Union de la Presse Francophone
 
La francophonie
Résolution finale
Interventions
Messages
Revue de presse
U.I.J.P.L.F. 1950-2000
Sites des 32è assises
Photos des assises
Retour manifestations
Retour pagé précédente
Menu pricipal
La francophonie
La gazette
Pressothèque
Agence d'info - U.P.F.
Langue Française


Paris, Assemblée nationale, 10 avril 2003

"L'information audiovisuelle face à la mondialisation.
Pour une chaîne d'information internationale française"

 

Audition d'Hervé Bourges
président de l'Union internationale de la presse francophone (UPF), ancien Président de RFI, TF1, France 2, France 3, et du CSA
par la Mission d'information commune
sur la création d'une télévision française d'information à vocation internationale

Composition de la Mission d'information commune
Bureau. Président: M. François Rochebloine (UDF)
Vice-présidents: M. Michel Herbillon (UMP), M. Didier Mathus (socialiste)
Secrétaires: M. Frédéric de Saint-Sernin (UMP), M. Patrice Martin-Lalande (UMP)
Rapporteur: M. Christian Kert (UMP)

Membres.
- Groupe UMP (12): Mme Martine Aurillac, M. Bemard Brochand, M. Jean-Claude Guibal, M. Emmanuel Hamelin, M. Michel Herbillon (vice-président), M. Christian Kert, M. Pierre Lellouche, M. Patrice Martin-Lalande (secrétaire), M. Éric Raoult, M. Dominique Richard, M. Frédéric de Saint-Sernin (secrétaire), M. Éric Woerth.
- Groupe U.D.F. (2) M. Pierre-Christophe Baguet, M. François Rochebloine (président).
- Groupe Socialiste (5): M. Jean-Louis Bianco, M. Patrick Bloche, M. Michel Françaix, M. François Loncle, M. Didier Mathus (vice-président).
- Groupe communiste et républicain, C.R. (1) M. Georges Hage.

« L'information audiovisuelle face à la mondialisation.
Pour une chaîne d'information internationale française »


Monsieur le Président,
Monsieur le Rapporteur,
Mesdames et Messieurs les Députés,

La question dont vous vous êtes saisis et sur laquelle vous avez souhaité m'entendre me tient particulièrement à coeur. En effet, les conséquences qui découlent de la maîtrise des canaux d'information internationaux sont majeures, et c'est à ces conséquences que je me suis intéressé depuis mes premiers engagements de journaliste, d'enseignant, puis de patron de médias.

I - Faut-il une chaîne d'information internationale française ? Oui.

Permettez-moi un tout petit retour en arrière. Au milieu des années 1970, alors que le mouvement de décolonisation était achevé, il apparut que les pays du Sud ne seraient réellement émancipés que lorsqu'ils disposeraient de médias indépendants, capables de faire entendre leur voix de manière autonome, C'est aux côtés du directeur général de l'UNESCO Amadou Mahtar M'Bow que j'ai alors agi pour développer au Sud des circuits d'information indépendants.

La France a longtemps été aveuglée elle-même sur ses propres besoins. Péché d'orgueil! je fus moi-même étonné, au début des années 1980, lorsque j'arrivai à la direction de Radio France
Internationale, de découvrir à quel point cet outil formidable avait été laissé à l'abandon. En 1982, cette radio internatîonale était au 24ème rang des radios internationales, très loin derrière la Voix de l'Amérique, la BBC et la Deutsche Welle mais également derrîère Radio Tirana..,
Il fallut transformer le statut de RFI de simple « service international » de Radio France en une « société de programmes » indépendante, dotée de sa rédaction propre et de ses perspectives de développement. Cela nous permit de clarifier ses objectifs et d'engager la réalisation d'un plan stratégique qui, en quelques années, permit à la Radio de rejoindre le peloton de tête des radios internationales.

C'est cette expérience directe de l'information internationale qui me conduisit dix ans plus tard à attirer l'attention du chef de l'Etat, François Mitterrand, sur l'urgence de constituer parallèlement à l'offre radiophonique, une offre audiovisuelle internationale forte, à partir de la France. La situation de cohabitation qui suivit ne se prêta guère à une action d'envergure dans un domaine aussi sensible. Le dossier s'endormit dans les archives de l'Elysée.
Le traumatisme médiatique provoqué par la première guerre du Golfe eut une conséquence positive : la création d'Euronews par une coalition de chaines publiques européennes visait, il y a exactement dix ans, à faire de l'Europe un partenaire à part entière des échanges d'informations mondiaux. Le concept d'Euronews, qui fait sa force, c'est le plurilinguisme. 7 langues, c'est la capacité d'être présent sur de nombreux marchés dans leur langue maternelle, ou dans une de leurs langues usuelles.

