Séminaire
des décideurs médias
Rabat,
Maroc, lundi 13 décembre 2004
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Exposé
d'Hervé Bourges
président
de l'Union internationale de la presse francophone (UPF)
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« Le rôle des médias
vis-à-vis des sociétés en mutation
»
Introduction
Les médias, qui ont certes un rôle
prépondérant dans la vie sociale et politique des
pays avancés, ont un rôle plus décisif encore
dans les sociétés en mutation.
Cette dimension particulière des médias
dans les pays du Sud tient à son rôle de vecteur
de l'information. Il n'est nul besoin de rappeler que l'information
catalyse, amplifie, répercute, mobilise, mais aussi elle
explique, elle classe, elle simplifie et justifie. Elle est de
fait au centre de tout processus de transformation sociale.
Lorsqu'on s'interroge sur le rôle des différents
médias dans ce contexte, il peut être utile de distinguer,
du moins dans un premier temps, le rôle qui incombe aux
médias locaux de celui qui revient à nos médias
occidentaux, qui ne sont pas exempts de responsabilités
et de devoirs à l'égard des sociétés
en mutation, du fait de l'imbrication culturelle et historique
qui bien souvent les lie.
I. Le rôle des médias locaux
Je commencerais donc par m'intéresser au
rôle des médias locaux. Dans l'environnement très
spécifique que constituent les sociétés en
mutation, ceux-ci ont un rôle que n'ont pas - ou ont moins
- à remplir les médias du Nord. Ce rôle tient
au statut intermédiaire dans lequel se trouve leur pays
; il s'agit de l'accompagnement de celui-ci dans son évolution
sociale, économique et politique, mission qui coïncide
bien souvent avec la découverte et l'assimilation du journalisme
sous l'angle professionnel.
Par exemple, lorsque les pays africains ont conquis
leur indépendance, ils se trouvèrent placés
devant la nécessité d'inventer, et chacun pour ses
besoins propres, les outils d'expression et de réflexion
sociale qui pouvaient leur permettre un authentique fonctionnement
politique, économique, démocratique. Les journalistes
africains des premiers médias qui naquirent au soleil des
indépendances, furent ainsi des "agents du développement"
de l'Afrique, conscients de leur fonction supplémentaire
dans l'accession du continent à une prise de conscience
de ses identités historiques et culturelles. On n'édite
pas impunément un nouveau journal, dans un pays qui n'a
connu que ceux de la métropole ou les journaux des colons.
Ce journalisme doit inventer, en même temps qu'il défriche
les techniques de la profession, sa déontologie, ses règles,
une manière originale de toucher le public, en adéquation
avec ses attentes particulières et ses besoins.
On mesure l'ampleur de la tâche que se voyaient
assigner les jeunes journalistes : ils devaient devenir les acteurs
du développement de leurs pays, établir prudemment
les bases d'une expression démocratique au sein des nouvelles
structures sociales qui se mettaient en place, influencées
par les idéologies du temps, développer en même
temps et surtout une opinion publique
Dans des pays auxquels
leurs articles contribuaient, dans le même temps, à
forger une identité voire à assurer une cohérence
territoriale, culturelle et humaine.
La responsabilité qui incombe aux médias
locaux et aux journalistes qui les incarnent, on l'aura compris,
se trouve donc décuplée dans les sociétés
en mutation. En résumé, ainsi que je le disais au
sujet de l'Afrique en 1972 à Yaoundé lors d'une
conférence intitulée "Pour une conception
africaine de l'information" : "Parce qu'aucun
développement n'est possible sans la participation effective
des masses, que cette participation ne peut s'obtenir que par
les relais des moyens d'information, on peut considérer
que l'information doit assumer trois types de fonctions : sociale,
politique et éducative".
La défense et la promotion de la liberté
d'expression sont véritablement au cur de ces missions
: les médias locaux doivent en être à la fois
les garants et les gardiens.
"Garants", car contre les abus des
pouvoirs et les restrictions des libertés, la presse
et les médias peuvent constituer l'ultime recours des citoyens.
