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Langue Française

Paris, vendredi 13 juin 2003

"Les Grand débats de Radio France"
Table-ronde Sénat-Radio France-Alliance française,
Maison de Radio France

" Le français dialecte régional ou langue mondiale ?"

Propos introductif par Hervé Bourges
président de l'Union internationale de la presse francophone
Modérateur de la troisième table ronde: "Moyens et techniques de diffusion du français dans le monde."

La langue comme politique

Des extraits de ce discours ont été publiés sous le titre "Gagner la guerre des images" dans La Gazette de la presse francophone n° 112, août 2003.

D'entrée de jeu, pour ouvrir ces débats qui, par la qualité des intervenants et leur degré d'implication dans la politique de la langue, se doivent d'être pragmatiques et efficaces, je voudrais faire une croix sur le romantisme et les vaines songeries. Nous ne sommes là ni pour nous congratuler dans un optimisme béat, ni pour nous fustiger dans l'anglo-pessimisme. Nous sommes là pour réfléchir et pour agir. Je vous propose donc trois remarques préliminaires.

La langue française, dont nous héritons, est le fruit d'une politique. Une politique constante depuis le VIIème siècle, date à laquelle "le bon Saint-Eloi" de la chanson, conseiller du roi Dagobert, décide que les sermons, dans tout le royaume, se feront désormais en langue vulgaire, et non plus en latin, que les fidèles ne comprennent plus, décision confirmée par le concile de Tours en 813. Dès le haut Moyen-Age, la conviction s'établit donc qu'il n'y a pas de communauté s'il n'y a pas une langue commune.

Et c'est au forceps que l'action linguistique s'est développée à partir du XVIIe siècle, dans toutes les classes de la société, inséparable des progrès de l'éducation.

C'est la première certitude que nous pouvons avoir : même si elle nous paraît éternelle et maternelle, même si nous voudrions croire que le bain linguistique est un phénomène naturel et que la force d'une langue réside en son génie propre, nous devons reconnaître en ouverture de nos travaux qu'une langue est historique et que son essor ou son recul résultent d'actes politiques volontaires. 1539, Villers-Cotterêts où François Ier décide que les actes juridiques et publics seront désormais en français. C'est une décision pragmatique, puisque les sujets du royaume ne comprennent plus le latin. Mais c'est une décision fondamentale dans la constitution d'une communauté nationale, puisque cela résorbe de fait la fracture entre langue des élites et langue du peuple. On sait qu'un pays comme la Grèce n'a accompli ce saut de la langue ancienne vers le grec démotique, le grec du peuple, qu'en 1976… Date qui coïncide justement avec l'entrée de la Grèce dans la démocratie moderne.

Pour ce qui concerne la France, la révolution de 1789 s'est accompagnée de l'action fondamentale engagée par la Convention en 1794 à l'initiative de l'Abbé Grégoire, qui dans son Rapport sur les idiomes et patois répandus dans les différentes contrées de la République conclut à la nécessité de faire en son sein, une "identité de langage" afin de permettre "le jeu de la machine politique".

Sans faire l'historique précis de la progression du français dans le monde, nous savons ce qu'elle doit à l'action d'éducation forcée liée à la colonisation. On peut regretter l'affaiblissement consécutif d'autres langues dans le monde, comme certains en Bretagne regrettent l'effacement du breton, que les Parisiens avaient surnommé le baragoin ("bara ha gwin", cela signifie "du pain et du vin" en breton). On peut œuvrer à conserver la pluralité des langues et la richesse culturelle dont chaque langue est porteuse. Mais en tout état de cause, il faut souligner la dimension collective et institutionnelle de toute langue. Ce n'est pas par hasard que l'Académie française est placée sous la protection du Président de la République. La langue est bien le fruit d'une politique et il est de la responsabilité des gouvernants d'agir en la matière. Voilà ma première remarque préliminaire.

