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Sélection Prix Bayeux 2001
Algérie
. Reportage de Nissa HAMMADI, Le Matin, 16 mai 2001,

Les reportages de la journaliste algéroise Nissa Hammadi, du quotidien Le Matin, ont été sélectionnés en 2000, en 2001 et en 2002 par le jury international du Prix Bayeux des correspondants de guerre. Dans le premier reportage présenté en 2000, la journaliste, avait dénoncé la situation des femmes algériennes victimes de viols.
En 2001, le reportage reproduit ci-dessous montrait le drame des Algériens fuyant chaque jour, de plus en plus nombreux, "des villages entiers désertés" ou s'y terrant chaque nuit, dans l'angoisse des raids terroristes. Un témoignage effrayant, sur un aspect ignoré de la guerre fratricide qui s'éternise dans le pays.
En 2002, la journaliste a enquêté sur
"les milliards de la terreur".

Des villages entiers désertés

En cette matinée brumeuse, des hommes s'affairent à extraire le bois du toub de leur logis dans le bidonville, situé à l'entrée de Berrouaghia, wilaya de Médéa.

Il y a environ deux mois, une incursion terroriste s'est soldée par 27 morts dont 10 femmes et 11 enfants. Las d'attendre l'aide des autorités, les occupants du bidonville se sont résignés encore une fois à prendre le chemin de l'exode. « Ils partent tous, tous » crie une femme effrayée à l'idée de rester seule avec ses huit enfants, dans ce lieu servant également de décharge publique.

Médéa, Saida, Rélizane, Mascara, les routes menant à ces villes sont régulièrement investies par de longues et interminables processions de citoyens de tout âge, se dirigeant vers des lieux plus cléments. Certains sont à pieds, à dos de mulets. D'autres une fois sur des terrains plats empruntent taxis camions et autobus. Les uns sont chargés, beaucoup partent les mains vides. L'essentiel, c'est de fuir, fuir Mogorro, Yemma Hlima, Niadjia, Cheiatta, Mazoula, Oued Ménia,Tamesna, Hacine et Ain Fareh. Fuir la violence, tout simplement, en prenant soin d'emporter les précieuses branches de bois, qui serviront à bâtir un nouveau logis à la périphérie des villes.

A Berrouaghia, des hommes et des femmes qui ne savent pour la plupart pas ce qu'est une télévision, qui n'ont jamais siroté une limonade, qui n'ont pas connu les joies d'une fête quittent, avant la tombée de la nuit, ce lieu sinistre pour s'en aller se réfugier en ville, qui dans un garage, qui chez des proches, qui en plantant une tente sur une place publique. Laissant à leur sort leurs proches impotents. Le lendemain, au petit matin ils regagnent leurs domiciles et leurs activités quotidiennes. C'est le cas de Fatima, 38ans, qui, ne pouvant plus souffrir de voir ses quatre enfants terrassés par la peur à l'approche de chaque nuit, s'est vue contrainte et forcée d'abandonner sa belle-mère âgée de 80 ans, à son triste sort. « Elle ne peut pas marcher, alors que faire !» ne cesse-t-elle de répéter.
Pour se donner du courage, la veille femme invoque Dieu, puis, gagnée par la peur, éclate en sanglots et s'accroche telle une naufragée aux parents. C'est aussi le cas de Saïd, ce non-voyant, de 35 ans, chétif et toujours soucieux, que l'on conduit à un lieu situé à une centaine de mètres, juste pour lui faire croire qu'il est à l'abri du danger.
Ironie du sort : certains hommes s'en vont s'abriter dans des hammams plus sécurisants, abandonnant derrière eux dans le bidonville maudit les femmes lesquelles, ne trouvant pas où aller, passent la nuit à guetter le moindre bruit, à apporter du réconfort à leurs enfants en les regroupant autour d'elles.