Euronews fut indéniablement un succès : pour un coût modique (30 millions d'euros de budget annuel mais seulement 2,6 millions de redevance annuelle pour France Télévisions, et les deux tiers de ses besoins couverts par ses recettes commerciales et de distribution) Euronews assure à l'Europe un prolongement de ses télévisions publiques sur tous les continents, en même temps qu'elle lui donne un média unitaire, de plus en plus utile dans un contexte de recomposition européenne.

C'est ainsi que l'Est européen constitue un marché en pleine explosion pour Euronews, qui constitue souvent la seule chaîne d'information en continu disponible, soit en russe, soit en allemand. En Russie seule, le bassin de téléspectateurs d'Euronews s'élève à 27 millions !

Dans les salles de presse installées au Qatar pour les journalistes internationaux qui suivraient l'offensive en cours en Irak, auprès de l'état-major des forces américano-britanniques, on retransmet Euronews aux côtés de CNN et d'Al Jazeera. Cela témoigne de l'implantation de cette chaîne en termes de diffusion et de distribution, sur les marchés internationaux.

D'où la décision que vient de prendre France Télévisions, en accord avec les 19 télévisions publiques actionnaires d'Furonews, de racheter au groupe privé anglais ITN les 49% du capital de la chaîne qu'il détenait. Désormais la société sera purement publique, et elle va pouvoir conforter son identité de « service public européen », au service du rayonnement, partout dans le monde, et en sept langues, de nos images d'information.

Il faut pourtant aussi souligner les limites du succès d'Euronews et les conséquences qui peuvent en être tirées.

Le fait est que 10 ans exactement après la création d'Euronews, nous nous retrouvons confrontés à un même constat, une nouvelle guerre du Golfe révèle notre incapacité à exister dans la guerre des images, notre incapacité à déployer les « armes de conviction massive » que sont CNN, d'un côté, ou AI Jazeeta de l'autre.

Nos images d'information ne sont pas reprises dans le monde. Et nous restons à l'inverse dépendants des images d'autrui, en particulier des images américaines.

A cela, l'existence d'Euronews n'a rien pu changer. Car Euronews est une chaîne qui se nourrit des images des télévisions partenaires ainsi que de celles des agences internationales.

Le format « tout image» de l'antenne est certes une chance pour le plurilinguisme. mais ce format est surtout la réponse à une situation de fait: Euronews n'a pas les moyens de créer d'images nouvelles, elle s'interdit le débat ou le magazine d'approfondissement, elle n'a pas de reporters à dépêcher à l'étranger pour suivre les crises qui secouent l'actualîté mondiale, elle ne peut pas faire d'investigation, ses scoops sont nécessairement la reprise des scoops des autres télévisions.

Euronews n'est jamais à proprement parler à l'origine d'une information, elle se borne à la retraiter, en lui donnant le ton sobre et net qui lui est propre,

Dans cet esprit, j'avais engagé en 1993, peu avant mon départ de France Télévisions, une réflexion sur la création d'un service Euronews spécifique à la France, qui se serait appuyé sur un partenariat étendu avec France Télévisions et Europe 1 pour élargir le champ éditorial d'Euronews en y associant quelques signatures prestigieuses, des décrochages réalisés à Paris et des magazines réalisés en région, avec des présentateurs afin d'humaniser l'antenne et de lui donner « de la souplesse ».

Ce projet aurait pu prendre les devants sur le projet de LCI, alors préparé par le groupe TFI. Il s'agissait de réaliser, par des décrochages sur la structure d'antenne fournie par la chaîne européenne, une nouvelle chaîne destinée à une diffusion purement française et en français, de nature à constituer une chaîne d'information en continu nationale. Le coût additionnel de ce projet était limité: il était moins onéreux que LCI, mais il reposait sur un financement public, et mon successeur Jean-Pierre Elkabbach ne parvint pas à convaincre la tutelle d'accepter les investissements nécessaires.

Toutefois il ne s'agissait pas là d'une chaîne d'information internationale, mais bien d'une chaîne pour le territoire français. Les deux démarches éditoriales sont fondamentalement différentes, et l'abandon du projet « Euronews-France » laissa la voie libre à LCI, sans défricher le terrain de l'audiovisuel international.

