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Propos
introductif par Hervé Bourges
président
de l'Union internationale de la presse francophone
Modérateur
de la troisième table ronde: "Moyens
et techniques de diffusion du français dans le
monde."
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La langue comme politique
Des
extraits de ce discours ont été publiés
sous le titre "Gagner la guerre des images"
dans La Gazette de la presse francophone n°
112, août 2003.
D'entrée de jeu, pour ouvrir ces débats
qui, par la qualité des intervenants et leur degré
d'implication dans la politique de la langue, se doivent d'être
pragmatiques et efficaces, je voudrais faire une croix sur
le romantisme et les vaines songeries. Nous ne sommes là
ni pour nous congratuler dans un optimisme béat, ni
pour nous fustiger dans l'anglo-pessimisme. Nous sommes là
pour réfléchir et pour agir. Je vous propose
donc trois remarques préliminaires.
La langue française, dont nous héritons,
est le fruit d'une politique. Une politique constante
depuis le VIIème siècle, date à laquelle
"le bon Saint-Eloi" de la chanson, conseiller du
roi Dagobert, décide que les sermons, dans tout le
royaume, se feront désormais en langue vulgaire, et
non plus en latin, que les fidèles ne comprennent plus,
décision confirmée par le concile de Tours en
813. Dès le haut Moyen-Age, la conviction s'établit
donc qu'il n'y a pas de communauté s'il n'y a pas une
langue commune.
Et c'est au forceps que l'action linguistique
s'est développée à partir du XVIIe siècle,
dans toutes les classes de la société, inséparable
des progrès de l'éducation.
C'est la première certitude que nous
pouvons avoir : même si elle nous paraît éternelle
et maternelle, même si nous voudrions croire que le
bain linguistique est un phénomène naturel et
que la force d'une langue réside en son génie
propre, nous devons reconnaître en ouverture de nos
travaux qu'une langue est historique et que son essor ou
son recul résultent d'actes politiques volontaires.
1539, Villers-Cotterêts où François Ier
décide que les actes juridiques et publics seront désormais
en français. C'est une décision pragmatique,
puisque les sujets du royaume ne comprennent plus le latin.
Mais c'est une décision fondamentale dans la constitution
d'une communauté nationale, puisque cela résorbe
de fait la fracture entre langue des élites et langue
du peuple. On sait qu'un pays comme la Grèce n'a accompli
ce saut de la langue ancienne vers le grec démotique,
le grec du peuple, qu'en 1976
Date qui coïncide
justement avec l'entrée de la Grèce dans la
démocratie moderne.
Pour ce qui concerne la France, la révolution
de 1789 s'est accompagnée de l'action fondamentale
engagée par la Convention en 1794 à l'initiative
de l'Abbé Grégoire, qui dans son Rapport
sur les idiomes et patois répandus dans les différentes
contrées de la République conclut à
la nécessité de faire en son sein, une "identité
de langage" afin de permettre "le jeu de
la machine politique".
Sans faire l'historique précis de la
progression du français dans le monde, nous savons
ce qu'elle doit à l'action d'éducation forcée
liée à la colonisation. On peut regretter l'affaiblissement
consécutif d'autres langues dans le monde, comme certains
en Bretagne regrettent l'effacement du breton, que les Parisiens
avaient surnommé le baragoin ("bara ha gwin",
cela signifie "du pain et du vin" en breton). On
peut uvrer à conserver la pluralité des
langues et la richesse culturelle dont chaque langue est porteuse.
Mais en tout état de cause, il faut souligner la
dimension collective et institutionnelle de toute langue.
Ce n'est pas par hasard que l'Académie française
est placée sous la protection du Président de
la République. La langue est bien le fruit d'une politique
et il est de la responsabilité des gouvernants d'agir
en la matière. Voilà ma première remarque
préliminaire.
Quelle situation connaissons-nous
aujourd'hui
et quelles actions pouvons-nous envisager ?
Le paysage géopolitique des langues à
l'échelle de la planète est aujourd'hui très
clair : sur plusieurs milliers de parlers maternels, on trouve
une petite centaine de langues d'Etat : une trentaine en Europe,
autant en Asie, entre six et vingt en Afrique, trois en Amérique
et deux en Océanie. Parmi cette centaine de langues
d'Etat, on compte une douzaine seulement de langues internationales,
dont le rayonnement dépasse les frontières d'un
seul Etat. Et parmi ces douze langues seulement quelques unes
sont distribuées sur plusieurs continents. C'est le
cas de l'anglais et du français en particulier, présentes
sur presque tous les continents, et qui, en outre, sont deux
langues de travail des organisations internationales. L'espagnol,
le portugais et le néerlandais sont présentes
des deux côtés de l'Atlantique. Enfin sept langues
ont une diffusion internationale de proximité, ce sont
l'arabe, le russe, le chinois, l'allemand, le turc, l'indonésien-malais
et le swahili. Toutes les autres langues sont propres à
un seul Etat, parmi lesquelles on compte le japonais, l'italien
et le hindi.
