un marketing de l'information qui est en partie dicté par la concurrence (parce qu'il est impossible d'ignorer les techniques et les moyens des chaînes commerciales dans la mise en scène télévisée) et d'autre part une mission de service public au service de l'information, qui lui impose de traiter des sujets différents, de faire une place à l'information internationale ou à l'information de proximité, de traiter les sujets sociaux et culturels, même s'ils risquent d'ennuyer ou de contrarier un public volatil…

L'équilibre est difficile à tenir, mais il faut constater qu'en France plus de la moitié des téléspectateurs choisissent de s'informer sur les chaînes publiques, dont un quart environ à 20 heures sur France 2, et que ce chiffre a tendance à croître sur les trois dernières années. Ce qui tend à prouver qu'en matière d'information et d'animation du débat politique, les chaînes publiques gardent une place centrale.

Le rôle des autorités de régulation

Je me suis attardé sur l'exemple de l'information, parce que c'est en outre le secteur dans lequel le service public a connu la mutation la plus spectaculaire : alors qu'il était en France au début des années 1970 la voix contrôlée du pouvoir politique, le journal télévisé des chaînes publiques est désormais soumis à la seule vigilance d'une autorité indépendante, le Conseil supérieur de l'audiovisuel. Cela en fait au contraire le premier vecteur de pluralisme et de débat au sein de la société médiatique française.

La mission d'information des chaînes publiques est donc constante, mais elle a changé de sens : désormais elles sont les garantes de la libre expression de toutes les opinions et de toutes les écoles de pensée. Au sein des sociétés européennes, leur rôle civique est ressenti comme indispensable. Toute remise en cause ou toute fragilisation de cette fonction centrale des chaînes publiques devient un problème politique majeur, comme on le voit en ce moment même en Italie, avec les remous que traverse la RAI…

C'est aussi sur les chaînes publiques européennes que repose le seul effort en direction d'une information plurielle à l'échelle internationale. Il faut souligner les efforts faits en ce sens par trois acteurs très différents, tous appartenant à la galaxie de la télévision publique : Euronews, Arte, CFI.

Euronews, d'abord. La chaîne Euronews est reçue et regardée dans le monde entier, et elle offre sur l'actualité mondiale et en priorité européenne les regards croisés des rédactions de toutes les télévisions publiques européennes. Cette chaîne, comme toute télévision, a ses faiblesses, mais elle a acquis en dix ans d'existence une position de force, un réseau de diffusion planétaire, une véritable identité au service d'une circulation de l'information qui dépasse les barrières nationales.

Arte ensuite : la session d'information baptisée Arte-Infos par laquelle commencent les programmes de la chaîne culturelle franco-allemande constitue également un travail journalistique original, indépendant, intelligent, confrontant aux faits du jour les grilles d'analyse française et allemande. Dans ce cas encore, un effort est fait pour dépasser l'étroitesse des points de vue nationaux et aider les téléspectateurs à s'abstraire de leurs préjugés.

TV5/CFI enfin : à propos d'un autre continent, le journal télévisé africain de Canal France International constitue également un effort remarquable pour faire circuler l'information à partir des médias du sud : ce sont les images des télévisions d'Afrique noire qui sont reprises, pour traiter l'actualité africaine au plus près de ses réalités politiques et sociales telles qu'elles sont vécues. En permettant une visibilité transnationale aux images des télévisions partenaires, cette synthèse quotidienne de 12 minutes contribue à donner au continent les moyens d'une représentation audiovisuelle de son unité. Il est très important que cette réalisation subsiste, quel que soit le sort réservé à CFI TV dans la réorganisation en cours de l'audiovisuel extérieur français.

Trois réalisations, trois outils de prise en compte de la dimension internationale de l'actualité contemporaine, trois moyens pour la télévision publique de remplir d'une manière intelligente, renouvelée, la première de ses missions, dans un monde qu'il est de plus en plus nécessaire de comprendre en échappant aux limitations des vieilles frontières, de ces "anciens parapets" que dénonçait Rimbaud.