Les trois pouvoirs traditionnels - législatif, exécutif
et judiciaire - peuvent faillir, se méprendre ou commettre
des erreurs. Beaucoup plus fréquemment, bien sûr,
dans les Etats autoritaires et dictatoriaux. Mais, dans les pays
démocratiques aussi, des abus peuvent être commis,
bien que les lois soient votées démocratiquement,
que les gouvernements résultent du suffrage universel,
et que la justice - en théorie - soit indépendante
de l'exécutif. Par exemple, il arrive que celle-ci condamne
un innocent (comment oublier l'affaire Dreyfus en France ?) ou
que le Parlement vote des lois discriminatoires à l'égard
de certaines catégories de la population (ce fut le cas
aux Etats-Unis, durant plus d'un siècle, à l'encontre
des Afro-américains).
Dans ce contexte, les journalistes et les médias
ont souvent considéré comme un devoir majeur de
dénoncer ces violations des droits. Et ce n'est pas par
hasard, si, dans beaucoup de pays du monde, les journalistes sont
extrêmement exposés : ils ont même parfois
payé très cher leur engagement pour la vérité,
comme on le constatait hier en Colombie, au Guatemala, au Pakistan,
aux Philippines et aujourd'hui en Irak mais aussi dans toutes
les zones troublées au Proche-Orient, en Afrique et ailleurs,
où les intimidations, les enlèvements, les assassinats
ont encore cours. Le pouvoir des médias est au final, grâce
au sens civique et au courage des journalistes, celui dont disposent
les citoyens pour critiquer, repousser, contrecarrer, démocratiquement,
des décisions pouvant être injustes contre des personnes
innocentes.
"Gardiens", car défendre la
liberté de penser, et la liberté d'informer, c'est
aussi la défendre contre ses déviations, que
sont l'esprit de chapelle, la tentation de faire des médias
un moyen de pression ou d'intimidation, l'usage de la désinformation
ou de la manipulation.
Il est important de rappeler ici quelques dérives.
Chacun sait par exemple que l'émergence de la presse écrite
privée au début des années 1990, dans la
plupart des pays francophones du continent africain, s'est immédiatement
traduite par une remise en question des gouvernants, la dénonciation
permanente de scandales réels ou supposés, d'incompétences,
réelles ou exagérées, mettant en uvre
une critique à la fois unilatérale et peu vérifiée
de toutes les autorités.
Nous connaissons en effet tous des titres dont la
virulence, le manque de déontologie journalistique, la
confusion systématique entre vie privée et affaires
publiques, caractérisent une certaine légèreté
dans le traitement de l'information, plutôt qu'une véritable
volonté de contribuer à un bon fonctionnement des
institutions de la société.
Les dérives professionnelles constatées
dans ces pays sont parfois à l'origine de regrettables
régressions dans la liberté de la presse, et ce
sont ces débordements qui expliquent les réticences
qui existent aujourd'hui encore, dans de nombreux pays, de la
part des gouvernants, quels qu'ils soient, à accepter l'ouverture
du monde de la radio et de la télévision au secteur
privé et au pluralisme des médias.
Je ne peux m'empêcher aujourd'hui de citer
l'exemple de la Côte d'Ivoire, où les médias,
même publics, y appellent parfois à la violence contre
des minorités présentes sur le sol ivoirien. Comment
ne pas rappeler également le cas du Rwanda, où la
sinistre radio "des milles collines" appelait publiquement
au meurtre. On sait quelles furent les conséquences de
cette fanatisation médiatique.
Il est donc plus que jamais nécessaire que
la liberté d'expression et d'information qui se fait jour
dans les sociétés en mutation soit accompagnée
d'un usage strict de la déontologie, et d'un respect scrupuleux
des principes fondamentaux du journalisme, à commencer
par le respect de la vérité, la rectitude et la
loyauté dans le traitement des sources, l'exclusion de
la propagande et de toute falsification des faits rapportés.
