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Intervention
d'Hervé
Bourges
président
de l'Union internationale de la presse francophone (UPF)
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"Nouveaux Médias et diversité
culturelle : l'enjeu francophone"
Je tiens d'abord à vous remercier de
m'avoir invité à intervenir dans le cadre de
cette seconde Université africaine de la communication
qui constitue désormais un rendez-vous important pour
ceux qui oeuvrent au développement de la communication
en Afrique.
Tous ceux qui s'expriment ici sont des professionnels,
des acteurs des médias, des spécialistes de
l'information, des universitaires, ils sont africains ou européens
et tous ont en tête un objectif : l'adaptation du paysage
médiatique francophone aux nouveaux défis que
lui pose la mondialisation des communications.
C'est la raison pour laquelle j'ai été
particulièrement sensible à votre demande d'intervention
sur l'utilisation des nouveaux médias au service de
la diversité culturelle.
Cette question est essentielle parce qu'elle
va d'abord contre toutes les apparences, et presque contre
le sens commun. Les nouvelles technologies de communication
ont été la source et le moyen de la mondialisation
médiatique : la planète est devenue village
parce que soudain les horizons rétrécissaient,
et que l'information franchissait désormais un océan
aussi facilement qu'au dix-neuvième siècle,
elle traversait une rue.
Les premiers effets de la mondialisation
En rapprochant les traditions et les cultures
les plus éloignées et les plus étrangères,
les nouveaux outils de communication les ont placées
en concurrence. Et cette concurrence a immédiatement
été profitable aux plus puissantes, et périlleuse
pour les plus faibles.
Chaque année les linguistes s'inquiètent
de la disparition d'un nombre croissant de langues qui voient
s'éteindre leurs derniers locuteurs. Or ce qui s'efface
avec une langue qui meurt, c'est toute une culture, toute
une tradition dont elle était porteuse et qui souvent
n'a pas encore pu trouver sa traduction dans une autre langue.
Le sort des langues est préoccupant,
mais il ne fait que refléter un phénomène
plus général : les vecteurs culturels dominants,
qui sont de plus en plus des vecteurs médiatiques,
ou de nouvelles expressions artistiques telles que le cinéma
ou la fiction audiovisuelle, sont des vecteurs largement dominés
par quelques grandes langues de communication internationales,
comme l'anglais, l'arabe, le chinois, l'espagnol ou le français.
Dès lors les expressions culturelles
dominantes sont aujourd'hui conçues, développées,
façonnées en ces quelques langues, réduisant
d'autant le nombre de traditions culturelles qu'elles illustrent.
Pour mille films américains partis à l'assaut
des marchés internationaux, une poignée de films
défendent chaque année les valeurs de l'Afrique
toute entière. Or nous savons que l'Afrique est riche
de multiples héritages, d'un passé millénaire
qui a nourri de grandes civilisations.
Sans reprendre tous les développements
du grand historien universitaire Cheikh Anta Diop, comment
ne pas s'étonner qu'une terre et des peuples qui étaient
déjà riches de mythes, de spiritualité,
d'humanisme, plusieurs siècles avant notre ère,
voient leurs héritages ancestraux gommés par
les créations contemporaines aux valeurs relativement
sommaires qui sortent des studios d'Hollywood, une ville qui
n'a pas deux cents ans d'existence ?
Et pourtant, la première décennie
de développement de la toile universelle qu'est Internet
a été le théâtre d'une accélération
de la centralisation culturelle mondiale : aujourd'hui encore
80% des sites mondiaux sont anglophones, et la plupart des
échanges sur Internet passent par les nuds de
télécommunications situés aux Etats-Unis
d'Amérique... Même si le développement
rapide d'Internet dans certains grands pays, comme la Chine
ou l'Inde, se traduit par un rééquilibrage linguistique
à leur profit, il reste que les grands acteurs d'Internet
sont pour l'essentiel américains.
