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Etats généraux de la presse francophone
organisés par l'UIJPLF
les 26 - 27 - 28 juin à Brazzaville,
République du Congo


"Moyens et conditions de la liberté de la presse.
De Windhoek à Brazzaville
dix ans de combat pour une presse libre"

Allocution d'ouverture de Hervé BOURGES
Président international de l'Union internationale
des journalistes et de la presse de langue française


Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs, chers Confrères,

Je tiens tout d'abord à vous dire l'importance que j'attache à notre rencontre, et aux thèmes que nous allons développer ensemble. Non seulement parce que ces thèmes sont autant de pistes que nous devons, tous ensemble, dénicher de toute urgence pour élargir, dynamiser, renforcer le paysage médiatique africain, mais aussi parce qu'ils rejoignent des engagements anciens, tenaces, réguliers, auxquels je n'aurai jamais cessé de revenir.

Le développement de la communication et de l'information sur le continent africain, comme vecteur de développement et de progrès, à la fois économique, démocratique, humain, c'est en effet ce à quoi je me suis consacré pendant de nombreuses années de ma vie - en Algérie, dans les années 1963-1965, aux côtés d'Ahmed Ben Bella, de Bachir Boumaza et d'Abdelaziz Bouteflika, et en faisant venir à Alger, pour participer à la formation accélérée des nouveaux journalistes algériens, des personnalités de la presse Francophone.

De la même manière, je fus, à partir des années 1970 le maître d'oeuvre de la constitution et du lancement de l'Ecole internationale de journalisme de Yaoundé, aujourd'hui Ecole Supérieure des Sciences et Techniques de l'information et de la Communication, dont le Directeur est avec nous aujourd'hui, et il nous proposera dans quelques minutes le tableau de départ de nos réflexions, c'est-à-dire l'état des lieux de la presse africaine, dix ans après Windhoek, et la prise de conscience mobilisatrice que représente cette date historique.

Cela fera donc bientôt quarante ans que je travaille, modestement, à ma place, pour élargir le paysage de la communication en Afrique. Autant le dire tout de suite, les fruits sont maigres. Et il est important de donner un second souffle au développement des médias africain, si l'on ne veut pas laisser l'Afrique dans une situation de dépendance journalistique et audiovisuelle vis-à-vis des pays développés.
Nous sommes réunis ici pour lancer des pistes, et contribuer, autant que faire se peut à ce second souffle.

Pourquoi Brazzaville ?
Pourquoi Brazzaville ? La question se retourne comme un gant: pourquoi pas Brazzaville ? La République du Congo a subi des troubles et des événements sanglants, suffisamment récemment pour que les plaies ne soient pas entièrement refermées. L'ancien Zaïre, voisin, a subi au cours des dernières années et des derniers mois des rebondissements sanglants, qui semblent en train de s'achever. La vie politique de ce qui s'appelle désormais la République Démocratique du Congo prenant un chemin plus rationnel.
En fait, nous avons choisi de nous retrouver au coeur de l'Afrique telle qu'elle vit telle qu'elle se développe, telle quelle travaille à son propre décollage. Une Afrique qui n'a rien à voir avec les plages des dépliants touristiques, une Afrique qui sait le prix des informations et leur importance stratégique dans la société mondialisée où nous entrons.

Brazzaville est une ville symbole, par sa situation, par son histoire, par tout ce quelle représente. C'est aussi une ville symbole des difficultés logistiques et économiques que peut rencontrer la presse sur le continent capitale d'un état aux visages divers dont il est difficile pour l'heure de nier qu'il allie des caractéristiques contradictoires : pauvreté et richesse, modernité et traditions, appétit d'informations et relative étroitesse de l'offre disponible, tout particulièrement en matière de quotidiens.

Et puis, il y avait du défi dans notre pari de faire venir ici des journalistes de toute la Francophonie pour réfléchir ensemble aux nouveaux besoins de la communication en Afrique, au Maghreb, et dans les Pays du Sud plus largement. Le pari est tenu. Nous voici à pied d'oeuvre pour parler de questions concrètes, organisation des professions de presse, encadrements juridiques appropriés, nouveaux moyens à réunir et chantiers à financer.

