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Discours d'introduction générale
prononcé le lundi 18 avril 2005 par Hervé
Bourges
président de l'Union internationale de la
presse francophone (UPF) et de l'Ecole supérieure
de Journalisme de Lille, ancien président du
Conseil supérieur de l'audiovisuel.
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« La presse privée a une responsabilité
sociale »
Je tiens d'abord à vous remercier de
m'avoir invité à participer à ce Séminaire
de réflexion sous l'égide de l'Agence intergouvernementale
de la Francophonie, avec la participation de la section camerounaise
de l'UPF et regroupant plusieurs dizaines de directeurs et
rédacteurs en chef de quotidiens et périodiques.
Première constatation : le seul fait
de parler de presse privée est déjà une
réussite, le résultat d'une évolution
positive, d'un développement médiatique qui
permet à la fois une ouverture au pluralisme des acteurs
et des opinions, et l'apparition d'une véritable concurrence
sur les marchés d'information.
En ce début du XXIe siècle, le
paysage médiatique africain est en train d'atteindre
le stade de développement que nous appelions de nos
vux, il y a trente-cinq ans, lorsque je me suis trouvé
chargé de mettre sur pied, en particulier au Cameroun,
mais aussi dans plusieurs pays africains, des formations au
journalisme
Trente-cinq ans de journalisme, de réflexion
sur le rôle et la mission du journaliste dans la société,
sur ses responsabilités propres vis-à-vis du
pouvoir public, de la société civile, du développement
économique et culturel des pays africains. Le journalisme
africain a connu ses heures sombres et ses heures glorieuses;
à l'enthousiasme des pionniers a succédé
parfois le découragement et la révolte face
à des atteintes inacceptables à la liberté
de la presse. Les exemples sont nombreux, identifiés,
dénoncés.
La liberté de la presse ne se partage
pas. Elle est indispensable à la claire conscience
par nos concitoyens des enjeux politiques de notre époque.
La presse, qui anime l'opinion publique, n'est pas seulement
un forum civique, dont il faut accepter qu'il soit pluriel,
contradictoire, animé. La presse est aujourd'hui
le principal ressort de la conscience collective d'une société.
Or la conscience, c'est aussi le débat,
la prise de distance et le doute rationnel. Ce doute est dans
l'intérêt même de l'Etat, car tout Etat,
s'il n'est pas placé sous le regard critique d'une
conscience objective, risque de perpétrer des abus.
Il existe aujourd'hui en droit économique
un concept très fort, dont on découvre qu'il
est l'une des grandes règles qui permet d'assurer des
règles de concurrence équitables qui permettent
aux petits de se mesurer aux gros : c'est le concept "d'abus
de position dominante". En effet il existe une tendance
naturelle, pour qui dispose d'une puissance particulière
dans un contexte économique ou social donné,
à abuser de cette puissance et à imposer sa
volonté, c'est-à-dire souvent son intérêt,
aux autres acteurs du même marché, incapable
d'y résister.
L'Etat a une mission essentielle : faire prévaloir
l'intérêt général sur les intérêts
particuliers, assurer l'unité et la souveraineté
de la Nation. Mais les médias, en régime démocratique,
ont depuis toujours, vis-à-vis de l'Etat, une mission
: celle d'éviter que la puissance forcément
dominante de l'Etat sur la société civile ne
le conduise à abuser de son autorité et de son
pouvoir. Certains théoriciens ont parlé à
ce propos de "contre-pouvoir", équilibrant
la puissance publique.
Ce rôle doit être à la fois
assumé par les médias publics et par les médias
privés. Mais l'expérience permet de constater
qu'il n'est véritablement assumé par les médias
publics qu'à partir du moment où ils sont soumis
à la concurrence des médias privés. C'est
pourquoi il est essentiel d'accompagner aujourd'hui le développement
d'une presse privée dans les pays africains et notamment
sur cette belle terre du Cameroun, pays pluriel, pays de diversité
et même de contrastes, pays où la diversité
des langues permet à la fois la rencontre et le dialogue.
L'exemple le plus frappant de cette fonction
civique des médias privés est celui que nous
avons vécu en France avec l'explosion du monopole de
l'Etat en matière de télévision et de
radio. Comme vous le savez, cette explosion est relativement
récente, puisqu'elle remonte à 1982, avec la
création de la Haute Autorité de l'audiovisuel,
chargée d'attribuer des fréquences hertziennes
à une pluralité de chaînes privées,
d'abord en radio, puis en télévision.
