Lauréats 1994 - 2002
SELECTION
PRESSE ECRITE
Afghanistan. J'ai vu Kaboul et ses fantômes,
30 septembre 2001.
Karen-Lee LAJON, Le Journal du dimanche.
Les talibans sont des êtres à part.
Ils l'ont prouvé depuis leur prise de pouvoir en 1996.
Imposant leur obscurantisme délirant aux habitants de Kaboul,
la capitale d'Afghanistan. Ils le prouvent encore aujourd'hui
dans leur stratégie militaire obstinée et surprenante.
Résultat la défense de Kaboul est passée
cette semaine par une politique de l'absence. Une politique du
vide. Les talibans ont quitté la ville pour aller renforcer
les positions militaires clés, au nord de Kaboul et aux
abords de la frontière pakistanaise. Et surtout. par arrogance
ou par bêtise absolue, ils n'ont en rien modifïé
le dispositif sécuritaire qui régit l'entrée
sur leur territoire lorsqu'on arrive du Pakistan.
A la sortie de Torkham, ville frontière avec
le Pakistan, les douaniers enturbannés sont assis en tailleur
sous leur cahute qui les protège d'une soleil brûlant.
Le trafic est quasi inexistant. Dans un sens comme dans l'autre,
Pour le chauffeur de taxi, ce lundi est un jour ordinaire. Malgré
les menaces de représailles américaines, il continue
à faire régulièrement le trajet. Il remet,
comme d'habitude, son laissez-passer, l'équivalent de trois
bouts de papier gribouillés, et remonte dans sa voiture.
Les talibans sont détendus, ne fouillent pas le véhicule
et ne vérifient pas les identités des passagers.
A partir de là, le périple va durer
environ sept heures. Et on est loin des barrages musclés
de Serbie. Parce que, contrairement à ce que l'on aurait
pu croire, il n'y a... aucun check-point sur la route,
hormis celui de la ville de Jalalabad qui se situe environ à
quatre heures de Kaboul. Selon les Kaboulis, il y a encore une
semaine, Oussama ben Laden y aurait été aperçu.
La présence des forces talibans est d'ailleurs nettement
plus significative dans ce secteur. On aperçoit au passage
quelques orgues de Ssaline flambants neufs installés sur
des pick-up qui patrouillent dans l'unique rue de ce bourg
paumé. Le contrôle est vaguement plus serré,
mais là encore, pour des raisons qui n'appartien nent qu'aux
talibans. Un taleb en turban noir ouvre mollement la porte, côté
passager, et d'un geste tout aussi mou, vérifie la boîte
à gants. Etat de guerre ? En fait, l'inquiétude
des talibans est ailleurs. Le taleb voulait juste s'assurer qu'il
n'y avait pas de cassettes de musique. Sitôt parti, le chauffeur
qui les avait cachées, s'empressera de les récupérer.
Autre signe significatif de tension. la fermeturc des échoppes
de Jalalabad dans un pays qui crève de faim. Décidément,
quelque chose ne tourne pas rond au royaume des Fous de Dieu.
Quatre heures plus tard. Kaboul, coupé du
monde, est donc là. Inchangé depuis 1996, encore
plus sombre et désespéré. En cinq années
de leur règne maudit, les taliban, n'ont absolument rien
modifié. Façades éventrées, bâtiments
délabrés, la capitalc était et est toujours
un vaste champ de désolation. En ce lundi midi, place Pul-e-Mahammoud,
sous un soleil clément, un cortège de pick-up
suivis de quelques misérables voitures particulières
semble vouloir déchirer cette pesanteur oppressante. La
manifestation organisée par les talibans a des allures
de procession funèbre de pauvres hères. D'ailleurs,
à en juger par les participants, les talibans eux-mêmes
ont eu du mal à faire le plein de manifestants. Ce sont
en grande majorité des vieillards sans âge et de
très jeunes enfants. Ils appellent à se battre contre
les Etats-Unis. Sc proclament innocents. "Pourquoi s'en prennent-ils
à Ben Laden, c'est un saint homme, un héros, le
héros de l'islam !" Le mégaphone fonctionne
à peine. Les hommes s'égosillent misérablement
et les enfants regardent, effarés, par les vitres des voitures.
