Sélection Prix Bayeux 2001
Algérie.
Reportage de Nissa HAMMADI, Le Matin, 16 mai 2001,
Les reportages de la journaliste
algéroise Nissa Hammadi, du quotidien Le Matin, ont été
sélectionnés en 2000, en 2001 et en 2002 par le
jury international du Prix Bayeux des correspondants de guerre.
Dans le premier reportage présenté en 2000, la journaliste,
avait dénoncé la situation des femmes algériennes
victimes de viols.
En 2001, le reportage reproduit ci-dessous montrait le drame des
Algériens fuyant chaque jour, de plus en plus nombreux,
"des villages entiers désertés" ou s'y
terrant chaque nuit, dans l'angoisse des raids terroristes. Un
témoignage effrayant, sur un aspect ignoré de la
guerre fratricide qui s'éternise dans le pays.
En 2002, la journaliste a enquêté sur "les
milliards de la terreur".
Des villages entiers désertés
En cette matinée brumeuse, des hommes s'affairent
à extraire le bois du toub de leur logis dans le bidonville,
situé à l'entrée de Berrouaghia, wilaya de
Médéa.
Il y a environ deux mois, une incursion terroriste
s'est soldée par 27 morts dont 10 femmes et 11 enfants.
Las d'attendre l'aide des autorités, les occupants du bidonville
se sont résignés encore une fois à prendre
le chemin de l'exode. « Ils partent tous, tous » crie
une femme effrayée à l'idée de rester seule
avec ses huit enfants, dans ce lieu servant également de
décharge publique.
Médéa, Saida, Rélizane, Mascara,
les routes menant à ces villes sont régulièrement
investies par de longues et interminables processions de citoyens
de tout âge, se dirigeant vers des lieux plus cléments.
Certains sont à pieds, à dos de mulets. D'autres
une fois sur des terrains plats empruntent taxis camions et autobus.
Les uns sont chargés, beaucoup partent les mains vides.
L'essentiel, c'est de fuir, fuir Mogorro, Yemma Hlima, Niadjia,
Cheiatta, Mazoula, Oued Ménia,Tamesna, Hacine et Ain Fareh.
Fuir la violence, tout simplement, en prenant soin d'emporter
les précieuses branches de bois, qui serviront à
bâtir un nouveau logis à la périphérie
des villes.
A Berrouaghia, des hommes et des femmes qui ne savent
pour la plupart pas ce qu'est une télévision, qui
n'ont jamais siroté une limonade, qui n'ont pas connu les
joies d'une fête quittent, avant la tombée de la
nuit, ce lieu sinistre pour s'en aller se réfugier en ville,
qui dans un garage, qui chez des proches, qui en plantant une
tente sur une place publique. Laissant à leur sort leurs
proches impotents. Le lendemain, au petit matin ils regagnent
leurs domiciles et leurs activités quotidiennes. C'est
le cas de Fatima, 38ans, qui, ne pouvant plus souffrir de voir
ses quatre enfants terrassés par la peur à l'approche
de chaque nuit, s'est vue contrainte et forcée d'abandonner
sa belle-mère âgée de 80 ans, à son
triste sort. « Elle ne peut pas marcher, alors que faire
!» ne cesse-t-elle de répéter.
Pour se donner du courage, la veille femme invoque Dieu, puis,
gagnée par la peur, éclate en sanglots et s'accroche
telle une naufragée aux parents. C'est aussi le cas de
Saïd, ce non-voyant, de 35 ans, chétif et toujours
soucieux, que l'on conduit à un lieu situé à
une centaine de mètres, juste pour lui faire croire qu'il
est à l'abri du danger.
Ironie du sort : certains hommes s'en vont s'abriter dans des
hammams plus sécurisants, abandonnant derrière eux
dans le bidonville maudit les femmes lesquelles, ne trouvant pas
où aller, passent la nuit à guetter le moindre bruit,
à apporter du réconfort à leurs enfants en
les regroupant autour d'elles.