L'ouverture de la concurrence a d'abord profité
à la qualité du service public, qui a été
obligé de s'adapter et de s'ouvrir, de tenter de prouver
qu'il était le plus rigoureux, le plus objectif, et
qu'il était le mieux à même de remplir
le rôle civique qui lui est reconnu. C'est singulièrement
le cas en radio, où les stations publiques ont su s'adapter
très vite à leur nouvel environnement en jouant
la carte de l'information.
Comme dans le même temps, le cordon ombilical
avec le pouvoir politique avait été coupé,
il n'y a donc pas eu perte de crédibilité des
chaînes de télévision et stations de radio
publiques, au contraire, on a assisté à leur
renforcement comme un pôle de référence
en matière d'information (malgré le rôle
prééminent joué en télévision
par TF1, chaîne historique, leader incontesté
de l'audience).
Mais si l'ouverture de la concurrence privée/public
conduit donc à une saine émulation et à
une meilleure objectivité de l'animation par l'une
comme par l'autre des débats de société,
il faut se garder d'une dérive qui peut être
aussi dangereuse pour la presse privée que pouvait
l'être la pression de l'Etat sur la presse publique
: la docilité vis-à-vis d'intérêts
économiques dominants.
C'est précisément le problème
que le Président Jacques Chirac vient, en France, de
mettre en lumière, en créant une commission
spéciale, sous la présidence du juriste Alain
Lancelot, pour examiner les conditions de la concentration,
dans les mains de quelques uns, de la majeure partie de la
presse privée française.
La presse privée peut en effet se révéler
très vite au service de grands intérêts,
nationaux ou internationaux, dont la puissance s'exerce sur
les Etats eux-mêmes. Nous vivons aujourd'hui à
l'ère de la mondialisation dans des sociétés
dominées par de grands groupes économiques,
qui ne sont même plus des groupes industriels parfois,
et dont les logiques de profitabilité peuvent être
assez étrangères aux intérêts des
populations concernées.
Donc la presse privée a aussi une déontologie
éditoriale à respecter, et il est indispensable
que cette déontologie soit également accompagnée
de règles empêchant les concentrations excessives.
Pour reprendre l'exemple de la régulation audiovisuelle
française, que je connais bien pour avoir présidé
le CSA pendant 6 ans de durée du mandat, de multiples
règles sont là pour protéger également
le pluralisme des opérateurs, c'est-à-dire la
coexistence, sur le marché des médias, de plusieurs
groupes concurrents plus ou moins importants.
Aujourd'hui encore, au moment où il attribue
des autorisations nouvelles en télévision numérique
hertzienne à de nouvelles chaînes privées,
le CSA semble avoir défini une règle implicite
selon laquelle un même opérateur ne pourrait
pas détenir plus de deux fréquences hertziennes
nationales en clair. La limite était fixée jusque-là
à une seule fréquence en télévision
analogique. Il est clair qu'aller au-delà, jusqu'à
3 ou 4 chaînes pour un même opérateur en
hertzien, ce serait probablement donner un poids trop important
à un groupe audiovisuel sur la formation de l'opinion
publique !
La préoccupation exprimée par
le président Chirac vise aussi les concentrations plurimédias,
c'est-à-dire la position dominante d'un groupe médiatique
qui posséderait à la fois une position de leader
en télévision hertzienne, en presse écrite,
en radio, pourquoi pas sur l'Internet
Dans un tel cas
aussi, l'influence de ces médias concentrés
dans la main d'un seul propriétaire peut se révéler
préjudiciable à l'équité du débat
public et à l'expression complète du pluralisme.
Plus encore, on peut voir apparaître une
sorte de consensus idéologique autour des valeurs économiques
qui profitent aux groupes qui contrôlent les médias.
Toutefois on aurait tort d'exagérer l'influence
directe exercée par leurs grands actionnaires sur les
médias privés : elle butte en effet sur
une règle fondamentale, qui est la responsabilité
des journalistes, qui doivent d'abord et avant tout des
comptes à leur propre conscience.