Ne prenons que l'exemple de "Google"
et de sa volonté hégémonique sur l'organisation
des connaissances sur la toile : il est indéniable
que les concepteurs de ce moteur de recherche ont donné
à tous les utilisateurs d'Internet un formidable outil
de recherche, qui permet, sur n'importe quel sujet, de retrouver
tous les documents qui s'y rapportent, édités
sur n'importe quel site au monde
Mais il est indéniable
aussi que ce moteur de recherche accomplit de lui-même
un tri, dont les motivations ne sont pas toujours aisées
à découvrir, et qu'il propose les 50, 100, 2000,
50 000 références retrouvées dans un
ordre qui lui est propre.
Tous les acteurs culturels sont évidemment
concernés par l'hégémonie d'un logiciel
comme "Google". Lorsque cette société
annonce par exemple sa volonté de numériser
l'ensemble des ouvrages de la littérature mondiale,
les réactions sont vives au sein des grandes bibliothèques
du monde : en effet, quelle version des uvres va être
choisie, quel texte sera proposé, avec quelles références
? Qui effectuera les nécessaires choix afférant
à tout travail d'édition de texte ? Comment
les droits des auteurs seront-ils garantis, et comment éviter
surtout que "le texte google" ne fasse un jour foi,
les étudiants du monde entier s'y référant
comme à une Bible ?
Au-delà même des choix critiques
dans l'établissement des textes, qui sera responsable
des choix réalisés au sein de l'uvre d'un
même auteur, dès lors que tous ses livres ne
seraient pas retenus pour être indexés par Google
? Quels seront les effets de leur mise à l'index par
le principal moteur de recherche de la toile ?
Ce sont à toutes ces questions qu'il
est nécessaire de répondre, pour bien prendre
la mesure d'un phénomène d'appropriation culturelle
universelle qui a un côté positif (il s'agit
en effet de mettre à disposition l'ensemble des livres
édités dans le monde, et donc, la culture universelle)
mais qui possède aussi ses effets pernicieux : où
seront les zones d'ombre ? A quelles motivations commerciales
ou idéologiques répondront-elles ? Quelle place
pour chaque culture ainsi référencée
dans la hiérarchisation implicite des réponses
proposées par le moteur de recherche ? Pourquoi toutes
les cultures du monde devrait-elles répondre à
des critères de valorisation décidés
dans la Silicon Valley ?
Cela explique les réactions très
négatives d'un grand nombre d'intellectuels ou de responsables
culturels de par le monde, à commencer, en France,
par la prise de position de Jean-Noël Jeanneney, président
de la Bibliothèque nationale de France.
Dans le cas où l'on comprendrait même
les phénomènes de domination qui sont en cause
dans cette entropie culturelle, comment ne pas regretter ses
effets et ne pas chercher les moyens de faire des nouvelles
technologies une seconde chance pour les cultures et les traditions
intellectuelles les plus diverses ?
La réflexion à laquelle vous m'avez
appelée est donc non seulement extrêmement actuelle,
mais aussi particulièrement urgente. C'est une "ardente
obligation" qui s'impose à nous, celle de trouver
les moyens de sauver la diversité contre la pression
unificatrice et simplificatrice des médias de masse.
Or les nouvelles technologies, dans ce combat, sont comme
la "langue" d'Esope, elles peuvent être la
pire et la meilleure des choses.
Comment les médias de demain peuvent-ils
pérenniser la coexistence de cultures et d'héritages
divers ? Comment peuvent-ils même devenir les vecteurs
de la diversité ?
Renverser le courant de la mondialisation
Il ne s'agit aujourd'hui de rien de moins que
d'un véritable renversement du courant de la mondialisation
que nous devons conduire.
Ce renversement s'appuie sur tous les médias,
la presse écrite, l'audiovisuel, à travers ses
nouveaux modes de production et de diffusion, mais aussi et
surtout sur les nouveaux médias liés à
Internet, journaux édités en ligne, radios diffusées
sur le Net, télévisions disponibles dans le
monde entier grâce à ce nouveau vecteur de diffusion
mondial. C'est sur tous les médias que doit se mener
une contre-offensive culturelle capable de prendre en compte
et de déjouer les pièges de la modernité
technologique.
