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31èmes Assises de la Presse Francophone (UIJPLF)

Moncton (Nouveau Brunswick), le dimanche 22 août 1999

Discours solennel d'ouverture
Déontologie et nouveaux médias

par Hervé BOURGES
Président du Conseil supérieur de l'audiovisuel (France)

Monsieur le Premier Ministre, Mesdames et Messieurs, Chers Confrères,

Le métier de journaliste, de communicateur, est l'un des plus beaux métiers qui soit: il consiste à aider ses contemporains à connaitre et à comprendre le monde qui les entoure et à leur permettre de formuler en toute liberté leurs jugements.

L'un des grands philosophes personnalistes français, Jean Lacroix, avait coutume de définir le rapport de l'homme avec son environnement en disant : il une conscience cultivée, c'est une conscience qui se situe". Se situer, tout d'abord dans l'espace : sur quelle terre sommes-nous nés, quels sont nos voisins, nos amis, nos adversaires? Mais c'est aussi savoir se repérer dans le temps, sur la longue échelle de l'histoire des régions, des pays, des nations et du monde. Et puis c'est pouvoir se placer à l'intersection des lieux et du temps, dans des communautés humaines : nationales, intellectuelles, religieuses, culturelles.

Telle est donc la mission du journaliste : présenter le monde, les événements, les faits, en leur donnant tout leur sens par rapport à ceux auxquels on s'adresse. Elle comporte une dimension, sinon pédagogique, du moins intelligente au plein sens du terme : ouvrant à la compréhension, donnant des clefs.

Et les principales règles déontologiques que les journalistes s'imposent ou devraient s'imposer partent de cette exigence : ne pas dénaturer l'information, ne rien affirmer qui n'ait été recoupé et vérifié, ne pas confondre les faits et leur interprétation, ne pas soumettre leur liberté d'expression à quelque pression que ce soit, politique, économique, ou religieuse, ne pas manipuler la réalité. Il y a des formules simples pour résumer ces principes. Lorsque j'enseignais ce métier, dans l'école interétatique de journalisme que nous venions de créer sur le sol de l'Afrique, à Yaoundé, au Cameroun, je disais simplement que le journaliste ne devait être "ni griot servile, ni détracteur stérile".

 Sur tout cela, qui constitue notre vieil univers de référence, je ne crois pas que quiconque parmi nous ait la moindre hésitation. Et j'en veux pour preuve la condamnation professionnelle qui ne manque pas de frapper ceux qui s'écartent de ces bases déontologiques, sur les médias traditionnels, presse écrite, radio, télévision.

Mais voici que les nouveaux médias imposent des contraintes matérielles et pratiques très fortes, en partie contradictoires avec les conditions dans lesquelles le métier du journaliste s'exerçait. Et c'est aux effets produits par ces contraintes neuves que nous devons nous intéresser. Vous me permettrez, nous sommes d'une certaine manière entre nous, d'aborder la question sur un plan pratique, en professionnel, en m'intéressant aux faits tels que nous pouvons les observer, avant d'en tirer des conséquences plus générales -et peut-être de poser quelques questions philosophiques...

Quels sont les effets des nouveaux médias sur la pratique de la communication?

Ils tiennent tout d'abord à des contraintes temporelles qui leur sont dictées, par la technique. Je les résumerai en trois mots : rapidité, caducité, brièveté. Parce que les médias travaillent essentiellement sur le temps et dans le temps, ces contraintes temporelles ne sont pas accessoires, elles se révèlent fondamentales.

A cela s'ajoutent des contraintes pratiques différentes de celles que nous connaissions jusque là. Elles imposent une "plasticité des contenus", et une " pluridisciplinarité professionnelle ", imposée par une "adaptabilité éditoriale". Je reviendrai sur chacun de ces termes qui reflètent par la torture qu'ils imposent au lexique une forme de barbarie moderne.

Et je terminerai par une dernière série de contraintes, qui s'observent à un niveau plus global, et qui sont, au sens large, économiques, idéologiques, et probablement aussi politiques, en ce sens qu'elles contribuent à définir la civilisation dans laquelle nous serons plus ou moins forcés de nous situer demain, et par rapport à laquelle nous nous devons de nous situer dès aujourd'hui si nous voulons avoir les moyens de la choisir.

