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Remise des Prix Galian 2005
Ouagadougou, Burkina Faso, 6 mai 2005

Discours d'Hervé Bourges
président de l'Union internationale de la presse francophone (UPF),
président de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille

« L'honneur du journalisme »

Je tiens à vous dire d'abord que je suis particulièrement honoré d'avoir été invité cette année à présider cette remise des "Prix Galian" qui distinguent les professionnels de la communication qui ont été particulièrement remarqués, dans l'exercice de leur mission.

Le journalisme et d'une manière plus générale les métiers de la communication sont aujourd'hui au cœur d'enjeux suffisamment graves pour qu'il ne soit pas inutile de revenir sur la manière dont nous les exerçons, à l'occasion exceptionnelle de cette rencontre qui réunit de nombreux professionnels de la communication.

Nos métiers sont en effet à la fois de plus en plus exposés, et de plus en plus indispensables au bon fonctionnement des nations contemporaines. Un grand quotidien français titrait la semaine dernière sur "L'Année noire" que vient de traverser le journalisme dans le monde : plusieurs dizaines de nos confrères sont tombés en 2004, sur différents champs de bataille, dans des conditions souvent mal élucidées. De grands médias hésitent désormais à couvrir de manière directe certains pays, où leurs journalistes ne pourraient pas faire leur métier en toute liberté sans exposer leurs vies. Ils sont souvent victimes d'assassinats, d'exécutions sommaires, pris en otages, jetés dans les culs-de-basse-fosse. Et je ne mentionne pas les intimidations diverses, les pressions, les menaces.

Autant dire que l'exercice du métier est difficile, et que l'honneur des journalistes est justement de remplir leur mission dans des conditions de plus en plus complexes, sans déroger aux principes fondamentaux qui justifient et encadrent notre profession. Avant que nous distinguions ensemble ceux qui se sont particulièrement illustrés cette année, je voudrais, dans un propos liminaire, dégager les nouveaux enjeux du journalisme et les défis auxquels il faut faire face pour y répondre.

Nous sommes depuis peu entrés dans la Société de l'Information, donc dans une société dont le fonctionnement même est appuyé sur les médias, la circulation des informations, leur traitement, leur mise en scène, leur exploitation.

- Les médias jouent un rôle primordial dans la construction de l'espace public et donc dans l'établissement de conditions propices à l'expression démocratique, au bon fonctionnement des institutions publiques et des organes politiques. Dans tout pays, mais plus encore en Afrique, dans des pays dont l'identité nationale s'est construite, nous le savons bien, sur une disparité très forte d'origines, de cultures, de traditions, les médias ont une responsabilité directe dans les processus démocratiques. Pas de démocratie sans espace public, pas d'espace public sans une information fiable, pluraliste, partagée par tous.

C'est justement pour faire en sorte que cette information partagée par tous soit équitable, démocratique donc pluraliste, diverse, ouverte, que les journalistes luttent. C'est le sens de l'engagement permanent de l'Union internationale de la presse francophone que je préside aujourd'hui, et qui ne manque jamais de rappeler aux institutions et aux Etats leur responsabilité immédiate dans la protection des journalistes.

- Mais symétriquement, il est indispensable de faire prendre conscience à l'ensemble des médias de leurs responsabilités, et des règles qu'elles leur imposent, sur le plan déontologique, éthique, professionnel. Cette responsabilisation des médias ne doit pas être placée directement entre les mains de décideurs politiques, qui sont, dans tous les pays du monde, prompts à considérer les médias comme des outils au service de leurs propres intérêts partisans, plutôt que comme des organes indépendants servant à l'expression du pluralisme. D'où la nécessité d'une régulation autonome par rapport aux structures gouvernementales, mais reconnue dans sa légitimité par l'ensemble des acteurs de la vie publique.

De ce point de vue, il importe de souligner d'emblée qu'il existe dans la plupart des pays du monde un cadre juridique dans lequel l'expression des médias est garantie aujourd'hui, dans des conditions de liberté éditoriale de la presse et préservant l'expression de la diversité des opinions.