- Fragilisation de la presse écrite
: l'internet à l'horizon.
Mon premier constat concerne la presse écrite
: partout dans le monde, les quotidiens d'information généralistes
connaissent une érosion de leur lectorat. Il est clair
que la lecture d'un quotidien réclame du temps, et
que de moins en moins nos contemporains peuvent y consacrer
les quelques dizaines de minutes requises. Leur attention
est en effet partagée entre de nombreuses sollicitations,
qu'il s'agisse d'informations ou de sujets de divertissement
Dans ce contexte, les atouts propres du journal
imprimé subsistent : il peut être le lieu de
la réflexion, de l'analyse, de l'approfondissement
des faits qu'énoncent de manière plus radicale
et simplifiée les agences de presse et plus encore
les médias audiovisuels. Mais ses défauts sont
de plus en plus évidents : il doit être acheminé,
vendu, transporté.
Son coût ne peut descendre en deçà
d'une certaine limite, celle que lui impose sa viabilité
économique. Ses délais de réalisation
sont la conséquence directe de son impression, qui
ne peut s'opérer, quelle que soit la modernité
des techniques employées, que sur du papier et avec
de l'encre
Et même si les morasses sont maintenant
remisées dans les musées de l'imprimerie, la
photocomposition ne change rien à la nature fondamentale
du support employé. De même, les délais
d'acheminement et de distribution sont liés à
ce support, à son poids, à sa fragilité
aussi.
Dans de nombreux pays du monde, le marché
intérieur, reflet du pouvoir d'achat disponible des
consommateurs, est trop faible pour financer suffisamment
un journal de qualité. Cette équation économique
était difficile à résoudre quand le journal
imprimé était le seul média accessible
Elle devient insoluble quand la presse écrite est en
concurrence avec de nombreux autres modes de partage de l'information,
en particulier audiovisuels, et de plus en plus électroniques.
Dans ces conditions, la presse écrite
a tôt mesuré l'intérêt que peut
représenter une diffusion en ligne. Je veux saluer
quelques précurseurs, comme Cyrille Kileba Pok a Mes,
journaliste du Congo démocratique qui a créé
The Post, journal francophone sous un titre anglais,
dont la diffusion est assurée depuis plusieurs années
par courriel, à partir de Kinshasa, en direction de
ses lecteurs du monde entier. Il faut aussi parler d'un quotidien
en ligne comme afrik.com qui depuis six ans réalise
l'exploit de délivrer tous les soirs à plusieurs
dizaines de milliers de lecteurs une information à
la fois gratuite et indépendante, avec des correspondants
dans plusieurs pays africains...
L'avantage d'Internet en presse écrite,
c'est justement cette disponibilité universelle, qui
s'affranchit des problèmes de l'imprimerie et de l'acheminement.
Nombreux sont désormais les Africains qui lisent, quand
ils sont dans leur pays, la presse internationale sur leur
ordinateur, et quand ils sont en dehors de leurs frontières,
retrouvent réciproquement la presse africaine sur Internet.
Le problème de ce nouveau mode d'accès
à la presse écrite est qu'il est encore majoritairement
gratuit, donc financé par la publicité, et que
ce modèle économique est difficile à
défendre dans la mesure où le lectorat Internet
est paradoxalement très mal connu, très divers,
éparpillé sur des marchés multiples,
dont les caractéristiques sont bien différentes.
Dès lors, la publicité sur Internet connaît
un développement relativement lent, et elle n'assure
pas encore des revenus complémentaires significatifs
aux journaux qui livrent leur contenu sur la toile.
Néanmoins il s'agit d'une piste intéressante,
puisque si des modes d'accès payants à la presse
des pays du sud étaient développés, ils
pourraient permettre une redistribution du Nord vers le Sud,
des lecteurs du Nord apportant pour lire la presse africaine
un paiement qui conforterait son financement actuel, que la
vente au numéro ne couvre pas suffisamment...