Et c'est là que je veux en venir : la
responsabilité des journalistes, qui est l'élément
central de leur formation, leur fidélité première
aux faits, à leur éclaircissement, leur constance
dans l'observation des principes déontologiques simples
mais essentiels : la distinction entre communication et information,
publicité et journalisme, la vérification systématique
des sources, mêmes les plus sûres, par leur croisement,
la prudence face aux témoignages tant qu'ils ne sont
pas corroborés, le soin apporté à l'enquête,
l'absence de parti pris dans l'établissement des faits,
avant leur commentaire, qui par définition est libre
et nécessairement subjectif. Mais le journaliste
n'est ni un policier, ni un juge, ni un perroquet qui jase
la rumeur.
Cette responsabilité des journalistes,
elle s'acquiert en particulier dans des écoles ou des
institutions de formation qui précisément l'apprennent
aux futurs journalistes, avec les règles formelles
du métier (comment structurer un article, comment construire
un reportage, comment classer les éléments d'information
et les hiérarchiser pour faire comprendre un événement
en le replaçant dans son contexte
)
Je veux aussi insister, en ouverture de cette
réunion, sur les mutations qui ont affecté la
délivrance de l'information depuis les années
1970. C'est à la lumière de ce parcours, de
cette histoire, dont nous avons été ensemble
les acteurs, en Afrique et dans le reste du monde, c'est à
la lumière de cette expérience que nous pouvons
envisager les formes actuelles des responsabilités
des médias privés, au service du pluralisme
politique et de la formation de l'opinion publique, sans asservissement
aux intérêts économiques, petits ou grands.
En effet la docilité aux intérêts
économiques, nous le savons bien, ce n'est pas seulement
la défense des intérêts des grands groupes
industriels, mais aussi, au quotidien, la vénalité
qui guette chaque journaliste et contre laquelle il doit avoir
à cur de se défendre. Les petits cadeaux
entretiennent l'amitié, mais ils ne servent pas la
vérité ni la rigueur de l'information. Ni la
crédibilité des organes d'information. Il suffit
parfois d'un seul écart pour ruiner la réputation
d'un titre ou d'une rédaction. C'est vrai en Afrique,
comme dans toutes les autres parties du monde.
Le rôle de l'information
Le rôle de l'information, qui était
déjà prépondérant dans la vie
sociale et politique des pays dits avancés, dans les
années 1970, était plus décisif encore
dans les pays du Sud. L'information catalyse, amplifie, répercute,
mobilise, mais aussi elle explique, elle classe, elle simplifie
et justifie. Elle est au centre de tout processus de transformation
sociale.
Lorsque les pays africains ont conquis leur
indépendance, ils se trouvèrent placés
devant la nécessité d'inventer, chacun pour
ses besoins propres, les outils d'expression et de réflexion
sociale qui pourraient leur permettre un authentique fonctionnement
politique, économique, démocratique. C'est à
cette tâche que j'ai moi-même modestement contribué
avec la création en 1970 de l'Ecole supérieure
interétatique de Journalisme de Yaoundé, aujourd'hui
l'ESSTIC, les Sciences et Techniques de l'Information et de
la Communication complétant désormais la seule
discipline journalistique à laquelle nous devions alors
nous consacrer de manière prioritaire. Je tiens à
saluer le directeur scientifique de notre colloque, mon ami
et successeur Marc-Joseph Omgba, qui dirige aujourd'hui cette
institution du journalisme en Afrique qu'est l'ESSTIC.
I. La légitimité d'une intervention active
de l'Etat dès l'origine.
Le premier outil d'information et de communication
qu'il apparaissait indispensable de développer, dans
les années 1970, c'était évidemment la
presse écrite. Une presse écrite digne de celle
des anciennes métropoles.
L'implication directe des Etats, dans cette
entreprise, fut indispensable. Au-delà de notre volonté
de former immédiatement de bons professionnels des
médias, des esprits indépendants et compétents
capables de faire preuve à la fois d'acuité
et de responsabilité, de justesse de vue et de mesure
dans l'expression, nous savions que ces journalistes de la
première génération de la presse africaine
authentique auraient un rôle tout à fait particulier
dans la construction de leurs nouveaux Etats.
