Enlèvements et prises
d'otages
BAGDAD, 9 septembre 2004 (UFP/correspondance)
- Depuis le 30 juin, date du transfert de souveraineté
au peuple iraquien, la situation ne cesse de se dégrader.
Ce qui devait être une première étape vers
l'instauration d'un régime démocratique semble se
transformer chaque jour davantage en situation de chaos et d'anarchie,
avec pour issue, le spectre d'un nouveau régime autoritaire
qui se profile à l'horizon.
Le nouveau gouvernement provisoire iraquien n'a
ni les moyens ni les soutiens nécessaires pour instaurer
un état de droit : pour la majorité des Iraquiens,
il ne représente que la continuité du régime
d'occupation américain. Son premier ministre est un ancien
des services secrets iraquiens, avant de quitter le régime
de Saddam Hussein pour servir successivement les services britanniques
puis américains. Certains le désigne comme étant
la marionnette de la CIA, et les faits de ces dernières
semaines semblent confirmer ces accusations.
En effet, dans la confusion générale
qui règne actuellement, il est bien difficile de démêler
le vrai du faux et les journalistes présents sur place
ont toutes les difficultés pour exercer correctement leur
métier. Qui va oser critiquer ce que font, ou ne font pas,
les autorités actuelles, lorsque l'on assiste a des prises
d'otages en pleine journée dans Bagdad ? Comment un groupe
de 20 hommes peut-t-il agir en toute impunité dans un quartier
où l'on note une présence policière et militaire
très importante ? Dans l'enlèvement des membres
de l'ONG italienne « Un pont pour Bagdad », des individus
ont pu se déplacer dans des véhicules sans plaques
d'immatriculation, en revêtant des uniformes de policier,
puis ont bloqué les deux issues de la rue où se
trouvent le bâtiment de l'ONG, tout cela en plein jour,
sans attirer l'attention des policiers iraquiens ou des militaires
américains, avant, pendant et après l'action !
Que ce soit pour nos deux confrères enlevés
il y a plus de deux semaines, pour le journaliste italien Enzo
Baldoni, ou récemment pour les personnels d'une ONG italienne,
qu'elles ont été les réactions officielles
des Américains on du pouvoir iraquien ? Quelles ont été
les mesures concrètes prises pour tenter de résoudre
les problèmes ?
Alors que nos deux confrères étaient
toujours entre les mains de leurs ravisseurs, et que leur lieu
de détention semblait être Falluja, une opération
militaire américaine de très grande envergure a
eu lieu dans cette région (les bombardements aériens
pouvant toucher le lieu de détention de nos otages) : est
ce là un signe de coopération ? Dans le même
temps, les forces de police iraquiennes lançaient une opération
d'une envergure sans précédent dans la région
de Latifiya ou nos deux otages ont été enlevés,
avec de nombreuses pertes signalées de part et d'autre
: de quoi faire revenir les ravisseurs, originaires de cet endroit,
sur leur décision. N'était il pas plus judicieux
d'attendre la libération des otages, si une volonté
de coopération existait vraiment ? Au lieu de cela, le
premier ministre iraquien lançait un avertissement à
la France en disant que Paris, Nice ou Cannes n'étaient
pas à l'abris de connaître des attentats ... réaction
singulièrement surprenante pour un homme d'état...
Que dire de toutes les familles de Bagdad, de Falluja,
de Bassora ou de Nadjaf qui vivent quotidiennement dans la peur
et l'insécurité. Combien d'entre elles pourraient
raconter l'enlèvement de tel ou tel de leur proche ou de
leur voisin : mais pour elles, pas de couverture médiatique,
pas de plainte à déposer sous peine d'avoir des
ennuis à leur tour.
Alors que les discours officiels martelaient une
amélioration de la situation, sur le terrain des zones
de plus en plus grandes échappaient au contrôle des
militaires américains ou des policiers iraquiens (qui paient
un très lourd tribut en vies humaines). Et il aura fallu
l'affaire des otages français et la formidable mobilisation
générale qu'elle aura entraîné pour
lever une partie du voile : le pays est aujourd'hui incontrôlable.
Comme pour les affaires des tortures dans les prisons
(bien vite oubliées après les procès fantoches
de quelques lampistes), les histoires d'enlèvements et
de prises d'otages posent des questions qui devraient interpeller
tous ceux qui cherchent à comprendre.
Tous les occidentaux qui ont été enlevés
jusqu'à présent n'étaient pas des défenseurs
de l'occupation américaine de l'Iraq, bien au contraire
(souvenons nous de ces Japonais enlevés puis relâchés
: ils avaient été auparavant des militants anti-guerre,
Enzo Baldoni, comme les deux Italiennes récemment enlevées,
était proches des mouvements altermondialistes opposés
à l'action américaine en Iraq). Pourquoi seraient-ils
la cible privilégiée des groupes « terroristes
» ?
Des questions se posent, dont la principale est
la suivante: à qui profite ces enlèvements ? Qui
se cache derrière cette Armée Islamiste en Iraq
dont personne n'avait entendu parler il y a quelques semaines
?
Les groupes islamistes ou bien ceux de la résistance
sunnite qui ont voulu agir contre des occidentaux ne se sont généralement
pas trompés de cibles : tout le monde a en mémoire
l'assassinat de quatre Américains à Falluja, avec
les scènes sordides qui ont suivi leur mort, destinées
à frapper les opinions -, de même pour les personnels
de sociétés de sécurité privées
tués dans l'exercice de leur fonction. Il y avait une logique
dans le mode opératoire de ces groupes.
Mais que penser des enlèvements successifs
d'un diplomate iranien, de deux journalistes français,
d'un journaliste italien opposé à la guerre en Iraq,
et de deux Italiennes connues pour leur travail efficace depuis
dix ans en Iraq ?
N'y a-t-il pas là une succession d'avertissements
destinés à tous ceux qui veulent s'ingérer
dans les affaires iraquiennes, pour des motifs différents
certes, mais dont certains sont tout à faits louables :
aider les populations locales défavorisées ou rapporter
la vérité sur la situation dans le pays. Autant
de témoins ou d'acteurs gênants qui ne peuvent que
nuire à tous ceux qui ne veulent pas d'autres issues que
celles qu'ils se font fixées.
Derrière ces individus que l'on enlève
et que l'on tue parfois, c'est la liberté d'action et d'expression
que l'on veut supprimer. En diabolisant l'action des groupes de
résistance, en créant la confusion dans les opinions
étrangères entre des actes de brigandage et de terrorisme,
c'est tout un peuple, toute une communauté, toute une religion
qui se trouvent pris en otage. Au nom de qui ? Au nom de quoi
?
Après avoir connu la dictature pendant trente
ans, le peuple iraquien reçoit le chaos et le désordre
pour récompense : que va-t-il se passer ensuite ? N'allons
nous pas assister au retour d'un régime autoritaire, seul
capable de fédérer les différentes communautés
vivant en Iraq et d'approuver la politique étrangère
américaine dans la région ?
L'avenir le dira, mais d'ores et déjà,
il y a un grand perdant dans cette situation : la Liberté.
Aujourd'hui comme hier, les Iraquiens ne sont pas
libres, pour des raisons différentes certes, mais avec
des conséquences aussi dramatiques.
La Liberté et la Démocratie ne s'imposent
pas, elles se gagnent par la volonté des peuples : l'Histoire
est le témoin vigilant de ce principe.