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Introduction
par
Hervé
Bourges
président
de l'Union internationale de la presse francophone (UPF)
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" Les enjeux de la télévision
en Afrique "
Monsieur le président,
Mesdames et Messieurs les ministres,
Mesdames et Messieurs les sénateurs et députés,
Mesdames et Messieurs,
Chers confrères,
Il est particulièrement important de
prendre en considération aujourd'hui les enjeux du
développement de la télévision en Afrique.
Tous ceux qui vont intervenir aujourd'hui en sont, à
des titres divers, les acteurs, et je tiens à féliciter
le président de CFI et de TV5, l'ancien ministre de
la Culture et de la communication Jean-Jacques Aillagon, et
son directeur général, Jean Mino, pour l'initiative
originale et importante que constitue ce colloque, premier
du genre à Paris.
En effet la télévision est en
Afrique en pleine mutation, sous le double effet de l'évolution
technologique et de l'ouverture politique qui a lieu dans
un certain de nombre de pays.
* L'évolution technologique d'abord,
qui fait aujourd'hui de l'Afrique un continent ouvert aux
images venues d'ailleurs, mais qui n'en fait pas encore suffisamment
un continent capable d'exporter ses propres images vers d'autres
territoires.
* L'ouverture politique ensuite qui permet
aux Etats africains d'accepter le développement de
paysages médiatiques plus divers, et libère
les esprits du discours des médias publics, qui était
trop souvent univoque. Naturellement, les freins existent
encore ici ou là, et il faudrait préciser cette
analyse, pays par pays.
Lorsque l'on observe le paysage des médias
africains tel qu'il s'est constitué puis a évolué
au cours des dernières décennies, on est d'abord
frappé par des constantes : la faiblesse du niveau
de vie d'une trop grande part de la population a empêché
longtemps, dans la plupart des pays africains, la constitution
d'un véritable marché des médias.
C'est pourquoi les médias publics ont
d'emblée joué un rôle essentiel, à
la fois "au service du développement", selon
l'expression que nous utilisions dans les années 1970,
et au service de la constitution des "opinions publiques"
africaines. Le rôle des Etats était parfaitement
légitime, dès lors qu'il s'agissait de faire
exister une presse riche et vivante, alors qu'elle n'avait
a priori que peu d'acheteurs potentiels.
De même l'étroitesse des marchés
intérieurs des différents pays africains était
telle qu'il aurait longtemps été illusoire d'attendre
de la publicité les ressources suffisantes pour faire
vivre des médias audiovisuels privés, radios
ou télévisions.
Pour ce qui concerne la télévision,
la situation a sensiblement changé dans les années
1980/1990 : d'abord le développement de différentes
technologies, et en particulier du satellite, a permis d'envisager
de diffuser en Afrique dans des conditions économiques
réalistes. Puis l'arrivée du numérique
a permis d'envisager de produire à un coût moindre,
soit avec des matériels analogiques dont le prix avait
fortement diminué, soit avec des matériels numériques
qui permettent eux-mêmes des économies sensibles
tout au long de la chaîne de réalisation d'un
programme.
Symétriquement à cette évolution,
certains groupes de télévision ont commencé
à développer en Afrique un marché nouveau
pour des chaînes spécifiques. Madame Catherine
Tasca, ancienne ministre française de la Culture et
de la communication, nous parlera sans doute au cours de la
dernière table ronde de cette journée, à
partir de son expérience à la tête de
"Canal Horizons", chaîne que j'avais moi-même
fait naître avec André Rousselet sous le nom
de "Canal+Afrique"
Et Dominique Fagot, qui
préside aujourd'hui "Canal Horizons" et surtout
"Media Overseas", nous dira dès ce matin
comment ce marché de la télévision payante
a pu se développer jusqu'à devenir aujourd'hui
un investissement rentable pour le "Groupe Canal+".
Il faut souligner que dans le développement
de ce marché, CFI joua son rôle, à travers
sa filiale "Portinvest" et le bouquet "Le Sat",
aujourd'hui racheté par "Media Overseas".
Il est important également de noter qu'une technologie
complémentaire du satellite joua en Afrique un rôle
analogue à celui du câble en Europe : le MMDS,
qui permet la diffusion locale de bouquets de chaînes
souvent rediffusées à partir du satellite. Nous
entendrons ainsi en fin de matinée un opérateur
MMDS sénégalais, M. Ibrahim Diagne, qui pourra
nous parler de cette expérience de bouquet multichaînes
de proximité.
Avec le satellite et le MMDS commençait
une nouvelle ère pour les télévisions
africaines : soudain un nombre croissant de téléspectateurs
avaient accès aux images du reste du monde. Cette concurrence
était aussi une remise en cause, la diversité
des programmes et leur attrait constituant un véritable
appel au changement et à la modernisation des grilles
des chaînes nationales.
Après l'appétit des nouvelles
chaînes et des nouvelles images, vient en effet naturellement
la revendication au sein des sociétés africaines,
de voir se développer des chaînes de télévision
privées locales. Connaissant le rôle central
joué par les médias depuis l'époque des
Indépendances, dans la constitution des consciences
nationales et des opinions publiques des différents
pays, nous savons tous combien l'apparition de télévisions
indépendantes des Etats fut difficile à admettre,
a fortiori à encourager... L'évolution est toujours
en cours dans plusieurs grands pays africains, sans qu'elle
ait pu, jusque là, aboutir, même dans des pays
dont la santé économique permettrait désormais
l'essor de télévisions commerciales
Je voudrais souligner le fait qu'une phase décisive
a été franchie, dans les années 1990-2000,
avec la mise en place dans la plupart des pays africains francophones,
d'autorités de régulation indépendantes
chargées de développer le secteur des médias
audiovisuels. Toutes ces autorités se sont d'ailleurs
regroupées en un réseau, le RIARC, afin de partager
leurs expériences et d'agir ensemble pour l'ouverture
et la diversification du paysage audiovisuel africain. Je
tiens à saluer leur action, représentée
parmi nous par Mme Aline Koala, secrétaire générale
du Conseil supérieur de la communication du Burkina
Faso. Je souhaite aussi de manière particulière
une pleine efficacité et une réelle indépendance
à la nouvelle Haute autorité de l'audiovisuel
et de la communication togolaise, refondée il y a quelques
jours, et qui comprend désormais en son sein des représentants
des professionnels -et non plus simplement du pouvoir politique.