Régulation, autorégulation, réglementation : trois écoles et deux méthodes

Le contrôle totalitaire et les régimes autoritaires constituent des dangers majeurs pour le journalisme, donc pour la démocratie et le citoyen. La liberté de la presse, tous les textes universels fondamentaux et constitutionnels en attestent, est une condition essentielle et nécessaire de la démocratie. Hors de l'expression libre permettant la formation autonome de l'opinion, donc de l'accès du public à l'information, pas de salut. La réflexion qui suit sur les modes de régulation de la presse s'appuie sur cette conviction.

Le journalisme libre, notamment s'il est fraîchement libéré et un peu ivre de cette liberté, en particulier s'il est exercé sans compétence et sans principes professionnels forts, est un danger pour les puissants ; il l'est tout autant pour les modestes, laminés par le pouvoir et l'arrogance de pseudo-journalistes qui se mettent au service d'eux-mêmes, de leurs amis ou de leur carrière, de leurs intérêts, plus qu'au service de la démocratie et de la vie civique.

L'absence de liberté est par nature oppressive. L'abus de liberté est à terme liberticide, s'il génère et justifie un appareil répressif.

Plaidons pour l'équilibre dialectique de ces impératifs.

Les trois écoles

Trois écoles principales s'affrontent pour répondre à ce défi.

1/ La liberté absolue

La première école dit que la liberté ne supporte aucune contrainte, que le journalisme doit s'exercer sans règle aucune, autre que celles admises par les journalistes eux-mêmes, que toute réglementation, toute organisation professionnelle, toute régulation, est illégitime par définition.

C'est assez traditionnellement l'école anglo-saxonne. Elle oppose aux droits de la société à se défendre des abus la conscience nécessaire et volontaire des journalistes eux-mêmes, la qualité de leur jugement, et in fine la capacité de sanction d'un public qui déserterait de lui-même les médias non crédibles.

Au mieux, elle pense que les tribunaux auront le dernier mot en cas de dommage causé à autrui, et que cela suffit. Manne pour les avocats…

A l'évidence, c'est là une vision naïve et libérale de la commercialisation de l'information, dont l'excellence serait régulée par la capacité du public à demander la qualité, à refuser la facilité, à discerner spontanément le bon grain de l'ivraie. C'est peu de dire qu'on manie ici l'illusion. Cette position n'empêche ni "la presse de caniveau" ni la désinformation. Nous le savons bien, en Afrique, où une partie de la presse écrite souffre d'un penchant pour la diffamation fantaisiste, s'érige en juge et se régale, à répandre la rumeur, plutôt qu'à en démontrer le bien fondé.

Une variante de cette position, même si elle part d'un bon sentiment, consiste, comme beaucoup de textes de référence des journalistes l'écrivent, à dire que celui-ci ne peut reconnaître que le jugement de ses pairs. C'est la déviation d'un corporatisme exacerbé qui porte en elle-même les germes liberticides de la normalisation.

2/ La répression administrative

La seconde école dit que la surveillance répressive est inévitable, nécessaire et indispensable. Que la loi doit encadrer, très fortement. Que la profession doit être encadrée, plus fortement encore. D'où les initiatives d'Ordres des journalistes, à l'image d'un Ordre des médecins policier et juge du métier. En Italie, en Amérique du Sud, les "colegios" fonctionnent et régulent. Malheur à qui sort des sentiers battus, du respect formel de la liberté formelle, des cadres de la loi rigide. Malheur à qui n'est pas de la coterie des élites reconnues, à qui "pense de travers", minoritaire.

On aboutit, comme le souligne justement Henri Pigeat, à l'instauration d'une sorte de "délit de pratique illégale du journalisme", qui donne à l'Ordre et le plus souvent au pouvoir politique ou économique le contrôle de fait sur l'exercice de la profession.

A l'évidence, vision autoritariste et normative du contrôle de l'information, officielle en tout cas bien pensante. C'est peu de dire qu'on triche ici sur les mots, en particulier celui de liberté. Cent fleurs ne peuvent s'y épanouir, en tout cas pas celles du pluralisme et de la démocratie.

