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Discours
d'Hervé Bourges
président
de l'Union internationale de la presse francophone (UPF),
président de l'Ecole supérieure de journalisme
de Lille
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« L'honneur du journalisme
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Je tiens à vous dire d'abord que je suis
particulièrement honoré d'avoir été
invité cette année à présider
cette remise des "Prix Galian" qui distinguent les
professionnels de la communication qui ont été
particulièrement remarqués, dans l'exercice
de leur mission.
Le journalisme et d'une manière plus
générale les métiers de la communication
sont aujourd'hui au cur d'enjeux suffisamment graves
pour qu'il ne soit pas inutile de revenir sur la manière
dont nous les exerçons, à l'occasion exceptionnelle
de cette rencontre qui réunit de nombreux professionnels
de la communication.
Nos métiers sont en effet à la
fois de plus en plus exposés, et de plus en plus indispensables
au bon fonctionnement des nations contemporaines. Un grand
quotidien français titrait la semaine dernière
sur "L'Année noire" que vient de traverser
le journalisme dans le monde : plusieurs dizaines de nos confrères
sont tombés en 2004, sur différents champs de
bataille, dans des conditions souvent mal élucidées.
De grands médias hésitent désormais à
couvrir de manière directe certains pays, où
leurs journalistes ne pourraient pas faire leur métier
en toute liberté sans exposer leurs vies. Ils sont
souvent victimes d'assassinats, d'exécutions sommaires,
pris en otages, jetés dans les culs-de-basse-fosse.
Et je ne mentionne pas les intimidations diverses, les pressions,
les menaces.
Autant dire que l'exercice du métier
est difficile, et que l'honneur des journalistes est justement
de remplir leur mission dans des conditions de plus en plus
complexes, sans déroger aux principes fondamentaux
qui justifient et encadrent notre profession. Avant que nous
distinguions ensemble ceux qui se sont particulièrement
illustrés cette année, je voudrais, dans un
propos liminaire, dégager les nouveaux enjeux du journalisme
et les défis auxquels il faut faire face pour y répondre.
Nous sommes depuis peu entrés dans la
Société de l'Information, donc dans une société
dont le fonctionnement même est appuyé sur les
médias, la circulation des informations, leur traitement,
leur mise en scène, leur exploitation.
- Les médias jouent un rôle primordial
dans la construction de l'espace public et donc dans l'établissement
de conditions propices à l'expression démocratique,
au bon fonctionnement des institutions publiques et des organes
politiques. Dans tout pays, mais plus encore en Afrique, dans
des pays dont l'identité nationale s'est construite,
nous le savons bien, sur une disparité très
forte d'origines, de cultures, de traditions, les médias
ont une responsabilité directe dans les processus démocratiques.
Pas de démocratie sans espace public, pas d'espace
public sans une information fiable, pluraliste, partagée
par tous.
C'est justement pour faire en sorte que cette
information partagée par tous soit équitable,
démocratique donc pluraliste, diverse, ouverte, que
les journalistes luttent. C'est le sens de l'engagement permanent
de l'Union internationale de la presse francophone que je
préside aujourd'hui, et qui ne manque jamais de rappeler
aux institutions et aux Etats leur responsabilité immédiate
dans la protection des journalistes.
- Mais symétriquement, il est indispensable
de faire prendre conscience à l'ensemble des médias
de leurs responsabilités, et des règles qu'elles
leur imposent, sur le plan déontologique, éthique,
professionnel. Cette responsabilisation des médias
ne doit pas être placée directement entre les
mains de décideurs politiques, qui sont, dans tous
les pays du monde, prompts à considérer les
médias comme des outils au service de leurs propres
intérêts partisans, plutôt que comme des
organes indépendants servant à l'expression
du pluralisme. D'où la nécessité d'une
régulation autonome par rapport aux structures gouvernementales,
mais reconnue dans sa légitimité par l'ensemble
des acteurs de la vie publique.
De ce point de vue, il importe de souligner
d'emblée qu'il existe dans la plupart des pays du monde
un cadre juridique dans lequel l'expression des médias
est garantie aujourd'hui, dans des conditions de liberté
éditoriale de la presse et préservant l'expression
de la diversité des opinions.