En 1996, après l'élection de Jacques Chirac, j'eus encore l'occasion, comme président du CSA, de lui adresser une étude sur la situation d'infériorité médiatique où nous nous trouvions par rapport à quelques autres pays occidentaux. L'urgence du développement d'une chaîne d'information internationale à partir de la France est en effet de plus en plus sensible.

Le début du vingt-et-unième siècle confirme de manière éclatante que l'image constitue le meilleur contrepoids à la force : l'affrontement qui se joue sous nos yeux en Irak, après celui que les chaînes d'information internationales nous ont permis de suivre en direct au sein de l'Organisation des Nations Unies, entre les diplomates du monde entier, montre l'émergence d'une véritable mondialisation de l'information, avec ce qui en découle immédiatement: la constitution d'émotions mondiales, de partis-pris mondiaux, de débats idéologiques à l'échelle du globe.

Dans cette politisation de la planète, il est évident que la détention de la force militaire ou industrielle est un atout décisif, de même que la puissance monétaire ou la détention de ressources naturelles et énergétiques. Mais les armes de l'information et de la culture ne peuvent plus être négligées. Elles sont au contraire de plus en plus décisives. Comme on la voit, là où le sort des combats ne faisait pas réellement débat, la guerre des images a été plus batancée, du fait de l'existence de chaînes arabes d'information, au premier rang desquelles AI Jazeera, mais aussi du fait de l'implication directe, sur le terrain, de nombreuses équipes de journalistes des chaînes occidentales, venant de pays engagés ou non dans cette guerre.

Jamais autant d'images n'avaient été diffusées sur un conflit en cours, jamais les destructîons des armes utilisées n'avaient été aussi médiatisées, dans leur brutalité la plus concrète. La scène militaire. a eu un prolongement journalistique permanent, avec tout ce que cela implique de désinformation, d'instrumentalisation des télévisions, de mise en scène idéologique des réalités du conflit.

Dès lors, il apparaît que la qualité de l'information distribuée sur cette guerre tenait avant tout à la capacité pour les grands médias d'être sur place, et d'en offrir une relation directe, qui ne soit pas de seconde main, afin de produire aux yeux de l'opinion internationale une interprétation du conflit répondant à des critères d'impartialité.

Pour ce qui concerne les médias françaîs, il faut saluer la qualité du travail réalisé, à la fois par la presse écrite et par la télévision, qui ont été des spectateurs utiles des différentes phases du conflit, et sont parvenus à en restituer la complexité. Dans l'environnement des chaînes d'information internationales en revanche, à la notable exception d'Euronews, le traitement du conflit a été extrêmement partial, chacun prenant fait et cause pour l'un des camps.

Dîffîcîle de ne pas entendre les appels à la solidarité avec les Irakiens exprimés depuis les premiers jours du conflît par AI Jazeera, largement repris par AI Arabbiya voire par la télêvîsîon d'Abu Dhabi... (Même si depuis hier, on changeait de registre éditorial, AI Jazeera montre la liesse populaire irakienne renversant les symboles du régime ... ). Difficile de ne pas être frappé également par les prises de position violemment bellicistes de Fox News, et même de CNN, toutes deux engagées aux côtés des soldats américains et britanniques.

Il est donc bien nécessaire que pour l'avenir, la France se dote d'un outil de rayonnement médiatique capable de faire circuler ainsi ses images d'information dans le monde, afin de pouvoir influer directement, par sa vîsion des événements, sur la constitution et l'orientation de « l'opinion publique mondiale » qui est en train de devenir une réalité sous nos yeux.

II - Une chaîne nouvelle, non une chaîne en plus

Quelles sont les trois caractéristiques que doit avoir cet outil médiatique pour donner un véritable élan à l'information française dans le monde?

1) - Il doit disposer de ses propres images;
2) - Il doit être diffusé prioritairement en français tout en profitant du numérique pour offrir, sur certaines zones, des versions linguistiques différentes;
3) - Il doit fonctionner comme une agence d'images et pouvoir être largement pillé et repris par un grand nombre de télévisions partenaires, tout autour du monde.

1. La chaîne internationale doit disposer de ses images.
C'est la première des conditions, qui fonde le succès de cette chaîne d'information : qu'elle puisse produire de l'information à un niveau international, et non se contenter d'en reprendre.

La force de BBC World, de même que la force de CNN ou de Fox News, c'est de couvrir l'information par ses propres moyens, avec ses propres équipes, en affichant ses propres images. Cela signifie qu'il faut entretenir une rédaction propre, avec un bon nombre de Journalistes Reporters d'images (JRI) capables de se mobiliser pour se projeter sur un théâtre d'opérations sur n'importe quel continent.