Des damnés sur terre

Depuis qu'ils ont quitté leur village natal, les occupants du bidonville de Berrouaghia ont changé de lieux de refuge une dizaine de fois. Où qu'ils atterrissent, ils ont rencontré les mêmes difficultés, la même indifférence des bureaucrates de l'administration, la même violence. « Nous n'existons pas pour nos gouvernants. Pourtant, c'est mon père et les nombreux autres moudjahidines qui les ont placés à ces postes de responsabilités » lance Mahfoud, un père de 39 ans, originaire de Mazoula.
Depuis le matin, perché sur le toit de sa maison, il tente de récupérer le bois de sa masure, pour aller, dit-il, s'installer avec sa famille à Zoubiria, distante de 10 km de Berrouaghia. « Là où on trouve un endroit sûr on campe. Il n'y a pas de règle », nous explique un jeune garçon, chômeur, malgré son diplôme en comptabilité. En dix ans, la population de Zoubiria est passée de 9 000 à 17 000 habitants. Le nombre total des réfugiés dans la ville de Médéa, s'élève à 40 000. la majorité occupe des bidonvilles. Le voisin de Mahfoud s'apprête lui aussi à lever le camp. « On a demandé des armes. Ils nous les ont refusé sous prétexte que nous n'avons pas d'adresse. Vous savez, pour eux, on n'est pas des Algériens. On n'est pas des êtres humains. On n'est que des bêtes ». Chaque jour des camions viennent déposer des monticules d'ordures. Quand les habitants protestent, on leur dit « vous êtes en pleine décharge publique. C'est à vous de ne pas être -la !»
Ici, les gens paraissent avoir le double de leur âge. La misère a durci les traits, flétri la peau et fait perdre même aux plus jeunes leurs dents.
Ici, on dort souvent le ventre vide et le coeur sans illusion, autour d'un feu de bois pour unique source de chaleur. Sur le chemin de l'école, les enfants quémandent aux passants des crayons et des stylos. Condamnés à une vie de nomades, nombreux sont ceux qui ont dû tôt abandonner leur scolarité.

Se mettre à tout prix à l'abri des égorgeurs

La lumière de l'ampoule très vive révèle, derrière les traits, une immense tristesse chez Fahirna. Elle a la lourde responsabilité de veiller sur ses enfants dans un lieu qui donne froid au dos au plus téméraire. Son mari travaille dans une entreprise de bâtiment basée à Chlef. « Il est tout le temps sur les routes. Il ne nous rend visite qu'une fois par semaine. »
Pour le moment, elle et ses enfants ainsi que ses voisins passent la nuit dans un garage que met généreusement à leur disposition un commerçant. Les lendemains sont incertains. « Combien de temps va durer cette situation ? » se demande Fahirna.

« Si au moins nos enfants avaient connu l'aisance, leur mort nous serait moins insupportable » Sa petite fille de 8 ans entend sa mère parler des souffrances qu'endurent les habitants de ce taudis et de mort avec une froideur qui en dit long sur leur état psychique.

A l'âge ou elle devrait jouer à la poupée, Sarnira s'amuse à trouver chaque jour, une nouvelle cache, qui la mettra peut-être à l'abri des égorgeurs.
Même le chien au seuil de la porte, affamé, ne réagit plus, à l'approche d'un étranger. Allongé, il se laisse mourir tranquillement comme cédant à la fatalité.
Dépourvu d'électricité, l'endroit plonge dans une obscurité totale la nuit. Profitant de la pénombre, les terroristes, huit selon les témoignages, des jeunes en tenue militaires, se sont attaqués à la première famille, dès 19 heures. Fatiha, 20 ans, atteinte à la tempe, a perdu depuis cette attaque terroriste l'usage de ses yeux. « J'ai pensé d'abord que c'étaient des militaires, mais quand ils ont tué mon père, j'ai compris que c'étaient des terroristes. » Lorsqu'elle reprend connaissance, toute sa famille est décimée. Les prenant pour des lambeaux de chair, Fatiha remet à leur place les deux globes qui pendent de ses yeux. Puis en tâtonnant, elle s'approche tour à tour des corps inanimés de sa mère, de son père et de celui de son frère encore fumant, qu'elle couvre de tendres et chaleureux baisers. « Ils avaient mis le feu dans la pièce où ils dormaient. » De toutes ses forces, avec l'énergie du désespoir, elle tente d'échapper aux flammes, jusqu'à l'arrivée des secours. « Je vais certainement me réveiller de ce cauchemar. Je n'arrive pas à croire qu'ils ont tué huit membres de ma famille en quelques secondes. » Fatiha ne comprend pas pourquoi les terroristes se sont acharnés spécialement sur ses proches, épargnant les occupants des baraques mitoyennes à leur toit de fortune. Dans l'unique pièce où elle vit désormais avec la femme de son oncle, ses enfants et sa soeur, les journées lui paraissent interminables. Les murs, les voix terrorisées appelant au secours, l'obscurité, le vent... Tout lui rappelle sa famille décimée. « Si au moins ils m'avaient laissé mes yeux. » La jeune fille réclame un logement décent. Le maire de Zoubiria lui rétorque qu'elle n'est pas la seule victime du terrorisme et lui demande d'attendre encore. Son mal elle l'a pris en patience, pendant deux mois sur un lit d'hôpital, espérant voir enfin son problème réglé. Ses blessures nécessitent un contrôle médical régulier pendant six mois et un changement de pansernent tous les deux jours. « Où trouver l'argent ? Pour aller à l'hôpital, le taxi me prend à chaque fois 400 dinars. » Le plus dur pour elle, c'est la fuite du soir. Le vent et la poussière l'incommodent. Privée de la vue, elle a du mal à suivre le rythme des autres qui se déplacent à vive allure pour se réchauffer des morsures du froid. « La mort est parfois préférable à la vie » renchérit sa jeune soeur, dont la vie n'est sauve que grâce à une porte qui lui est tombé dessus, le jour du massacre, la couvrant de la vue du groupe armé.
A la preùière détonation, les voisins des victimes, se sont enfuis, eux, en rampant, vers les vergers d'a côté. Oubliant dans la panique, pour certains d'entre eux, personnes âgées et
enfants.