Ceci étant dit, les médias locaux
se doivent également, rappelons-le, d'assurer une fonction
sociale et éducative, qui n'a de sens que si l'information
est accessible au plus grand nombre. Il s'agit là d'éviter
l'écueil d'une information trop élitiste. Le succès
des titres de presse satiriques et politiques dans les pays du
Sud est là pour le rappeler. Ce succès est sans
doute le pendant à ce qui est ressenti comme un excessif
"sérieux" des grands journaux d'information.
Le niveau de langue des journaux satiriques est l'un des premiers
motifs de leur succès. Ils sont écrits comme tout
un chacun parle dans la rue, avec des alliages de langues diverses
Du coup se trouve enjambée la grande frontière linguistique
qui retient malheureusement une bonne partie de la population
des sociétés en mutation hors du lectorat potentiel
de la presse écrite.
L'exercice effectif de la fonction sociale de la
presse écrite suppose en effet l'existence d'un lectorat
large et régulier, ce qui n'est pas encore le cas dans
la plupart des sociétés en mutation, et notamment
au Maroc. L'analphabétisme, mais aussi l'étroitesse
du marché des médias sont encore des freins au développement
des journaux dans les pays du Sud, et à leur capacité
à jouer un vrai rôle politique.
Après avoir analysé le rôle
qu'il revenait de jouer aux médias locaux au sein de leur
pays, il m'appartient maintenant d'aborder l'impact important
qu'ils peuvent avoir sur l'image de leur pays aux yeux du monde.
Aujourd'hui, les médias des pays du Sud se
doivent en effet de contribuer à la mosaïque de représentations
et de croyances que leur attribuent les médias occidentaux
; il s'agit d'enrichir le regard porté sur eux. Comment
en effet ne pas penser que le meilleur regard sur chacune de ces
sociétés, le regard le plus pertinent et le plus
éclairant, c'est celui qu'elles sont à même
de porter sur elles-même ? D'où une priorité
sur laquelle j'insiste tout particulièrement, celle de
développer des médias audiovisuels indépendants
de bonne qualité au sein des sociétés en
mutation, et notamment au Maghreb. C'est la démarche qui
semble avoir été initiée au Maroc et je m'en
réjouis.
En d'autres termes, les sociétés en
mutation ne doivent pas laisser l'exclusivité des images
qui sont données d'elles aux seuls médias occidentaux.
Pour ce faire, il faut que ces pays se dotent de moyens de production
modernes afin d'alimenter les marchés de la communication
de masse : les éditeurs occidentaux doivent pouvoir être
aidés si besoin est pour qu'ils proposent en traduction
les uvres les plus importantes de leur tradition intellectuelle.
Des films de cinéma doivent être tournés de
la manière la plus moderne par des réalisateurs
et des acteurs locaux, sur des thèmes contemporains. Des
fictions de télévision doivent être conçues
pour pouvoir être reprises sur les grands réseaux
audiovisuels occidentaux.
Ces moyens médiatiques permettront aux sociétés
en mutation d'exister comme émetteur d'informations, et
comme foyer de création, en direction du reste du monde.
Il est impossible de rejeter le regard de l'autre et la critique
implicite qu'il peut exprimer si l'on ne se donne pas les moyens
de lui proposer une autre image, un autre point de vue, une représentation
artistique et culturelle alternative.
Il existe de nombreux projets, et cette volonté
doit trouver à s'incarner dans une multiplicité
de démarches de création individuelles. Mais il
est indispensable que beaucoup de ces projets aboutissent, sur
plusieurs territoires et en direction de plusieurs types de téléspectateurs
différents. C'est indispensable afin que la représentation
des sociétés en mutation, aux yeux du reste du globe,
ne soit pas exclusivement occultée ou biaisée.
II. Le rôle des médias occidentaux
Je voudrais maintenant développer les responsabilités
particulières qui reviennent au médias occidentaux
vis-à-vis des sociétés en mutation.