Des damnés sur terre
Depuis qu'ils ont quitté leur village natal,
les occupants du bidonville de Berrouaghia ont changé de
lieux de refuge une dizaine de fois. Où qu'ils atterrissent,
ils ont rencontré les mêmes difficultés, la
même indifférence des bureaucrates de l'administration,
la même violence. « Nous n'existons pas pour nos gouvernants.
Pourtant, c'est mon père et les nombreux autres moudjahidines
qui les ont placés à ces postes de responsabilités
» lance Mahfoud, un père de 39 ans, originaire de
Mazoula.
Depuis le matin, perché sur le toit de sa maison, il tente
de récupérer le bois de sa masure, pour aller, dit-il,
s'installer avec sa famille à Zoubiria, distante de 10
km de Berrouaghia. « Là où on trouve un endroit
sûr on campe. Il n'y a pas de règle », nous
explique un jeune garçon, chômeur, malgré
son diplôme en comptabilité. En dix ans, la population
de Zoubiria est passée de 9 000 à 17 000 habitants.
Le nombre total des réfugiés dans la ville de Médéa,
s'élève à 40 000. la majorité occupe
des bidonvilles. Le voisin de Mahfoud s'apprête lui aussi
à lever le camp. « On a demandé des armes.
Ils nous les ont refusé sous prétexte que nous n'avons
pas d'adresse. Vous savez, pour eux, on n'est pas des Algériens.
On n'est pas des êtres humains. On n'est que des bêtes
». Chaque jour des camions viennent déposer des monticules
d'ordures. Quand les habitants protestent, on leur dit «
vous êtes en pleine décharge publique. C'est à
vous de ne pas être -la !»
Ici, les gens paraissent avoir le double de leur âge. La
misère a durci les traits, flétri la peau et fait
perdre même aux plus jeunes leurs dents.
Ici, on dort souvent le ventre vide et le coeur sans illusion,
autour d'un feu de bois pour unique source de chaleur. Sur le
chemin de l'école, les enfants quémandent aux passants
des crayons et des stylos. Condamnés à une vie de
nomades, nombreux sont ceux qui ont dû tôt abandonner
leur scolarité.
Se mettre à tout prix à
l'abri des égorgeurs
La lumière de l'ampoule très vive
révèle, derrière les traits, une immense
tristesse chez Fahirna. Elle a la lourde responsabilité
de veiller sur ses enfants dans un lieu qui donne froid au dos
au plus téméraire. Son mari travaille dans une entreprise
de bâtiment basée à Chlef. « Il est
tout le temps sur les routes. Il ne nous rend visite qu'une fois
par semaine. »
Pour le moment, elle et ses enfants ainsi que ses voisins passent
la nuit dans un garage que met généreusement à
leur disposition un commerçant. Les lendemains sont incertains.
« Combien de temps va durer cette situation ? » se
demande Fahirna.
« Si au moins nos enfants avaient connu l'aisance,
leur mort nous serait moins insupportable » Sa petite fille
de 8 ans entend sa mère parler des souffrances qu'endurent
les habitants de ce taudis et de mort avec une froideur qui en
dit long sur leur état psychique.
A l'âge ou elle devrait jouer à la
poupée, Sarnira s'amuse à trouver chaque jour, une
nouvelle cache, qui la mettra peut-être à l'abri
des égorgeurs.
Même le chien au seuil de la porte, affamé, ne réagit
plus, à l'approche d'un étranger. Allongé,
il se laisse mourir tranquillement comme cédant à
la fatalité.
Dépourvu d'électricité, l'endroit plonge
dans une obscurité totale la nuit. Profitant de la pénombre,
les terroristes, huit selon les témoignages, des jeunes
en tenue militaires, se sont attaqués à la première
famille, dès 19 heures. Fatiha, 20 ans, atteinte à
la tempe, a perdu depuis cette attaque terroriste l'usage de ses
yeux. « J'ai pensé d'abord que c'étaient des
militaires, mais quand ils ont tué mon père, j'ai
compris que c'étaient des terroristes. » Lorsqu'elle
reprend connaissance, toute sa famille est décimée.