Désormais les pays africains peuvent
être le berceau de chaînes de télévision
privées de grande qualité, capables de rivaliser
avec les télévisions nationales et de leur apporter
un souffle nouveau par le biais de la concurrence. Je ne citerai
que l'exemple du Bénin, dont le paysage audiovisuel
s'est réellement ouvert, et qui voit croître
un groupe de télévision privé qui a désormais
l'ambition de trouver des téléspectateurs dans
les pays voisins
A l'extrême pointe de l'évolution
technologique actuelle, on trouve les images de télévision
désormais diffusées sur Internet, accessible
en haut-débit dans beaucoup de capitales africaines,
la chaîne "Télésud" émet
sur Internet en même temps que sur le satellite, TV5
retransmet ses journaux africains sur Internet, et le site-portail
"Afrik.com" s'apprête à lancer dans
les jours qui viennent une émission musicale récurrente
sur Internet en direction de l'Afrique. Il faut penser l'audiovisuel
en Afrique avec les technologies d'aujourd'hui.
Dans ce paysage audiovisuel qui est (enfin !)
en mouvement, les pays africains francophones sont confrontés
à une nouvelle concurrence, celle de bouquets transnationaux
anglophones comportant des programmes de grande valeur, d'un
point de vue commercial, en particulier des programmes sportifs,
ou des films américains
Léopold Sédar
Senghor, qui fut lui-même tellement attentif à
la formation et au travail de la première génération
des journalistes africains, prophétisait à juste
titre l'avènement au XXIe siècle d'une "Civilisation
de l'Universel". Mais il insistait pour qu'à cette
civilisation toutes les cultures et toutes les langues soient
conviées.
Nous devons nous garder d'une "mondialisation"
qui serait, en matière de communications, non pas une
"civilisation de l'Universel" mais une "civilisation
de la langue universelle", l'anglais. Et je le dis
évidemment sans hostilité pour notre ami ghanéen
Kofi Bucknor qui comprendra très bien mon propos
La seule manière de lutter contre l'entropie
linguistique et culturelle, c'est de conforter l'expression
de la diversité des cultures, notamment à travers
celle des langues. Les télévisions sont aujourd'hui
le premier moyen d'accès à la culture, de transmission
de valeurs collectives, d'acquisitions de références
communes. D'où l'importance de constituer très
vite un véritable tissu audiovisuel africain multilingue,
à travers des chaînes plus nombreuses, publiques
et privées, mieux financées, capables de porter
le développement d'une production africaine, à
la fois en matière de cinéma, d'information,
d'uvres audiovisuelles.
Cette production africaine peut avoir accès,
en français comme en anglais, à plusieurs marchés,
elle peut trouver des débouchés démultipliés
sur le continent, dès lors que se développent
des chaînes plus nombreuses. C'est ainsi que s'enclenchera
le cercle vertueux du financement de l'audiovisuel africain.
Car nous savons tous que les attentes du public
africain sont spécifiques, et qu'elles ne sont pas
aujourd'hui comblées par les programmes reçus
des Pays du Nord -y compris de la France
- malgré
les efforts remarquables que peut réaliser Denise Epoté-Durand
pour TV5-Afrique en particulier.
Ainsi au-delà des efforts de CFI pour
accompagner le développement des télévisions
africaines, il est indispensable d'adapter les interventions
des structures d'aide et de coopération à ces
nouveaux besoins des pays africains : la coopération
doit avoir désormais pour première finalité
de contribuer à l'essor d'une production africaine
qui pourra demain rayonner d'un pays à l'autre en Afrique
même, et bientôt au-delà des frontières
de l'Afrique, sur les marchés internationaux.
Dans quelques semaines va commencer à
Cannes le Marché international des programmes: quelle
frustration, chaque année, d'y constater l'absence
presque totale des pays africains francophones, alors que
l'Afrique du Sud et l'Egypte y sont de plus en plus présentes
Je ne veux pas, en ouverture de nos travaux,
déflorer ce qui pourra être la conclusion de
cet après-midi, et ce serait d'ailleurs préjuger
de tout ce qui pourra être dit pendant toute cette journée
Néanmoins je ne peux qu'inciter chacun d'entre nous,
au moment où il prendra la parole, à envisager
les problématiques de l'audiovisuel africain de manière
moderne, réaliste, efficace.
L'heure des grandes envolées lyriques
et des professions de foi idéologiques est passée,
c'est au plus près des réalités professionnelles
et commerciales que nous devons faire prospérer cette
économie nouvelle de l'audiovisuel africain : il y
faut, plutôt que de la foi, de la pratique et du travail.
L'audiovisuel doit constituer, comme c'est déjà
le cas dans un certaine mesure pour la musique, l'un des foyers
de développement économique de l'Afrique.
Les télévisions africaines sont
de plus en plus nombreuses, elles constituent aujourd'hui
un vivier d'énergies et de talent. Publiques ou privées,
elles sont de plus en plus comparables aux chaînes du
Nord, et les solutions qui doivent leur être proposées
sont des solutions économiques, de nature à
leur permettre d'accélérer le développement
d'un véritable marché des programmes africains.