Régulation, autorégulation,
réglementation : trois écoles et deux méthodes
Le contrôle totalitaire et les régimes
autoritaires constituent des dangers majeurs pour le journalisme,
donc pour la démocratie et le citoyen. La liberté
de la presse, tous les textes universels fondamentaux et constitutionnels
en attestent, est une condition essentielle et nécessaire
de la démocratie. Hors de l'expression libre permettant
la formation autonome de l'opinion, donc de l'accès
du public à l'information, pas de salut. La réflexion
qui suit sur les modes de régulation de la presse s'appuie
sur cette conviction.
Le journalisme libre, notamment s'il est fraîchement
libéré et un peu ivre de cette liberté,
en particulier s'il est exercé sans compétence
et sans principes professionnels forts, est un danger pour
les puissants ; il l'est tout autant pour les modestes, laminés
par le pouvoir et l'arrogance de pseudo-journalistes qui se
mettent au service d'eux-mêmes, de leurs amis ou de
leur carrière, de leurs intérêts, plus
qu'au service de la démocratie et de la vie civique.
L'absence de liberté est par nature oppressive.
L'abus de liberté est à terme liberticide, s'il
génère et justifie un appareil répressif.
Plaidons pour l'équilibre dialectique
de ces impératifs.
Les trois écoles
Trois écoles principales s'affrontent
pour répondre à ce défi.
1/ La liberté absolue
La première école dit que la liberté
ne supporte aucune contrainte, que le journalisme doit s'exercer
sans règle aucune, autre que celles admises par les
journalistes eux-mêmes, que toute réglementation,
toute organisation professionnelle, toute régulation,
est illégitime par définition.
C'est assez traditionnellement l'école
anglo-saxonne. Elle oppose aux droits de la société
à se défendre des abus la conscience nécessaire
et volontaire des journalistes eux-mêmes, la qualité
de leur jugement, et in fine la capacité de sanction
d'un public qui déserterait de lui-même les médias
non crédibles.
Au mieux, elle pense que les tribunaux auront
le dernier mot en cas de dommage causé à autrui,
et que cela suffit. Manne pour les avocats
A l'évidence, c'est là une vision
naïve et libérale de la commercialisation de l'information,
dont l'excellence serait régulée par la capacité
du public à demander la qualité, à refuser
la facilité, à discerner spontanément
le bon grain de l'ivraie. C'est peu de dire qu'on manie ici
l'illusion. Cette position n'empêche ni "la presse
de caniveau" ni la désinformation. Nous le savons
bien, en Afrique, où une partie de la presse écrite
souffre d'un penchant pour la diffamation fantaisiste, s'érige
en juge et se régale, à répandre la rumeur,
plutôt qu'à en démontrer le bien fondé.
Une variante de cette position, même si
elle part d'un bon sentiment, consiste, comme beaucoup de
textes de référence des journalistes l'écrivent,
à dire que celui-ci ne peut reconnaître que le
jugement de ses pairs. C'est la déviation d'un corporatisme
exacerbé qui porte en elle-même les germes liberticides
de la normalisation.
2/ La répression administrative
La seconde école dit que la surveillance
répressive est inévitable, nécessaire
et indispensable. Que la loi doit encadrer, très fortement.
Que la profession doit être encadrée, plus fortement
encore. D'où les initiatives d'Ordres des journalistes,
à l'image d'un Ordre des médecins policier et
juge du métier. En Italie, en Amérique du Sud,
les "colegios" fonctionnent et régulent.
Malheur à qui sort des sentiers battus, du respect
formel de la liberté formelle, des cadres de la loi
rigide. Malheur à qui n'est pas de la coterie des élites
reconnues, à qui "pense de travers", minoritaire.
On aboutit, comme le souligne justement Henri
Pigeat, à l'instauration d'une sorte de "délit
de pratique illégale du journalisme", qui donne
à l'Ordre et le plus souvent au pouvoir politique ou
économique le contrôle de fait sur l'exercice
de la profession.
A l'évidence, vision autoritariste et
normative du contrôle de l'information, officielle en
tout cas bien pensante. C'est peu de dire qu'on triche ici
sur les mots, en particulier celui de liberté. Cent
fleurs ne peuvent s'y épanouir, en tout cas pas celles
du pluralisme et de la démocratie.