Les prenant pour des lambeaux de chair, Fatiha remet à
leur place les deux globes qui pendent de ses yeux. Puis en tâtonnant,
elle s'approche tour à tour des corps inanimés de
sa mère, de son père et de celui de son frère
encore fumant, qu'elle couvre de tendres et chaleureux baisers.
« Ils avaient mis le feu dans la pièce où
ils dormaient. » De toutes ses forces, avec l'énergie
du désespoir, elle tente d'échapper aux flammes,
jusqu'à l'arrivée des secours. « Je vais certainement
me réveiller de ce cauchemar. Je n'arrive pas à
croire qu'ils ont tué huit membres de ma famille en quelques
secondes. » Fatiha ne comprend pas pourquoi les terroristes
se sont acharnés spécialement sur ses proches, épargnant
les occupants des baraques mitoyennes à leur toit de fortune.
Dans l'unique pièce où elle vit désormais
avec la femme de son oncle, ses enfants et sa soeur, les journées
lui paraissent interminables. Les murs, les voix terrorisées
appelant au secours, l'obscurité, le vent... Tout lui rappelle
sa famille décimée. « Si au moins ils m'avaient
laissé mes yeux. » La jeune fille réclame
un logement décent. Le maire de Zoubiria lui rétorque
qu'elle n'est pas la seule victime du terrorisme et lui demande
d'attendre encore. Son mal elle l'a pris en patience, pendant
deux mois sur un lit d'hôpital, espérant voir enfin
son problème réglé. Ses blessures nécessitent
un contrôle médical régulier pendant six mois
et un changement de pansernent tous les deux jours. « Où
trouver l'argent ? Pour aller à l'hôpital, le taxi
me prend à chaque fois 400 dinars. » Le plus dur
pour elle, c'est la fuite du soir. Le vent et la poussière
l'incommodent. Privée de la vue, elle a du mal à
suivre le rythme des autres qui se déplacent à vive
allure pour se réchauffer des morsures du froid. «
La mort est parfois préférable à la vie »
renchérit sa jeune soeur, dont la vie n'est sauve que grâce
à une porte qui lui est tombé dessus, le jour du
massacre, la couvrant de la vue du groupe armé.
A la preùière détonation, les voisins des
victimes, se sont enfuis, eux, en rampant, vers les vergers d'a
côté. Oubliant dans la panique, pour certains d'entre
eux, personnes âgées et
enfants.
A Saida, 3000 familles ont levé
le voile
La route menant vers Berrouaghia est réputée
dangereuse. Elle est interdite, à la circulation, à
partir de 19 heures. Certes, il existe de nombreux points de contrôle
militaire et de gendarmerie pour assurer la sécurité
des voyageurs se rendant vers Laghouat, Ghardaia et Djelfa et
des marchandises. Mais cela n'a pas empêché les terroristes
de dresser de faux barrages. A Atteli, entre deux campements militaires,
les groupes armés ont tendu plusieurs embuscades visant
surtout les transports publics pour faire un maximum de victimes.
En raison de l'insécurité qui règne sur ces
tronçons routiers, ils sont prudemment évités
par les automobilistes, comme la peste. Quand on est sur cette
route, la première règle de sécurité,
c'est de ne jamais rouler longtemps derrière les autobus.
Le long du chemin montagneux qui mène au
village Tamesna, à une heure de route de Saida, plusieurs
hameaux comprenant de trois à dix maisons sont désertés
par leurs habitants. Construites les unes en pierre, les autres
en parpaing et zinc, elles ajoutent au paysage un air de désolation.
Certaines menacent ruine.
Dans cette région à vocation agricole,
les populations sont dépourvues d'eau et d'électricité.
Administrativement, ils n'ont pas d'existence légale puisque
n'ayant jamais été recensés.