I. Les effets d'une nouvelle temporalité

 La rapidité dans la constitution de l'information, dans sa recherche, dans sa formulation, et dans sa transmission est le premier avantage affiché par les nouveaux médias. En 1994, un grand reporter canadien indépendant nommé

Tom Koch, apprenant la mort d'un enfant lors d'une opération dentaire réalisée sous anesthésie décide de réaliser une enquête sur la fréquence de ce type d'accident. Interrogeant en ligne les banques de données scientifiques, les archives des principaux quotidiens canadiens, ainsi que des journalistes spécialisés par l'intermédiaire des groupes de discussion (newsgroups) auxquels il est abonné, il apprend en vingt-quatre heures que le type d'anesthésie utilisée est connue comme dangereuse chez les enfants et que de nombreux cas ont été recensés. Et il parvient à composer en un temps minimal une enquête approfondie, précise, qui sort en Une et qui remporte un franc succès.1 Indéniablement, l'utilisation d'Internet comme source d'informations lui a permis de gagner un temps précieux dans la conduite de son enquête, qui aurait pris plusieurs jours, voire plusieurs semaines, si elle avait été menée selon des méthodes d'investigation traditionnelles.

Bravo. Pourtant, cette rapidité dans le traitement de l'information a reposé sur la confiance qu'il a accordée à toutes les sources qu'il a consultées, et qu'il a, il le dit lui-même, recoupées entre elles. Le temps de la conceptualisation, de l'approfondissement, de la mise en perspective des données recueillies, n'a à l'évidence pas été aussi long que s'il avait eu plusieurs jours pour y réfléchir. Même si dans son cas, ce temps a existé, on peut légitimement s'interroger sur l'effet pervers de cette rapidité, qui peut conduire à la reprise hâtive d'informations erronées, ou partielles, ou enfin partiales.

Car il ne suffit pas qu'une information figure sur Internet pour qu'elle soit exacte. Une information sur Internet, C’est comme un bruit dans la rue, comme un écho recueilli d'un témoignage ponctuel. Elle a toutes les apparences d'un fait, et elle est présentée comme telle. Pour parler comme Roland Barthes, il y a un "effet de réel" d'Internet. Mais cet apparent réel réclame d'être vérifié, confirmé et validé.

Or, dans de nombreux cas, au cours des derniers mois, on a vu l'ivresse de la rapidité l'emporter sur les scrupules de la vérification et la recherche du "scoop" sur la réalité des faits. Et la presse écrite, la radio, la télévision, ont emboité le pas aux nouveaux services, par crainte d'être dépassées aux yeux de leurs lecteurs, auditeurs, spectateurs, dans une course effrénée à la recherche de la nouvelle. Nous savons que l'image numérique multiplie les risques de manipulations, dont l'histoire de l'audiovisuel, depuis le Potemkine d'Eisenstein, jusqu’aux faux charniers bosniaques, a présenté tellement d'exemples!

Il ne s'agit pas de condamner tel ou tel égarement, tel ou tel dépassement, tel ou tel bidonnage, mais plutôt de constater la dérive d'un système d'information qui se nourrit de plus en plus de lui-même, et de moins en moins d'un dialogue avec la réalité des faits qui passe, dans la conscience soigneusement cartésienne qui doit être celle du Journaliste, par un doute préalable, suivi d'un questionnement ouvert et sans préjugé.

Or la multiplication des partenariats croisés entre sites Internet, agences de presse, journaux de presse écrite, radios et télévisions conduit en réalité, non à une diversification croissante de l'information offerte, mais à une croissante redondance des articles et des thèmes traités. L'Agence France Presse, tout comme Associated Press ou Reuters, fournit une sélection de ses dépêches, en ligne, sur des centaines de sites Internet, qui intègrent directement ce service à leur propre programmation. Nous savons tous ce qu'est une dépêche d'agence. Ce n'est qu'apparemment de l'information brute. Il faut beaucoup expliquer et beaucoup enrichir une dépêche pour lui donner tout son sens. Il est à craindre que cet éparpillement de l'information que représente la reprise directe par des milliers de sites de dépêches d'agences qui ne sont ni enrichies, ni remises en perspective, ne se traduise à la fois par un effet de répétition permanente des mêmes formulations et de moindre compréhension des événements relatés.

La rapidité, dans ce sens, c'est aussi l'effacement de l'esprit critique cartésien, un danger de propagation aléatoire de rumeurs invérifiées, l'appauvrissement d'une information réduite à une redondance simplifiée. La rapidité, pour dire les choses en un mot, c'est pour le journalisme le danger de la paresse et de la facilité, au mépris des règles déontologiques de base qui fondent la valeur du travail journalistique.