Les journalistes africains des premiers médias
publics qui naquirent au soleil des Indépendances furent
aussi des "agents du développement" de l'Afrique,
conscients de leur fonction supplémentaire dans l'accession
du continent à une prise de conscience de ses identités
historiques et culturelles. On n'édite pas impunément
un nouveau journal, dans un pays qui n'a connu jusqu'à
l'indépendance que ceux de l'ancienne métropole
ou les journaux des colons. Ce journalisme doit inventer,
en même temps qu'il défriche les techniques de
la profession, sa déontologie, ses règles, une
manière originale de toucher le public, en adéquation
avec ses attentes particulières et ses besoins.
Ce que nous attendions collectivement de cette
première génération de journalistes africains,
une fois qu'ils seraient lancés dans le monde du travail,
je l'ai dit en 1972 à Yaoundé lors d'une conférence
intitulée "pour une conception africaine de l'information"
: "Parce qu'aucun développement n'est possible
sans la participation effective des masses, que cette participation
ne peut s'obtenir que par les relais des moyens d'information,
on peut considérer que l'information en Afrique doit
assumer trois types de fonctions : sociale, politique et éducative".
Vous me pardonnerez de me citer à plus
de trente ans de distance : il s'agit d'illustrer pratiquement
l'attitude qui a été la nôtre, ensemble,
lorsque que nous avons travaillé à ce que j'appellerais
volontiers "les premiers médias" de l'Afrique
indépendante.
On mesure l'ampleur de la tâche que se
voyaient assigner les jeunes journalistes : ils devaient devenir
les acteurs du développement de leurs pays, établir
prudemment les bases d'une expression démocratique
au sein des nouvelles structures sociales qui se mettaient
en place, influencées par les idéologies du
temps, développer en même temps et surtout une
opinion publique
Dans des pays auxquels leurs articles
contribuaient, dans le même temps, à forger une
identité voire à assurer une cohérence
territoriale, culturelle et humaine.
A nos yeux les journalistes africains devaient
être formés à la prise de décision,
et à l'exercice direct des responsabilités :
professionnellement aptes à appréhender et à
décrypter des situations historiques ou politiques
compliquées par les héritages ethniques et les
réalités du sous-développement, nous
voulions nos jeunes confrères capables de s'engager
pour faire évoluer les contextes politiques et sociaux
où ils se trouvaient, sans pour autant y laisser, ni
leur âme, ni leur vie.
A chaque époque sa phraséologie
: "agent du développement", est-ce une bonne
définition pour un journaliste ? Je souligne qu'il
y a trente ans, le développement était, dans
tous les esprits, le moteur indispensable de la réussite
économique et sociale des nouveaux Etats indépendants.
Aujourd'hui nous savons que la démocratie, la liberté
des marchés et la défense de la diversité
culturelle sont aussi indispensables que les grands chantiers,
les plans quinquennaux et le protectionnisme douanier
François Mitterrand, lors de son discours
fameux prononcé lors du Sommet des chefs d'Etat de
France et d'Afrique organisé à La Baule, le
20 juin 1990, liait intrinsèquement le développement
et la démocratie.
De fait les travaux des historiens, des philosophes
et des sociologues convergent de plus en plus pour lui donner
raison, en liant les mécanismes propres au développement
économique avec la capacité pour un peuple à
réclamer sa part du développement et des richesses
d'un pays, c'est-à-dire avec les outils de revendication
politique et médiatique que seule autorise la démocratie.
J'ai tendance à penser que cet ensemble
de réflexions doit nous amener à conforter le
rôle d'une presse privée indépendante
et pluraliste en Afrique.
II. L'explosion des paysages médiatiques africains.
Depuis le début des années 1990
la presse africaine a connu de profondes transformations.
Jusqu'à cette date en effet le monopole de l'information
politique par les Etats était la norme dans la plupart
des pays de l'Afrique subsaharienne. Mais plusieurs phénomènes
sont venus remettre en cause cet état de fait : l'apparition
d'une presse privée indépendante dans de nombreux
pays africains, l'explosion des radios, et dans ce domaine
le Mali fut indéniablement précurseur avec l'envol
des radios rurales, et enfin le difficile accouchement d'un
pluralisme audiovisuel.
Je commencerai par le premier phénomène
auquel nous sommes tous sensibles : l'apparition d'une presse
privée, plus ou moins dérégulée,
souvent virulente à l'égard des pouvoirs en
place, qu'il s'agisse de presse satirique ou de presse politique.
Lorsque La Gazette du Golfe paraît
au Bénin en 1988 par exemple, c'est avec l'ambition
de contester la législation en place et de faire éclater
le monopole de l'information
Ce surgissement du pluralisme
dans la presse écrite ne peut pas être séparé
du cheminement du pays vers l'alternance politique pacifique.