Aujourd'hui, c'est le discours médiatique,
et d'abord celui de la télévision, qui forge notre
conception du monde et qui constitue la première manière
de poser la réalité autour de nous. Les médias
occidentaux ont, de ce fait, une énorme responsabilité
vis-à-vis des pays du sud. Ils se doivent d'en offrir la
vision la plus juste et la plus précise possible, contrairement
à l'attitude qui consiste à propager des clichés,
à s'aligner sur telle ou telle idéologie, ou encore
à se dissimuler derrière des raccourcis faciles.
Cela leur impose de faire un effort d'honnêteté.
Il est impossible de ne pas reconnaître la
diversité objective des sociétés en mutation,
et ce sur tous les plans. Si l'on prend l'exemple des pays arabes,
le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Libye, l'Egypte, la
Palestine, le Liban, la Syrie, l'Irak, les Pays du Golfe, constituent
autant d'entités différentes non seulement sur le
plan politique, mais aussi sur le plan culturel, linguistique,
et même religieux.
Face à ce constat, nous devons avant tout,
nous autres médias du Nord, préserver la diversité
des regards, en assurant d'abord la résistance de notre
propre vision du monde. Les cultures occidentales, insérées
dans le tissu historique et idéologique de leur pays respectif,
n'offrent pas toutes la même lecture des réalités
politiques ou sociales des sociétés en mutation,
et notamment des pays du Maghreb. Une grande ligne de fracture
est la vision européenne face à la vision américaine.
C'est sans doute un effet de la proximité géographique
et historique, de l'existence d'un très long passé
commun et d'échanges culturels et humains réguliers.
Il est également important de ne pas faire
sombrer les médias dans un utilitarisme de circonstance,
dédié à l'appui d'une cause géopolitique.
Cet utilitarisme peut immédiatement réduire la multiplicité
d'une région à un cliché d'images dépréciatives,
caricaturales, par le biais d'analyses simplificatrices, soupçonneuses,
ou inquiètes. Il ne faut jamais oublier que le discours
culturel ou médiatique peut aussi être une arme de
guerre.
Pour illustrer cette pratique, je citerais l'exemple
du regard américain sur le monde arabe tel qu'il fut au
cours de ces trois dernières années. La vision utilitariste
et purement contemporaine au travers de laquelle les médias
américains y ont présenté le monde arabe
peut se synthétiser en un triptyque ramassé : pétrole,
Islam et terrorisme.
D'abord, les Etats-Unis se sont essentiellement
intéressés au monde arabe en général,
et au Proche-Orient en particulier, à cause du pétrole
et à l'élément fondamental qu'il représente
dans le développement économique capitaliste dont
ils sont le chef de file et le premier bénéficiaire.
C'est le cas, très nettement, depuis la dernière
guerre mondiale, et c'est plus que jamais le cas aujourd'hui.
Le risque est grand aujourd'hui d'une assimilation,
par ce discours médiatique dominant, de tous les Arabes
aux terroristes de la mouvance Ben Laden, et même de tous
les musulmans aux intégristes islamistes. Ce risque n'est
pas obligatoirement le résultat d'une volonté délibérée,
d'une décision qui tendrait à manipuler l'opinion
publique, d'un complot médiatique, que certains se complaisent
à dénoncer
La vérité est plus
simple : un média est d'abord le reflet d'une opinion publique
et répond d'abord aux attentes de celle-ci : en période
de guerre, c'est le corps social tout entier qui rejette les paroles
discordantes !
Je pense pour ma part que le rôle des médias
occidentaux ne doit pas se cantonner à une attitude simplement
"correcte" d'un point de vue journalistique à
l'égard des sociétés en mutation. Les médias
occidentaux doivent également avoir une attitude pro-active
à l'égard de leurs confrères des pays du
Sud.