3/ L'équilibre entre liberté et responsabilité

La troisième école cherche le point d'équilibre entre liberté et responsabilité, entre devoir d'informer et droit d'être informé, entre droit de dire et respect de la personne ou de la vérité. Elle professe que les journalistes ont des droits et des devoirs, que les citoyens sont directement ou indirectement leurs vrais "patrons", que la société doit organiser un compromis entre liberté et licence, entre irresponsabilité et conformisme.

Cette école est la plus équilibrée et la mieux à même d'atteindre les principes fondamentaux du journalisme. Mais elle hésite sur les méthodes à employer pour atteindre des objectifs idéaux inatteignables. Les voies et moyens de cette régulation sont pluriels, complémentaires et interactifs. Ils varient d'un pays à l'autre en fonction des histoires et des étapes de développement de la communication.

Dans cette voie est reconnue comme primordiale la responsabilité du juge, considéré comme un tiers indépendant et désintéressé, devenant garant de la déontologie du journalisme, et des droits du public, à partir du moment où la loi est à la fois bien conçue et bien appliquée. Car la menace de la judiciarisation abusive et d'une jurisprudence liberticide n'est pas non plus exclue.

Dans cette voie est aussi reconnue comme essentielle la conscience du journaliste lui-même, fondée à la fois sur une conviction de son rôle social, une compétence professionnelle, un état d'esprit citoyen, un exercice collectif et responsable du métier. Même s'il est généralement admis que toutes ces vertus ne sont pas automatiques ou assurées, et qu'il s'agit de les vérifier.

Dans un premier cadre, il y a les moyens internes aux médias : codes et chartes d'entreprises, voire conseil de discipline interne, doctrine et usage des droits de réponse, conférences et réunions critiques, formation des journalistes, travail des médiateurs, etc.

Dans un second chapitre, il y a les moyens externes aux médias et aux entreprises, créés par les usagers, ou la société, voire les professionnels eux-mêmes. Moyens de réflexion (colloques, etc) et moyens d'expression d'un jugement, professionnel ou non.

Principes et pratiques

1. Principes

La presse écrite, la radio et la télévision sont de puissants vecteurs d'influence, et c'est ce qui fonde l'attention extrême que leurs responsables doivent toujours exercer sur ce qu'ils publient, ou diffusent.

Je voudrais souligner le rôle fondamental que joue la conscience de chaque journaliste dans le développement d'une Société de l'Information ouverte et riche.

Cette conscience professionnelle doit habiter chaque journaliste, et il doit la mettre au-dessus de ses choix partisans, c'est son devoir de journaliste. C'est en ce sens que je veux saluer également le dynamisme éthique qui existe au sein de la presse africaine, et qui conduit les journalistes du Burkina Faso à se poser les questions déontologiques qui intéressent leurs confrères du monde entier.

C'est pourquoi je tiens à insister aussi sur la nécessaire responsabilité des journalistes, parce que la conscience est toujours individuelle et que chaque journaliste est toujours responsable de ses actes, et doit garder présent à l'esprit les principes qui fondent son rôle de journaliste.

2. Pratiques

Mais cette responsabilité est confrontée à un univers médiatique marqué par plusieurs phénomènes récents : son internationalisation, son éclatement, sa fluidité.

Internationalisation d'abord : les flux d'images débordent les frontières, une conscience collective mondiale est en voie de constitution, il n'est plus possible d'ignorer désormais à Ouagadougou les conséquences d'un tsunami en Asie du Sud-Est ou d'un attentat au Caire. Nous savons que chacun de ces faits influe sur des équilibres mondiaux, enjeux économiques, militaires, stratégiques, répartition de l'aide au niveau mondial ou priorités démocratiques qui servent d'axes à des actions internationales importantes.

Dans ce monde complexe le journaliste est forcé de s'extraire de son contexte local pour tâcher de rendre compte de phénomènes dont les origines sont distantes, difficiles à cerner, mais dont les conséquences proches ou lointaines atteindront ses lecteurs ou ses auditeurs.