D'abord l'information, quelles sont désormais les autres missions qui sont assignées au service public dans un environnement concurrentiel? D'être au cœur du combat pour l'affirmation des cultures, pour l'expression des différences et la tolérance…

Il n'est plus possible d'avoir, à l'orée du vingt-et-unième siècle, la même vision de la culture qu'au moment où ont été écrits les Cahiers des missions et des charges des chaînes publiques qui définissent précisément un certain nombre d'obligations en matière de programmes.

La culture, ce ne sont pas seulement les retransmissions de théâtre ou de danse à la télévision. La culture française par exemple, c'est un ensemble flou de références partagées, de réflexes immédiat, qui va du mot de Cambronne à Waterloo, jusqu'au Vase de Soisson, de "La garde meurt mais ne se rend pas" au "Courbe-toi fier Sicambre" du baptême de Clovis… En passant par les fautes de français de Françoise, dans La Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust.

A l'époque où les enfants passent autant de temps devant la télévision (si l'on compte les périodes de vacances) que devant leurs maîtres d'école, la télévision publique est aussi le média par lequel cette culture générale doit passer. C'est en ce sens que soulignant le rôle éminent de la télévision publique, un rapport de la philosophe française Catherine Clément réclamait l'année dernière l'inscription dans la constitution du rôle de la télévision publique et des responsabilités de l'Etat en la matière.

Mais comment faire passer le message culturel, comment parvenir à faire partager par la télévision cette mémoire collective qui fonde une identité, ce tissu de références historiques et littéraires partagées qui constitue la conscience d'un "honnête homme" au sens du XVIIIe siècle ?

La télévision doit inventer pour cela, sans cesse, de nouvelles mises en scène, de nouvelles recréations, de nouvelles approches de la culture pour lui donner vie à l'intérieur de ses propres références et de ses propres cadres : la télévision publique a dans ce domaine un rôle de précurseur à jouer, afin que l'innovation en matière de programmes y soit exemplaire et puisse entraîner l'ensemble des chaînes.

Elle l'a fait, par tradition, dans un domaine précis, qui est celui de la fiction. Si aujourd'hui la fiction audiovisuelle est en France le genre majeur de la télévision, c'est en particulier grâce aux investissements délibérés de la télévision publique pour lancer la production audiovisuelle sur de nouvelles pistes. Il y a aujourd'hui de grandes collections de fictions françaises qui sont régulièrement nourries par les investissements réguliers de la télévision publique. Des auteurs, des acteurs, des réalisateurs, venant pour les uns du cinéma pour les autres de la littérature, constituent désormais un formidable vivier de talents rangés au service de la création audiovisuelle.

Que l'on ne s'y trompe pas : au-delà de toutes les considérations idéologiques, si l'équilibre fragile entre public et privé est grosso modo maintenu dans les mêmes proportions par tous les pays européens comparables à la France, c'est parce qu'il constitue une des conditions de l'épanouissement de leur créativité audiovisuelle. Sans cet équilibre fondateur, l'élan de nos marchés n'est probablement pas suffisant pour nourrir une production offensive, capable d'innover, d'enrichir chaque année notre patrimoine d'images. Or c'est une des conditions de notre survie culturelle dans la société de l'image mondialisée où nous sommes entrés.

Mais la fiction, ce n'est pas seulement une expression culturelle, c'est aussi une manière de traiter des grands problèmes de l'époque en les présentant sous un éclairage particulier. Face au défi contemporain majeur, qui consiste à accepter et à admettre l'individualité de chaque personne sans vouloir la réduire à une règle commune, les héros de la fiction télévisée à la française sont les hussards noirs de la tolérance, ils transmettent un message d'ouverture et de raison contre toutes les tentations irrationnelles. Ce message de tolérance et de réconciliation sociale est exprimé en particulier dans les fictions de la télévision publique, qu'elles se définissent comme des fictions de proximité, sur France 3, ou comme des fictions du quotidien et de la vie, sur France 2…