Je crois en particulier qu'offrir la parole aux
médias de ces pays, en leur permettant d'être entendus
sur les territoires occidentaux est une attitude tout à
fait constructive, qui va dans le sens, pour les sociétés
occidentales, d'une meilleure connaissance de la culture des pays
du Sud, tout en imposant à ces derniers une nécessaire
mise à niveau professionnelle. Outre la préservation
d'un contact avec les communautés marocaines dispersées
à travers le monde, c'est aussi à ces objectifs
qu'a répondu la présence audiovisuelle du Maroc
en Europe, qui s'est ensuite étendue dans les pays arabes,
et encore plus récemment en Amérique du Nord, au
Canada précisément.
En France, c'est dans cet esprit qu'ont été
conventionnées TV7 en 1996, la RTM en 1997, Canal Algérie
en 2000, ou encore 2M en 2001.
Les médias occidentaux peuvent même
aller plus loin, en partageant et en apportant des compétences,
principalement pour appuyer la mise en place d'établissements
professionnels et d'instances de régulation.
Des exemples d'une telle coopération existent,
notamment en Afrique. J'évoquerais simplement les quelques
expériences suivantes : celle de l'Ecole interétatique
de journalisme de Yaoundé, créée en 1970,
par une volonté commune d'une dizaine de pays africains
de se doter d'un institut de formation au journalisme qui leur
soit propre, et que j'ai dirigée jusqu'en 1976, avant l'Ecole
supérieure de journalisme de Lille, ou celle du Centre
d'enseignement des sciences et techniques de l'information (CESTI)
de Dakar, ouvert à tous les pays d'Afrique de l'Ouest.
Si ces pays avaient besoin d'un tel lieu de formation,
c'est parce que la conception de l'information est différente,
selon les sociétés et leurs héritages culturels,
selon les habitudes et les traditions diverses dont elle est le
fruit. Il y a évidemment des choix à faire dans
la hiérarchisation des nouvelles, qui ne s'inspirent pas
des mêmes critères selon les pays, il y a des responsabilités
à prendre qui n'ont pas la même portée.
De même, la force émotive d'une image
est différente dans toutes les civilisations, sans même
parler de ce qui touche aux deux grands tabous de l'humanité
que sont le sexe et la mort. Le monde entier ne peut pas se
reconnaître dans un même miroir, même si
ce miroir s'appelle CNN et qu'il prétend informer la planète
entière. Car la focale de CNN est centrée sur Atlanta.
Lorsque l'on regarde la carte du monde que l'on distribue aux
écoliers d'Atlanta, où se trouvent les pays dont
nous parlons aujourd'hui ? Très loin, à droite de
la carte, au delà de l'Océan, sur d'autres continents,
qui paraissent presque, à cette distance, n'en faire qu'un...
Comment éviter que l'information qui concernent les pays
du Sud, vue d'Atlanta, ne soit pas un peu schématique ?
Pour toutes ces raisons, il est essentiel que ces
pays se dotent de structures de formation à la mesure des
défis qu'ils ont à relever, et que nous avons évoqués
un peu plus en avant au cours de notre réflexion. La question
de la formation trouve de plus un surcroît d'intérêt
depuis quelques années, du fait de l'émergence des
nouvelles technologies de communication. Je reviendrai plus loin
sur ce point.
De la même manière, les professionnels
occidentaux devraient être prêts à travailler
aux côtés de leurs homologues du Sud pour accompagner
la mise en place ou la consolidation d'organismes de régulation
de l'audiovisuel, dans le contexte d'une ouverture des paysages
audiovisuels et de l'apparition de stations de radio et de chaînes
de télévision privées. En effet, les deux
choses ne sont pas dissociables : l'ouverture aux médias
privés est intrinsèquement liée à
l'adoption de méthodes de régulation modernes, faisant
respecter des principes de neutralité et d'impartialité.
La Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle, créée
à la suite de l'ouverture du secteur audiovisuel au Maroc,
sait que son rôle sera déterminant.
III. La mutation des médias : un enjeu majeur
pour l'avenir des sociétés en mutation
A ce stade de notre réflexion, il me semble
impossible de ne pas évoquer avec vous les enjeux de la
mutation de la forme des médias pour les sociétés
en mutation.