Comme on le voit, de par sa présence
intercontinentale et la vitalité des créateurs
et des intellectuels qui l'utilisent, le français n'est
pas aujourd'hui une langue menacée, ce n'est pas un
" dialecte régional ", c'est potentiellement
une langue mondiale. Je pense que notre deuxième
table ronde en offrira une démonstration vivante, puisque
nous y croiserons des intellectuels, écrivains, scientifiques,
issus de plusieurs continents et qui ont en commun d'utiliser,
remarquablement bien, les capacités d'expression, de
recherche, d'émotion et d'information qui sont celles
du français.
Dans cette " guerre des langues "
qui fait rage d'un bout à l'autre de la planète,
il ne faut faire preuve d'aucun angélisme : toutes
doivent préserver leur identité, leur originalité,
leur fécondité, en luttant contre les empiètements
lexicaux, pour l'affirmation de leur vocabulaire scientifique
ou littéraire, pour leur reprise hors de leur territoire
propre. Et c'est en France l'action de plusieurs institutions
dont on ne mesure pas assez l'importance : Conseil supérieur
de la langue française, Délégation
générale à la langue française,
Alliance française, Commissions de terminologies
mises en place dans les administrations
De nombreux
intervenants au cours de ce grand débat témoigneront
pour l'action de tous ces organismes.
Lorsque je dis que l'on n'en mesure pas assez
l'importance, je ne fais pas une clause de style et je pèse
mes mots. Je veux dire que ces institutions représentent,
pour la plupart de nos contemporains, des institutions bureaucratiques
dont l'objet n'est pas très évident. En effet
ma deuxième remarque préliminaire est un constat
malheureux : nos concitoyens n'ont pas suffisamment conscience
aujourd'hui, et en France moins encore qu'ailleurs, de l'importance,
pour l'avenir, du renforcement du français dans le
monde.
Même la place centrale de l'Organisation
Internationale de la Francophonie dans le jeu diplomatique
de la France n'est pas mesurée par la plupart des observateurs,
et la nouvelle impulsion, que son Secrétaire Général
Abdou Diouf peut aujourd'hui lui donner, répond à
un véritable besoin.
Mes deux premières remarques constituent
ensemble un appel à une prise de conscience générale
de la nécessité géostratégique
de faire de la politique de la langue et de son rayonnement
une priorité de notre action publique. Il me reste
une troisième remarque, qui concerne les moyens à
mettre en uvre. Et sans déflorer notre troisième
table ronde, je veux d'ores et déjà lancer quelques
pistes
Quand Colbert convainc Louis XIV d'héberger
l'Académie française au Louvre, il ne lésine
pas sur les moyens. Même chose quand Napoléon
lui fait traverser la Seine pour la loger dans ce qui est
aujourd'hui l'Institut de France.
Les moyens à mettre en uvre pour conduire une
grande politique de rayonnement linguistique sont nécessairement
considérables : il s'agit de favoriser les échanges
universitaires, de renforcer les moyens de diffusion de la
langue et de la culture à l'étranger, de conforter
les outils juridiques qui permettent à chaque peuple
d'encourager l'expression de ses créateurs et de ses
artistes. Une politique ne se nourrit pas seulement de symboles.
Elle s'appuie sur des actes et des investissements.
En ce début du vingt-et-unième
siècle, le renforcement du rayonnement d'une langue
repose sur sa capacité à emprunter tous les
vecteurs culturels de la modernité. La vitalité
de nos éditeurs est un atout, même s'ils n'en
profitent pas toujours suffisamment pour déployer une
stratégie commerciale ambitieuse à l'extérieur
de nos frontières nationales, en particulier sur tous
les marchés de la Francophonie sur lesquels ils devraient
investir plus, et je pense avant tout aux pays du sud.
La bonne santé du cinéma français,
fruit d'une politique volontariste, comparée à
certains cinémas européens, est un atout pour
le français. Il est indispensable que nous trouvions
désormais les solutions de financement capables de
se substituer au poumon économique que Canal Plus a
représenté pendant plus d'une dizaine d'années
pour notre cinéma. Daniel Toscan du Plantier a été
jusqu'à sa mort le combattant permanent du cinéma
français à l'étranger : son action a
été saluée et reconnue, elle ne peut
pas s'interrompre aujourd'hui. Et là aussi nos producteurs
ont une responsabilité collective.
Enfin, les vecteurs de la modernité,
ceux qui pénètrent au plus près de nos
contemporains et tissent leur quotidien, ce sont les médias.
Presse écrite, radio, télévision surtout.
Le monde traverse actuellement une période
d'instabilité, dans laquelle on a tôt fait de
perdre ses repères. Mais le fait est que dix ans après
la première guerre du Golfe, nous nous sommes retrouvés
confrontés à un même constat : le conflit
en Irak révèle à nouveau notre incapacité
à exister dans la guerre des images, notre incapacité
à déployer les " armes de conviction massive
" identiques à ce que sont CNN, d'un côté,
ou Al Jazeera de l'autre, à nous opposer "aux
armes d'intoxication massive" des médias propagandistes,
tels que Fox News.
L'impression que nous avions de n'être
pas entendus reste tout aussi vive. Nous avons le sentiment
que nos analyses et notre vision de l'information ne sont
pas reprises dans le monde. Et que nous restons à l'inverse
dépendants des images d'autrui, en particulier des
images américaines ou anglaises.