A la rapidité s'ajoute une autre contrainte nouvelle : la caducité. Certes, de tout temps l'information a eu une valeur qui décroissait avec le temps. Le coureur de Marathon meurt en apportant à Athènes la nouvelle de la bataille qui vient d'être gagnée de l'autre côté de la montagne : il fallait que l'assemblée la connaisse aussitôt pour décider des mesures à prendre immédiatement. Mais cette nouvelle devait être enrichie, développée, élargie, dans les heures qui suivraient, et la campagne de Xerxès ne s'arrêtait pas là.

La nouveauté est que la valeur d'une information semble désormais ne plus exister qu'en fonction du temps. A l'instant où elle est donnée, on s'arrache la primauté d'une information. Deux heures après, elle devient presque difficile à retrouver sur les nouveaux médias. A l'instant où la dépêche est tombée, elle a été reprise par des centaines de sites, qui l'ont reprise telle qu'elle, et par des milliers de journalistes, qui l'ont sagement plagiée. Deux heures après, la dépêche est effacée par une autre, et l'information, à nouveau reprise partout, a changé. Après l'ivresse de la vitesse, c'est la griserie de la nouveauté.

 Or c'est par ses causes et ses conséquences qu'un fait a ou non de l'importance. Le déferlement de l'événement n'apporte pas d'enseignement, ni sur sa signification, ni sur ses suites. Le travail du journaliste n'est pas de noyer le public dans une pluie de faits sans cohérence : il est de travailler à donner de la cohérence à un monde où les choses apparaissent de manière singulière et séparée, même lorsqu'elles ont les mêmes causes et concourent à produire des conséquences communes.

Il faut savoir que moins de 10% des informations diffusées par les agences de presse sont reprises par les journaux, la radio, et moins encore par la télévision. Diverses études ont démontré que seulement 10% des informations reçues grâce à ces différents médias étaient ensuite retenues par le public. Un calcul rapide indique donc qu'un citoyen moyen, normalement informé, ne retient qu'1% de la somme d'informations qui sont déversées quotidiennement. Sur ces 1%, plusieurs études sérieuses ont démontré que le public retenait en priorité les informations qui lui ont été communiquées plusieurs fois, et sous diverses formes. C'est au demeurant une évidence qu'il faut répéter pour connaître, qu'on ne lit vraiment que ce que l'on relit, et que l'attention est meilleure lorsqu'une connaissance est déjà familière : on n'écoute que ce que l'on a déjà entendu, on ne regarde que ce que l'on a déjà vu. C'est sur cette intuition que vit aussi toute la littérature occidentale, depuis Homère jusqu'à Proust. C'est aussi elle qui, différemment, fonde l'art et la pensée de l'Asie, comme réélaboration et perfection du même.

La caducité de l'information sur les nouveaux réseaux entra7ine à l'inverse la conscience dans une sorte de kaléidoscope d'informations bigarrées et toujours renouvelées : le journaliste devient alors, à son corps défendant peut-être, l'instrument d'un décervelage généralisé, dans lequel l'incohérence croissante des événements ne trouve plus d'explication.

D'où le désintérêt observé du public pour les informations politiques et internationales, qui lui paraissent de moins en moins porteuses de sens, et le besoin qu'il a de concentrer son attention sur des figures stables : vedettes du show-business, sportifs célèbres ou leaders politiques médiatiques ou sur des problèmes qui le touchent de très près (news you can use) : comment rester svelte ou nettoyer les taches de fruits, quels sont les boulangers ouverts dimanche dans le quartier, pourquoi les bancs sont-ils peints en vert dans le square. La proximité et l'utilité immédiate de l'information devient le seul refuge du sens. Pour le reste, il n'y a rien à comprendre, le monde fonctionne comme une fatalité sur laquelle il serait vain de vouloir peser, puisqu'elle est incompréhensible au commun des mortels.

 Ainsi les nouvelles contraintes qui Pèsent sur les métiers de la communication sont-elles progressivement en train de les priver de sens ? L'ère de l'information risquerait-elle d'être l'âge bête de l'humanité?

C'est malheureusement ce que laisserait également penser la troisième contrainte qui apparaît, celle de la brièveté. Là encore, ce n’est pas une contrainte radicalement nouvelle. Et nous savons tous comment les articles doivent souvent être rognés, en partant de la fin, pour tenir sur la page des journaux papiers. La différence est que la présentation des informations sur écran entraîne des principes de brièveté décuplés, que les jeunes rédacteurs de services d'information sur Internet sont appelés à prendre en compte dès le stade de la conception de leur papier.