A Tamesna, les groupes armés ont détruit
4000 ha de cultures et volé en quelques mois seulement,
environ mille têtes de bétail. Des dizaines de bergers
ont été assassinés.
Selon des chiffres officiels, trois mille familles ont quitté
ces lieux pour se réfugier au niveau des huit bidonvilles
ceinturant la wilaya.
Les autorités locales suspectent les habitants
de Tamesna et alentours d'être de connivence avec les groupes
armés, de les approvisionner en denrées alimentaires
et de leur fournir des renseignements. Alors pourquoi s'acharnent-ils,
contre les populations sans défense ?
Un berger raconte que les enfants du village qui
ont pris le chemin du maquis rendent régulièrement
visite à leurs familles, que la montagne sur laquelle son
bétail pait pullule de terroristes. « Ils doivent
être en ce moment en train de nous épier. »
Lors de sa récente visite à Saida,
le chef du gouvernement Ali Benflis, conforte cette thèse
en appelant les habitants des villages, à participer à
la lutte antiterroriste. « Dites aux autres de revenir chez
eux, la paix régnera à nouveau dès que vous
fermerez vos portes à la violence. » déclare
Ali Benflis durant un meeting improvisé.
Des citoyens de Tamesna, las d'une vie d'errance ont regagné,
la mort dans l'âme, leurs donùciles. « On ne
sait pas où aller, on n'a pas d'argent, on n'a que Dieu
» répondent-ils, quand on les interroge sur les raisons
qui ont motivé leur retour.
Ain Ferah, village distant de 60 km de Mascara, est considéré
comme l'une des conununes du pays où la population diminue
sensiblement d'année en année. Elle est passé,
en quinze ans de 7 000 à 6 000 habitants. La cause est
à chercher du côté du chômage qui avoisine
les 80%, mais elle est aussi imputable à la détérioration
de la sécurité. Comme à Saida, les montagnards
de Mascara n'ont pas résisté à la pression
terroriste. Ceux qui sont partis, avant
eux, en quête la sécurité, n'ont malheureusement
pas échappé à la violence.
En file indienne,
ils quittent leurs maisons de fortune
Image somme toute banale. Un bidonville implanté
à côté d'une cité, à quelques
encablures de la ville des roses : Blida. Un bidonville comme
il y en a tant dans le pays. A cette seule différence,
ici onze personnes furent assassinées. Cette nuit-là,
le destin a rattrapé ceux qui ont voulu fuir la mort en
quittant terre, travail et logis. La plupart des habitants du
bidonville de Benachour qui s'étend à perte vue
sont originaires de Yamma Hlima, un village situé à
environ 15 km de hammam Mélouane. Ils vivaient des produits
de la culture de leur terre avant que leurs maisons ne soient
détruites par la déflagration de la bombe visant
l'école de la région en 1996.
Benouinene, Maktaa Lazrak, Benachour, c'est vers ces localités
que s'est déplacé tout un village, espérant
trouver quiétude et sécurité. En vain.
Les riverains du bidonville de Benachour ont du mal encore à
croire qu'un drame s'est produit
à quelques dizaines de mètres d'un poste de gardes
communaux. Tout près d'un cainpement militaire et surtout
non loin de la ville. N'était-ce la proximité d'un
sentier boisé, l'endroit n'a rien d'isolé. Il est
dans le prolongement d'un pâté de constructions anarchiques.
C'est sans doute pour cette raison que ses occupants se sentaient
en confiance. Les terroristes, selon des témoins, ont commencé
leur carnage par le bout du bidonville. La panique gagne rapidement
les lieux. Il y a ceux qui ont eu le temps de s'enfuir et ceux
qui, figés par la peur, comme Fatma, ont serré leurs
enfants, contre eux, attendant la mort. L'arrivée d'un
fourgon G5, dont les phares ont éclairé les alentours
a fait fuir les terroristes qui pensaient sans doute que c'étaient
les secours qui arrivaient.