L'évolution actuelle des technologies de
la communication, grâce à la numérisation
de toutes les données, textes, images, sons, transforme
radicalement les médias que nous connaissions jusque là,
en fait apparaître de nouveaux, et en modifie en profondeur
le mode de fonctionnement et l'influence.
En particulier, lorsqu'un média, quelque
part dans le monde, livre une information, elle est désormais,
immédiatement, accessible partout.
Du point de vue de la liberté d'expression,
ces nouvelles technologies numériques sont donc une chance
potentielle formidable pour les sociétés en mutation.
En effet, il n'est plus possible de circonscrire l'information,
de faire taire ceux qui la propagent. Tous les journalistes du
monde sont aujourd'hui en réseau, c'est à dire qu'ils
savent tous, en temps réel, ce qu'écrivent tous
leurs confrères. Comment faire taire une voix discordante
ou des questions qui dérangent, dès lors qu'elles
peuvent être reprises dans l'instant par des milliers d'autres
bouches ?
Cependant, au-delà de cette apparente avancée,
les évolutions technologiques en cours comportent des risques
pour les sociétés en mutation.
Le premier risque est pour ces sociétés
de se voir exclues de ces évolutions, alors qu'il est essentiel
qu'elles y participent. Le développement rapide de ces
technologies est en effet un enjeu majeur pour conforter les identités
des pays du Sud, pour qu'elles trouvent une nouvelle vigueur sur
les marchés internationaux, où elles ne subiront
plus les handicaps que constituent le contrôle des réseaux
de distribution par les pays du Nord.
Cependant, dans ce bouleversement programmé,
l'enthousiasme des uns répond à l'inquiétude
des autres. L'espoir qui accompagne le développement de
la société de l'information généralisée
n'a d'égal que l'angoisse qui saisit tous ceux qui craignent
d'y voir à l'uvre des processus d'exclusion ou de
marginalisation. Ces deux réactions sont également
justifiées l'une et l'autre. Une mutation technologique
de cette ampleur a toujours des conséquences économiques,
culturelles et sociales, qui peuvent être positives ou négatives,
selon l'orientation politique qui leur est donnée.
Une telle révolution ne vaut que si elle
est partagée par tous, si l'accès à l'information
généralisée est équitable. Nous devons
faire attention, à la fois à l'intérieur
des communautés existantes, nationales, régionales,
locales, et au sein de la communauté des nations, à
ne pas voir perdurer une fracture plus radicale que toutes les
autres, la fracture numérique, qui structure de nouvelles
inégalités, plus dures et plus durables.
En résumé, nous ne devons pas laisser
s'enraciner une séparation des hommes en deux groupes :
ceux qui sont en prise sur les réseaux de communications
matérielles et immatérielles rapides, et ceux qui
seront longtemps encore relégués hors de ces réseaux,
à l'écart du développement global.
L'universalité des échanges d'informations
ne doit pas servir de masque à une marginalisation rapide
de tous ceux qui n'en profiteraient pas, qu'il s'agisse de pays
ou de peuples du tiers monde, aussi bien que des couches défavorisées
de la population des pays développés !
D'autre part, cette évolution comporte
un autre risque majeur qu'il ne faut pas masquer, celui d'une
unification et d'une disparition des différences, risque
qui s'appuie sur un "formatage" de l'information de
plus en plus menaçant.
Les nouvelles technologies de communication doivent
en effet permettre, dans les années qui viennent, à
toutes les cultures, dans leur diversité, d'investir largement
les nouveaux réseaux, en s'opposant à la colonisation
de ces nouveaux espaces médiatiques par un seul discours
journalistique, un seul flux d'informations, une seule langue,
l'anglais, et par une seule création, celle d'une production
internationale, insipide et sans saveur.
Dans ce cadre, le journalisme, des sociétés
en mutations comme des sociétés occidentales, doit
être un instrument de dialogue, une ouverture à autrui,
un refus de l'uniformisation mondiale comme de l'exclusion de
la diversité par l'imposition de valeurs univoques, apparemment
universelles et qui serviraient de façade à des
ambitions impériales.