C'est une raison supplémentaire de penser
que les nouveaux modes de distribution doivent être
exploités le plus vite possible au profit de la diversité
des sources d'information, en particulier, au profit de la
presse écrite des pays du Sud, qui doit y gagner visibilité,
lectorat, et, à terme, revenus nouveaux.
- L'audiovisuel en mutation
Ayant évoqué le marché
de la presse écrite, je veux également évaluer
l'impact des nouvelles technologies de télécommunications
sur la radio et la télévision.
Un colloque très intéressant s'est
tenu à Paris, au Sénat, il y a une quinze jours,
à l'initiative de Jean-Jacques Aillagon et de Jean
Mino, respectivement président de TV5 et directeur
général de CFI, sur le développement
des télévisions africaines. De nombreux responsables
des médias audiovisuels africains y participaient.
La mondialisation a des conséquences immédiates
sur les télévisions nationales et il est très
important de les évaluer pour engager les actions les
mieux adaptées pour y faire face.
Première conséquence : les paysages
audiovisuels ne s'arrêtent plus aux frontières
des Etats. Bien sûr, la diffusion hertzienne reste le
plus souvent l'apanage des télévisions nationales,
publiques ou parfois privées
Mais de l'Algérie
à l'Afrique du Sud, le continent africain voit fleurir
les paraboles, qui permettent de zapper sur une offre de chaînes
démultipliée, relativisant les discours nationaux,
dévoilant les silences, révélant la réalité
du regard des autres nations et de leurs conditions de vie.
Cela crée un phénomène
nouveau en Afrique : une émulation entre les chaînes
de télévision, qui sont désormais jugées
à l'aune de chaînes internationales. D'où
la nécessité de mettre fin aux complaisances,
aux facilités, à l'unanimisme politique, qui
parfois tient lieu de principes éditoriaux
Mais cela crée surtout un besoin croissant
: celui d'une production africaine authentique, capable de
proposer des fictions, des documentaires, des films, réalisés
localement, inspirés des traditions et des réalités
locales, mais aussi réussis sur le plan de la qualité
technique que les uvres de même type produites
par les télévision du Nord.
Or c'est là qu'il faut prendre en considération
les atouts de la numérisation des outils techniques
de production, qu'il s'agisse de tournage ou de montage, enfin
de diffusion : à tous les échelons de la chaîne
audiovisuelle, les technologies numériques proposent
désormais leur services, entraînant des baisses
de coûts sensibles. Il est possible de produire au Sud
dans des conditions plus aisées qu'en analogique, les
outils de la télévision se sont considérablement
allégés, les coûts sont moins onéreux,
la création et la distribution des images sont facilitées.
Il s'agit donc d'avancer à marche forcée.
Inventer une nouvelle dynamique de création africaine
Evoquant la "civilisation de l'universel
", Léopold Sédar Senghor avait probablement
entrevu ce que serait au XXIe siècle la "mondialisation"
que nous connaissons. Son grand ami et condisciple du lycée
Louis-le-Grand, le poète Aimé Césaire,
évoquait pour sa part ce "grand rendez-vous du
donner et du recevoir", pour dépeindre une société
où les échanges culturels seraient permanents.
Commentaire de Senghor : "ne seront présents à
ce grand rendez-vous que les peuples et les cultures qui ont
conscience d'avoir quelque chose à y apporter".
Il ne s'agit pas seulement d'hériter
de sa culture, il faut aussi avoir la volonté de la
porter vers l'avenir, et la conviction qu'elle apporte quelque
chose de différent dans le concert des peuples.
De ce point de vue, les nouvelles technologies
de communication privent désormais les pays africains
de toute excuse, ils peuvent devenir les promoteurs de leur
identité sur les réseaux mondiaux, ils peuvent
réfléchir à des investissements réalistes
et mesurés qui permettent aux cultures dont ils sont
les légataires de retrouver une actualité, en
s'adaptant aux outils et méthodes de la modernité.