En consultant le site ouvert par le Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes (CFPJ) à Paris, je suis tombé sur un document intitulé " la lisibilité des textes sur le Web", dont je me bornerai à citer quelques lignes : "le lecteur ne lit que rarement une page Web mot à mot ( ... ) Survoler un document impose l'emploi d’un vocabulaire simple, dénué de tout mot technique ou complexe. Le déchiffrage du texte doit être rapide (... ) Il faudra alors réduire les textes papier d'environ 50% avant de les réécrire en ligne ( ... ) L'écriture s'apparente plus au langage parlé (... ) La qualité de l'information est réduite à l'essentiel". Toutes ces recommandations sonnent comme des condamnations, et il n'est pas souhaitable que les futurs journalistes s'en inspirent trop.

S’ajoutant à la rapidité et à la caducité, la brièveté est le dernier terme d'un appauvrissement global de l'information offerte, réduite à n'être plus qu'un contenu indéterminé et fragile, dont la valeur s'effrite en même temps qu'il S'efface, gommé par un nouveau contenu, sans lien ni cohérence, que la place disponible ne permet pas de développer, et dont l'esquisse fugace sortira encore plus vite de l'esprit.

On comprend mieux, dans ces conditions, comment les médias du monde entier ont pu être obnubilés pendant des mois par les pseudo-rebondissements de l'affaire Lewinsky, seul fil rouge offert d'un jour à l'autre à la conscience humaine pour qu'elle s'y raccroche, toutes les autres informations proposées étant incompréhensibles, décousues, donc oubliées. La déontologie des journalistes passe donc aujourd'hui par un acte de résistance délibéré contre ces nouvelles contraintes temporelles dictées par les nouveaux médias, et par un effort tendant à restaurer la durée dans toutes ses dimensions : réflexion nécessaire sur les faits, mémoire à garder des événements, cohérence logique à reconstruire dans leur enchaînement Si cet effort n test pas fait, le journalisme perd son sens et la communication sa finalité.

 Il. De nouvelles contraintes pratiques

Je commencerai par la plus évidente : la nouvelle plasticité qui s'impose aux contenus. Attardons nous sur les mots mêmes : on ne parle plus d'article d'information, ni même d'information tout court, on parle de contenu, et ce mot peut recouvrir des textes, des images ou des sons bien différents : des articles de journalistes, mais aussi des éléments d'archive bruts, des dépêches d'agences, des données métérologiques, des prévisions astrologiques, des témoignages, des présentations promotionnelles, des documents officiels ou officieux. Tout est contenu.

F,t la tendance des nouveaux médias est de traiter tous ces éléments hétérogènes et de provenances diverses comme une même matière à communiquer, maniée dans les mêmes mains, et placée sur le même plan. Très concrètement, un portail touristique donnera accès indifféremment, à propos de la Côte d'Ivoire, aux sites officiels du Ministère du Tourisme, à des informations sur le climat ou l'histoire disponibles sur certains sites encyclopédiques de référence, mais aussi à un site personnel d'un australien qui montrera des photos d'éléphants, à un article d'un journal brésilien sur les évolutions économiques en cours en Côte d'Ivoire et au site d'une agence de voyage qui proposera à la fois un ensemble de renseignements pratiques et la vente en ligne de plusieurs séjours en Afrique de l'Ouest.

Chaque élément de cette galaxie de contenus n'a pas la même valeur en termes d'information, et ne présente pas les mêmes garanties d'objectivité ni d'authenticité. Chacun doit être lu de manière critique dans la perspective des attentes et des souhaits des différentes sources rassemblées. Mais leur présentation sur un même plan risque fort d'entraîner une forme de contagion de crédibilité, faisant paraître toutes ces affirmations aussi solides les unes que les autres.

Or les images du touriste australien ont peut-être été prises ailleurs qu'en Côte d'Ivoire, le point de vue économique du Brésil n'est pas celui de l'Italie, les préférences de telle agence de voyage ne sont pas les choix d'une autre, et les sites officiels sont de parti pris. L'utilisateur des nouveaux médias doit donc être critique, et ne jamais se fier à l'information qui lui est spontanément proposée.

D'autant plus que ce n'est évidemment pas par hasard si le portail choisi l'a entraîné vers l'agence de voyage avec laquelle il a conclu un accord commercial, ni vers le journal brésilien qui lui fournit en' échange un lien permanent sur son propre site. Les choix du portail ne sont pas gratuits ni Innocents, même lorsqu'ils sont invisibles à l'utilisateur, qui n'y voit que la providence des moteurs de recherche...