3/ L'équilibre entre liberté
et responsabilité
La troisième école cherche le
point d'équilibre entre liberté et responsabilité,
entre devoir d'informer et droit d'être informé,
entre droit de dire et respect de la personne ou de la vérité.
Elle professe que les journalistes ont des droits et des devoirs,
que les citoyens sont directement ou indirectement leurs vrais
"patrons", que la société doit organiser
un compromis entre liberté et licence, entre irresponsabilité
et conformisme.
Cette école est la plus équilibrée
et la mieux à même d'atteindre les principes
fondamentaux du journalisme. Mais elle hésite sur les
méthodes à employer pour atteindre des objectifs
idéaux inatteignables. Les voies et moyens de cette
régulation sont pluriels, complémentaires et
interactifs. Ils varient d'un pays à l'autre en fonction
des histoires et des étapes de développement
de la communication.
Dans cette voie est reconnue comme primordiale
la responsabilité du juge, considéré
comme un tiers indépendant et désintéressé,
devenant garant de la déontologie du journalisme, et
des droits du public, à partir du moment où
la loi est à la fois bien conçue et bien appliquée.
Car la menace de la judiciarisation abusive et d'une jurisprudence
liberticide n'est pas non plus exclue.
Dans cette voie est aussi reconnue comme essentielle
la conscience du journaliste lui-même, fondée
à la fois sur une conviction de son rôle social,
une compétence professionnelle, un état d'esprit
citoyen, un exercice collectif et responsable du métier.
Même s'il est généralement admis que toutes
ces vertus ne sont pas automatiques ou assurées, et
qu'il s'agit de les vérifier.
Dans un premier cadre, il y a les moyens internes
aux médias : codes et chartes d'entreprises, voire
conseil de discipline interne, doctrine et usage des droits
de réponse, conférences et réunions critiques,
formation des journalistes, travail des médiateurs,
etc.
Dans un second chapitre, il y a les moyens externes
aux médias et aux entreprises, créés
par les usagers, ou la société, voire les professionnels
eux-mêmes. Moyens de réflexion (colloques, etc)
et moyens d'expression d'un jugement, professionnel ou non.
Principes et pratiques
1. Principes
La presse écrite, la radio et la télévision
sont de puissants vecteurs d'influence, et c'est ce qui fonde
l'attention extrême que leurs responsables doivent toujours
exercer sur ce qu'ils publient, ou diffusent.
Je voudrais souligner le rôle fondamental
que joue la conscience de chaque journaliste dans le développement
d'une Société de l'Information ouverte et riche.
Cette conscience professionnelle doit habiter
chaque journaliste, et il doit la mettre au-dessus de ses
choix partisans, c'est son devoir de journaliste. C'est en
ce sens que je veux saluer également le dynamisme éthique
qui existe au sein de la presse africaine, et qui conduit
les journalistes du Burkina Faso à se poser les questions
déontologiques qui intéressent leurs confrères
du monde entier.
C'est pourquoi je tiens à insister aussi
sur la nécessaire responsabilité des journalistes,
parce que la conscience est toujours individuelle et que chaque
journaliste est toujours responsable de ses actes, et doit
garder présent à l'esprit les principes qui
fondent son rôle de journaliste.
2. Pratiques
Mais cette responsabilité est confrontée
à un univers médiatique marqué par plusieurs
phénomènes récents : son internationalisation,
son éclatement, sa fluidité.
Internationalisation d'abord : les flux
d'images débordent les frontières, une conscience
collective mondiale est en voie de constitution, il n'est
plus possible d'ignorer désormais à Ouagadougou
les conséquences d'un tsunami en Asie du Sud-Est ou
d'un attentat au Caire. Nous savons que chacun de ces faits
influe sur des équilibres mondiaux, enjeux économiques,
militaires, stratégiques, répartition de l'aide
au niveau mondial ou priorités démocratiques
qui servent d'axes à des actions internationales importantes.
Dans ce monde complexe le journaliste est forcé
de s'extraire de son contexte local pour tâcher de rendre
compte de phénomènes dont les origines sont
distantes, difficiles à cerner, mais dont les conséquences
proches ou lointaines atteindront ses lecteurs ou ses auditeurs.