Une telle capacité entretenue en permanence se traduit par un budget: 296 millions d'euros pour BBC World. Soit un peu moins de 2 milliards de francs. Si l'on évoque maintenant le niveau de financement des chaînes d'information américaines, on passe encore un nouveau seuil, et ce n'est même pas la peine de l'évoquer, s'agissant d'une chaîne d'information française financée par l'Etat.

La situation de la chaîne d'information internationale britannique reste cependant une référence intéressante : elle hérite d'une histoire déjà relativement ancienne, autant dire que ses coûts pourraient être inférieurs si elle était plus jeune, si elle n'avait pas derrière elle un passé qui, fatalement, pèse d'un point de vue budétaire, et elle dispose d'un financement publicitaire important, lié également à son implantation ancienne sur le marché.

Il est donc possible de réfléchir sérieusement à une chaîne d'information internationale autonome, à l'intérieur d'un budget qu'on peut évaluer, grosso modo, à la moitié du budget dépensé par BBC World, soit environ 150 millions d'euros, un peu moins d'un milliard de francs. A ce prix, un groupe peut financer à la fois la gestion de la chaîne, sa diffusion, son activité de distribution, et surtout sa rédaction (quatre-vingt journalistes au bas mot) ainsi que la mobilité de cette rédaction.

A titre d'exemple, il faut noter que la seule couverture du conflit en Irak a coûté à CNN un budget spécifique de près de 40 millions d'euros. Cet investissement est indispensable si une chaîne d'information veut « tenir son rang » en tant que chaîne d'information diffusée vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans le monde. Comme on le voit, le budget évoqué ici pour la chaîne française d'information internationale serait avalé pour un tiers par la seule couverture de ce conflit.

Parce que cet investissement est un investissement lourd, il est logique d'envisager que cette chaîne s'appuie sur un capital d'équipes et d'images déjà constitué, tel qu'il peut exister au sein de groupes comme France Télévisions ou TF1.

Pour atteindre le niveau de financement qui doit lui être alloué, cette chaîne ne peut pas se concevoir autrement qu'en profitant de synergies avec un grand groupe audiovisuel. Selon le groupe choisi, l'ampleur des économies réalisées sera évidemment à moduler. Dans le cas du groupe TF1, les synergies sont avec la rédaction de TF1 et de LCI. Dans le cas du groupe France télévisions, les synergies les plus évidentes sont avec les chaînes France 2 et France 3, mais aussi avec toutes les autres entités du pôle audiovisuel public...

Radio France Internationale dispose d'un réseau de journalistes aguerris, accoutumés à traiter, avec toutes les prudences qui s'imposent, l'actualité internationale. Il est facile d'obtenir en quelques minutes, dès lors qu'ils pourront collaborer à la chaîne internationale, leur commentaire à chaud sur des événements présentés à travers des images reprîses du flux des échanges internationaux. Ainsi la réactivité de la chaîne sera immédîate et sa crédibilité accentuée, alors même qu'elle ne disposerait pas elle-même de correspondant permanent dans la pays traité.

Réseau France Outremer (RFO) constitue également, bassin par bassin, un atout majeur pour nourrir l'antenne de la chaîne internationale avec des images qu'aucun autre média international ne songe à reprendre. Il ne faut pas négliger l'apport que peut représenter RFO, en particulier à travers son agence internationale d'images de télévision, l'AITV, pour renforcer la ligne éditoriale de la chaîne sur telle ou telle région du monde. Pour ce qui concerne l'Afrique, c'est l'AITV qui fournit les éléments du « 12 minutes » de TV5 et CFI, qui constitue le seul journal télévisé panafricaîn quotidien.

A l'évîdence, ce même module pourrait être intégré sans coût significatif pour fabriquer un « Journal d'Afrique » inséré dans la grille de la chaîne internationale d'information à certains moments de la journée, en harmonisation avec les horaires choisis par Radio France Internationale pour ses propres tranches d'information africaines.

Evoquer ce « Journal d'Afrique », c'est souligner la grande faiblesse des chaînes d'information mondiales. actuelles, qui ne traitent qu'exceptionnellement la plupart des pays dans lesquels la France détient historiquement des intérêts.

Or une chaîne d'information est d'abord regardée, dans le monde, par ceux dont elle parle. Si un pays, voire une région, ne sont jamais traités, leurs habitants ne ressentent pas d'întérêt véritable pour l'information qui leur est présentée.

