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Colloque Canal France international (CFI)

"Enjeux de la télévision en Afrique"

Paris, Palais du Sénat, jeudi 15 septembre 2005

Introduction par Hervé Bourges
président de l'Union internationale de la presse francophone (UPF)

" Les enjeux de la télévision en Afrique "

Monsieur le président,
Mesdames et Messieurs les ministres,
Mesdames et Messieurs les sénateurs et députés,
Mesdames et Messieurs,
Chers confrères,

Il est particulièrement important de prendre en considération aujourd'hui les enjeux du développement de la télévision en Afrique. Tous ceux qui vont intervenir aujourd'hui en sont, à des titres divers, les acteurs, et je tiens à féliciter le président de CFI et de TV5, l'ancien ministre de la Culture et de la communication Jean-Jacques Aillagon, et son directeur général, Jean Mino, pour l'initiative originale et importante que constitue ce colloque, premier du genre à Paris.

En effet la télévision est en Afrique en pleine mutation, sous le double effet de l'évolution technologique et de l'ouverture politique qui a lieu dans un certain de nombre de pays.

* L'évolution technologique d'abord, qui fait aujourd'hui de l'Afrique un continent ouvert aux images venues d'ailleurs, mais qui n'en fait pas encore suffisamment un continent capable d'exporter ses propres images vers d'autres territoires.

* L'ouverture politique ensuite qui permet aux Etats africains d'accepter le développement de paysages médiatiques plus divers, et libère les esprits du discours des médias publics, qui était trop souvent univoque. Naturellement, les freins existent encore ici ou là, et il faudrait préciser cette analyse, pays par pays.

Lorsque l'on observe le paysage des médias africains tel qu'il s'est constitué puis a évolué au cours des dernières décennies, on est d'abord frappé par des constantes : la faiblesse du niveau de vie d'une trop grande part de la population a empêché longtemps, dans la plupart des pays africains, la constitution d'un véritable marché des médias.

C'est pourquoi les médias publics ont d'emblée joué un rôle essentiel, à la fois "au service du développement", selon l'expression que nous utilisions dans les années 1970, et au service de la constitution des "opinions publiques" africaines. Le rôle des Etats était parfaitement légitime, dès lors qu'il s'agissait de faire exister une presse riche et vivante, alors qu'elle n'avait a priori que peu d'acheteurs potentiels.

De même l'étroitesse des marchés intérieurs des différents pays africains était telle qu'il aurait longtemps été illusoire d'attendre de la publicité les ressources suffisantes pour faire vivre des médias audiovisuels privés, radios ou télévisions.

Pour ce qui concerne la télévision, la situation a sensiblement changé dans les années 1980/1990 : d'abord le développement de différentes technologies, et en particulier du satellite, a permis d'envisager de diffuser en Afrique dans des conditions économiques réalistes. Puis l'arrivée du numérique a permis d'envisager de produire à un coût moindre, soit avec des matériels analogiques dont le prix avait fortement diminué, soit avec des matériels numériques qui permettent eux-mêmes des économies sensibles tout au long de la chaîne de réalisation d'un programme.

Symétriquement à cette évolution, certains groupes de télévision ont commencé à développer en Afrique un marché nouveau pour des chaînes spécifiques. Madame Catherine Tasca, ancienne ministre française de la Culture et de la communication, nous parlera sans doute au cours de la dernière table ronde de cette journée, à partir de son expérience à la tête de "Canal Horizons", chaîne que j'avais moi-même fait naître avec André Rousselet sous le nom de "Canal+Afrique"… Et Dominique Fagot, qui préside aujourd'hui "Canal Horizons" et surtout "Media Overseas", nous dira dès ce matin comment ce marché de la télévision payante a pu se développer jusqu'à devenir aujourd'hui un investissement rentable pour le "Groupe Canal+".

Il faut souligner que dans le développement de ce marché, CFI joua son rôle, à travers sa filiale "Portinvest" et le bouquet "Le Sat", aujourd'hui racheté par "Media Overseas". Il est important également de noter qu'une technologie complémentaire du satellite joua en Afrique un rôle analogue à celui du câble en Europe : le MMDS, qui permet la diffusion locale de bouquets de chaînes souvent rediffusées à partir du satellite. Nous entendrons ainsi en fin de matinée un opérateur MMDS sénégalais, M. Ibrahim Diagne, qui pourra nous parler de cette expérience de bouquet multichaînes de proximité.

Avec le satellite et le MMDS commençait une nouvelle ère pour les télévisions africaines : soudain un nombre croissant de téléspectateurs avaient accès aux images du reste du monde. Cette concurrence était aussi une remise en cause, la diversité des programmes et leur attrait constituant un véritable appel au changement et à la modernisation des grilles des chaînes nationales.

Après l'appétit des nouvelles chaînes et des nouvelles images, vient en effet naturellement la revendication au sein des sociétés africaines, de voir se développer des chaînes de télévision privées locales. Connaissant le rôle central joué par les médias depuis l'époque des Indépendances, dans la constitution des consciences nationales et des opinions publiques des différents pays, nous savons tous combien l'apparition de télévisions indépendantes des Etats fut difficile à admettre, a fortiori à encourager... L'évolution est toujours en cours dans plusieurs grands pays africains, sans qu'elle ait pu, jusque là, aboutir, même dans des pays dont la santé économique permettrait désormais l'essor de télévisions commerciales…

Je voudrais souligner le fait qu'une phase décisive a été franchie, dans les années 1990-2000, avec la mise en place dans la plupart des pays africains francophones, d'autorités de régulation indépendantes chargées de développer le secteur des médias audiovisuels. Toutes ces autorités se sont d'ailleurs regroupées en un réseau, le RIARC, afin de partager leurs expériences et d'agir ensemble pour l'ouverture et la diversification du paysage audiovisuel africain. Je tiens à saluer leur action, représentée parmi nous par Mme Aline Koala, secrétaire générale du Conseil supérieur de la communication du Burkina Faso. Je souhaite aussi de manière particulière une pleine efficacité et une réelle indépendance à la nouvelle Haute autorité de l'audiovisuel et de la communication togolaise, refondée il y a quelques jours, et qui comprend désormais en son sein des représentants des professionnels -et non plus simplement du pouvoir politique.