La responsabilité des journalistes se dilue alors dans la pluralité et l'hétérogénéité des contenus : il faut redouter une forme d'entropie de l'information qui perd toute assurance et toute garantie. Et qui n'est plus que marginalement réalisée par des journalistes formés à leur métier : le directeur général adjoint de Wanadoo, principal portail français, développé par France Télécom, déclarait ainsi dans le magazine Broadcast en février dernier : "Nous n'avons pas vocation à développer le contenu nous-mêmes. Toutefois, nous nous occupons de mettre en scène et de réactualiser les dossiers, les sujets d'actualité et les sélections de sites".

La "réactualisation" des informations par des équipes éditoriales ayant une formation de marketing plutôt que de journalisme est la norme sur à peu près tous les portails. Quelle approche déontologique est la leur? Sur quels principes S'appuient-ils dans leur choix, sinon la ligne définie par le plus grand nombre de connexions potentielles, c'est-à-dire le plus petit dénominateur commun à la fois culturel, politique,, et moral? La dictature des grands nombres est aussi celle des simplifications et de la "pensée unique" réfractaire aux affrontements et aux contradictions.

Le journalisme se voit donc confronté à ce nouveau défi : la plasticité de contenus interchangeables où l'information perd son statut particulier et n'est plus qu'un élément parmi d'autres d'un contenu rédactionnel sans garantie de fiabilité et sans critère d'évaluation autre que commercial. Et l'on peut être inquiet d'entendre le directeur d'un grand quotidien américain déclarer : 'ye ne suis pas le rédacteur en chef d'un journal, je suis le patron d'une entreprise de contenu.'#2

L'autre contrainte pratique qui apparaît dans le nouvel univers médiatique en cours de constitution, c'est la "pluridisciplinarité professionnelle" : les évolutions qui ont lieu actuellement dans la presse, la radio et la télévision confirment les analyses de Nicolas Negroponte, qui prédisait il y a quelques années la fusion de toutes ces entreprises travaillant dans la communication de contenus numérisés : le multimédia est une logique de concentration industrielle , avant même d'être, avec Internet, un support pour de nouveaux médias.

 Un chercheur de l'Université de Californie à Berkeley, Eric Klinenberg, a étudié de près les effets de ces concentrations médiatiques sur le travail des journalistes d'un groupe particulièrement avancé dans ce domaine, la Tribune Company, qui publie notamment le Chicago Tribune : l'équipe des journalistes de ce groupe produit à la fois huit versions locales et trois éditions du journal, sept émissions d'information télévisée et plusieurs services sur Internet.

Que constate-t-il? Un reporter doit désormais écrire un article pour l'édition du soir, puis aller présenter à l'antenne la même information de manière plus concise, enfin étoffer au contraire son papier de prolongements ou de liens possibles vers des sources complémentaires pour sa mise en ligne sur Internet.

Lorsque l'on visite la salle de rédaction du groupe multimédia Bloomberg à New-York, on est frappé par cette dimension pludisciplinaire du travail des journalistes, qui à la fois rédigent des dépêches d'agence, développent des analyses plus fournies pour les journaux écrits du groupe, enregistrent en numérique leur commentaire pour les stations de radio économique de Bloomberg, et vont s'asseoir un instant devant l'une des caméras installées au centre de la salle de rédaction pour présenter l'information en direct sur l'une ou l'autre des cha7ines d'information boursière du groupe... En un quart d'heure, un même journaliste peut avoir accompli quatre fonctions d'information qui étaient jusque là bien distinctes. L'intégration des médias connaît là, sans doute, son maximum.

Elle entraîne bien évidemment une "adaptabilité rédactionnelle" : les journalistes subissent une pression à la fois consciente et inconsciente, qui les conduit à écrire de manière à pouvoir transférer avec un minimum de transformation leur prose d'un média à un autre. Avec le risque que tous les médias s'alignent alors peu à peu sur celui qui offre le moins de place, c'est-à-dire la télévision. On sait en effet qu'un journal télévisé tout entier contient à peu près autant de texte qu'un article à la Une d'un grand quotidien anglo-saxon. De plus en plus les articles de presse écrite sont ainsi calibrés en fonction de contraintes d'espace qui ne tiennent plus à la taille de la page, mais au temps de lecture orale nécessaire.

Ce n'est plus une contrainte, mais une simple tendance naturelle, née de la pluridisciplinarité. Comment y faire obstacle, et préserver la spécificité de chaque support? Comment éviter que la brièveté entraîne la pauvreté, la caricature et l'imprécision? Telles sont les responsabilités déontologiques nouvelles des journalistes, sur tous les médias, classiques ou nouveaux, face à la logique pluridisciplinaire qui va s'imposer à eux.