Sur les zones de diffusion prioritairement défînies par la consultation publîée par le gouvernement, l'Afrique noire, le Maghreb, le Moyen-Orient, il est important que la chaîne internationale française se dote de partenaires capables de nourrir sa puissance édîtoriale par des images qui ne sont pas reprises jusque là sur les grands réseaux internationaux. Il est essentiel que cette chaîne se dépouille de ce qui sera sa tendance naturelle (centrer sa vision du monde sur Paris seulement) pour regarder l'ensemble de la zone de diffusion avec des yeux plus attentifs aux singularités nationales, régionales, ethniques.

Dans le contexte de forte concurrence où elle sera d'emblée plongée, c'est avant tout cette originalité éditoriale qui lui permettra de définir une identîté et de creuser un écart avec les autres chaînes.

De ce point de vue, l'apport que peut constituer un partenariat avec Euronews est également bienvenu, car cette chaîne, à travers sa nouvelle identité éditoriale ancrée sur les services publics européens peut constituer, en tant que prestataire, pour la chaîne française, un certain nombre de magazines spécifiques (ou de tranches d'information) à tonalité européenne, mais dont le développement sera assuré en exclusivité pour la nouvelle antenne.

Disposer de « ses propres images », cela ne signifie donc pas nécessairement qu'elle ne doit diffuser que des images produites par ses propres équipes, cela peut aussi se traduire par l'acquisition ou la reprise d'irnages jusque là délaissées par la concurrence, mais qui accéléreront la diffusion du nouveau canal dans les bassins d'audience concernés, en favorisant le traitement de l'actualité propre de ces régions. C'est dans ce cadre que les synergies avec le pôle public peuvent être, on le voit, à la fois sources d'économies et d'originalité éditorîale.

Une chaîne d'information française doit être exemplaire sur l'un des thèmes qui fondent les positions actuelles de la diplomatie française : le respect de la diversité culturelle. Ce principe signifie le respect des identités, et la chaîne internationale française doit mettre en exergue cette attention aux différences, avoir des égards pour la multiplicité des sensibilités de ceux auxquels elle sera destinée.

Il faut pour cela une direction éditoriale compétente et forte, capable de discerner et d'imposer, d'expliquer et de corriger. La question de l'équipe à constituer ne peut donc pas être considérée comme une question annexe. Elle est essentielle à la réussite de l'ambition internationale fixée à cette chaîne nouvelle.

Il est nécessaire que la chaîne possède une forte « structure » éditoriale, une rédaction solide encadrée par des journalistes expérimentés en matière d'informatîon internationale, qui est à la fois plus sensible et plus difficile à présenter que l'înformation nationale dont les pièges sont aisément repérés. S'agissant d'un service offert à des populations ou à des communautés différentes, qui ne partagent pas les valeurs ou les références idéologiques de la plupart des Français, une exacte connaissance de leurs attentes et de leurs réactions est requise. Un média se doît d'être d'abord à l'écoute de ceux auxquels il s'adresse, afin de ne pas les heurter.

2. La chaîne internationale doit être diffusée d'abord en français
La Francophonie constitue le premier capital de la diplomatie française dans le monde
, elle constitue un vivier de talents et d'audience potentielle, elle ne fait pas aujourd'hui l'objet de toute l'attention qui devrait lui être apportée, en particulier au sein des médias français.

En octobre dernier, le sommet de Beyrouth a constitué un événement politique et diplomatique d'une portée internationale, et Jacques Chirac a pu une nouvelle fois mesurer que l'atout que constituent les institutions de la Francophonie peut être encore mieux utilisé. L'année 2003 est l'Année de l'Algérie en France. depuis le début de l'année, on constate la force de partage et d'intégration que constitue notre langue entre les deux rives de la Méditerranée.

La zone de diffusion envisagée dans un premier temps par la consultation ouverte par le gouvernement recouvre largement des pays où le français est une langue usuelle, et dans lesquels notre langue régresse parfois, du fait du développement de la couverture médiatique anglophone sur l'ensemble de cette zone, ceci est valable au Moyen-Orient, au Maghreb, et même en Afrique francophone.

En juin 1989, Alain Decaux, alors ministre de la Francophonîee rédigea un rapport sur l'audiovisuel extérieur qui concluait à l'urgence de la création d'une société « Télé France Mondiale » sur le modèle de ce que nous avions réalisé avec Radio France Internationale. Il est amusant de constater que les observations critiques qui étaient les siennes (« dispersion administrative considérable », « secteur public faible et désorganisé », « compétences mal exploîtées »), reprennent les jugements du rapport du député Michel Péricard et qu'on les retrouve exprimées dans les mêmes termes quinze ans plus tard.