Plus généralement, dans le domaine
des médias, il s'agira également pour les pays du
Sud de réfléchir aux conditions de l'affirmation
des différences : l'indépendance par rapport aux
marchés internationaux. Il n'y a pas aujourd'hui pour les
pays de la taille des pays européens une authentique souveraineté
culturelle sans barrière de protection et sans incitations
fortes en direction des opérateurs pour qu'ils diffusent
et produisent des contenus européens. C'est également
la position du Canada vis à vis des Etats-Unis, et le défi
qui attend l'Algérie, mais aussi le Maroc, l'Egypte et
la Tunisie, pour que le Maghreb parvienne à intégrer
ses productions audiovisuelles propres aux échanges internationaux.
Enfin, les nouvelles technologies posent inévitablement
le problème d'une responsabilité accrue des journalistes.
Il va de soi que la question de la liberté et de la responsabilité
des journalistes est d'autant plus cruciale que leurs productions
sont immédiatement lisibles dans le monde entier. Or ce
à quoi on assiste souvent, sur beaucoup de sites Internet
qui diffusent des informations, c'est à une dévalorisation
de la fonction des journalistes qui sont de moins en moins formés,
de moins en moins avertis des principes à la fois professionnels
et déontologiques qui s'attachent à l'exercice de
leur métier.
Il est donc essentiel que dans tous les pays, la
formation des journalistes aux nouveaux médias soit plus
largement assurée, et que les promotions des écoles
de journalistes soient plus nombreuses pour répondre à
ces nouveaux besoins. La société de l'information
ne doit pas être la société du doute et du
soupçon généralisé, parce que personne
ne serait plus certain d'aucune des informations démultipliées
et répétées par des milliers de sites qui
les relaient aujourd'hui sans les vérifier.
Inutile de préciser que L'ISIC (Institut
supérieur de l'Information et de la Communication, au Maroc),
dont des représentants sont présents avec nous aujourd'hui,
aura à jouer un rôle très particulier dans
ce contexte de l'émergence des nouvelles technologies comme
support médiatique.
Conclusion
Nous l'avons vu, la liberté d'expression
et la liberté de l'information sont à la fois essentielles
à la construction de sociétés démocratiques,
et nécessairement réglées et organisées
par la responsabilité individuelle de chaque publication
et de chaque journaliste, qui doit être formé à
cette fonction : ainsi que je le disais à Yaoundé,
le journaliste doit n'être ni un griot servile, ni un détracteur
stérile.
Du point de vue de la fonction d'ambassadeur qu'occupe
de façon naturelle les médias locaux, les années
qui viennent doivent permettre aux pays du Sud d'ouvrir l'audiovisuel
classique, pour donner un nouvel élan à la production
d'uvres capables d'incarner l'héritage culturel,
en particulier du Maghreb. Nous connaissons tous des cinéastes,
réalisateurs et auteurs de grand talent qui sont capables
de donner à cette volonté clairement exprimée
une traduction concrète. En faisant confiance à
la liberté de ses journalistes, les sociétés
en mutation prendront une part croissante aux nouveaux flux d'information
qui structurent l'espace médiatique international.
Dans ce contexte, il est important que le passage
de ces pays à la société de l'information
puisse se faire très rapidement, par un soutien délibéré
au développement de la téléphonie, de la
création de sites Internet, et de l'utilisation des nouveaux
réseaux numériques, qui donneront de nouveaux moyens
de rayonnement et d'expression aux journalistes et à leurs
créateurs, non seulement au sein de leur pays, mais aussi
dans le reste du monde.
Enfin, nous, médias occidentaux, ne devons
pas éluder notre responsabilité : ne pas se laisser
prendre aux fausses valeurs des discours idéologiques dominants,
et ouvrir largement notre esprit à la diversité
humaine, pour que la vérité des faits et la multiplicité
des paroles puissent trouver leur expression.
Hervé
Bourges
président international de l'UPF
Rabat, 13 décembre 2004