Quelle situation connaissons-nous aujourd'hui
et quelles actions pouvons-nous envisager ?

Le paysage géopolitique des langues à l'échelle de la planète est aujourd'hui très clair : sur plusieurs milliers de parlers maternels, on trouve une petite centaine de langues d'Etat : une trentaine en Europe, autant en Asie, entre six et vingt en Afrique, trois en Amérique et deux en Océanie. Parmi cette centaine de langues d'Etat, on compte une douzaine seulement de langues internationales, dont le rayonnement dépasse les frontières d'un seul Etat. Et parmi ces douze langues seulement quelques unes sont distribuées sur plusieurs continents. C'est le cas de l'anglais et du français en particulier, présentes sur presque tous les continents, et qui, en outre, sont deux langues de travail des organisations internationales. L'espagnol, le portugais et le néerlandais sont présentes des deux côtés de l'Atlantique. Enfin sept langues ont une diffusion internationale de proximité, ce sont l'arabe, le russe, le chinois, l'allemand, le turc, l'indonésien-malais et le swahili. Toutes les autres langues sont propres à un seul Etat, parmi lesquelles on compte le japonais, l'italien et le hindi.

Comme on le voit, de par sa présence intercontinentale et la vitalité des créateurs et des intellectuels qui l'utilisent, le français n'est pas aujourd'hui une langue menacée, ce n'est pas un " dialecte régional ", c'est potentiellement une langue mondiale. Je pense que notre deuxième table ronde en offrira une démonstration vivante, puisque nous y croiserons des intellectuels, écrivains, scientifiques, issus de plusieurs continents et qui ont en commun d'utiliser, remarquablement bien, les capacités d'expression, de recherche, d'émotion et d'information qui sont celles du français.

Dans cette " guerre des langues " qui fait rage d'un bout à l'autre de la planète, il ne faut faire preuve d'aucun angélisme : toutes doivent préserver leur identité, leur originalité, leur fécondité, en luttant contre les empiètements lexicaux, pour l'affirmation de leur vocabulaire scientifique ou littéraire, pour leur reprise hors de leur territoire propre. Et c'est en France l'action de plusieurs institutions dont on ne mesure pas assez l'importance : Conseil supérieur de la langue française, Délégation générale à la langue française, Alliance française, Commissions de terminologies mises en place dans les administrations… De nombreux intervenants au cours de ce grand débat témoigneront pour l'action de tous ces organismes.

Lorsque je dis que l'on n'en mesure pas assez l'importance, je ne fais pas une clause de style et je pèse mes mots. Je veux dire que ces institutions représentent, pour la plupart de nos contemporains, des institutions bureaucratiques dont l'objet n'est pas très évident. En effet ma deuxième remarque préliminaire est un constat malheureux : nos concitoyens n'ont pas suffisamment conscience aujourd'hui, et en France moins encore qu'ailleurs, de l'importance, pour l'avenir, du renforcement du français dans le monde.

Même la place centrale de l'Organisation Internationale de la Francophonie dans le jeu diplomatique de la France n'est pas mesurée par la plupart des observateurs, et la nouvelle impulsion, que son Secrétaire Général Abdou Diouf peut aujourd'hui lui donner, répond à un véritable besoin.

Mes deux premières remarques constituent ensemble un appel à une prise de conscience générale de la nécessité géostratégique de faire de la politique de la langue et de son rayonnement une priorité de notre action publique. Il me reste une troisième remarque, qui concerne les moyens à mettre en œuvre. Et sans déflorer notre troisième table ronde, je veux d'ores et déjà lancer quelques pistes…

Quand Colbert convainc Louis XIV d'héberger l'Académie française au Louvre, il ne lésine pas sur les moyens. Même chose quand Napoléon lui fait traverser la Seine pour la loger dans ce qui est aujourd'hui l'Institut de France.