C'est de la même manière qu'au Mali, à
Madagascar, au Congo Brazzaville, mais aussi au Sénégal,
bien entendu, l'existence d'une presse plurielle et indépendante
a accompagné des processus d'alternance politique qui
furent soit rigoureusement démocratiques, soit vigoureusement
démocratiques, comme on pourrait dire dans les cas
où le succès des urnes a dû être
confirmé par la pression de la rue.
On pourrait presque dire que dans la tenue des
conférences nationales ou des mutations politiques
allant dans le sens d'une acceptation du pluralisme et de
l'alternance, l'existence d'une presse plurielle a joué
un rôle plus grand que les grands journaux "de
service public" hérités des Indépendances,
et qui étaient indissolublement liés, jusqu'au
dernier moment, avec les partis ou les mouvements historiquement
au pouvoir...
Le pluralisme de la presse est venu de l'élargissement
du nombre de journaux plus que d'une ouverture croissante
des journaux historiques. Et j'ajoute que la liberté
de la presse fut souvent un mouvement qui se prouvait en marchant,
plus qu'il n'était organisé.
Si l'on voulait souligner quelques étapes
importantes, il faudrait sans doute mentionner le séminaire
de Windhoek fin avril 1991, organisé sous l'égide
de l'ONU et de l'UNESCO, et dont la déclaration finale
sonnait comme une proclamation auto-affirmée de la
liberté de la presse sur le continent africain.
L'exubérance de la presse écrite
privée dont la floraison date des années 1990-1992
dans la plupart des pays francophones du continent, s'est
immédiatement traduite par une remise en question des
gouvernants, la dénonciation permanente de scandales
réels ou supposés, d'incompétences, évidentes
ou exagérées, mettant en uvre une critique
à la fois unilatérale et peu vérifiée
de toutes les autorités.
Nous connaissons tous, dans tous les pays d'Afrique,
des titres dont la virulence, le manque de déontologie
journalistique, la confusion systématique entre vie
privée et affaires publiques, caractérisent
plutôt une coupable légèreté dans
le traitement de l'information, qu'une véritable volonté
de contribuer à un bon fonctionnement des institutions
de la société.
Ce sont ces indéniables dérives
professionnelles qui sont souvent à l'origine de regrettables
régressions dans la liberté de la presse, et
ce sont les débordements dans certains titres de la
presse écrite indépendante qui expliquent les
réticences qui existent aujourd'hui encore, dans de
nombreux pays, de la part des gouvernants, quels qu'ils soient,
à accepter l'ouverture du monde de la radio et de la
télévision au secteur privé et au pluralisme
des médias.
L'autre dérive que l'on observe est la
trop forte interdépendance entre journaux, partis politiques,
groupes de pression, ambitions personnelles : ce que la jeune
presse de la révolution française avait également
connu, dès lors que la barrière de la censure
s'était levée, c'était l'identification
entre les partis politiques et les journaux qui en exprimaient
les vues, les grands orateurs politiques se retrouvant également
directeurs de journaux : ainsi le montagnard Marat pour "L'Ami
du Peuple" ou le girondin Brissot pour "Le
patriote français", ainsi également
de Camille Desmoulins, Mirabeau, Hébert
Cette manière de placer toute une sensibilité
sous l'inspiration d'un journal a des conséquences
lourdes : elle peut aggraver les tensions, fanatiser les discours,
fragiliser un authentique fonctionnement politique collectif
en radicalisant les antagonismes. Le journalisme ne peut
et ne doit pas devenir le lieu de la surenchère politicienne,
et le bon journalisme ne peut pas être unilatéral
ni partisan.
Défendre la liberté de penser,
et la liberté d'informer, c'est aussi la défendre
contre ses déviations, que sont l'esprit de chapelle,
l'exploitation de la rumeur, l'usage de la désinformation
ou de la manipulation, bref la tentation de faire de la presse
un moyen de pression ou d'intimidation.
Enfin je ne veux pas terminer ce panorama de
l'évolution de la presse sans mentionner la place singulière
qu'occupent, dans plusieurs pays africains francophones, les
journaux satiriques. C'est dès 1977 que naît
au Sénégal Le Politicien, dirigé
par Mame Less Dia, que viendra concurrencer à partir
de 1988 Le Cafard Libéré, dans les joutes
électorales de l'époque...