Cette chaîne d'inforrnation doit donc être envisagée comme un outil de rayonnement au service de la francophonie. Ce n'est pas parce que cette chaîne sera en français qu'elle ne sera pas ouverte aux autres cultures et aux autres sensibilités. Au contraires elle peut, avec le français, s'imposer comme une chaîne ouverte et tolérante, accueillant en son sein la diversité des expressions francophones.

C'est le média dont la Francophonie a besoin, en direction des pays francophones du Sud, afin de faire la preuve de notre capacité d'écoute et d'accueil, là où TV5 apparaît essentiellement comme le média des pays francophones du Nord.

Pour autant, une fois que la charpente de la chaîne sera constituée comme celle d'une chaîne francophone, il est important que, selon les zones, la chaîne puisse aussi trouver des relais linguistiques différents : ainsi une version arabe serait vraisemblablement la bienvenue, en particulier sur un satellite couvrant le Maghreb et le Moyen-Orient.

Pour ce qui concerne le plurilinguisme, deux expériences doivent être rappelées : celle d'Euronews, à nouveau, et celle de RFI. L'une des recettes mises en oeuvre pour relancer RFI, en 1982, fut l'ouverture de nouvelles éditions en langues étrangères, qui purent ainsi être reprises sur des réseaux nouveaux et parfois intégrées par des radios étrangères. Ce combat a été poursuivi efficacement par mes successeurs,..

A l'évidence, au delà des restructurations éditoriales et de la nouvelle ambition affichée, l'ouverture de l'éventail des langues disponibles est de nature à améliorer sensiblement la couverture réelle des populatîons desservies. Il faut donc réfléchir au plurilinguisme comme à un complément indispensable de la diffusion principale. Il faut noter que les journaux en langue étrangère sont émis sur l'antenne de RFI en fonction des publîcs visés à des heures détermînées,

De ce point de vue, l'expérience d'Euronews va au-delà, montrant que plusieurs versions linguistiques peuvent aujourd'hui être émises en parallèle sur le même support vidéo numérique. On peut donc sérieusement envisager une unique chaîne, présentant, soit pour la totalité de son programme, soit pour des tranches limitées, des versions linguistiques dîfférentes, en simultané, le cocktaîl linguistique pouvant être différencié, ou non, selon les zones.

Toutefois à la facilité technologique (le transport de plusieurs versions linguistiques simultanées avec un même bande vidéo ne pose aucun problème) il faut ajouter une dîfficuitë éditoriale plus lourde, en effet les versions linguistiques enregistrées en parallèle passent plus difficilement sur les lèvres d'un présentateur unique ou rendent compliquée l'organisation de débats en direct. Elles doivent donc être réservées à certaines plages de programmation. Mais cette contrainte n'est pas insurmontable, elle doit être intégrée en amont dans le travail de réflexion éditoriale réalisé.

Il est aussi possible d'envisager une autre possibilité réalisable aujourd'hui, qui consiste à doubler en temps réel les sujets et les journaux par un sous-titrage en français ou en langue étrangère, réalisé par les journalistes en même temps que le texte du prompteur ou le commentaire des reportages, C'est une extension de la technique mise en place à Euronews en direction d'un doublage écrit et non plus seulement oral. Cela représente une innovation sensible, et une réponse intéressante aux difficultés de compréhension des populations faiblement francophones

3. La chaîne internationale doît être une agence d'images.
Ce point est le plus important, même s'il vient logiquement en dernier: une chaîne internationale, c'est bien sûr une identité éditoriale propre, une ligne reconnue qui fonde sa crédibilité et son rayonnement. Mais sa réception est alors forcément limitée à des téléspectateurs qui souhaitent connaître ce message particulier ou qui ont pris l'habitude de s'y référer.

Sur l'ensemble des zones que la chaîne couvrira par satellite, un certain nombre de téléspectateurs choisiront donc de la recevoir, de régler leurs téléviseurs afin qu'elle soit facilement accessible, de suivre régulièrement telle ou telle session d'înformation. Ce public constituera le public direct de la chaîne, sur lequel elle pourra atteindre une influence immédiate.