Avancer à marche forcée, en matière
audiovisuelle, c'est considérer comme prioritaire la
mise au service des créateurs africains, dans chaque
pays du continent, de moyens réels
pour qu'ils
puissent imaginer des uvres culturelles capables de
représenter leur imaginaire dans la diversité
des imaginaires du monde.
La télévision est désormais
le principal foyer d'imprégnation culturelle de nos
sociétés, à la fois au Nord et au Sud.
Les pays européens se sont dotés d'outils juridiques
et fiscaux qui leur permettent de freiner le déferlement
des images extérieures à l'Europe, et de favoriser
en contrepartie la production européenne. Des outils
du même type doivent être mis en place en Afrique
.
Je ne citerai que l'exemple du Maroc : il y
a deux ans encore, le Maroc ne disposait pas d'un Centre national
de la cinématographie doté de moyens de financement
significatifs pour les films marocains. C'est désormais
chose faite, et cette année, le Maroc a vu la création
de 16 à 18 films de qualité, capables de sortir
en salles. Le Festival de Marrakech va leur permettre de toucher
une audience internationale et peut-être d'envisager
leur distribution hors des frontières du Royaume.
Au-delà de la production cinématographique,
c'est l'ensemble de la production audiovisuelle qui doit être
soutenue. En France, sous l'étiquette du CNC, nous
savons que près de la moitié des subventions
versées va aux producteurs de fictions et de documentaires
audiovisuels, c'est-à-dire réalisés pour
la télévision.
Les pays africains peuvent progressivement mettre
en place des systèmes d'incitation à la diffusion
de programmes produits localement : nous savons que c'est
là une des attentes les plus fortes dans les nations
du sud : pouvoir se retrouver dans les programmes qui leur
sont offerts, reconnaître leurs problématiques,
leur quotidien, leur réalité, dans les fictions
et dans les documentaires présentés.
La diversité culturelle est désormais
mieux servie par une fiction produite localement que par l'accélération
des échanges inégaux, unilatéraux le
plus souvent, entre pays francophones du Nord et pays francophones
du Sud. Il faut donc adapter aussi les systèmes d'aides
bilatéraux, afin qu'ils incitent à la production
locale.
Nous savons qu'il existe en matière musicale
des équipements de production parfaitement conformes
aux standards internationaux, des studios d'enregistrement,
des matériels de mixage et de duplication. Il faut
qu'en matière audiovisuelle les aides soient apportées,
soit au niveau international, soit au niveau national, pour
que des moyens similaires soient développés
et que les réalisateurs et les créateurs de
chaque pays africain puissent s'exprimer et créer.
Ainsi, comme le continent africain est aujourd'hui
à l'avant-garde de la production musicale, il pourrait
être demain à l'avant-garde des nouvelles tendances
de la création en matière audiovisuelle, à
la frontière de la création graphique, de la
3D et du reportage. L'inspiration de l'Afrique est capable
aussi de nous étonner en la matière, si seulement
on lui en donne l'occasion : c'est la responsabilité
des pouvoirs publics et des responsables de médias
de créer les conditions nécessaires à
cette floraison de talents.
J'ajoute que l'attente réelle des téléspectateurs
africains me fait croire à la possibilité de
voir se développer dans les années qui viennent
un authentique "second marché" des programmes
audiovisuels, au niveau du continent africain, avec la possibilité
pour des producteurs privés de trouver des financements
sur plusieurs territoires, en vendant leurs émissions,
films, fictions, documentaires, reportages, sur plusieurs
territoires, à plusieurs télévisions,
publiques ou privées.
La télévision africaine, confrontée
à des concurrences trans-nationales, doit de plus en
plus se concevoir elle-même comme ouverte vers l'international,
capable de fournir des images à toutes les télévisions
du monde. C'est un pari à relever.