Elargir le camp

Dix ans après Windhoek, il était important que les mêmes problématiques fassent l'objet d'un traitement approfondi dans l'un des pays francophones d'Afrique. Dix ans après Windhoek, il était important que les réflexions qui y avaient été engagées sur le plan des principes y prennent aussi un tour plus concret: quelles méthodes, quels moyens, quelles priorités ? Et que les discussions, souvent centrées sur la presse écrite s'étendent au-delà d'elle à tous les médias : car l'Afrique s'ouvre de plus en plus aux images du reste du monde, et utilise de plus en plus Internet pour avoir accès à distance à tout ce qu'il n'est pas possible de trouver sur place.
Dès lors, consacrer trois jours de réflexion aux nouveaux enjeux d'un paysage médiatique, en mutation, c'est nécessairement aussi comprendre comment les télévisions internationales, les radios, les sites d'information sur Internet changent le contexte socio-culturel dans lequel s'inscrivait l'offre des médias nationaux des pays africains. Et constituent par là même un prodigieux défi à la fois médiatique et culturel.

Il y a quelques jours se tenait à l'Unesco à Paris, à l'initiative de la chaîne de télévision RFO, les premières Rencontres Images du Sud, au cours desquelles plusieurs intervenants appelaient à une réelle diffusion des oeuvres du Sud dans les pays du Nord.
L'un des discours les plus convaincants fut celui que tint Mactar Silla, Directeur général de la Télévision sénégalaise, qui mit en avant les atouts de l'Afrique et ses capacités de production aujourd'hui. Une chaîne du Sud, comme la télévision sénégalaise peut parfaitement être diffusée hors de ses frontières et toucher des populations différentes : les produits audiovisuels qui assurent l'audience sont là : musique, sport, information de proximité. Certes les paysages audiovisuels sur lesquels Mactar Sylla entend désormais distribuer son antenne ne sont pas très réceptifs, jusque là, aux images du Sud sur leurs chaînes généralistes.

Peu importe, justement : il est aujourd'hui sensible au fait qu'à ses yeux une chaîne sénégalaise pourra pénétrer sur ces marchés différents avec ses propres images, en y rencontrant un public intéressé, pas seulement communauté, mais aussi ouvert à la diversité des hommes et des cultures, qu'il n'est plus possible de nier, en France par exemple, parce qu'elle correspond à un vécu quotidien dans les grands centres urbains.

Et non seulement cette possibilité ouverte par l'élargissement des capacités de diffusion numériques est une chance formidable pour donner une meilleure image, une image plus juste, des réalités africaines au reste du monde, mais que cette chance en est aussi une pour toute la Francophonie. Et si j'ai retenu la tonalité positive et optimiste des interventions, c'est parce quelle croisait l'observation que je fais actuellement de la fécondité renouvelée de la création francophone.

La chance des médias francophones
La Francophonie n'est pas un espace clos ou figé, c'est un projet en constante évolution, dont les enjeux se construisent au fur et à mesure que la langue française y est confrontée à de nouvelles situations et à de nouveaux défis.

Nous qui sommes aujourd'hui dans tous les médias auxquels nous collaborons, les défenseurs d'une francophonie offensive, symbole de rigueur journalistique, d'inventivité et de création culturelle de modernité dans l'expression et dans la pensée, nous devons regarder notre diversité, comme une force. L'atout que nous donne la Francophonie, c'est d'être à la fois un et pluriels, d'apprendre à une communauté qui se compte en centaines de millions de personnes, et de lui apporter en même temps mon " accent ", comme dit souvent Henri Lopes, aujourd'hui ambassadeur du Congo en France, hier Directeur général adjoint de l'Unesco, lui-même romancier et artisan de cette langue française en devenir.