Pour autant ce public n'excédera jamais la fraction des téléspectateurs qui s'intéressent aux chaînes internationales d'information. Lorsque l'on observe des taux d'audience sur l'ensemble de la population de 5 à 10% pour Euronews à Moscou, la chaîne profite avant tout de sa diffusion en russe et de l'absence d'offre internationale concurrente. On peut dire que les taux d'audience qu'elle réalise là constituent un maximum pour une chaîne d'information internationale en continu.

Il est absolument nécessaire de démultiplier cette diffusion par des reprises sur d'autres chaînes. Cela signifîe que la chaîne internationale ne doit pas se contenter d'offrir un programme intelligemment organisé, fortement structuré, mais qu'elle doit aussi se comporter comme une agence d'images mettant ses émissions, journaux, sujets, à disposition des autres télévisions du monde afin qu'elles y puisent du contenu d'înformation pour leurs propres programmes.

C'est ainsi qu'est conçu Canal France international, CFI, qui constitue une banque de programmes libres de droits sur les territoires sur lesquels elle émet (c'est à dire le continent africain), dont les chaînes de télévision peuvent s'alimenter afin d'en insérer les émissions dans leurs propres programmes.

De même la chaîne devrait rapidement se doter d'un réseau de télévisions partenaires dans le plus grand nombre de pays possible qui reprendraient en fonction de leurs besoins propres des éléments de programmes voire des tranches de programmation.

S'agîssant d'une chaîne d'information internationale, elle a vocation à être aussi le pivot d'une agence d'images. C'est sans doute sur ce point que la coopération avec l'agence France Presse pourrait permettre des synergies très importantes. En effet, imaginons que cette chaîne soit constituée, et qu'elle crée ainsi, jour après jour, une quantité d'images nouvelles et d'informations de première main sur lesquelles elle détiendra les droits: au moment même où elle constitue cette réserve, elle peut mettre ces images, sujets, reportages à disposition d'une filiale de distribution d'images audiovisuelles développée avec l'AFP.

Ainsi se constituerait, parallèlement à la chaîne de télévision internationale française, une agence AFP Vidéo qui pourrait commencer à concurrencer les grandes agences vidéo que sont aujourd'hui Reuters TV , EPTN ou ITN. Dès lors que cette filiale sera constituée et que les installation techniques existeront pour distribuer ainsi commercialement les images de la chaîne internationale, on pourra envisager une meilleure exploitation internationale des images d'information de toutes les télévisions publiques françaises, de France 2 à RFO en passant par les stations régionales ou locales de France 3.

Bien entendu, les images internationales sont les plus intéressantes du point de vue de leur valorisation commerciale en direction du reste du monde, mais il ne faut pas exclure non plus qu'un grand nombre de sujets culturels ou sociaux puissent revêtîr un intérêt au-delà de nos frontières.

L'occasion de la création de la chaîne internationale française ne doit pas être manquée, car elle peut nous permettre de donner un nouveau souffle à l'AFP en enrichissant son offre d'agence d'information d'une offre d'images d'information, comme l'a fait Reuters depuis longtemps. De même que l'AFP Photo joue aujourd'hui pleinement son rôle, nous aurons ainsi les moyens de créer en parallèle une filiale de distribution audiovisuelle qui sera une manière indirecte de nourrir les grands réseaux d'information du monde, et pas seulement les télévisions francophones du monde entier, pour leur propre usage.

Car la force d'une image est d'autant plus grande qu'elle s'ingère dans le journal télévisé quotidien d'une chaîne nationale très suivie, publique ou privée. C'est le moyen de faire parvenir l'înformation avec le plus d'efficacité à un nombre de téléspectateurs infiniment supérieur à celui des abonnés ou des habitués des chaînes d'information internationales. En outre, les images ainsi reprises sont dotées d'un commentaire adapté, par chaque chaîne, à son propre publîc: elles ont donc une capacité de conviction renforcée.

Le schéma idéal qui en découle

Tel est donc le modèle idéal de la chaîne d'information internationale française qui devrait être constituée : une société indépendante, filiale d'un groupe audiovisuel puissant, public au privé. Dans le cas où le groupe public France Télévisîons serait choisi, l'expérience éditoriale de RFI devrait également lui réserver une place importante.

Cette société devra avoir les moyens de développer ses propres ressources éditoriales, pas seulement pour ce qui concerne le commentaire et l'analyse des images, mais aussi pour ce qui concerne la constitution de l'information : cela implique un budget minimal de 150 millions d'euros, permettant la constitutîon d'équîpes de journalistes reporters d'images capables de se projeter partout où l'actualîté du monde le réclamerait.