Mourad nous montre les rues sombres et cloaques,
la pauvreté des logis. Il nous dit combien il voudrait
choisir sa mort et mourir dans son lit. Des enfants pieds nus
et ventres découverts jouent au milieu des détritus.
Dans les logis de fortune, construits en parpaing et zinc, les
femmes s'affairent à servir le repas de midi. A base de
riz, de carotte ou de lentilles. La limonade est presque un luxe.
Quand elle est au menu du repas, rarement, elle est distribuée
à parts égales entre tous les membres de la famille.
« Les terroristes ne s'en prennent qu'aux
Zaoualias » lance Mahfoud , ajoutant « pourquoi nos
enfants sont-ils condamnés à vivre dans la misère
et à mourir dans des conditions aussi atroces ? Depuis
leur naissance, mes enfants n'ont eu gracieusement de la part
de l'Etat que leurs tombes. »
Les même mots, les même reproches, dans
la bouche de tous ceux qui ont subi dans leur chair les affres
de la violence.
Un groupe de quatre hommes regarde avec envie, les
projecteurs des habitants de l'autre versant du bidonville. L'un
d'eux nous explique qu'ils n'ont pu accéder au même
privilège à cause d'un manque de moyens martelant
que « c'est injuste de nous laisser livrés à
nous-mêmes, sans aucune aide. » Des demandes d'aide,
de logements, d'armes, ils en ont fait des dizaines auprès
des autorités concernées. Mais ils n'ont reçu,
pour le moment, que des promesses. La nuit venue, les hommes se
regroupent tous dans une seule maison. Les femmes et les enfants
trouvent refuge chez des proches en ville. Ils partent en rangs
serrés comme pour exorciser la peur. Souvent le ventre
vide. « Jusqu'à quand vont-ils supporter notre présence
?» se demande une vieille femme.
Cette crainte de se voir un jour rabrouer, ajoutée aux
aléas d'une vie faite d'errance et de lendemains incertains,
deviennent une seconde nature lorsque surgit la peur d'une nouvelle
incursion terroriste. Dés le coucher du soleil, Fatma,
37 ans, s'agite, s'impatiente, prépare couvertures et draps
et se tient prête à partir chercher la sécurité
en ville. Après le massacre, elle a eu des crises de folle
douleur qui ont fait craindre pour sa vie. Depuis, elle ne dort
que sous l'effet des somniferes.
Les habitants de Hai Benchour n'ont plus pour l'armée
ce regard complice d'autrefois. Ils regardent plutôt passer
les camions des troupes avec une certaine circonspection.
« Des armes pour sauver nos enfants ! »
A Bouarfa où trois familles (12 personnes)
ont été assassinées le mois dernier à
l'arme blanche, plusieurs maisons sont désertées.
L'arrière de la villa où a eu lieu le drame, donne
directement sur Oued Sahik. « C'est de là que sont
venus les terroristes » expliquent un peu plus tard, une
fois rassurés, les voisins. Cet oued, débouche sur
Médéa, nous confie-t-on. En effet dès qu'on
s'est approché de la maison, un homme d'un certain âge,
nous interpelle. « Que voulez-vous ? » nous lance-t-il,
visiblement guère réjoui par la présence
d'une personne étrangère. Depuis ce massacre, les
habitants de Bouarfa, ne baissent pas un instant de vigilance.
Ils assurent, eux-mêmes, la protection de leurs proches.
Ils ont tous abandonné leur travail. « Ne prenez
surtout pas notre chômage forcé pour de la paresse
!» nous préviennent-ils. Il y a péril en la
demeure. « On peut payer une absence d'une demi-heure très
cher, perdre en un instant tous nos enfants » lance celui
qui nous a accosté quelques minutes auparavant, cordonnier
de son état. Juchés sur les toits, les arbres, ils
attendent les terroristes de pied ferme. Des autorités,
ils espèrent des armes pour se défendre et des projecteurs
pour éclairer le lit de l'oued qu'empruntent les terroristes.
