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Correspondance de Tbilissi
Régis GENTE
pour La Vie en Géorgie

La presse géorgienne entre liberté réelle et liberté illusoire

En apparence, la presse géorgienne est libre. Tout peut être dit et écrit sur tout et n'importe qui. L'émission de télévision de Rustavi-2 "Soixante minutes" le prouve chaque semaine. Comme le rappelle Volker Jacobi, attaché de presse de la mission en Géorgie de l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), " dans ce pays, rien n'empêche de dire, par exemple, que le Président est corrompu. " Cependant, parmi les observateurs et les fins connaisseurs des médias géorgiens, aucun ne croit à leur réelle et entière liberté. Charles Urjewicz, professeur à l'Institut national des langues et civilisations orientales de Paris (Inalco), préfère parler " de petites zones de liberté dans de nombreux journaux et non pas d'un journal qui représenterait un vaste espace de liberté. "

Certes, la constitution adoptée en 1995 garantit la liberté de la presse. Il est écrit, a l'article 24.2, que " l'Etat ou des individus n'ont pas le droit de monopoliser les mass medias ou les moyens de diffuser l'information (…). La censure de la presse et autres médias n'est pas permise. " L'adhésion de la Géorgie à l'Organisation des Nations unies (ONU), à l'OSCE ou au conseil de l'Europe l'ont conduite à accepter les principes internationaux des Droits de l'homme, dont les mesures relatives à la liberté de la presse, et à les insérer dans la législation nationale.
Cependant, un rapport de l'OSCE sur la situation des médias en Géorgie souligne qu'il y a " un grand fossé entre la loi telle qu'elle est écrite et la façon dont elle est comprise, appliquée et exécutée. " Des articles de lois, par leur formulation imprécise, permettent aux autorités d'exercer des pressions subtiles. Par exemple, diverses dispositions de la " Loi sur la presse et les autres mass medias " d'août 1991, relatives aux " secrets d'Etat ", à l'interdiction des " discours de haine " ou aux atteintes à " l'honneur et à la dignité " des citoyens peuvent être aisément interprétées de façon à empêcher les journalistes de s'exprimer librement.

Souvent, les autorités géorgiennes ne s'embarrassent même pas de telles discussions sur la lettre des textes de lois. L'affaire Rustavi-2, à l'automne dernier, en est un triste exemple. Contrarié par la chaîne privée, le pouvoir a envoyé les inspecteurs des impôts pour exercer sa contrainte. Bien sûr, personne ne peut le prouver. Ce genre de pratique semble monnaie courante dans les régions. De plus, chacun sait que la corruption et les pressions, physiques si nécessaire, existent de la part de différents clans, politiques ou non.

D'une façon générale, le contexte géorgien, qu'il soit économique, politique ou social, n'est guère favorable au travail serein des journalistes. La faiblesse des salaires et des moyens pour travailler ouvre la porte à toutes les compromissions. Les pressions diverses et variées, y compris de la part des citoyens eux-mêmes, l'extrême difficulté pour trouver des informations fiables, ont de quoi décourager les plus tenaces. La mauvaise réputation des journalistes et le fait que les journaux soient peu lus, sinon par les décideurs et les intellectuels, n'incitent pas à s'investir dans son métier.
Même la télévision, certainement le média le plus puissant du pays, semble ne pas avoir d'effets importants sur les citoyens géorgiens. Certains observateurs des médias géorgiens ont pu déceler ces dernières années des " signes encourageants ". Charles Urjewicz pense que " l'existence d'une chaîne de télévision telle que Rustavi-2, aussi insatisfaisante soit-elle (mais nos chaînes françaises sont-elles en mesure de donner l'exemple, précise-t-il) donne quelque espoir. Une culture journalistique nouvelle, ouverte sur le monde, est en train de naître en Géorgie. "
D'autres, plus pessimistes, se demandent si cette liberté n'est pas qu'une apparence destinée à faire croire aux occidentaux que la Géorgie serait l'heureuse exception du Caucase du Sud. Ce serait le moyen de gagner la sympathie et surtout les capitaux américains ou européens, dont les intérêts sont grands dans le pays. Un diplomate nous encourage à nous demander d'abord, lorsqu'une affaire sort par exemple, " pourquoi sort-elle ici et maintenant ? " " Il faut se demander ensuite, poursuit-il, d'où les journalistes tiennent leurs informations et leurs preuves ? " Pour le lecteur, cela signifie que les informations qui lui parviennent sont peut-être vraies, pour une part au moins, mais qu'elles ne sont nullement le fruit de la liberté du journaliste mais au contraire d'une habile manipulation de la part de clans ou de groupes d'influence, politiques ou autres. - Régis Genté.