L'une des solutions était avancée par Patrick Pépin, ancien Directeur de l'Ecole supérieure de Journalisme de Lille, aujourd'hui Directeur des Stations Locales de Radio France, qui préconisait une formation des journalistes à des compétences complémentaires ou différentes : systèmes informatiques, télévision, infographie, permettant à la nouvelle génération de professionnels de maîtriser et non de subir les nouvelles conditions de travail et les nouveaux outils qui leur sont proposés.

En tous les cas, la déontologie des journalistes s'exprimera demain à travers une bonne connaissance des nouvelles techniques d'information, et d'une claire conscience des avantages et des inconvénients de l'interpénétration des différents médias. Je pense que les réflexions des responsables des écoles de journalisme présents à nos travaux devront traiter ces problèmes, essentiels pour l'avenir. Je sais que le réseau Théophraste qui regroupe les centres francophones de formation au journalisme se réunit ici même le 26 août : la charte de ce réseau est l'expression même de ce souci déontologique qui anime ses membres.

III. Les contraintes économiques et leur environnement idéologique

Toutes ces contraintes nouvelles ne seraient rien si elles n'étaient pas plus fondamentalement accompagnées d'une nouvelle rationalité économique du secteur de la communication, qui est en train de poser des barrières autrement plus graves à l'information.

Myopie

En vingt ans, la place consacrée à l'information internationale par les grandes chaines américaines est passée de 45% à 13,5% du volume d'informations diffusées. Au cours des dernières années, les plus grands fiascos en termes de vente du magazine Time furent les "Une" sur la Somalie, Eltsine, la Bosnie, et Benyamin Nétanyahou... Et les plus grands succès furent les numéros qui couvrirent la mort de la princesse de Galles les 8 et 15 septembre 1997. On doit rapprocher ces résultats du nombre de Unes consacrées à des événements ou à des personnalités internationales par le magazine durant les dernières années : onze en 1987, une seule en 1997. Autant dire que les rédacteurs en chef des principaux médias ont compris quelles étaient les accroches les plus lucratives, et que désormais cette logique commerciale prévaut sur leur volonté de donner une information complète et de qualité sur les événements du monde.

Le plus curieux est que cette myopie croissante des médias : ils arrêtent leur univers de référence au coin de la me, et cessent de prendre en compte les évolutions géopolitiques ou les rapports de force qui structurent la politique internationale, tout en se ralliant paradoxalement au discours dominant, qui prétend au contraire que l'ère de l'information sera celle de la communication mondiale, de la connaissance universelle et d'une conscience humaine qui transcendera les différences des nations. Nous vivons le grand écart entre une réalité dans laquelle l'information se spécialise de plus en plus sur des communautés réduites, et une idéologie dominante qui chante l'avènement de l'homme global et d'une communication sans frontière.

Dans le même temps, la myopie médiatique internationale devient sur bien des dossiers génants une sincère cécité. Qui s'est ému du fait que les Etats-Unis, poursuivant leurs bombardements quotidiens de l'Irak, aient largué presque autant de bombes sur ce pays en 1999 qu'ils en larguèrent sur la Serbie pour obtenir la libération du Kosowo? Aucun média. Seul le Sénat américain a soulevé le problème posé par cette action militaire permanente! Pour quelle raison? Pour des raisons budgétaires : parce que l'intérêt de cette dépense colossale ne lui paraissait pas évident. Mais de nouveau, l'information ne fut reprise nulle part, alors que l'orchestration médiatique des interventions au Koweït il y a quelques années et au Kosowo cette année avait au contraire été totale. Deux poids, deux mesures? Selon quels intérêts? Qui décide, en l'occurrence de l'intérêt du public et de la pertinence d'une information? Pourquoi la presse mondiale fait-elle dans un cas chorus, et dans l'autre silence?

Il est à craindre que cette myopie obéisse, soit à la rationalité d'intérêts politiques plus puissants, soit à l'irrationalité d'engouements médiatiques produits par des phénomènes d'entraînement ou d'aveuglement réciproques. Mais en tous cas, rarement à des décisions éditoriales librement réfléchies.

Déséquilibres dans les échanges d'informations

Les opérateurs de téléphone américain sont parvenus à faire des Etats-Unis la plaque tournante des échanges sur Internet. Non pas seulement parce qu'ils furent les premiers à développer des sites, et à développer leur nombre d'Internautes : plus fondamentalement, parce qu'ils ont pris un avantage décisif en termes de coût de raccordement au réseau.