Sur vingt demandes, les autorités leur ont promis neuf
armes. Jusqu'à ce jour, les armes ne leur ont pas encore
été livrées. Le soir, femmes et enfants se
regroupent, dans une seule maison. Cela réduit considérablement
le périmètre de surveillance des hommes qui veillent
à la sécurité des populations. Les habitants
de Bouarfa se sentaient auparavant en confiance. Rien ne s'est
jamais passé dans leur douar. Aujourd'hui, ils refusent
de se résigner à se faire égorger sans se
défendre.
L'incursion terroriste n'a fait qu'accroître leur détermination
de se prendre en charge pour se prémunir contre de nouvelles
attaques et exacerber les sentiments de haine à l'égard
de leurs bourreaux. Cependant, dans des moments de lucidité
retrouvée, ils n'hésitent pas à avouer que
le plus urgent, c'est « la fin de la guerre, tout le reste
est accessoire ».
Plus près encore, à 70 km d'Alger,
le terrorisme n'a pas épargné la ville côtière
de Tipaza. Dans ce paisible quartier de villas coloniales, de
Rabta, on dormait les portes ouvertes, avant que le terrorisme
décime une famille de onze personnes. Tous tués
par balles : le grand-père de 90 ans, les parents, un jeune
de 20 ans, un autre de 33 ans ... Sauf un bébé de
2 mois que l'un des terroristes a jeté contre le mur. Des
semaines après la tragédie, des lambeaux de sa cervelle,
sont encore accrochés au mur. Des impacts de balles renseignent
sur l'endroit où a été tuée chaque
personne. Deux valises éventrées et pleines de vêtements
jonchent le sol. Images insoutenables.
Comme pris dans un tourbillon de folie collective
les survivants parmi les membres de cette famille ont saccagé
toute la maison pour effacer les traces de l'horreur visibles
sur chaque mur et dans chaque coin et recoin. Gagnés par
la peur, les propriétaires de la bâtisse mitoyenne
se sont enfuis de la région la nuit du carnage Presque
sans rien emporter. « Je n'arrive pas à y croire
» dit le neveu de l'une des victimes en nous faisant visiter
les lieux. « Pourquoi tuer un enfant de deux mois, pourquoi
? » répète-t-il, la voix étranglée
de rage. « S'ils ne veulent pas de nous, qu'ils nous donnent
des visas ! »
La veille, à la vue de Messâadia (président
du Sénat), il n'a pas pu résister à l'envie
de donner un coup de pied à la télévision.
« Les hauts responsables ne s'occupent que de leurs privilèges.
Ils s'en foutent de ce qui arrive au peuple. Savent-ils que c'est
Kaboul, ici la nuit. Qu'on circule tous avec des armes blanches,
qu'on ne ferme pas I'oeil. Que nous avons perdu les plaisirs élémentaires
de la vie, comme aller à la plage, ou se promener ? »
La nuit, les habitants de Rabta, à l'instar des victimes
des récents massacres se regroupent dans une seule maison,
ou vont chez des proches en ville.
La peur s'installe, dés le coucher du soleil. « On
sait qu'ils vont revenir, parce qu'ils n'ont pas été
inquiétés, ni pourchassés par les services
de sécurité après le massacre. Pourtant ils
pouvaient être facilement repérés. Ici, il
n 'y a ni forêt, ni montagne où ils peuvent se cacher.
Regardez, le poste de la garde communale est à moins de
50 mètres ! Quand nous sommes partis chercher des secours
auprès d'eux, ils nous ont répondu qu'ils n'avaient
pas reçu d'ordre d'intervenir. Ils se payent notre tête
ou quoi ? Nous étions naïfs de croire que les militaires
ont pour mission de protéger les citoyens en toutes circonstances
» se désole-t-on. Et d'ajouter « paradoxalement,
ici c'est le peuple qui assure la sécurité de la
Houkouma et pas le contraire ».