Désormais les pays africains peuvent être le berceau de chaînes de télévision privées de grande qualité, capables de rivaliser avec les télévisions nationales et de leur apporter un souffle nouveau par le biais de la concurrence. Je ne citerai que l'exemple du Bénin, dont le paysage audiovisuel s'est réellement ouvert, et qui voit croître un groupe de télévision privé qui a désormais l'ambition de trouver des téléspectateurs dans les pays voisins…

A l'extrême pointe de l'évolution technologique actuelle, on trouve les images de télévision désormais diffusées sur Internet, accessible en haut-débit dans beaucoup de capitales africaines, la chaîne "Télésud" émet sur Internet en même temps que sur le satellite, TV5 retransmet ses journaux africains sur Internet, et le site-portail "Afrik.com" s'apprête à lancer dans les jours qui viennent une émission musicale récurrente sur Internet en direction de l'Afrique. Il faut penser l'audiovisuel en Afrique avec les technologies d'aujourd'hui.

Dans ce paysage audiovisuel qui est (enfin !) en mouvement, les pays africains francophones sont confrontés à une nouvelle concurrence, celle de bouquets transnationaux anglophones comportant des programmes de grande valeur, d'un point de vue commercial, en particulier des programmes sportifs, ou des films américains… Léopold Sédar Senghor, qui fut lui-même tellement attentif à la formation et au travail de la première génération des journalistes africains, prophétisait à juste titre l'avènement au XXIe siècle d'une "Civilisation de l'Universel". Mais il insistait pour qu'à cette civilisation toutes les cultures et toutes les langues soient conviées.

Nous devons nous garder d'une "mondialisation" qui serait, en matière de communications, non pas une "civilisation de l'Universel" mais une "civilisation de la langue universelle", l'anglais. Et je le dis évidemment sans hostilité pour notre ami ghanéen Kofi Bucknor qui comprendra très bien mon propos…

La seule manière de lutter contre l'entropie linguistique et culturelle, c'est de conforter l'expression de la diversité des cultures, notamment à travers celle des langues. Les télévisions sont aujourd'hui le premier moyen d'accès à la culture, de transmission de valeurs collectives, d'acquisitions de références communes. D'où l'importance de constituer très vite un véritable tissu audiovisuel africain multilingue, à travers des chaînes plus nombreuses, publiques et privées, mieux financées, capables de porter le développement d'une production africaine, à la fois en matière de cinéma, d'information, d'œuvres audiovisuelles.

Cette production africaine peut avoir accès, en français comme en anglais, à plusieurs marchés, elle peut trouver des débouchés démultipliés sur le continent, dès lors que se développent des chaînes plus nombreuses. C'est ainsi que s'enclenchera le cercle vertueux du financement de l'audiovisuel africain.

Car nous savons tous que les attentes du public africain sont spécifiques, et qu'elles ne sont pas aujourd'hui comblées par les programmes reçus des Pays du Nord -y compris de la France…- malgré les efforts remarquables que peut réaliser Denise Epoté-Durand pour TV5-Afrique en particulier.

Ainsi au-delà des efforts de CFI pour accompagner le développement des télévisions africaines, il est indispensable d'adapter les interventions des structures d'aide et de coopération à ces nouveaux besoins des pays africains : la coopération doit avoir désormais pour première finalité de contribuer à l'essor d'une production africaine qui pourra demain rayonner d'un pays à l'autre en Afrique même, et bientôt au-delà des frontières de l'Afrique, sur les marchés internationaux.

Dans quelques semaines va commencer à Cannes le Marché international des programmes: quelle frustration, chaque année, d'y constater l'absence presque totale des pays africains francophones, alors que l'Afrique du Sud et l'Egypte y sont de plus en plus présentes…

Je ne veux pas, en ouverture de nos travaux, déflorer ce qui pourra être la conclusion de cet après-midi, et ce serait d'ailleurs préjuger de tout ce qui pourra être dit pendant toute cette journée… Néanmoins je ne peux qu'inciter chacun d'entre nous, au moment où il prendra la parole, à envisager les problématiques de l'audiovisuel africain de manière moderne, réaliste, efficace.

L'heure des grandes envolées lyriques et des professions de foi idéologiques est passée, c'est au plus près des réalités professionnelles et commerciales que nous devons faire prospérer cette économie nouvelle de l'audiovisuel africain : il y faut, plutôt que de la foi, de la pratique et du travail. L'audiovisuel doit constituer, comme c'est déjà le cas dans un certaine mesure pour la musique, l'un des foyers de développement économique de l'Afrique.

Les télévisions africaines sont de plus en plus nombreuses, elles constituent aujourd'hui un vivier d'énergies et de talent. Publiques ou privées, elles sont de plus en plus comparables aux chaînes du Nord, et les solutions qui doivent leur être proposées sont des solutions économiques, de nature à leur permettre d'accélérer le développement d'un véritable marché des programmes africains.

Hervé Bourges
président international de l'UPF
Paris, Sénat, Salle Médicis,
jeudi 15 septembre 2005