On n'a entendu dans le monde très peu de réactions lorsque la FCC américaine, Federal Communication Commission, a décidé unilatéralement en janvier 1998 d'abandonner le système des "taxes de répartition" qui permettait, lors d'un appel international, de répartir moitié/moitié le prix d'un appel téléphonique international entre le pays d'appel et le pays de réception. Il est vrai que le déséquilibre entre le trafic entrant et le trafic sortant causait un manque à gagner apparent aux Etats-Unis. Et que la mesure apparaissait essentiellement technique.

Mais la finalité de la mesure ne tenait pas vraiment au trafic téléphonique, dont on estime qu'en 2002, donc dans trois ans, il ne constituera qu'un 1% du trafic Internet -. elle tenait au fait que les treize premiers fournisseurs d'accès mondiaux sont tous américains : désormais le système de facturation de communications internationales n'imposera plus de répartition paritaire, et profitera entièrement à l'opérateur qui offrira l'accès au réseau. Or les accès les plus efficaces en termes de bande passante, et les moins onéreux en termes de coût sont désormais systématiquement américains, et quiconque veut ouvrir un service Internet a intérêt à le faire par un prestataire d'accès américain.

Un rapport de l'administration européenne vient d'établir que la Virginie est devenue le principal point de passage des liaisons intra-européennes... De même, en Asie, plus de 93% de l'infrastructure Internet est tournée vers les Etats-Unis, et un rapport du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel français vient de montrer comment les réseaux câblés français étaient actuellement largement rachetés par des capitaux américains pour développer justement les accès à Internet depuis la France et tournés vers les Etats-Unis.

Comme l'écrit justement Philippe Quéau, Directeur de la Division Information et Informatique de l'UNESCO, désormais "les utilisateurs non-américains se cotisent donc pour subventionner l'accès des internautes américains à la toile mondiale".

Le même déséquilibre qui existe entre les réseaux de communication privés américains et ceux qui appartiennent au reste du monde développé existe aussi entre les réseaux des pays développés et ceux des pays en voie de développement, qui n'ont pris que très récemment le virage d'Internet.

De sorte que nous assistons à une structuration fondamentalement inégalitaire des réseaux d'échanges d'information, dans laquelle les formidables masses de capitaux investis par les plus grands groupes de téléphonie et de communication mondiaux, qui appartiennent évidemment aux pays riches, leur permettent de construire les infrastructures par lesquelles ensuite tous les échanges devront se faire, afin de bénéficier des meilleures prestations techniques et des coûts les plus réduits. C'est déjà aujourd'hui dans leur propre intérêt que des sites européens utilisent de préférence des prestataires d'accès au réseau situés en Californie.

 Cette considération dépasse peut-être, en apparence du moins, la stricte question de la déontologie des journalistes. En réalité, elle y touche de très près. Il est traditionnel que les autorités de régulation de la communication s'intéressent aux conditions dans lesquelles un service audiovisuel est offert : l'accès en est-il démocratique, les tarifs sont-ils adaptés aux prestations, la diversité des services proposés reflète-t-elle la diversité du choix disponible ou la réduit-elle, et dans ce cas pourquoi? Au nom de quoi se fait ce choix? Qui l'effectue? En bref, la liberté de la communication est-elle réellement respectée, ou est-elle confisquée au profit d'intérêts particuliers?

La déontologie de la communication est à ce prix. Il est vain de croire qu'elle puisse s'exercer par une pure et simple autorégulation entre les principaux acteurs d'un marché aussi fructueux que celui de la communication. Elle ne peut s’exercer que si des instances internationales reconnues y apportent leur garantie, agissant au nom de valeurs partagées (la préservation de la démocratie à un niveau international, la préservation de la paix entre les nations, la promotion d'une meilleure répartition des fruits du développement mondial, le renforcement de l'éducation et des échanges culturels entre les pays, le partage du progrès des sciences et des techniques, la vitalité de toutes les langues qui expriment la féconde diversité des traditions humaines).

J'insiste sur cette dernière valeur : nous avons en commun l'usage du français. Notre langue est porteuse d'une mémoire, d'une histoire, et elle est le véhicule d'une pensée nourrie dans triple héritage de l'hellénisme, du monde latin, et des religions du Livre. C'est toute la richesse de son origine méditerranéenne. L'histoire l'a donnée en héritage à de multiples nations du monde, qui toutes la font vivre de manière indépendante, l'enrichissent de leurs propres traditions. Il faut que le français de France, mais aussi le français du Québec, le français du Sénégal et le français des Antilles, le français du Cambodge et le français de Guyane soient tous présents sur le Web...

