Un centre culturel européen
francophone à Suleymanié
par Philippe GAPET
Suleymanié, 1er janvier 2005
Ici, au Kurdistan, nombreux sont les intellectuels
qui peuvent vous parler du siècle des Lumières,
de Rousseau ou, plus proche de nous, de Sartre. D'où l'idée
de créer sur place un lieu d'échanges culturels
avec la France et les autres pays européens qui le souhaiteraient.
Aram Saeed, un journaliste kurde et francophone, s'est lancé
avec flamme dans la réalisation de ce projet.
Le but du futur "Centre culturel européen
francophone" est avant tout de "partager" et non
de "promouvoir" une culture: les Kurdes en ont une,
riche et plus ancienne que la nôtre. Les autorités
locales ne s'y sont pas trompées et elles ont immédiatement
apporté leur soutien à l'idée du centre.
Ainsi, le ministre de la culture Fath Zaxoi a fait avancer favorablement
le dossier pour qu'il soit présenté dans les meilleures
conditions au Premier ministre Omar Fatah, qui a validé
le projet avec enthousiasme. Madame Akhtar Shamsadin, ministre
de l'Education pour les études supérieures et francophone
très favorable au projet (elle a vécu à Paris
longtemps avant de revenir au pays à la chute de Saddam
Hussein), l'a fortement appuyé auprès du Premier
ministre. Les Français présents en Iraq ne sont
pas restés insensibles non plus et le directeur du centre
de Erbil, M. Saint-Dizier, lui a apporté son soutien moral
et déjà aussi des livres et des méthodes
de français.
A Suleymanié, la nouvelle s'est répandue
rapidement et de nombreux intellectuels, enseignants ou tout simplement
citoyens de la ville, ont été conquis par l'idée;
ceci est vrai pour Asso qui enseigne le français à
l'université, mais également pour Sherzad Hassan
et Azad Berzinji (deux intellectuels trés connus à
Suleymanié) ou encore pour Serge Mouhedin, un Kurde français
revenu au pays avec sa famille. Il y a également Najat
Amin, célèbre compositeur local et chef d'orchestre,
qui aimerait pouvoir faire venir à Suleymanié un
professeur français d'instrument à vent. Ceci pourrait
très bien faire l'objet d'un échange entre ministères
de la culture....
Saman Karim est artiste peintre et professeur à
l'institut des beaux arts de Suleymanié; l'ouverture du
centre lui donne beaucoup d'espoirs pour des échanges futurs.
La liste serait longue pour exprimer les avis favorables recueillis
tout au long de la phase de prospection. Chacun se reconnaîtra,
impossible de tous les citer. Mais, comme dernier exemple, on
ne peut pas oublier le monde de la presse écrite locale,
si riche en diversité, et qui ne manquera pas de s'intéresser
à un projet qui offre une telle possibilité d'ouverture
sur l'extérieur. Assos, le rédacteur en chef du
journal Hawlati, s'est montré enthousiaste à
l'idée de la création de ce nouveau centre; ce serait
pour lui une porte sur l'Europe et un moyen d'échanger
des idées sur le journalisme.
Selon le projet, le Centre culturel européen
francophone comprendra plusieurs départements actifs, placés
sous la direction de Aram Saeed, responsable du fonctionnement.
Pour cela il aura besoin d'aide et si les compétences locales
existent, le problème des salaires demeure lourd: aujourd'hui
il est plus rentable de travailler pour des sociétés
étrangères que pour des ONG ou des centres
culturels... il faudra donc en tenir compte dans la rémunération
des postes. C'est le problème crucial. Car le loyer du
local et les charges sont financés actuellement par le
gouvernement local sous forme d'aide à hauteur de 1300
dollars par mois, ce qui est suffisant pour l'instant, mais ne
restera pas.
Les départements seront les suivants:
- département des langues pour l'apprentissage de l'anglais,de
l'allemand et de l'espagnol.
- centre d'activités artistiques et multimédias
- institut français aux activités multiples: publication
d'un journal mensuel en kurde avec des articles en français,
édition de livres en français ou en kurde, traductions
d'ouvrages kurdes en français et inversement, centre d'apprentissage
de la langue française avec des cours de français
dispensés sur place, organisation de séminaires
et de conférences sur le thème de l'échange
des cultures européennes et kurdes.
- département de traduction d'ouvrages scolaires, médicaux
ou littéraires.
- bibliothèque de livres en français (tous les dons
seront les bienvenus), de cd-rom et de dvd. Pour l'instant nous
disposons d'un fond de roulement comprenant des livres de littérature
française (250 à 300) et des cassettes VHS de films
français.
Ce projet est évidemment évolutif
et modulable en fonction de l'aide reçue des partenaires
et de l'intérêt suscité dans la population
locale; ce plan est un outil de départ, établi après
prospections sur le terrain fin 2004.
La demande existe. Il faudrait y répondre
rapidement sous peine de perdre toute crédibilité
dans une partie du monde où nombreux sont ceux qui attendent
de la France et de l'Europe, des signes d'encouragement à
vivre leur propre culture, sans perdre leur identité.
Entendre les appels des individus et des communautés des
cultures les plus diverses, qui sont la richesse et l'âme
de notre humanité, est une réponse pacifique à
opposer aux ambitions de tous ceux qui sont tentés d'imposer
aujourd'hui une monoculture exclusive et religieuse.
Philippe GAPET
Suleymanié, 1er janvier 2005