A Saida, 3000 familles ont levé le voile

La route menant vers Berrouaghia est réputée dangereuse. Elle est interdite, à la circulation, à partir de 19 heures. Certes, il existe de nombreux points de contrôle militaire et de gendarmerie pour assurer la sécurité des voyageurs se rendant vers Laghouat, Ghardaia et Djelfa et des marchandises. Mais cela n'a pas empêché les terroristes de dresser de faux barrages. A Atteli, entre deux campements militaires, les groupes armés ont tendu plusieurs embuscades visant surtout les transports publics pour faire un maximum de victimes. En raison de l'insécurité qui règne sur ces tronçons routiers, ils sont prudemment évités par les automobilistes, comme la peste. Quand on est sur cette route, la première règle de sécurité, c'est de ne jamais rouler longtemps derrière les autobus.

Le long du chemin montagneux qui mène au village Tamesna, à une heure de route de Saida, plusieurs hameaux comprenant de trois à dix maisons sont désertés par leurs habitants. Construites les unes en pierre, les autres en parpaing et zinc, elles ajoutent au paysage un air de désolation. Certaines menacent ruine.

Dans cette région à vocation agricole, les populations sont dépourvues d'eau et d'électricité. Administrativement, ils n'ont pas d'existence légale puisque n'ayant jamais été recensés.

A Tamesna, les groupes armés ont détruit 4000 ha de cultures et volé en quelques mois seulement, environ mille têtes de bétail. Des dizaines de bergers ont été assassinés.
Selon des chiffres officiels, trois mille familles ont quitté ces lieux pour se réfugier au niveau des huit bidonvilles ceinturant la wilaya.

Les autorités locales suspectent les habitants de Tamesna et alentours d'être de connivence avec les groupes armés, de les approvisionner en denrées alimentaires et de leur fournir des renseignements. Alors pourquoi s'acharnent-ils, contre les populations sans défense ?

Un berger raconte que les enfants du village qui ont pris le chemin du maquis rendent régulièrement visite à leurs familles, que la montagne sur laquelle son bétail pait pullule de terroristes. « Ils doivent être en ce moment en train de nous épier. »

Lors de sa récente visite à Saida, le chef du gouvernement Ali Benflis, conforte cette thèse en appelant les habitants des villages, à participer à la lutte antiterroriste. « Dites aux autres de revenir chez eux, la paix régnera à nouveau dès que vous fermerez vos portes à la violence. » déclare Ali Benflis durant un meeting improvisé.
Des citoyens de Tamesna, las d'une vie d'errance ont regagné, la mort dans l'âme, leurs donùciles. « On ne sait pas où aller, on n'a pas d'argent, on n'a que Dieu » répondent-ils, quand on les interroge sur les raisons qui ont motivé leur retour.
Ain Ferah, village distant de 60 km de Mascara, est considéré comme l'une des conununes du pays où la population diminue sensiblement d'année en année. Elle est passé, en quinze ans de 7 000 à 6 000 habitants. La cause est à chercher du côté du chômage qui avoisine les 80%, mais elle est aussi imputable à la détérioration de la sécurité. Comme à Saida, les montagnards de Mascara n'ont pas résisté à la pression terroriste. Ceux qui sont partis, avant
eux, en quête la sécurité, n'ont malheureusement pas échappé à la violence.