Là encore, je ne peux qu'évoquer
Internet, qui est aussi désormais un mode de distribution
de la télévision, et le haut-débit, qui
se développe dans plusieurs capitales africaines, et
est devenu un moyen de diffusion et d'échanges pour
les images de télévision.
Les nouvelles frontières technologiques
Aujourd'hui doit s'ouvrir la réflexion
sur les nouveaux horizons technologiques de la communication
en Afrique permettant la défense effective de la diversité
culturelle.
- La télévision mobile et portable,
nouvel eldorado ?
Quel est le phénomène le plus
frappant, si l'on examine les évolutions économiques
africaines au cours des dix dernières années
: sans aucun doute l'explosion spectaculaire des téléphones
portables
Sur un marché où l'Afrique était
réellement en retard, celui du téléphone,
du fait de la difficulté à déployer les
infrastructures filaires jusque là indispensables,
l'apparition de la mobilité a bouleversé le
marché et désormais le téléphone
s'est banalisé en Afrique où de grandes compagnies
nationales et internationales de télécom se
sont rapidement développées. Le retard qui existait
(il y a plus d'appareils téléphoniques fixes
à Manhattan que sur tout le continent africain) est
devenu un facteur accélérateur du succès
du téléphone portable.
Or l'audiovisuel est à la veille d'une
révolution similaire : se développent actuellement
au Japon des réseaux de récepteurs de télévision
portables, pour lesquels des signaux hertziens dégradés
sont diffusés en numérique. Une expérimentation
est actuellement menée à Paris, et la mise en
service de réseaux ouverts aux utilisateurs devrait
intervenir en France d'ici la fin 2006.
Cela signifie deux choses : que le passage à
la diffusion numérique hertzienne, qui serait lourd
pour les réseaux hertziens analogiques en Afrique,
deviendra soudain très justifié dès lors
qu'il permettra de diffuser un nombre très important
de chaînes à destination de récepteurs
portables, récepteurs dont les coûts de fabrication
auront fortement baissé, du fait de leur industrialisation
pour d'autres marchés... Mais cela signifie aussi que
les contenus audiovisuels spécifiques qui peuvent être
produits à coût réduit localement trouveront
des débouchés sur des chaînes hertziennes
plus nombreuses, à destination des récepteurs
mobiles.
Le précédent du téléphone
me fait penser que l'on assistera en Afrique à une
explosion du marché des terminaux hertziens mobiles
(qu'il s'agisse de téléphones dotés de
la technologie DVBh ou de petits écrans portables de
la taille d'un portefeuille, et qui se glisseront aussi facilement
dans la poche intérieure d'un costume, d'un boubou
ou d'une djellaba).
Mais dès lors que ces marchés
locaux se développeront, les professionnels de l'audiovisuel
doivent veiller à ce que la richesse qu'ils produiront
soit réinvestie localement dans la production de programmes
Ce que nous constatons de plus en plus, à
l'heure d'Internet et des nouvelles technologies de communication,
c'est que tous les acteurs de la nouvelle économie
qui se met en place autour de l'audiovisuel ont, ensemble,
une responsabilité dans le renforcement de la diversité
culturelle et la consolidation de nos identités.
Les nouveaux réseaux doivent permettre
aujourd'hui de financer mieux la création, tout en
facilitant sa distribution et son rayonnement. Mais chacun
doit mettre son talent au service de sa culture et de son
héritage intellectuel, afin de leur offrir un prolongement
fécond dans cet univers de communication ouverte.
- Le blog, nouvelle liberté de l'information
?
J'en viens à l'ultime évolution perceptible
sur Internet, et qui concerne évidemment l'Afrique
: le phénomène des "blogs".
De quoi s'agit-il ? De mini-sites Internet individuels, aisément
transformables, développés gratuitement, ou
pour une somme vraiment modique au pire des cas.