Eclatement médiatique ensuite : on constate la pluralité des sources et la confusion de leur entrecroisement (une information est reprise de manière un peu hasardeuse et une multiplicité de médias se précipitent pour la commenter). On assiste à des phénomènes d'emballement médiatique dont les conséquences affectent les décideurs politiques, pressés de prendre position sur des faits mal établis. On a assisté en France ces derniers mois à plusieurs affaires de ce type, où les réactions politiques à l'emporte-pièce ont été démenties, voire ridiculisées, lorsque le fait divers qui leur servait de fondement s'est révélé n'être qu'une manipulation sordide.

Donc la complexité des phénomènes dont il faut rendre compte s'accroît d'une complication de l'exercice du discernement journalistique, cet effort d'analyse, d'ascèse intellectuelle, qui oblige à revenir aux faits, à croiser les sources, à valider les témoignages, à vérifier toujours plus les informations qui circulent.

Fluidité médiatique enfin. Plusieurs évolutions confluent pour accélérer les processus journalistiques : la rapidité de leur transmission d'abord, leur abondance ensuite, leur caducité enfin. La matière du journalisme, c'est l'actualité. Un philosophe contemporain aimait souligner que l'actualité est "ce qui est en actes". Mais de plus en plus l'actualité reflète des représentations, des formulations, et tout le travail des "communicateurs" d'aujourd'hui, qu'ils viennent de la publicité ou du marketing, consiste à remplacer les faits par des interprétations, positives ou négatives.

Tout le système économique occidental fonctionne ainsi sur la promotion de la consommation, qui passe par une systématique promotion d'usages, de choix de comportements, et bien évidemment de produits que la "société de consommation" présente comme indispensables au confort physique et psychologique de chacun. Les modes se succèdent à un rythme effréné, parce qu'elles sont le moyen de promouvoir une consommation de plus en plus éloignée de besoins réels, de plus en plus construite sur des frustrations imaginaires.

Cette évolution serait préoccupante si elle ne touchait que l'univers économique et marchand, elle est encore plus grave si l'on considère qu'elle affecte aussi aujourd'hui les modes de présentation du discours politique, où la communication semble parfois un substitut de l'action, et non, ce qu'elle devrait être, c'est-à-dire un outil au service de l'action.

Dans cet univers mobile où les goûts sont façonnés par des messages publicitaires adroitement communiqués, le rôle des journalistes est, dans l'espace civique, de résister à l'emprise du système de communication global pour revenir à l'essentiel, à ce qui constitue réellement des actes et non une simple façade.

Comprendre, expliquer, cela réclame du recul, de l'attention, de la réflexion. Mais dans le même temps, la fluidité d'information rend tout délai impossible : on ne s'arrête pas sur une image, le flux l'a déjà emportée au bénéfice d'une autre. La multiplicité des sources rend l'analyse plus difficile, et pourtant le temps laissé à l'analyse est de plus en plus court.

Tout le problème est de maintenir intacts les principes de déontologie et de responsabilité d'une profession confrontée aux contraintes de l'abondance, de la rapidité, de la caducité, de la brièveté de l'information ; concurrence aidant, ces contraintes temporelles peuvent conduire, faute de culture suffisante, de savoir faire et de conscience professionnelle, à la manipulation involontaire, au mensonge par erreur, aux dérives de toutes sortes.

Face aux défis de communication qui se dressent devant notre époque, les enjeux liés à l'orientation que prendra le développement des moyens de communication sont aujourd'hui cruciaux. Or la clef d'un développement utile et harmonieux de la Société de l'Information, c'est avant tout la qualité des hommes et des femmes qui en sont les agents, et c'est cette qualité que nous allons distinguer ensemble aujourd'hui.

A l'occasion de cette manifestation que vous m'avez demandé de parrainer, je n'ai pas la prétention de délivrer une "leçon de journalisme" mais d'appeler à la mobilisation d'une profession qui doit être libre et responsable. L'honneur du journalisme est aujourd'hui de travailler dans la durée, non dans l'instant, au service de l'objectivité collective, en déjouant les pièges de plus en plus nombreux de la "communication", afin de permettre à nos sociétés contemporaines de se gouverner de manière équilibrée, transparente, démocratique.

Hervé Bourges
président international de l'UPF
Ouagadougou, 6 mai 2005