Bizarrement, en partant, les terroristes n'ont pris, ni or, ni
argent. Certains habitants du quartier affirment avoir vu un assaillant
vêtu d'un survêtement blanc. Des terroristes en cols
blancs, cela existe ! Fait d'autant plus étrange encore
: les groupes armés opèrent, désormais, dans
des régions qui sont loin d'être isolées et
ne ciblent qu'une seule maison alors que par le passé les
massacres collectifs étaient devenus la religion des groupes
terroristes.
C'est dans un quartier fraîchement bâti, à
côté d'un technicum, d'une cité, qu'une maison
a été attaquée, il y a quinze jours, à
Koléa.
Comme à Bouarfa, Benachour, Douar Rabta, l'endroit est
peuplé.
L'incursion terroriste a fait 8 morts et deux blessés,
un jeune homme et sa soeur qui ont levé les voiles dès
leur sortie de l'hôpital.
A Sidi Harned, des locaux sont mis en vente depuis plusieurs mois
sans qu'ils trouvent acheteurs. Il règne dans le quartier
une fausse paix de cimetière. Quelques écoliers
sur le chemin de l'école, un garçon d'environ 2
ans jouant avec une bouteille vide, une femme jetant un coup d'oeil
furtif vers l'extérieur de la maison, à partir d'une
fente du portail. Un air de désolation enveloppe ce bourg.
Plusieurs constructions sont à l'arrêt.
Sidi Hamed est entré dans l'histoire malgré lui.
Victime d'un massacre ayant fait plus de deux cents morts, il
est sorti de l'anonymat pour venir grossir les nombreux villages
et villes martyrs d'Algérie. Avant de passer à l'acte,
les terroristes étaient là, mangeaient et dormaient
en toute quiétude, dans une villa. A quelques mètres
seulement de leurs proies, des familles qui étaient programmées
pour être égorgées quelques jours plus tard.
Désormais la peur et la suspicion font partie de leur quotidien.
Les « fugitifs » de Oued Allel, onze familles, ont
préféré dormir dans cette crainte d'être
assassinés, même si le danger de mort n'est pas totalement
écarté, pour eux. Ils vivent depuis quelques mois,
dans les anciens locaux des Galeries Algériennes de Sidi
Moussa tombés en décrépitude. Les murs sont
lézardés, les toits dégarnis, les planchers
fissurés, la bâtisse menace de s'effondrer à
tout moment. Ils sont là, depuis environ deux années,
rassurés par la proximité d'un centre de police.
En attente d'un logement qu'on leur a promis.
Ils ne se lasseront jamais de fantasmer sur ces nombreux immeubles
en chantier, implantés juste devant leur bâtisse.
Construits à l'initiative de l'ex-ministre de la solidarité,
Rabéa Mecheméne, ces logements étaient au
début destinés aux victimes du terrorisme. Comme
c'est le cas de la majorité des personnes qui ont fui le
terrorisme, les maisons de ces familles furent livrées
au bulldozer parce que suspectées par les autorités
de servir de refuge aux terroristes.
« On n'a même pas eu le temps de récupérer
nos meubles » souligne une veille femme. A Oued Allel, elle
a perdu un fils, un autre est handicapé. Depuis qu'il a
perdu l'usage de son bras, la vie s'est arrêtée pour
lui. Ni rêve, ni projet. Il vit, ou plutôt survit
au jour le jour, en quête de pitance. L'absence de perspectives
le déprime. Rien n'est plus mutilant que de se laisser
mourir, impuissant, devant l'adversité quand on a un âge
où on devrait baigner dans un océan de bonheur et
de rêves fous.
Retour sur Tipaza, à une centaine de mètres
du douar Rabta, des familles pique-niquent tranquillement près
du port. Des enfants jouent au ballon ou plongent leurs pieds
dans l'eau. Pays des martyrs, l'Algérie est également
celui des paradoxes.
Nissa HAMMADI,
Le Matin, 16 mai 2001