La situation s'est pourtant partiellement améliorée
: grâce à Euronews, la chaîne d'information
en continu installée près de Lyon, qui fêtera
à la fin de ce mois son dixième anniversaire,
les images d'information des télévisions publiques
européennes touchent plus de 150 millions de foyers
dans le monde, à la fois en Europe de l'Ouest et en
Europe de l'Est, en Russie, et même aux Etats-Unis d'Amérique,
dans ses sept versions linguistiques. Il faut savoir qu'au
sein de l'Union européenne, l'audience quotidienne
d'Euronews dépasse depuis le début de l'année
les 5 millions de téléspectateurs, loin devant
CNN International et BBC World réunies. Pourtant les
conditions de travail d'Euronews ne lui permettent pas de
faire des miracles : son budget est cinq fois inférieur
à celui de BBC World et cinquante fois inférieur
à celui de CNN.
Or la Francophonie a besoin aujourd'hui, pour gagner la
guerre des langues, de gagner celle des images. Et nous
n'avons pas de grande chaîne d'information en langue
française, diffusée et reprise dans le monde
entier.
Les événements des dernières
semaines confirment de manière éclatante que
l'image constitue le meilleur contrepoids à la force
: l'affrontement qui s'est joué sous nos yeux en Irak,
après celui que les chaînes d'information internationales
nous ont permis de suivre en direct au sein de l'Organisation
des Nations Unies, entre les diplomates du monde entier, montre
l'émergence d'une véritable mondialisation de
l'information, porteuse de ce qui en découle immédiatement
: la constitution d'émotions mondiales, de parti
pris mondiaux, de débats idéologiques à
l'échelle du globe.
Dans cette politisation de la planète,
il est évident que la détention de la force
militaire ou industrielle est un atout décisif, de
même que la puissance monétaire ou la détention
de ressources naturelles et énergétiques. Mais
les armes de l'information et de la culture ne peuvent plus
être négligées. Elles sont au contraire
de plus en plus utiles. Même lorsque le sort des combats
ne fait pas réellement débat, le succès
d'un parti pris politique ou idéologique repose sur
sa capacité à être expliqué et
compris dans le reste du monde.
Il est donc bien nécessaire que, comme
le souhaite expressément le président Jacques
Chirac, la France fasse aujourd'hui l'effort de doter la Francophonie
d'un outil de rayonnement médiatique capable de faire
circuler ainsi ses images d'information dans le monde, afin
de pouvoir influer directement, par notre vision des événements,
sur la constitution et l'orientation de "l'opinion publique
mondiale" qui est en train de devenir une réalité
sous nos yeux.
Sans préjuger des résultats des
travaux en cours sur ce sujet, je veux encore souligner que
pour donner un véritable élan à l'information
francophone, ce nouveau média international doit répondre
à trois conditions :
1/ Il doit disposer de ses propres images,
2/ Il doit être diffusé prioritairement en français
tout en profitant des technologies numériques pour
offrir, sur certaines zones, des versions linguistiques différentes,
notamment en arabe,
3/ Il doit fonctionner comme une agence d'images et pouvoir
être largement repris, voire pillé, par un grand
nombre de télévisions partenaires, tout autour
du monde.
C'est à ces trois conditions que nous
parviendrons à redorer le blason de l'information audiovisuelle
francophone sur les marchés internationaux et à
insuffler une nouvelle vitalité médiatique à
la Francophonie.
A ce stade de notre débat, je me garderai
bien, évidemment, de tirer la moindre conclusion, mais
je soulignerai seulement que notre rencontre, aujourd'hui,
prend une signification particulière. Le thème
qui nous est donné n'est pas seulement un thème
de réflexion commune. C'est un appel à des actes
nouveaux qui revêtent, ici et aujourd'hui, une urgence
véritable. Nous sommes dans la réflexion, mais
nous sommes aussi dans l'actualité. Nous devons être
dans l'action. Nous vivons un moment historique où
le sort d'une langue comme le français peut basculer.
Mais s'il bascule, ce n'est pas seulement la Francophonie
qui s'effrite, c'est la diversité culturelle dans son
ensemble qui perd la partie.
André Malraux a montré, dans un
discours fameux, prononcé, si je ne m'abuse, à
Bourges, que la France n'avait jamais été aussi
grande dans l'histoire que quand elle avait été
la France "pour les autres", c'est-à-dire
engagée dans un combat qui la dépassait (celui
des valeurs universelles de la révolution de 1789,
par exemple) et qui avait une portée "messianique".
Je pense qu'aujourd'hui l'action que nous pouvons avoir collectivement
pour la langue française n'est pas une action égoïste,
de repli sur soi, de réflexe identitaire, c'est une
action qui protège la diversité linguistique
du monde, c'est-à-dire sa diversité culturelle.
En combattant pour la Francophonie, nous sommes aujourd'hui
encore la France "pour les autres". Et c'est cette
certitude qui doit nous permettre de trouver en nous-mêmes
les moyens nécessaires aux actions qui s'imposent.