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Afghanistan. J'ai vu Kaboul et ses fantômes, 30 septembre 2001.
Karen-Lee LAJON, Le Journal du dimanche.

Les talibans sont des êtres à part. Ils l'ont prouvé depuis leur prise de pouvoir en 1996. Imposant leur obscurantisme délirant aux habitants de Kaboul, la capitale d'Afghanistan. Ils le prouvent encore aujourd'hui dans leur stratégie militaire obstinée et surprenante. Résultat la défense de Kaboul est passée cette semaine par une politique de l'absence. Une politique du vide. Les talibans ont quitté la ville pour aller renforcer les positions militaires clés, au nord de Kaboul et aux abords de la frontière pakistanaise. Et surtout. par arrogance ou par bêtise absolue, ils n'ont en rien modifïé le dispositif sécuritaire qui régit l'entrée sur leur territoire lorsqu'on arrive du Pakistan.

A la sortie de Torkham, ville frontière avec le Pakistan, les douaniers enturbannés sont assis en tailleur sous leur cahute qui les protège d'une soleil brûlant. Le trafic est quasi inexistant. Dans un sens comme dans l'autre, Pour le chauffeur de taxi, ce lundi est un jour ordinaire. Malgré les menaces de représailles américaines, il continue à faire régulièrement le trajet. Il remet, comme d'habitude, son laissez-passer, l'équivalent de trois bouts de papier gribouillés, et remonte dans sa voiture. Les talibans sont détendus, ne fouillent pas le véhicule et ne vérifient pas les identités des passagers.

A partir de là, le périple va durer environ sept heures. Et on est loin des barrages musclés de Serbie. Parce que, contrairement à ce que l'on aurait pu croire, il n'y a... aucun check-point sur la route, hormis celui de la ville de Jalalabad qui se situe environ à quatre heures de Kaboul. Selon les Kaboulis, il y a encore une semaine, Oussama ben Laden y aurait été aperçu. La présence des forces talibans est d'ailleurs nettement plus significative dans ce secteur. On aperçoit au passage quelques orgues de Ssaline flambants neufs installés sur des pick-up qui patrouillent dans l'unique rue de ce bourg paumé. Le contrôle est vaguement plus serré, mais là encore, pour des raisons qui n'appartien nent qu'aux talibans. Un taleb en turban noir ouvre mollement la porte, côté passager, et d'un geste tout aussi mou, vérifie la boîte à gants. Etat de guerre ? En fait, l'inquiétude des talibans est ailleurs. Le taleb voulait juste s'assurer qu'il n'y avait pas de cassettes de musique. Sitôt parti, le chauffeur qui les avait cachées, s'empressera de les récupérer. Autre signe significatif de tension. la fermeturc des échoppes de Jalalabad dans un pays qui crève de faim. Décidément, quelque chose ne tourne pas rond au royaume des Fous de Dieu.

Quatre heures plus tard. Kaboul, coupé du monde, est donc là. Inchangé depuis 1996, encore plus sombre et désespéré. En cinq années de leur règne maudit, les taliban, n'ont absolument rien modifié. Façades éventrées, bâtiments délabrés, la capitalc était et est toujours un vaste champ de désolation. En ce lundi midi, place Pul-e-Mahammoud, sous un soleil clément, un cortège de pick-up suivis de quelques misérables voitures particulières semble vouloir déchirer cette pesanteur oppressante. La manifestation organisée par les talibans a des allures de procession funèbre de pauvres hères. D'ailleurs, à en juger par les participants, les talibans eux-mêmes ont eu du mal à faire le plein de manifestants. Ce sont en grande majorité des vieillards sans âge et de très jeunes enfants. Ils appellent à se battre contre les Etats-Unis. Sc proclament innocents. "Pourquoi s'en prennent-ils à Ben Laden, c'est un saint homme, un héros, le héros de l'islam !" Le mégaphone fonctionne à peine. Les hommes s'égosillent misérablement et les enfants regardent, effarés, par les vitres des voitures. Hormis les quelques passants et les commerçants, l'évènement, clairement, n'attire personne. Deux jours plus tard, les talibans s'en prendront plus violemment à l'ex-ambassade américaine, mais on aura le même sentiment d'évènement organisé.