Il est impossible de mesurer aujourd'hui l'impact de cette création culturelle sur la consolidation de l'identité de nos sociétés, sur la pérennisation de leurs traditions et de leurs habitudes de pensée. Mais si nous continuons de considérer que la télévision est avant tout une "machine à produire du consensus", il faut aussi considérer que c'est à travers la diversité de ses programmes et toute la gamme des genres d'émissions que s'opère cette cristallisation de la conscience collective. On sait à quel point la création audiovisuelle hollywoodienne a joué un rôle au vingtième siècle pour faire adopter un modèle de société et des réflexes propres à la société américaine dans le monde entier. Demain, nous mesurerons notre dette à l'égard de tout notre patrimoine de fictions, qui aura en partie assuré la transmission à nos enfants d'un grand nombre de repères culturels et sociaux que nous avions hérités de nos parents.

Ce défi est le même pour toutes les sociétés et toutes les traditions culturelles : l'appel à une mobilisation du tissu de la création est universel, si nous voulons conserver un monde pluriel, un monde où les échanges culturels puissent se construire sur un respect mutuel entre des sociétés fières d'elles-mêmes et riches de tout leur héritage de pensée. Nous sommes aujourd'hui à un carrefour historique, et les télévisions publiques ont un rôle déterminant à jouer pour assurer la vitalité de nos cultures. C'est devenu, après leur mission civique, leur première responsabilité.

Pourquoi cet équilibre, qui se joue entre 40% et 45% d'audience pour les chaînes publiques, est-il l'un des traits indispensables de notre "modèle européen" du marché audiovisuel ? Parce qu'en deçà, la télévision publique ne joue plus son rôle fédérateur, elle n'est plus suffisamment regardée pour continuer à diffuser, au sein de la société, les valeurs essentielles qu'elle est chargée de défendre. Elle ne peut plus contribuer à façonner cet ensemble de références collectives qui fonde une identité partagée.

Quelles sont ces valeurs : d'abord, la solidarité humaine. Les chaînes publiques mettent en avant des émissions de solidarité que ce soit au moment de catastrophes naturelles, industrielles, ou d'épreuves vécues par le corps social. Cette solidarité rejoint l'une des valeurs fondatrices de la République française, la Fraternité. Lorsqu'une télévision publique organise un " Téléthon ", elle agit en chaîne publique, et aucune chaîne privée n'en fait autant, parce que l'audience n'est pas forcément au rendez-vous. Mais même s'il ne regarde pas toujours ces programmes, le public est fier que sa télévision les lui offre et il participe en masse à la mobilisation financière engagée.

Après la solidarité, le débat. La télévision publique est une télévision d'ouverture et de liberté de parole. C'est elle, je l'ai dit, qui constitue la véritable place publique sur laquelle s'échangent les idées lors des grandes échéances électorales. Mais il faut souligner que cette ouverture au débat est le premier accès à la culture et qu'en France une chaîne comme France 5 est aujourd'hui probablement la chaîne la plus "culturelle" qui existe, par l'incitation qu'elle produit à la réflexion et à l'approfondissement… C'est cela aussi la télévision publique : mettre le savoir faire des hommes de télévision au service d'une pensée en mouvement, d'une pensée qui se cherche et se confronte au réel ! En toute liberté.

Cette deuxième valeur, la Liberté, réclame des chaînes publiques indépendantes de tous les pouvoirs, à commencer par le plus fort d'entre eux, le pouvoir économique, mais sans oublier le pouvoir politique, qui ne doit pas dicter sa loi aux journalistes ou aux hommes de programme. Cela fonde à la fois le besoin d'une télévision publique forte et celui d'une instance de régulation authentiquement indépendante des gouvernants : en France, le Conseil supérieur de l'audiovisuel a joué et doit jouer ce rôle.