Très justement, le journaliste camerounais
Eyoum Nganguè signalait le niveau de langue des journaux
satiriques comme l'un des premiers motifs de leur succès.
Ils sont écrits comme tout un chacun parle dans la
rue, avec des alliages de langues diverses
Le Messager-Popoli du Cameroun parle
ainsi ce pot-pourri de français, d'anglais et de langues
camerounaises que l'on entend aussi dans les bars de Yaoundé
ou de Douala. Du coup se trouve enjambée la grande
frontière linguistique qui retient malheureusement
une bonne partie de la population des pays d'Afrique francophone
hors du lectorat potentiel de la presse écrite.
En effet l'exercice effectif de la fonction
sociale de la presse écrite suppose l'existence d'un
lectorat large, régulier, solvable. Comme on le sait,
ce sont là les principaux freins au développement
des journaux en Afrique, et à leur capacité
de jouer un vrai rôle politique. Et vous me permettrez
de rappeler les limites dont toute réflexion sur la
presse en Afrique doit avoir conscience :
* Première limite : la connaissance
de la langue utilisée par les journaux d'information
politique par la population. Dans aucun pays d'Afrique
la presse francophone ne peut toucher la totalité de
la population. Au Cameroun, pays de plurilinguisme, et d'abord
de bilinguisme, l'anglais et le français ne touchent
pas toute la population.
Or dans le même temps la presse en langues
africaines reste peu développée, elle reprend
rarement les débats politiques nationaux, et elle est
plutôt axée vers des débats plus locaux,
ou des problématiques politiques ou sociales plus régionales,
dans un contexte où le plurilinguisme complique sa
diffusion.
* Deuxième limite : la faiblesse
de tirages des journaux africains. Dans de nombreux pays,
les tirages des journaux indépendants n'atteignent
pas un millier d'exemplaires
Vous savez comme moi que
l'apparente variété des paysages médiatiques
africains ne doit pas faire illusion : rares sont les titres
dont le tirage réel permet une diffusion très
large
A la faiblesse des tirages il faut ajouter une
circonstance qui la justifie et renforce encore ses effets
: la difficulté de la distribution. Dans peu de pays
il existe un système de messageries, ou un office de
distribution de la presse, qui permette au territoire d'être
à peu près couvert par les journaux distribués
dans la capitale. L'absence de distribution organisée
sur l'ensemble du territoire ne rend pas seulement difficile
la circulation des journaux, elle rend aussi problématique
le retour vers l'éditeur des recettes de vente
Il existe une véritable inégalité dans
l'accès à l'information selon les zones territoriales,
et en particulier, comme le soulignait encore récemment
le professeur André-Jean Tudesq, entre les zones urbaines
(à commencer par les capitales) et les zones rurales
* Troisième limite : l'étroitesse
du marché des médias, à la fois en termes
d'annonceurs et d'acheteurs. C'est le problème
le plus difficile à résoudre, car il tient au
triple effet de l'analphabétisme d'une partie de la
population, de la faiblesse du pouvoir d'achat de la majorité
des lecteurs potentiels, et de l'inexistence d'un marché
publicitaire vigoureux porté par la concurrence effective
entre des fournisseurs de biens ou de services.
Comme on le sait, les effets de la dévaluation
du franc CFA ont été lourds pour le lectorat
naturel de la presse, que ce soient les fonctionnaires, les
étudiants, les employés, qui ont vu le prix
des biens et des services de première nécessité
grimper, de même d'ailleurs que le prix de revient des
journaux, tandis que leurs salaires, bourses, pensions, stagnaient
irrémédiablement.
Pour autant, la plupart des pays africains n'ont
pas vu se développer une concurrence exacerbée
entre des groupes ou des entreprises désireuses de
s'arracher les marchés locaux. Dès lors la manne
publicitaire qui nourrit largement la presse ou les autres
médias dans certains pays du monde ne gonfle toujours
pas. Or cet appétit publicitaire encore faible se répartit
entre une pluralité de supports nouvellement créés
entre lesquels le choix est rarement rationnel ou économique,
étant donnée la faiblesse des outils d'analyse
exacts des marchés médiatiques.