L'accent, c'est cette diction particulière, ce registre de mots différents hérités de nos anciens, cette mémoire singulière de la langue qui est le fait d'un lieu, d'une région d'un pays, d'une formation. La francophonie est avant tout un intarissable réservoir d'accents, et c'est cette multiplicité irréductible qu'elle fonde qui est son principal atout à l'époque du métissage, des croisements culturels, des échanges commerciaux mondialisés et des transferts de population.

Alors que l'anglais international s'impose de plus en plus comme une sorte de simplification de la langue, un appauvrissement radical qui se traduit par un sabir imprécis et inélégant parlé sur tous les continents, le français est resté une langue de la diversité et de l'invention lexicale, et il y a tout lieu de croire que ce trait distinctif ne disparaîtra pas: au contraire, les créateurs, artistes, écrivains, qui travaillent chaque jour cette langue continuent à la faire évoluer vers une plus grande richesse, un niveau de complexité et de diversité plus grand encore.

Le pari de la diversité
Cette chance, nous devons la saisir et contribuer directement à ce qu'elle soit comprise et que des moyens significatifs soient mis au service de la création culturelle et de la communication, dans tous les pays de la Francophonie.

Dans la société multiculturelle et bigarrée de demain rien ne sera plus utile que la capacité d'une langue et d'une culture à s'ouvrir aux autres, à évoluer pour accompagner leurs besoins d'expression voire à intégrer ce qui peut l'être des autres héritages qu'elle est amenée à traduire. La société française a ses passéismes et ses conservatismes. Mais la langue française s'en moque, elle qui est à la fois intégratrice, accueillante changeante.

La langue française donne à tous ceux qui l'ont en partage la possibilité d'inventer leur propre identité linguistique, au sein d'un courant culturel et social partagé. Elle nous habitue à considérer la diversité comme une richesse, une promesse féconde, une ouverture et non comme un danger dont il faudrait protéger notre intégrité. C'est donc une langue de tolérance, contre tous les intégrismes, politiques, religieux, idéologiques.

Les nouvelles technologies sont susceptibles de multiples usages. Les réseaux numériques qui se déploient aujourd'hui progressivement sur l'Afrique peuvent, comme la langue d'Esope, être la meilleure et la pire des choses. La pire, si les chaînes diffusées, les informations reprises, les musiques entendues en Afrique sont désormais systématiquement celles d'une culture occidentale homogénéisée et sans attaches africaines immédiates. La meilleure, si chaque pays membre de la Francophonie permet de faire entendre sa voix discordante, sa singularité, ses oeuvres et ses artistes originaux.

Je crois que notre réflexion au cours de ces trois journées doit aussi intégrer cette évolution et les responsabilités nouvelles qu'ont désormais, par rapport à notre langue commune tous les dirigeants de grands médias, dans les Pays du Nord comme dans les Pays du Sud. Il faut que tous les pays francophones développent des sites et des centres d'information et de rayonnement culturel sur Internet, tous doivent également contribuer à l'élargissement de l'offre audiovisuelle francophone sur des bases nouvelles, celles d'un apport différent à notre dynamique commune de création et de production.

Parce que nous avons cette diversité en héritage, à nous de la faire fructifier, et de nous en servir comme d'une arme face à la mondialisation des réseaux. La France a pu sembler un moment faire cavalier seul sur le thème, rebattu, de " 1"exception culturelle ". C'était là encore, une affaire de mots, et de maladresse verbale. Derrière, ce concept juridique, il y avait tout simplement la volonté de donner à chaque peuple et à chaque individu la même chance d'affirmer, dans un même mouvement sa culture et son talent.

La Francophonie est une école de la diversité et du métissage: elle nous donne les clefs pour constituer la culture plurielle de demain, celle dans laquelle le respect des différences est le principe fondamental, car elle ne peut plus se concevoir comme assimilatrice, dans un moule unique et vers un modèle unique. La mondialisation nous invite à changer d'optique, à refaire nos classes, à défaire nos simplifications et nos idées reçues. Tant mieux. Nous y sommes prêts. Comme journalistes, comme francophones, nous sommes doublement engagés dans ce combat des faits, patients et têtus, contre les images d'Épinal et les caricatures.