Les moyens à mettre en œuvre pour conduire une grande politique de rayonnement linguistique sont nécessairement considérables : il s'agit de favoriser les échanges universitaires, de renforcer les moyens de diffusion de la langue et de la culture à l'étranger, de conforter les outils juridiques qui permettent à chaque peuple d'encourager l'expression de ses créateurs et de ses artistes. Une politique ne se nourrit pas seulement de symboles. Elle s'appuie sur des actes et des investissements.

En ce début du vingt-et-unième siècle, le renforcement du rayonnement d'une langue repose sur sa capacité à emprunter tous les vecteurs culturels de la modernité. La vitalité de nos éditeurs est un atout, même s'ils n'en profitent pas toujours suffisamment pour déployer une stratégie commerciale ambitieuse à l'extérieur de nos frontières nationales, en particulier sur tous les marchés de la Francophonie sur lesquels ils devraient investir plus, et je pense avant tout aux pays du sud.

La bonne santé du cinéma français, fruit d'une politique volontariste, comparée à certains cinémas européens, est un atout pour le français. Il est indispensable que nous trouvions désormais les solutions de financement capables de se substituer au poumon économique que Canal Plus a représenté pendant plus d'une dizaine d'années pour notre cinéma. Daniel Toscan du Plantier a été jusqu'à sa mort le combattant permanent du cinéma français à l'étranger : son action a été saluée et reconnue, elle ne peut pas s'interrompre aujourd'hui. Et là aussi nos producteurs ont une responsabilité collective.

Enfin, les vecteurs de la modernité, ceux qui pénètrent au plus près de nos contemporains et tissent leur quotidien, ce sont les médias. Presse écrite, radio, télévision surtout.

Le monde traverse actuellement une période d'instabilité, dans laquelle on a tôt fait de perdre ses repères. Mais le fait est que dix ans après la première guerre du Golfe, nous nous sommes retrouvés confrontés à un même constat : le conflit en Irak révèle à nouveau notre incapacité à exister dans la guerre des images, notre incapacité à déployer les " armes de conviction massive " identiques à ce que sont CNN, d'un côté, ou Al Jazeera de l'autre, à nous opposer "aux armes d'intoxication massive" des médias propagandistes, tels que Fox News.

L'impression que nous avions de n'être pas entendus reste tout aussi vive. Nous avons le sentiment que nos analyses et notre vision de l'information ne sont pas reprises dans le monde. Et que nous restons à l'inverse dépendants des images d'autrui, en particulier des images américaines ou anglaises.

La situation s'est pourtant partiellement améliorée : grâce à Euronews, la chaîne d'information en continu installée près de Lyon, qui fêtera à la fin de ce mois son dixième anniversaire, les images d'information des télévisions publiques européennes touchent plus de 150 millions de foyers dans le monde, à la fois en Europe de l'Ouest et en Europe de l'Est, en Russie, et même aux Etats-Unis d'Amérique, dans ses sept versions linguistiques. Il faut savoir qu'au sein de l'Union européenne, l'audience quotidienne d'Euronews dépasse depuis le début de l'année les 5 millions de téléspectateurs, loin devant CNN International et BBC World réunies. Pourtant les conditions de travail d'Euronews ne lui permettent pas de faire des miracles : son budget est cinq fois inférieur à celui de BBC World et cinquante fois inférieur à celui de CNN.


Or la Francophonie a besoin aujourd'hui, pour gagner la guerre des langues, de gagner celle des images. Et nous n'avons pas de grande chaîne d'information en langue française, diffusée et reprise dans le monde entier.

Les événements des dernières semaines confirment de manière éclatante que l'image constitue le meilleur contrepoids à la force : l'affrontement qui s'est joué sous nos yeux en Irak, après celui que les chaînes d'information internationales nous ont permis de suivre en direct au sein de l'Organisation des Nations Unies, entre les diplomates du monde entier, montre l'émergence d'une véritable mondialisation de l'information, porteuse de ce qui en découle immédiatement : la constitution d'émotions mondiales, de parti pris mondiaux, de débats idéologiques à l'échelle du globe.