Chacun peut désormais créer son
"blog" en quelques minutes sur Internet,
et le ranger dans un catalogue de "blogs"
thématiquement ou géographiquement ou culturellement
apparentés. Sitôt créé, le "blog"
devient le lieu d'expression de son propriétaire, une
sorte de journal offert gratuitement au monde entier et sur
lequel il pourra désormais développer ses idées,
répandre des informations, tenir le grand public au
courant de ses expériences ou de ses choix.
En France de nombreux hommes politiques font
déjà de leur "blog" l'outil
d'expression privilégié de leur pensée,
en même temps que le moyen d'explication détaillée
de leur action. Plus les internautes sont nombreux, plus la
tentation est grande pour eux de les renvoyer à ces
espaces d'expression libre où l'homme public se livre,
apparemment, sans contraintes.
La Commission européenne vient de soulever
le problème de la déontologie applicable à
ces médias d'un nouveau genre : quid du droit de réponse,
dès lors que l'auteur d'un "blog"
peut attaquer quelqu'un, le mettre en cause personnellement,
signaler des faits ou des agissements qu'il ne voudrait pas
voir révélés ? Quid de la jurisprudence
actuelle en matière de diffamation ou d'atteinte à
la vie privée ?
Il n'est pas vrai qu'un "blog"
soit l'équivalent d'un "tchat", qui
reste de l'ordre d'une libre conversation entre des personnes
présentes au même moment sur le même site.
Un "blog" fait l'objet d'une véritable
"publication" sur le Net, il engage la responsabilité
éditoriale de son auteur. Toutefois, le "droit
du blog" n'a pas encore fait l'objet d'une codification,
ni même d'une jurisprudence.
Mais si l'on en revient à l'Afrique,
il est indéniable que le "blog" devient
un mode d'expression et de partage de l'information à
part entière. Il est donc très important que
les blogs africains se multiplient et contribuent à
ouvrir les portes et les fenêtres de l'information,
à la faire circuler, à la faire respirer.
Le grand mythe des années 1960 a été
celui du "quart d'heure de gloire" désormais
à la portée de tout le monde. Celui des années
2000 sera celui de "l'uvre" ou du "Journal",
désormais accessible à tous.
Au-delà du mythe, cette expression recouvre
une réalité : la capacité de chaque individu
de faire entendre sa voix. Il n'est évidemment pas
certain qu'elle porte très loin, et il faudra toujours
de la chance pour être entendu, a fortiori si tous parlent
en même temps. Mais nous ne pouvons plus présumer
aussi radicalement qu'au vingtième siècle de
la prédominance de l'information formatée par
les médias du Nord.
Conclusion
C'est donc un message d'espoir et de mobilisation
que je veux exprimer, au terme de cet examen des évolutions
dues au développement des nouveaux médias et
d'Internet, considérés dans l'intérêt
de la diversité culturelle et du développement
d'une société de l'information respectueuse
des différences et de la multiplicité des cultures
humaines.
Les médias de masse ont été
la caractéristique principale du monde médiatique
tel qu'il s'est organisé dans la deuxième moitié
du vingtième siècle, créant des espaces
référentiels et civiques nouveaux, amplifiant
les perceptions collectives de nos contemporains, constituant
un espace public national plus vivant, avant de l'étendre
aux dimensions du monde, en un village planétaire.
Le XXIe sera celui des médias complexes
: la massification de l'information a vécu, et c'est
la raison pour laquelle les médias audiovisuels classiques
sont entrés en crise : télévision et
radio doivent faire face à une explosion de leur marché,
qui va en outre se compliquer d'un nouveau découpage
de leur audience en de multiples types de fréquentation
(familiale, individuelle, ou vagabonde) auxquels répondront
des besoins et donc des services différents.
Autant il était hier difficile
d'envisager un véritable renversement des courants
d'information mondiaux, autant c'est désormais chose
possible et même nécessaire, si l'on souhaite
donner à la diversité culturelle sa chance.
Les nouveaux outils dont nous disposons nous le permettent,
c'est une chance que nous devons désormais saisir.