Parce que l'intérêt des Kaboulis se concentre ailleurs. Il est là-bas, par delà les montagnes, au dessus des nuages. Les Kaboulis le sentent : la délivrance est enfin proche. "Oui, peut-être, cette fois, j'ose me laisser aller, murmure Najia, 20 ans, dont le seul désir était de devenir médecin. J'ose espérer que c'est la fin, que la paix va revenir." Najia est cloîtrée chez elle. Pas question d'assister à cette scène ridicule où les talibans s'époumonent à grands coups de Allah Akbar. "Leur islam n'est pas le mien, poursuit-elle. A cause d'eux, le monde entier a les yeux tournés vers nous. Il y a amalgame entre talibans et musulmans. L'Islam est une religion de tolérance. Les talibans en ont fait une farce de très mauvais goût." C'est son père, militaire à la retraite et sans travail depuis dix ans, qui lui a annoncé la nouvelle : il y a eu un attentat au World Trade Center à New York. 1.'Amérique, il ne connaît pas. Seulcment la Russie. mais les hommes sont les mêmes partout, faits de chair et de sang. "J'étais dans cette pièce comme tous les soirs. J'essayais de capter la radio, expliquc le père de Najia. Notre seul lien avec le monde extérieur. C'est une tragédie. mais ce n'est qu'après, lorsque Ben Laden a été montré du doigt, que j'ai compris que le meurtre de Massoud n'avait été qu'un prélude aux attentats. Curieusement, et c'est horrible à dire, j'ai réalisé que mon pays, l'Afghanistan, avait enfin une chance de s'en sortir, parce que l'Amérique était en colère. Mais les Américains doivent s'attaquer aux points stratégiques. Pas à la population."

Son gendre, Awan confirme: "J'ai combattu contre les Russcs. Si vous vous en prenez aux montagnes afghanes, elles vous tuent. Ce qu'il faut, c'est faire marcher à fond les services secrets, éliminer les talibans de l'intérieur." Les filles de la maison vont et viennent, apportant le thé de l'après-midi, le black tca, comme leur père l'aime. Avec du sucre et des bonbons. L'hospitalité afghane es légendaire et malgré l'état de quasi-dénuement dans lequel la maispnnée est plongée depuis l'arrivée des talibans, Najia et sa fanùllc tiennent à recevoir avec générosité. Sans pour autant oublier de tirer les rideaux et de fermer les fenêtres, de peur que quelqu'un n'entende que l'on parle autre chose que le dari dans la maison.


En effet. depuis les attentats de New York et Washington, les Kaboulis sont terrés chez eux et attendent d'éventuelles frappes. Les commerçants ont fermé boutique. Kaboul a plus que jamais des allures de ville fantôme. Ceux qui avaient la chance d'avoir du travail continuent à s'y rendre, même si presque tout est fermé. Comme Tahmina, pédiatre dans une clinique. "Le staff pleure tous les jours", raconte-t-elle. Tahmina est venue en voisine. Elle a caché ses cheveux avec un simple foulard au lieu de mettre le tchadri, ce long voile qui recouvre tout du corps des femmes, de la tête au pied, ne laissant qu'une sorte de grillage en tissu pour voir. Impensable il y a encore deux semaines. "Cela fait vingt ans, que nous sommes en guerre, nous n'avons plus rien. La situation actuelle fait que les familles se déchirent. Il y a ceux qui veulent fuir au Pakistant et ceux qui veulent rester. Cela crée des dissensions."

Tahmina est une belle femme de 28 ans. Ses yeux sont maquillés. Sa bouche est rouge et ses cheveux auburn. Profondément découragée, elle murmure : "Aujourd'hui. j'en suis arrivée à me dire que c'est la mort ou les taliban." Et puis non, sursaute-t-elle. "Non, bientôt, je vais pouvoir jeter mon tchadri sur la route et le piétiner."