Dans cette politisation de la planète, il est évident que la détention de la force militaire ou industrielle est un atout décisif, de même que la puissance monétaire ou la détention de ressources naturelles et énergétiques. Mais les armes de l'information et de la culture ne peuvent plus être négligées. Elles sont au contraire de plus en plus utiles. Même lorsque le sort des combats ne fait pas réellement débat, le succès d'un parti pris politique ou idéologique repose sur sa capacité à être expliqué et compris dans le reste du monde.

Il est donc bien nécessaire que, comme le souhaite expressément le président Jacques Chirac, la France fasse aujourd'hui l'effort de doter la Francophonie d'un outil de rayonnement médiatique capable de faire circuler ainsi ses images d'information dans le monde, afin de pouvoir influer directement, par notre vision des événements, sur la constitution et l'orientation de "l'opinion publique mondiale" qui est en train de devenir une réalité sous nos yeux.

Sans préjuger des résultats des travaux en cours sur ce sujet, je veux encore souligner que pour donner un véritable élan à l'information francophone, ce nouveau média international doit répondre à trois conditions :
1/ Il doit disposer de ses propres images,
2/ Il doit être diffusé prioritairement en français tout en profitant des technologies numériques pour offrir, sur certaines zones, des versions linguistiques différentes, notamment en arabe,
3/ Il doit fonctionner comme une agence d'images et pouvoir être largement repris, voire pillé, par un grand nombre de télévisions partenaires, tout autour du monde.

C'est à ces trois conditions que nous parviendrons à redorer le blason de l'information audiovisuelle francophone sur les marchés internationaux et à insuffler une nouvelle vitalité médiatique à la Francophonie.

A ce stade de notre débat, je me garderai bien, évidemment, de tirer la moindre conclusion, mais je soulignerai seulement que notre rencontre, aujourd'hui, prend une signification particulière. Le thème qui nous est donné n'est pas seulement un thème de réflexion commune. C'est un appel à des actes nouveaux qui revêtent, ici et aujourd'hui, une urgence véritable. Nous sommes dans la réflexion, mais nous sommes aussi dans l'actualité. Nous devons être dans l'action. Nous vivons un moment historique où le sort d'une langue comme le français peut basculer. Mais s'il bascule, ce n'est pas seulement la Francophonie qui s'effrite, c'est la diversité culturelle dans son ensemble qui perd la partie.

André Malraux a montré, dans un discours fameux, prononcé, si je ne m'abuse, à Bourges, que la France n'avait jamais été aussi grande dans l'histoire que quand elle avait été la France "pour les autres", c'est-à-dire engagée dans un combat qui la dépassait (celui des valeurs universelles de la révolution de 1789, par exemple) et qui avait une portée "messianique". Je pense qu'aujourd'hui l'action que nous pouvons avoir collectivement pour la langue française n'est pas une action égoïste, de repli sur soi, de réflexe identitaire, c'est une action qui protège la diversité linguistique du monde, c'est-à-dire sa diversité culturelle. En combattant pour la Francophonie, nous sommes aujourd'hui encore la France "pour les autres". Et c'est cette certitude qui doit nous permettre de trouver en nous-mêmes les moyens nécessaires aux actions qui s'imposent.

Hervé Bourges
président international de l'UPF
Paris, Maison de Radio France, 13 juin 2003

M. Bourges a également animé la 3e table-ronde: "Moyens et techniques de diffusion du français dans le monde." Intervenants: Omar Belhouchet, directeur du quotidien algérien El Watan. Kaylie Jones, écrivairi, scénariste Dario Pagel, président de la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF). Gilles Schneider, directeur général délégué de Radio France internationale (RFI), Ibrahim Tabet, Directeur de DDB Communication Liban, président du Mondial de la publicité au Liban, Denis Tillinac, écrivain.