L'impératif démocratique
Mais il faut pour finir souligner une condition majeure de la fécondité francophone dans la mondialisation : l'impératif démocratique. Il n'y a pas de mondialisation sans ouverture médiatique, et il n'y a pas d'ouverture médiatique sans une progressive évolution de la société vers la démocratie. Si une Culture veut avoir des chances de survivre avec ses singularités au sein de la Société de l'Information, elle doit nécessairement se donner les moyens d'exister sur les nouveaux réseaux, donc de produire de l'information, donc de réaliser des oeuvres audiovisuelles, des sites Internet, des émissions de radio et des journaux papier.

Produire de l'information, c'est si l'on ne veut pas prêter à sourire, placer les journalistes et les auteurs dans des conditions d'émulation, et d'indépendance. Emulation et indépendance n'existent plus dès lors que l'on s'en tient à une conception autoritaire du rapport entre pouvoir et média.

La revendication démocratique est forte dans de nombreux pays d'Afrique, où elle n'est pas encore parfaitement satisfaite. L'intérêt des cultures et des économies africaines est qu'elle le soit au plus vite. On connaît les vieux réflexes des politiques, et les méthodes détournées qui permettent aux Etats de rattraper d'une main la liberté qu'ils sont accordée de l'autre aux médias : contrôle de la distribution et du prix du papier pour la presse écrite, contrôle des
autorisations et des conventions pour les médias audiovisuels, législations sévères condamnant les erreurs ou les écarts journalistiques.

Tous les pays doivent prendre conscience du fait que chaque coup porté à l'indépendance des médias écrits et audiovisuels est un coup porté contre leur propre rayonnement culturel, c'est-à-dire, au sein d'une société de l'information Sam frontière, que leur place en est rétrécie dans le concert des nations,

C'est parce que l'impératif démocratique prime sur tous les autres objectifs que nous pouvons nous fixer, que j'ai écrit au nom de notre Association, à tous les Chefs d'Etat des pays qui seront présents à Beyrouth au mois d'octobre, pour l'Assemblée générale de l'Organisation internationale de la Francophonie, en leur demandant d'utiliser leur droit de grâce pour faire en sorte qu'à cette date il n' y ait plus, dans aucun pays francophone, un seul journaliste détenu pour faits de presse. Parce qu'il n'est pas acceptable que dans un pays démocratique un journaliste puisse être incarcéré pour ce qu'il a écrit ou dit. Certes une faute déontologique peut être sanctionnée par une loi ou un règlement, mais cette sanction ne peut pas être une incarcération et la privation de liberté.

L'impératif démocratique, ce n'est plus seulement, comme l'avait dit François Mitterrand à La Baule, le fait qu'à l'avenir démocratie et développement iront nécessairement de pair sur le continent africain. C'est désormais une question de survie culturelle pour de nombreux Etats d'Afrique, qui sont souvent héritiers d'une histoire longue et glorieuse - une histoire qui serait progressivement gommée si elle ne faisait pas l'objet d'une adaptation et d'une transposition rapide sur les nouveaux réseaux de communication.

C'est la raison pour laquelle, parce que nous, croyons à la Francophonie et à l'ouverture qu'elle apporte, parce que nous croyons au journalisme et aux principes qui le fondent, le principal enjeu de notre séminaire peut se résumer en quelques mots : comment faire en sorte que les journalistes francophones, en Afrique, comme, partout dans le monde puissent remplir leur mission dans les meilleures conditions au cours des prochaines années ? Réponse, jeudi 28, après l'exposé des conclusions de nos quatre ateliers.

Hervé BOURGES
Président international de l'UIJPLF
Discours de clôture des états-généraux de la presse francophone,
Palais du Parlement, Brazzaville, jeudi 28 juin 2001