En file indienne, ils quittent leurs maisons de fortune

Image somme toute banale. Un bidonville implanté à côté d'une cité, à quelques encablures de la ville des roses : Blida. Un bidonville comme il y en a tant dans le pays. A cette seule différence, ici onze personnes furent assassinées. Cette nuit-là, le destin a rattrapé ceux qui ont voulu fuir la mort en quittant terre, travail et logis. La plupart des habitants du bidonville de Benachour qui s'étend à perte vue sont originaires de Yamma Hlima, un village situé à environ 15 km de hammam Mélouane. Ils vivaient des produits de la culture de leur terre avant que leurs maisons ne soient détruites par la déflagration de la bombe visant l'école de la région en 1996.
Benouinene, Maktaa Lazrak, Benachour, c'est vers ces localités que s'est déplacé tout un village, espérant trouver quiétude et sécurité. En vain.
Les riverains du bidonville de Benachour ont du mal encore à croire qu'un drame s'est produit
à quelques dizaines de mètres d'un poste de gardes communaux. Tout près d'un cainpement militaire et surtout non loin de la ville. N'était-ce la proximité d'un sentier boisé, l'endroit n'a rien d'isolé. Il est dans le prolongement d'un pâté de constructions anarchiques. C'est sans doute pour cette raison que ses occupants se sentaient en confiance. Les terroristes, selon des témoins, ont commencé leur carnage par le bout du bidonville. La panique gagne rapidement les lieux. Il y a ceux qui ont eu le temps de s'enfuir et ceux qui, figés par la peur, comme Fatma, ont serré leurs enfants, contre eux, attendant la mort. L'arrivée d'un fourgon G5, dont les phares ont éclairé les alentours a fait fuir les terroristes qui pensaient sans doute que c'étaient les secours qui arrivaient.

Mourad nous montre les rues sombres et cloaques, la pauvreté des logis. Il nous dit combien il voudrait choisir sa mort et mourir dans son lit. Des enfants pieds nus et ventres découverts jouent au milieu des détritus. Dans les logis de fortune, construits en parpaing et zinc, les femmes s'affairent à servir le repas de midi. A base de riz, de carotte ou de lentilles. La limonade est presque un luxe. Quand elle est au menu du repas, rarement, elle est distribuée à parts égales entre tous les membres de la famille.

« Les terroristes ne s'en prennent qu'aux Zaoualias » lance Mahfoud , ajoutant « pourquoi nos enfants sont-ils condamnés à vivre dans la misère et à mourir dans des conditions aussi atroces ? Depuis leur naissance, mes enfants n'ont eu gracieusement de la part de l'Etat que leurs tombes. »

Les même mots, les même reproches, dans la bouche de tous ceux qui ont subi dans leur chair les affres de la violence.

Un groupe de quatre hommes regarde avec envie, les projecteurs des habitants de l'autre versant du bidonville. L'un d'eux nous explique qu'ils n'ont pu accéder au même privilège à cause d'un manque de moyens martelant que « c'est injuste de nous laisser livrés à nous-mêmes, sans aucune aide. » Des demandes d'aide, de logements, d'armes, ils en ont fait des dizaines auprès des autorités concernées. Mais ils n'ont reçu, pour le moment, que des promesses. La nuit venue, les hommes se regroupent tous dans une seule maison. Les femmes et les enfants trouvent refuge chez des proches en ville. Ils partent en rangs serrés comme pour exorciser la peur. Souvent le ventre vide. « Jusqu'à quand vont-ils supporter notre présence ?» se demande une vieille femme.
Cette crainte de se voir un jour rabrouer, ajoutée aux aléas d'une vie faite d'errance et de lendemains incertains, deviennent une seconde nature lorsque surgit la peur d'une nouvelle incursion terroriste. Dés le coucher du soleil, Fatma, 37 ans, s'agite, s'impatiente, prépare couvertures et draps et se tient prête à partir chercher la sécurité en ville. Après le massacre, elle a eu des crises de folle douleur qui ont fait craindre pour sa vie. Depuis, elle ne dort que sous l'effet des somniferes.

Les habitants de Hai Benchour n'ont plus pour l'armée ce regard complice d'autrefois. Ils regardent plutôt passer les camions des troupes avec une certaine circonspection.