Une culture journalistique quasi inexistante
Du passé soviétique, les journalistes géorgiens ont gardé l'habitude d'écrire des articles où le commentaire se mêle à l'information brute. Nous sommes bien loin de la culture journalistique occidentale où l'on doit tendre à l'objectivité et s'effacer devant les faits.
De plus, ces commentaires semblent ne pas être le fruit d'une réflexion personnelle et réfléchie. Ils sont, dans l'immense majorité des cas, soit l'affirmation d'une opinion arbitraire, soit l'écho d'une rumeur sans fondement. Les articles du journal The Georgian Times, en janvier dernier, sur le soi-disant soutien de l'Unomig (United Nations Observer Mission in Georgia) à des terroristes et des séparatistes, est un piètre exemple de ces rumeurs que la presse véhicule et amplifie avec complaisance. Si cela témoigne d'un manque de professionnalisme, sans doute s'agit-il aussi d'une absence de sens critique.
Charles Urjewicz, un spécialiste français de la Géorgie, se souvient que ce qui l'avait " le plus frappé à la fin des années 1980 et au début des années 1990, c'était l'incapacité à maîtriser cette liberté accordée par le centre ; beaucoup de journalistes, précise-t-il, étaient comme perdus, incapables de distinguer le vrai du faux. " Cette absence de sens critique est due pour une grande part selon Volker Jacobi, attaché de presse de la mission en Géorgie de l'OSCE, à " la forte croyance en l'autorité qui règne toujours dans le pays. "
A l'inverse, certains médias sont très irrévérencieux . Cela dit, comme le rappelle, Charles Urjewicz, " impertinence n'est pas liberté. " Le goût pour le scandale, la provocation, la tendance à tout critiquer sont plus le signe d'un manque de discernement du vrai et du faux ou du bon et du mauvais que d'un jugement libre et assuré.
Si on ajoute à cela une qualité d'écriture souvent jugée médiocre, des informations pas toujours vérifiées comme il se doit, des erreurs trop fréquentes, on comprendra la mauvaise réputation dont jouissent les médias géorgiens. " Si la presse n'agit avec professionnalisme, constate Maïa Mikasharidze, directrice de la Caucasus School of Journalism and Media Management, il devient très facile de l'attaquer et elle ne peut plus jouer son rôle dans la démocratie. "

La publicité au secours de la liberté de la presse

Pour que les médias géorgiens deviennent indépendants, certains soutiennent qu'ils doivent vendre des espaces publicitaires dans leurs pages ou à l'antenne.

Pour qu'une presse digne de ce nom existe en Géorgie, certains, dont diverses organisations non gouvernementales étrangères, préconisent la solution économique. En faisant davantage de publicités dans leur pages ou à l'antenne, les médias géorgiens se donneraient les moyens financiers pour faire leur travail en toute indépendance et jouer le rôle qui doit être le leur dans une démocratie.

Actuellement, peu de médias géorgiens semblent réellement indépendants. Ils ne doivent généralement leur existence qu'à des " sponsors " dont les motivations économiques sont loin d'être évidentes. Comment les journaux géorgiens, par exemple, pourraient-ils être rentables avec des tirages faibles et des prix de vente très bas ? On semble moins investir dans la presse pour gagner de l'argent que pour défendre certains intérêts. Dans le meilleur des cas, comme le dit Charles Urjewicz, professeur à l'Inalco, " les bailleurs de fonds peuvent être à l'occasion laxistes, mais certainement pas arrangeants lorsque sont touchés certains intérêts. "

C'est pourquoi l'International Center for Journalists de Tbilissi, une institution créée par diverses ONG américaines, tente d'aider les médias géorgiens à se passer de leurs sponsors. Il organise des séminaires afin de faire prendre conscience aux responsables de ces médias de la nécessité et de la possibilité d'obtenir des revenus par la publicité. Robert Ortega, directeur du programme "ProMedia II" de l'International Center for Journalists, rappelle qu'en occident " 75 % des ressources des journaux leur vient de la publicité. "

L'idée de faire vivre un journal grâce à la publicité est encore nouvelle en Géorgie. " L'an dernier, se souvient Robert Ortega, nous avons invité les journaux géorgiens à participer à un séminaire sur la vente d'espaces publicitaires. Nous leur avons demandé de nous envoyer leur directeur de la publicité mais presqu'aucun n'en avait. " Depuis les choses ont bien changé. Gouria News, par exemple, un journal régional, fait aujourd'hui suffisamment de publicité pour équilibrer ses comptes. Chacun cite en exemple "Rustavi-2" qui fait beaucoup de publicité et qui est jugé comme la chaîne de télévision la plus indépendante du pays.