Fraternité, Liberté… Egalité ? C'est la force de la télévision publique que d'ouvrir toutes les portes et d'aplanir les différences. En effet, tout le monde ne peut pas aller à l'opéra et au théâtre, pour des raisons matérielles, parce qu'il n'y a pas d'opéra partout. Ce qui n'est pas accessible à tous le devient par le petit écran. Mais il ne faut pas avoir une vision étriquée de la culture : cette ouverture égalitaire, elle impose aussi à la télévision publique de proposer des compétitions sportives à ceux qui ne peuvent pas les suivre, d'offrir des films de qualité à ceux qui ne peuvent pas aller au cinéma souvent, de faire voyager partout dans le monde ceux qui ne dépasseraient pas les frontières de leur village ou de leur quartier.

La télévision généraliste publique doit tout montrer, tout faire partager, ne laisser personne au bord du chemin, construire ce village commun où chacun se sent chez soi parce qu'il sait qu'on lui a consacré une case, dans laquelle il trouvera le bout de programme qu'il attend, qui répond à son désir ou à ses besoins.

Enfin l'avenir…

Et dans un paysage audiovisuel en mutation, la télévision publique a enfin une dernière responsabilité : celle d'innover. Innover en matière technologique, afin de trouver les meilleurs moyens de diffuser les plus belles images en direction du plus grand nombre. La télévision publique a toujours été un aiguillon pour développer les nouvelles formes de télévision. L'innovation se fait évidemment au niveau des programmes, et c'est une innovation éditoriale qui est pour les chaînes publiques une "ardente obligation". Mais elle se fait aussi au niveau des techniques.

Il est important que la télévision publique s'inquiète de la manière dont elle pourra remplir ses missions demain, sur un marché des images où les principaux moyens de réception des chaînes s'appelleront le numérique terrestre et l'Internet haut-débit.

Demain, la diffusion des images par Internet haut-débit autorisera chaque chaîne à associer à ses émissions un grand nombre de données ou de services associés. Ces données et services sont aujourd'hui absentes de la réflexion de la plupart de nos télévisions publiques. Une chaîne comme France 5 a commencé à leur donner une traduction. Mais il est étonnant de constater que ce sont les chaînes commerciales, comme TF1, ou le groupe Lagardère, en France, qui investissent le plus dans le développement de ces offres multi-services sur Internet qui constituent l'horizon de diffusion le plus prometteur pour les images de demain.

Lors de l'appel d'offre TNT, l'un des projets présentés, et qui n'a pour lors pas été retenu, sans doute parce qu'il était trop innovant, consistait à diffuser sur un seul des 30 canaux proposés un bouquet d'une quarantaine de services audiovisuels, avec des chaînes comme CFI, par exemple. Ce qui aurait pu démultiplier immédiatement l'offre du numérique terrestre. Si cette technologie avait été retenue pour tous les canaux disponibles, l'élargissement du marché audiovisuel aurait été prodigieux : non pas en portant l'offre à 120 chaînes, comme celle du câble, mais en la portant à 1200 chaînes ! Devant ce chiffre, il est probable que les pouvoirs publics sont aujourd'hui pris de vertige.

C'est pourtant évidemment dans cet avenir que nous devons collectivement nous placer, en cessant de toujours vouloir consolider des avantages et des résultats acquis, que la technologie va venir balayer comme des feuilles mortes… Ce que cet avenir promet aux télévisions publiques, c'est par exemple la capacité d'offrir des bouquets conjoints regroupant sur une même offre les chaînes publiques de tous les pays d'un même continent, offertes ensemble. Cette offre serait infiniment plus séduisante que celle de bien des bouquets thématiques ! Elle serait un pas décisif dans le sens d'un réel dialogue entre les peuples… A travers leur télévision publique, c'est en effet leur âme et leur vision du monde qui s'exprime ! Comment mieux se connaître qu'en s'écoutant et en se regardant ?

Dans cette ouverture croissante des marchés audiovisuels, les valeurs des télévisions publiques sont indispensables et peuvent être doublement salvatrices, à la fois contre la dilution culturelle qui constitue le premier péril de la mondialisation, et contre le repli identitaire stérile et dangereux, qui constitue le deuxième écueil que nous devons franchir…

Hervé BOURGES
président de l'UPF
Ougadougou (Burkina Faso), 11 novembre 2003