C'est le principal chantier ouvert par la conférence des chefs d'états francophones qui aura lieu ici même dans quelques jours, et dont ces journées constituent l'avant-programme. Il faut que nous nous dotions d'outils nouveaux pour donner aux cultures francophones une plus grande place sur "la Toile". Car c’est par l'explosion des échanges francophones que nous pourrons conforter à la fois le développement économique de tous nos Etats, par l'essor du commerce électronique au sein de la communauté francophone, et la vitalité culturelle de notre langue commune qui continuera ainsi à être porteuse de créations, d'inventions, de concepts neufs.

Cet effort volontariste que nous devons faire pour le rayonnement de la diversité francophone sur Internet, il faut aussi qu'il soit fait par chaque communauté linguistique en direction de sa propre langue', et de sa propre culture. La richesse de ce monde commun que les nouveaux moyens de communication nous permettent de bâtir sera d'être la somme de toutes les cultures et de toutes les traditions humaines. C'est l'un des enjeux d'un véritable rééquilibrage des échanges d'information entre les autres pays développés et les Etats-Unis, comme entre les pays du Sud et les pays du Nord. Et je sais que des pays aussi vivants et pleins d'énergie que le Brésil ou l'Australie sont déjà prêts à relever avec nous ce défi, auquel leurs intellectuels et leurs entrepreneurs réfléchissent.

Toutes les cultures doivent pouvoir accéder à Internet pour s'exprimer, et notre responsabilité est d'éviter ce qui serait une forme d'apartheid technologique, laissant les pays les plus démunis à l'écart des mutations des pays déjà privilégiés : les nouveaux réseaux doivent combler les fossés qui existent, non creuser de nouvelles inégalités. Ce fut l'une des conclusions les plus nettes de la longue réunion de travail que nous avons organisée à Paris du 21 au 25 juin dernier avec 18 instances de régulation de la communication africaines.

Le monde que nous sommes en train de construire sera à n'en pas douter dominé par les valeurs de la communication : à nous de faire en sorte que ces valeurs ne soient pas seulement boursières, mais également humanistes, démocratiques et morales.

C'est dans cet esprit que le Conseil supérieur de l'audiovisuel français organise les 30 novembre et 1" décembre prochains, sous l'égide de l'UNESCO, un Sommet Mondial des Régulateurs sur Internet et les Nouveaux Médias, en partenariat avec le Forum des Régulateurs constitué au sein de L'institut International des Communications, et présidé par Mme Françoise BERTRAND, Présidente du Conseil pour la Radiotélévision et les Télécommunications Canadien (CRTC). Avec pour thème.- comment promouvoir un développement égalitaire d'Internet, et quelle régulation pour les nouveaux médias audiovisuels?

Les dizaines de réponses que nous avons reçues de tous les continents témoignent de l'intérêt porté à cette réflexion par l'ensemble des autorités de régulation de l'audiovisuel à travers le monde. Notre Sommet doit nous permettre de réfléchir ensemble et d'exprimer des préoccupations communes : elles formeront le socle d'une prise de conscience collective des enjeux déontologiques nouveaux auxquels le traitement et la diffusion de l'information doit désormais répondre.

Ce n'est pas par hasard que notre réunion aura lieu à l'UNESCO : cette organisation est l'institution internationale qui a en charge le développement de l'éducation, de la culture, des sciences, et de la communication dans le monde.

Elle offre une tribune naturelle à une réflexion mondiale sur les enjeux du passage à l'ère de l'information. Parce que les nouveaux réseaux peuvent être le moyen d'un accès facilité de tous aux ressources culturelles scientifiques et intellectuelles du monde entier. Parce qu'ils peuvent être l'instrument de l'apparition de cette conscience universelle prophétisée par Teilhard de Chardin ou par les scientifiques utopistes qui furent les précurseurs d'Internet, comme par les dirigeants du monde entier qui portèrent l'UNESCO sur les fonds baptismaux.

Au moment de conclure cette réflexion sur la déontologie des nouveaux médias, je tiens en effet à souligner que nous pouvons concevoir une ambition immense pour le prochain siècle : celle d'offrir à tous les hommes la possibilité d'une parole libre, et d'un égal accès à ce qui constitue le patrimoine des peuples du monde. Il y faut simplement un peu de rigueur, la volonté de privilégier des valeurs universelles sur des considérations de profit à court terme, et une réelle confiance dans nos principes démocratiques, élargis aux rapports entre les nations. Je crois que vous conviendrez tous, le jeu en vaut la chandelle.