A l'International Center for Journalists, on insiste également sur la nécessité de rendre plus intéressants et plus attractifs les médias. Une enquête réalisée par l'institution américaine révèle que les lecteurs justifient le fait qu'ils n'achètent pas les journaux géorgiens moins en raison du manque d'argent que du peu d'intérêt qu'ils présentent à leurs yeux. Selon Robert Ortega, il faut restaurer ce qu'il appelle le " cercle vertueux " : " faire de la publicité pour pouvoir mieux travailler et donc donner l'envie au lecteur d'acheter le journal. "

La logique semble imparable. Elle suppose toutefois une séparation du monde économique et du monde politique qui n'existe pas en Géorgie. Un spécialiste du pays, préférant garder l'anonymat, nous invite à étudier ce qu'il appelle " la logique des publicités " dans les médias géorgiens. " Il faut toujours se demander, dit-il, pourquoi telle ou telle société fait une publicité dans tel ou tel média. " - Régis Genté.

Les coulisses du monde de la presse

Des journalistes nous ont expliqué le quotidien de leur travail et de la vie des rédactions. Ils nous révèlent les difficultés qu'ils rencontrent pour faire leur métier en toute indépendance.

L'argent est au cœur du problème de la presse en Géorgie. Dans un contexte où le chômage est aussi important, le journalisme apparaît souvent comme un ilôt de prospérité. Cela dit, le manque de professionnalisme et de déontologie des journalistes reste lié aux bas salaires pratiqués dans la profession.

Lorsqu'on gagne 100 ou 200 laris pour écrire des articles, on n'est pas encouragé à s'investir dans son métier, même si on est mieux payé que dans d'autres professions. On se contente donc de rumeurs et de ce qu'on entend aux conférences de presse sans prendre le temps de vérifier l'information. Vasso Kapanadze, journaliste salarié à Rezonansi, reconnaît qu'en écrivant quatre ou cinq articles par semaine, il n'a " pas assez de temps pour faire une analyse approfondie " des sujets économiques qu'il traite.

Puisque les journalistes dépensent près de la moitié de leur salaire en frais de transport, de téléphone portable et d'équipement technique, certains se laissent tenter par les bakchichs. Le contrat est : " Je te donne de l'argent et tu écris un article bienveillant sur moi ou ma société. " Ce genre d'article de commande serait payé entre 100 et 500 dollars US. Le même article est payé entre 10 et 20 laris par un journal.

Certains journaux proposeraient même leur service en demandant de l'argent. Plus souvent, ce sont les personnes qui veulent faire passer leurs informations qui sollicitent les journalistes ou les rédactions. Maia, une journaliste préférant garder l'anonymat qui fut pendant six ans spécialisée dans les questions politiques, affirme que l'équipe de Zurab Jvania et Micha Saakachvili essayait beaucoup d'influencer la presse. " Ceux qui sont devenus leurs amis, raconte-t-elle, ont été largement recompensés avec de l'argent ou des voyages et des stages à l'étranger, tous frais payés. "

Dans les rédactions, suite à un coup de fil " du haut ", c'est-à-dire du financier du journal, les rédacteurs en chef modifient les articles. Les partis politiques et lobbies de toute nature font sans cesse pression sur les médias. Il arrive qu'on fasse taire un journaliste en le menaçant. C'est ce qui est arrivé à Dito, journaliste d'opposition, qui dit avoir subi des pressions physiques de la part des partisans du Président Chevardnadze.

Outre ces pressions, il est très difficile de bien s'informer en Géorgie. Selon Dito, " presque tous les organes d'information sont secrètement controlés par le ministère de l'intérieur ou celui de la sécurité de la Géorgie. " Les organes officiels ne sont pas fiables. Chacun a donc sa source d'information, homme politique ou homme d'affaires, dont ils cachent le nom en utilisant des expressions générales. Cependant, on se doute que ces sources n'ont généralement pas intérêt à dire les choses comme elles sont, mais comme elles les arrangent.

Dans ce contexte, pourquoi dire la vérité ? Pourquoi prendre des risques à la révéler alors qu'elle ne sera pas connue compte tenu de la faiblesse des tirages des journaux ? Seule la télévision pourrait avoir un impact, mais pour cette raison, dans les chaînes publiques au moins, l'information est plus contrôlée.

Certains, courageux, comme Nino Tskhoidze qui travaille depuis 22 ans dans les médias, estiment que, malgré les difficultés financières, la conscience des journalistes doit rester intacte. Elle a parfois renoncé à des postes mieux rémunérés mais où la liberté de parole était moindre. Cependant, la patience a ses limites : presque tous les journalistes que nous avons rencontrés se disent prêts à changer de métier si on leur propose un meilleur salaire. - Aline Kadaguichvili

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