« Des armes pour sauver nos enfants ! »

A Bouarfa où trois familles (12 personnes) ont été assassinées le mois dernier à l'arme blanche, plusieurs maisons sont désertées. L'arrière de la villa où a eu lieu le drame, donne directement sur Oued Sahik. « C'est de là que sont venus les terroristes » expliquent un peu plus tard, une fois rassurés, les voisins. Cet oued, débouche sur Médéa, nous confie-t-on. En effet dès qu'on s'est approché de la maison, un homme d'un certain âge, nous interpelle. « Que voulez-vous ? » nous lance-t-il, visiblement guère réjoui par la présence d'une personne étrangère. Depuis ce massacre, les habitants de Bouarfa, ne baissent pas un instant de vigilance. Ils assurent, eux-mêmes, la protection de leurs proches. Ils ont tous abandonné leur travail. « Ne prenez surtout pas notre chômage forcé pour de la paresse !» nous préviennent-ils. Il y a péril en la demeure. « On peut payer une absence d'une demi-heure très cher, perdre en un instant tous nos enfants » lance celui qui nous a accosté quelques minutes auparavant, cordonnier de son état. Juchés sur les toits, les arbres, ils attendent les terroristes de pied ferme. Des autorités, ils espèrent des armes pour se défendre et des projecteurs pour éclairer le lit de l'oued qu'empruntent les terroristes.
Sur vingt demandes, les autorités leur ont promis neuf armes. Jusqu'à ce jour, les armes ne leur ont pas encore été livrées. Le soir, femmes et enfants se regroupent, dans une seule maison. Cela réduit considérablement le périmètre de surveillance des hommes qui veillent à la sécurité des populations. Les habitants de Bouarfa se sentaient auparavant en confiance. Rien ne s'est jamais passé dans leur douar. Aujourd'hui, ils refusent de se résigner à se faire égorger sans se défendre.
L'incursion terroriste n'a fait qu'accroître leur détermination de se prendre en charge pour se prémunir contre de nouvelles attaques et exacerber les sentiments de haine à l'égard de leurs bourreaux. Cependant, dans des moments de lucidité retrouvée, ils n'hésitent pas à avouer que le plus urgent, c'est « la fin de la guerre, tout le reste est accessoire ».

Plus près encore, à 70 km d'Alger, le terrorisme n'a pas épargné la ville côtière de Tipaza. Dans ce paisible quartier de villas coloniales, de Rabta, on dormait les portes ouvertes, avant que le terrorisme décime une famille de onze personnes. Tous tués par balles : le grand-père de 90 ans, les parents, un jeune de 20 ans, un autre de 33 ans ... Sauf un bébé de 2 mois que l'un des terroristes a jeté contre le mur. Des semaines après la tragédie, des lambeaux de sa cervelle, sont encore accrochés au mur. Des impacts de balles renseignent sur l'endroit où a été tuée chaque personne. Deux valises éventrées et pleines de vêtements jonchent le sol. Images insoutenables.

