Le président de l'Union internationale
de la presse francophone (UPF), Hervé Bourges, met en évidence
notre "dette" envers Léopold Sédar Senghor,
dans un article de l'hebdomadaire parisien Le Journal du dimnche
(22 décembre 2001). Le poète est mort chez
lui, le 20 décembre 2001, à Verson (Calvados), dans
sa résidence normande, où il s'était retiré
en après avoir quitté la présidence de la
République du Sénégal le 31 décembre
1981.
Notre
Senghor
par Herve BOURGES
NOTRE SENGHOR, comme peuvent le dire ses
compatriotes sénégalais, dont il fut le premier
président. Notre Senghor, pour les Français, dont
il illustra la langue jusqu'à figuirer au nombre des immortels.
Notre Senghor, pour nous tous qui avons apprécié
ses qualités d'écoute et la rigueur de ses avis.
Senghor est mort. Hasard ou coïncidence, sa
mort survient à un moment où sa pensée est
plus que jamais actuelle. Il nous fournit les clés pour
comprendre notre époque, et construire l'avenir d'un monde
pluriel, tissé de croisements culturels et humains. De
cet enchevêtrement de repères, Senghor nous apprend
que le poète peut organiser une cathédrale intelligible.
La complexité des phénomènes impose que quelques
voix claires s'élèvent, qui renouent les fils de
nos existences. Par sa vie, par sa langue et son exemple, Léopold
Sédar Senghor est l'une dc ces voix.
Il l'est pour le dernier siècle, le XXèmé,
qu'il a presque traversé de bout en bout : qu'on juge le
chemin parcouru, entre les deux guerres, par cet enfant de Joal,
sur la petite côte » au sud de Dakar, jusqu'au lycée
Louis-le-Grand, où il prépare avec Georges Pompidou
l'Ecole normale supérieure, puis l'agrégation de
grammaire, qu'il est le premier Noir à réussir...
D'emblée. ce qu'il fait reconnaître à cette
France encore coloniale et souvent raciste, c'est l'héritage
de tout son peuple. Pas seul, bien sûr, avec Léon
Damas, avec Aimé Césaire, ses amis et ses pairs.
La négritude fut un concept révolutionnaire. C'était
la revendication d'une reconnaissance égale de deux traditions
culturelles.
C'était, de la part de celui qui avait adopté
le système universitaire français, l'éclatante
revendication d'une altérité nourricière.
L'Africain élevé dans la langue de Descartes revendique
son identité, exprimant par ce mot de négritude
ce qui rend son expérience différente de toutes
les autres : « L'émotion est nègre, comme
la raison est hellène. »
Ainsi conçoit-il une oeuvre littéraire
où la pensée se coule par les mots dans le secret
du monde, au cocur des êtres et des choses, par une perception
brute de leur réalité, débordant les cadres
d'une logique occidentale souvent stérile face à
la profusion de la nature et des hommes. Et l'instrument de cette
explosion sensuelle et spirituelle est la langue française.
Notre langue. Celle que nous partageons aujourd'hui avec les francophones
du monde entier, à qui il a montré comment ils pou-
vaient s'en servir pour porter leur propre expérience.
De son « royaume d'enfance bruissant de rêve »
il a su en permanence se souvenir.
Cela s'appelle fidélité, mémoire,
fierté. Senghor est passé au français sans
abandon. Il y est passé en gardant les clés de ce
royaume mental où il n'a pas cessé de circuler,
et vers lequel il a tracé de nouvelles routes, celles d'une
reconnaissance universelle. Voilà pour notre première
dette à Senghor : il a été l'artisan le plus
ferme et entêté d'une rencontre effective entre les
peuples d'Europe et d'Afrique. Par sa bataille constante, il a
imposé la présence de tous ses frères. Et
c'était aussi, c'est toujours, un acte politique. Dans
« Chaka », poème d'Ethiopiques,
dédié aux martyrs bantous d'Afrique du Sud, il dit
ce besoin de liberté et d'égalité longtemps
refusé : « Je voyais les peuples du Sud comme une
fourmilière en silence [ ... ] Pouvais-je rester sourd
à tant de souffrances bafouées [ ... ] Je dis qu'il
n'est pas de paix armée, de paix sous l'oppression. De
fraternité sans égalité. J'ai voulu tous
les hommes frères. »
Et voici pour notre seconde dette : celle qui en
fait un penseur du siècle qui s'ouvre, le XXIème.
Dépassant en lui-même les contradictions et proposant
pour tous une lec- ture de l'avenir, dont il importe peu qu'elle
soit influencée par le catholique Teilhard de Chardin ou
par la tradition humaniste des Lumières, Senghor s'est
alors fait le chantre prophétique du métissage,
comme source de création.
Lui-même au carrefour des différentes
cultures du Sénégal, à la fois sérère
et peul, français par son éducation, c'est ce dialogue,
en chacun, de plusieurs appartenances qu'il salue : « Que
j'entende le choeur des voix vermeilles des sang-mêlé
! » La mondialisation des échanges et des communications
nous campe aujourd'hui sur des territoires partagés. Et
il est d'autant plus précieux de retenir la leçon
de Senghor : l'avenir est un dialogue, non un monologue. Elle
passe par un accueil de toutes les cultures, non par l'imposition
d'une seule langue. Elle réclame de chaque homme qu'il
fasse l'effort d'écouter l'autre sans renoncer à
ce qui fonde son identité.
Pour sa faculté d'attention à toutes
les cultures, Léopold Sédar Senghor avait choisi
le français : quelle leçon, à l'heure où
les grands groupes de communication mijotent dans la marmite anglophone
! Face au cauchemar de la culture unique, il y a une voie vers
la diversité, l'enrichissement mutuel, le respect réciproque.
Senghor est cet éveilleur qui a compris plus tôt
que d'autres les enjeux décisifs du XXIème siècle.
Il est plus urgent que jamais de le lire, de le faire lire, de
le partager. Notre Senghor, à tous.
Hervé BOURGES
Le Journal du dimanche, 22 décembre 2001