Le problème se pose d'ailleurs dans tous
les pays du monde, même en France, où l'Etat
a dû créer un fonds d'aide spécifique
pour la presse d'opinion, lorsque ni le marché publicitaire
ni le produit des ventes au numéro ou à l'abonnement
ne permettent d'équilibrer les comptes de journaux
indispensables à l'expression du pluralisme politique,
idéologique ou religieux.
Un journal comme L'Humanité, qui
n'est plus aujourd'hui l'organe du Comité central du
Parti Communiste Français, mais qui a gardé
cette orientation idéologique, est subventionné
par ce fonds d'aide à la presse, et ce quelle que soit
la couleur politique du gouvernement
Il faut peut-être s'interroger : si dans
de nombreux pays africains, le rôle de l'Etat en matière
de presse passe par le financement et le soutien donné
à une presse publique de référence, qui
par force en vient à apparaître un jour ou l'autre
comme la presse "du gouvernement", il serait peut-être
bon d'élargir le nombre de journaux privés aidés,
sans intervenir sur leur ligne éditoriale, et en confiant
à un fonds d'aide distribuée selon des critères
objectifs le soin de mettre en uvre ce financement.
* La quatrième limite que l'on peut
identifier quand on s'interroge sur la capacité de
la presse écrite à jouer son rôle démocratique
au service du pluralisme, c'est (si vous permettez à
un ami la franchise et la rudesse du propos) le défaut
de déontologie dont elle fait souvent preuve.
Que ce soit en bradant ses colonnes pour argent
comptant, non par le biais des publicités avouées,
mais via des publi-reportages que la rédaction semble
assumer. C'est ainsi que dans plusieurs pays on a vu des hommes
politiques acheter des tirages entiers en échange de
la publication d'une interview
Dont ils se chargeront
ensuite de répandre l'édition !
Et lorsqu'un journal ne vend pas ainsi ses colonnes,
il peut aussi, à l'inverse, monnayer ses silences,
en retenant sous le boisseau des immolations médiatiques
parfois forgées de toute pièce mais dont la
malheureuse victime est trop heureuse d'obtenir l'extinction,
sans en discuter le prix. On est à la limite du chantage
et de l'extorsion de fonds
Mais telle est grande la
pauvreté du journaliste africain qu'il y est parfois
réduit. Et je pourrais aussi évoquer la sollicitation
d'officines étrangères pour boucler la sortie
du journal ou les fins de mois pour tel ou tel responsable
ou griot d'entreprise de presse.
Mais comment, dans ces conditions, parler de
déontologie ? La survie économique du journal
(voire du journaliste) tient parfois à des pratiques
aussi contestables !
C'est donc en ayant à l'esprit cette
réalité concrète du pluralisme médiatique
dans la presse écrite africaine que nous devons réfléchir
au thème du séminaire qui nous réunit
aujourd'hui : comment la presse privée peut-elle
faire preuve de responsabilité, et accomplir sa fonction
sociale en faveur du pluralisme ? Car la presse privée
africaine comme la presse publique exerce aussi une fonction
sociale, éducative et culturelle, vis à vis
des peuples qui aspirent à connaître la vérité
mais qui sont aussi soucieux d'apprendre et de réfléchir
pour mieux exercer leur liberté d'appréciation.
Je souhaite donc que notre atelier permette
d'aborder l'ensemble de ces grandes questions qui encadrent
l'activité de la presse privée et qu'elle doit
résoudre au mieux pour atteindre à la fois la
rentabilité économique et la rigueur éditoriale.
Nous examinerons la situation de nombreux pays africains pour
voir comment ils traitent les problèmes liés
au développement de la presse privée. En tout
état de cause il est souhaitable que nous trouvions
ensemble des solutions qui établissent pour la presse
privée africaine un certain nombre de "bonnes
pratiques" à commencer par "une bonne gouvernance",
guidées par la responsabilité, et permettant
à ce secteur essentiel à l'animation du débat
démocratique de se renforcer et de prospérer.
Vous me permettrez, pour terminer, de rendre
hommage à tous les journalistes qui dans le monde entier
sacrifient leur vie à l'exigence de leur métier,
à tous ceux qui croupissent en prison, pour avoir ouvert
les yeux de leurs concitoyens, à celles et à
ceux qui sont pris en otages, pour bâillonner des témoins
gênants parce qu'impartiaux.
Ils sont l'honneur d'une profession : journaliste.