Eclatement médiatique ensuite
: on constate la pluralité des sources et la confusion
de leur entrecroisement (une information est reprise de manière
un peu hasardeuse et une multiplicité de médias
se précipitent pour la commenter). On assiste à
des phénomènes d'emballement médiatique
dont les conséquences affectent les décideurs
politiques, pressés de prendre position sur des faits
mal établis. On a assisté en France ces derniers
mois à plusieurs affaires de ce type, où les
réactions politiques à l'emporte-pièce
ont été démenties, voire ridiculisées,
lorsque le fait divers qui leur servait de fondement s'est
révélé n'être qu'une manipulation
sordide.
Donc la complexité des phénomènes
dont il faut rendre compte s'accroît d'une complication
de l'exercice du discernement journalistique, cet effort d'analyse,
d'ascèse intellectuelle, qui oblige à revenir
aux faits, à croiser les sources, à valider
les témoignages, à vérifier toujours
plus les informations qui circulent.
Fluidité médiatique enfin.
Plusieurs évolutions confluent pour accélérer
les processus journalistiques : la rapidité de leur
transmission d'abord, leur abondance ensuite, leur caducité
enfin. La matière du journalisme, c'est l'actualité.
Un philosophe contemporain aimait souligner que l'actualité
est "ce qui est en actes". Mais de plus en plus
l'actualité reflète des représentations,
des formulations, et tout le travail des "communicateurs"
d'aujourd'hui, qu'ils viennent de la publicité ou du
marketing, consiste à remplacer les faits par des interprétations,
positives ou négatives.
Tout le système économique occidental
fonctionne ainsi sur la promotion de la consommation, qui
passe par une systématique promotion d'usages, de choix
de comportements, et bien évidemment de produits que
la "société de consommation" présente
comme indispensables au confort physique et psychologique
de chacun. Les modes se succèdent à un rythme
effréné, parce qu'elles sont le moyen de promouvoir
une consommation de plus en plus éloignée de
besoins réels, de plus en plus construite sur des frustrations
imaginaires.
Cette évolution serait préoccupante
si elle ne touchait que l'univers économique et marchand,
elle est encore plus grave si l'on considère qu'elle
affecte aussi aujourd'hui les modes de présentation
du discours politique, où la communication semble parfois
un substitut de l'action, et non, ce qu'elle devrait être,
c'est-à-dire un outil au service de l'action.
Dans cet univers mobile où les goûts
sont façonnés par des messages publicitaires
adroitement communiqués, le rôle des journalistes
est, dans l'espace civique, de résister à l'emprise
du système de communication global pour revenir à
l'essentiel, à ce qui constitue réellement des
actes et non une simple façade.
Comprendre, expliquer, cela réclame du
recul, de l'attention, de la réflexion. Mais dans le
même temps, la fluidité d'information rend tout
délai impossible : on ne s'arrête pas sur une
image, le flux l'a déjà emportée au bénéfice
d'une autre. La multiplicité des sources rend l'analyse
plus difficile, et pourtant le temps laissé à
l'analyse est de plus en plus court.
Tout le problème est de maintenir
intacts les principes de déontologie et de responsabilité
d'une profession confrontée aux contraintes de l'abondance,
de la rapidité, de la caducité, de la brièveté
de l'information ; concurrence aidant, ces contraintes
temporelles peuvent conduire, faute de culture suffisante,
de savoir faire et de conscience professionnelle, à
la manipulation involontaire, au mensonge par erreur, aux
dérives de toutes sortes.
Face aux défis de communication qui se
dressent devant notre époque, les enjeux liés
à l'orientation que prendra le développement
des moyens de communication sont aujourd'hui cruciaux. Or
la clef d'un développement utile et harmonieux de la
Société de l'Information, c'est avant tout la
qualité des hommes et des femmes qui en sont les agents,
et c'est cette qualité que nous allons distinguer ensemble
aujourd'hui.
A l'occasion de cette manifestation que vous
m'avez demandé de parrainer, je n'ai pas la prétention
de délivrer une "leçon de journalisme"
mais d'appeler à la mobilisation d'une profession qui
doit être libre et responsable. L'honneur du journalisme
est aujourd'hui de travailler dans la durée, non dans
l'instant, au service de l'objectivité collective,
en déjouant les pièges de plus en plus nombreux
de la "communication", afin de permettre à
nos sociétés contemporaines de se gouverner
de manière équilibrée, transparente,
démocratique.