Cette société devra en outre optimiser les ressources éditoriales françaîses, en nouant des accords de reprise privilégiée de l'ensemble des images réalisées et produites par nos télévisions. Ce sera à elle de donner une cohérence à l'offre trop disparate de toutes les rédactîons des chaînes, en métropole et outre-mer. Elle devrait également nouer des accords privilégiés avec la chaîne européenne Euronews, ou avec LCI, pour la fourniture d'un certain nombre d'éléments de programmes.

Enfin dans un schéma idéal, cette société mettrait à la disposition d'une filiale de distribution développée avec l'AFP l'ensemble des informations audiovisuelles produites, qu'elles soient diffusées ou non, afin de constituer le fonds d'une offre d'agence d'information audiovisuelle internationale qui assureraît aux images produites un rayonnement dépassant largement la seule diffusion de la chaîne d'information française. On peut penser qu'à terme, la montée en puissance de cette activité de distribution d'images permettra un complément de financement sensible pour la chaîne internationale, qui lui permette de développer son offre éditoriale.

Sans doute cette ambition globale peut-elle être également confiée au secteur privé. Toutefois, il est indéniable que l'investissement à réaliser sera moins important, s'il permet de fédérer l'ensemble des atouts et des savoîr-faire qui existent déjà, de manière dispersée, dans nos sociétés publiques. Ce projet est ambitieux, mais réaliste, économe par rapport à ceux qu'ont déjà développés nos voisins, le Royaume-Uni et l'Allemagne en particulier.

Pourquoi ne pas songer à un projet mixte conçu à mi chemin entre public et privé ? Parce que cet objet audiovisuel mal identifié se heurterait à divers barrages inutiles : l'opposition de Bruxelles, qui y verrait une entrave au droit de la concurrence, sur un marché où existent des chaînes d'information exclusivement privées, alors que cette nouvelle chaîne bénéficierait de fînancements publics. Egalement parce qu'un projet mixte public/privé ne pourrait pas bénéficier juridiquement de l'attributîon d'un canal TNT gratuit par préemption de l'Etat, comme cela a été annoncé par le gouvernement. Enfin parce qu'une alliance de ce type serait assise sur des sociétés par ailleurs antagonistes et dont les intérêts sont trop divergents.

Je sais que d'autres projets existent, qui se fondent avant tout sur le réemploi des images réalisées par d'autres télévisions, ainsi que sur les échanges internationaux, voire sur la simple déclinaison de programmes d'înformation nationaux déjà constitués, je pense par exemple à LCI.

Quel sera l'intérêt de la diffusion de ces programmes conçus pour un public national, lorsqu'ils seront distribués hors de nos frontières ? Pourquoi ajouter alors au travail réalisé par TV5 une concurrence en termes de distribution qui n'apporterait pas de réelle nouveauté en termes éditoriaux ?

Si les crédits disponibles n'excédaient pas 30 millions d'euros, il me semble qu'il vaudraît mieux les utiliser pour renforcer économiquement les outils de rayonnementdont nous sommes déjà dotés, Euronews, TV5, et RFI ! Cette somme leur permettrait un réel développement éditorial, plutôt que de leur inventer une concurrence qui risque de n'être qu'une répétition - c'est-à-dîre une nouvelle dispersion inutile de l'effort public!

Conclusion

La France en a-t-elle les moyens ? La question serait plutôt : la France a-t-elle les moyens de s'en passer ?

La France a-t-elle les moyens de ne pas accomplir ce pas décisif qui lui permettrait de renouer avec son rayonnement linguistique, intellectuel et culturel, toutes choses qui passent aujourd'hui par la mise en place de ce pôle audiovisuel international, capable de prendre part à la mondialisation des canaux d'informatîon et du marché des images.

Face à un besoin aussi essentiel en termes de communicatîon internationale, au moment où nous entrons dans un univers médiatique mondial où la France n'est pas suffisamment présente, la chaîne d'information internationale française est aujourd'huî une nécessité.

Monsieur le Présîdent,
Monsieur le Rapporteur,
Mesdames et Messieurs les députés, la conclusion de cette réflexion est simple :

Face aux enjeux auxquels nous devons répondre, et dont le Président de la République est à juste titre conscient, c'est à dire face à l'apparition d'une opinion publique mondiale à la constitution de laquelle la France doit prendre part, l'occasion ne se représentera pas de créer cette chaîne internationale et de la doter de tous les moyens nécessaires à sa réussite.

Hervé Bourges
président international de l'UPF
Audition à l'Assemblée nationale
Paris, 10 avril 2003