Les talibans, quant à eux, ont opté pour une technique de repli sélectif. Ils ont presque tous quitté la villc. "Il y a eu un ballet d'avions qui venaient les chercher afin qu'ils évacuent leurs familles au Pakistan, souligne toujours Najia. Les hommes sont revenus après, mais en petit nombre." Kamal, médecin de 28 ans, ajoute, des sarcasmes plein la bouche : "Les ministères sont quasiment vides. Les talibans sont même dcvcnus plus gentils avec la population. Il n'y a pas eu de pendaison depuis deux semaines. Avant, on les voyait patrouillcr partout dans la ville, à la recherche de ceux qui n'allaient pas prier. Clairement, ils ont d'autres chats à fouetter que de harceler ou même de battre les gens pour la prière. Certains enlèvent déjà leur turban. On dirait que les plus intelligents sentent que le vent a peut-être tourné." Dans l'immeuble d'un ami de ce jeune médecin, il y a douze appartements. Et sur les neuf qui étaient occupés par des familles de talibans, il n'en reste plus que trois.

Kamal, qui a l'air d'être au bord du désespoir, carresse sa barbe d'un geste machinal. l.a rasera-t-il bientôt ? "Non, jamais ! Je la garderai en souvenir de ces années d'horreur." Malgré des manifestations grotesques et organisées voulant faire croire que les talibans sont largement soutenus par la population, ces derniers ont quand même dû essayer d'enrôler de force des Kaboulis franchement récalcitrants. Ils ont investi les mosquées et les écoles. Ils ont menacé de pénétrer dans les maisons et de s'emparer des enfants dans toutes les familles où il y avait trois garçons. Sans grand succès, semble-t-il. Alors, ils s'en sont pris aux étudiants. "Le ministre de l'éducation a déboulé en personne à la cité universitaire qui abrite la fac de médecine", explique Assad, 24 ans, étudiant de quatrième année. Il a hurlé : "Ce que j'ai là devant mes yeux, c'est une jeunesse qui ne demande qu'à se battre."

On s'est empressé de donner nos vêtements à laver aux gens de la cité, pour faire croire qu'on allait suivrc les inbstructions des talibans. Mais en fait, on s'est habillé en quatrième vitesse et on a filé chez nous avec la bénédiction de nos professeurs qui nous ont affirmé que l'Afghanistan aurait besoin de docteurs, pas de cadavres, pour reconstruire le pays." Malgré les menaces des talibans qui leur avait promis de les virer de l'université, s'ils ne se présentaient pas à l'armée, ils ont fui.

Les signes de résistance sont fragiles, mais bien réels. Les organisations humanitaires dont le staff occidental est parti, continuent à faire tourner la machine. Les 130 boulangeries dirigées par le World Food Programm fonctionnent encore. La distribution de farine n'a pu avoir lieu la semaine dernière mais, en ce lundi, elle a repris. Les dispensaires qui sont officiellement fermés reçoivent en catimini.

"Un homme, un Arabe, a été poignardé par plusieurs personnes il y a quelques jours, explique Kamal, le médecin. C'était clairement une réplique au meurtre de Massoud." Dans un autre quartier de la ville, les Hazara, une ethnie qui déteste les talibans, ont armé les hommes. En représailles, les talibans ont arrêté 200 personnes. "Les talibans se sont bien gardés d'armer les Kaboulis, poursuit Kamal, parce qu'ils savent que 90% de la population est contre eux. Ils n'allaient pas prendre le risque d'avoir à gérer une révolte de l'intérieur, alors qu'ils ont le front de Bagram à quarante kilomètres au nord, qui les inquiète énormément." C'est en effet par là que l'Alliance du nord pourrait éventuellement passer.

La nuit est tombée. I.e père de Najia s'est retiré pour écouter les nouvelles du monde. Najia regarde l'horizon. Elle voulait devenir médecin. Les talibans, en interdisant l'éducation aux fcmmes, ont brisé net tous ses espoirs. Pour elle, c'est fini. Mais il y a ses soeurs plus jeunes, et cette petite voix qui lui souffle que les jours des talibans sont désormais comptés. Et leur règne s'achèvera.

30 septembre 2001

âtillo