Comme pris dans un tourbillon de folie collective les survivants parmi les membres de cette famille ont saccagé toute la maison pour effacer les traces de l'horreur visibles sur chaque mur et dans chaque coin et recoin. Gagnés par la peur, les propriétaires de la bâtisse mitoyenne se sont enfuis de la région la nuit du carnage Presque sans rien emporter. « Je n'arrive pas à y croire » dit le neveu de l'une des victimes en nous faisant visiter les lieux. « Pourquoi tuer un enfant de deux mois, pourquoi ? » répète-t-il, la voix étranglée de rage. « S'ils ne veulent pas de nous, qu'ils nous donnent des visas ! »
La veille, à la vue de Messâadia (président du Sénat), il n'a pas pu résister à l'envie de donner un coup de pied à la télévision. « Les hauts responsables ne s'occupent que de leurs privilèges. Ils s'en foutent de ce qui arrive au peuple. Savent-ils que c'est Kaboul, ici la nuit. Qu'on circule tous avec des armes blanches, qu'on ne ferme pas I'oeil. Que nous avons perdu les plaisirs élémentaires de la vie, comme aller à la plage, ou se promener ? »
La nuit, les habitants de Rabta, à l'instar des victimes des récents massacres se regroupent dans une seule maison, ou vont chez des proches en ville.
La peur s'installe, dés le coucher du soleil. « On sait qu'ils vont revenir, parce qu'ils n'ont pas été inquiétés, ni pourchassés par les services de sécurité après le massacre. Pourtant ils pouvaient être facilement repérés. Ici, il n 'y a ni forêt, ni montagne où ils peuvent se cacher. Regardez, le poste de la garde communale est à moins de 50 mètres ! Quand nous sommes partis chercher des secours auprès d'eux, ils nous ont répondu qu'ils n'avaient pas reçu d'ordre d'intervenir. Ils se payent notre tête ou quoi ? Nous étions naïfs de croire que les militaires ont pour mission de protéger les citoyens en toutes circonstances » se désole-t-on. Et d'ajouter « paradoxalement, ici c'est le peuple qui assure la sécurité de la Houkouma et pas le contraire ».
Bizarrement, en partant, les terroristes n'ont pris, ni or, ni argent. Certains habitants du quartier affirment avoir vu un assaillant vêtu d'un survêtement blanc. Des terroristes en cols blancs, cela existe ! Fait d'autant plus étrange encore : les groupes armés opèrent, désormais, dans des régions qui sont loin d'être isolées et ne ciblent qu'une seule maison alors que par le passé les massacres collectifs étaient devenus la religion des groupes terroristes.
C'est dans un quartier fraîchement bâti, à côté d'un technicum, d'une cité, qu'une maison a été attaquée, il y a quinze jours, à Koléa.
Comme à Bouarfa, Benachour, Douar Rabta, l'endroit est peuplé.
L'incursion terroriste a fait 8 morts et deux blessés, un jeune homme et sa soeur qui ont levé les voiles dès leur sortie de l'hôpital.
A Sidi Harned, des locaux sont mis en vente depuis plusieurs mois sans qu'ils trouvent acheteurs. Il règne dans le quartier une fausse paix de cimetière. Quelques écoliers sur le chemin de l'école, un garçon d'environ 2 ans jouant avec une bouteille vide, une femme jetant un coup d'oeil furtif vers l'extérieur de la maison, à partir d'une fente du portail. Un air de désolation enveloppe ce bourg. Plusieurs constructions sont à l'arrêt.
Sidi Hamed est entré dans l'histoire malgré lui. Victime d'un massacre ayant fait plus de deux cents morts, il est sorti de l'anonymat pour venir grossir les nombreux villages et villes martyrs d'Algérie. Avant de passer à l'acte, les terroristes étaient là, mangeaient et dormaient en toute quiétude, dans une villa. A quelques mètres seulement de leurs proies, des familles qui étaient programmées pour être égorgées quelques jours plus tard. Désormais la peur et la suspicion font partie de leur quotidien.
Les « fugitifs » de Oued Allel, onze familles, ont préféré dormir dans cette crainte d'être assassinés, même si le danger de mort n'est pas totalement écarté, pour eux. Ils vivent depuis quelques mois, dans les anciens locaux des Galeries Algériennes de Sidi Moussa tombés en décrépitude. Les murs sont lézardés, les toits dégarnis, les planchers fissurés, la bâtisse menace de s'effondrer à tout moment. Ils sont là, depuis environ deux années, rassurés par la proximité d'un centre de police. En attente d'un logement qu'on leur a promis.
Ils ne se lasseront jamais de fantasmer sur ces nombreux immeubles en chantier, implantés juste devant leur bâtisse. Construits à l'initiative de l'ex-ministre de la solidarité, Rabéa Mecheméne, ces logements étaient au début destinés aux victimes du terrorisme. Comme c'est le cas de la majorité des personnes qui ont fui le terrorisme, les maisons de ces familles furent livrées au bulldozer parce que suspectées par les autorités de servir de refuge aux terroristes.

« On n'a même pas eu le temps de récupérer nos meubles » souligne une veille femme. A Oued Allel, elle a perdu un fils, un autre est handicapé. Depuis qu'il a perdu l'usage de son bras, la vie s'est arrêtée pour lui. Ni rêve, ni projet. Il vit, ou plutôt survit au jour le jour, en quête de pitance. L'absence de perspectives le déprime. Rien n'est plus mutilant que de se laisser mourir, impuissant, devant l'adversité quand on a un âge où on devrait baigner dans un océan de bonheur et de rêves fous.

Retour sur Tipaza, à une centaine de mètres du douar Rabta, des familles pique-niquent tranquillement près du port. Des enfants jouent au ballon ou plongent leurs pieds dans l'eau. Pays des martyrs, l'Algérie est également celui des paradoxes.

Nissa HAMMADI,
Le Matin
, 16 mai 2001

 

 

 

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