Hormis les quelques passants et les commerçants, l'évènement,
clairement, n'attire personne. Deux jours plus tard, les talibans
s'en prendront plus violemment à l'ex-ambassade américaine,
mais on aura le même sentiment d'évènement
organisé.
Parce que l'intérêt des Kaboulis se
concentre ailleurs. Il est là-bas, par delà les
montagnes, au dessus des nuages. Les Kaboulis le sentent : la
délivrance est enfin proche. "Oui, peut-être,
cette fois, j'ose me laisser aller, murmure Najia, 20 ans, dont
le seul désir était de devenir médecin. J'ose
espérer que c'est la fin, que la paix va revenir."
Najia est cloîtrée chez elle. Pas question d'assister
à cette scène ridicule où les talibans s'époumonent
à grands coups de Allah Akbar. "Leur islam
n'est pas le mien, poursuit-elle. A cause d'eux, le monde entier
a les yeux tournés vers nous. Il y a amalgame entre talibans
et musulmans. L'Islam est une religion de tolérance. Les
talibans en ont fait une farce de très mauvais goût."
C'est son père, militaire à la retraite et sans
travail depuis dix ans, qui lui a annoncé la nouvelle :
il y a eu un attentat au World Trade Center à New
York. 1.'Amérique, il ne connaît pas. Seulcment la
Russie. mais les hommes sont les mêmes partout, faits de
chair et de sang. "J'étais dans cette pièce
comme tous les soirs. J'essayais de capter la radio, expliquc
le père de Najia. Notre seul lien avec le monde extérieur.
C'est une tragédie. mais ce n'est qu'après, lorsque
Ben Laden a été montré du doigt, que j'ai
compris que le meurtre de Massoud n'avait été qu'un
prélude aux attentats. Curieusement, et c'est horrible
à dire, j'ai réalisé que mon pays, l'Afghanistan,
avait enfin une chance de s'en sortir, parce que l'Amérique
était en colère. Mais les Américains doivent
s'attaquer aux points stratégiques. Pas à la population."
Son gendre, Awan confirme: "J'ai combattu contre
les Russcs. Si vous vous en prenez aux montagnes afghanes, elles
vous tuent. Ce qu'il faut, c'est faire marcher à fond les
services secrets, éliminer les talibans de l'intérieur."
Les filles de la maison vont et viennent, apportant le thé
de l'après-midi, le black tca, comme leur père
l'aime. Avec du sucre et des bonbons. L'hospitalité afghane
es légendaire et malgré l'état de quasi-dénuement
dans lequel la maispnnée est plongée depuis l'arrivée
des talibans, Najia et sa fanùllc tiennent à recevoir
avec générosité. Sans pour autant oublier
de tirer les rideaux et de fermer les fenêtres, de peur
que quelqu'un n'entende que l'on parle autre chose que le dari
dans la maison.
En effet. depuis les attentats de New York et Washington, les
Kaboulis sont terrés chez eux et attendent d'éventuelles
frappes. Les commerçants ont fermé boutique. Kaboul
a plus que jamais des allures de ville fantôme. Ceux qui
avaient la chance d'avoir du travail continuent à s'y rendre,
même si presque tout est fermé. Comme Tahmina, pédiatre
dans une clinique. "Le staff pleure tous les jours",
raconte-t-elle. Tahmina est venue en voisine. Elle a caché
ses cheveux avec un simple foulard au lieu de mettre le tchadri,
ce long voile qui recouvre tout du corps des femmes, de la tête
au pied, ne laissant qu'une sorte de grillage en tissu pour voir.
Impensable il y a encore deux semaines. "Cela fait vingt
ans, que nous sommes en guerre, nous n'avons plus rien. La situation
actuelle fait que les familles se déchirent. Il y a ceux
qui veulent fuir au Pakistant et ceux qui veulent rester. Cela
crée des dissensions."
Tahmina est une belle femme de 28 ans. Ses yeux
sont maquillés. Sa bouche est rouge et ses cheveux auburn.
Profondément découragée, elle murmure : "Aujourd'hui.
j'en suis arrivée à me dire que c'est la mort ou
les taliban." Et puis non, sursaute-t-elle. "Non, bientôt,
je vais pouvoir jeter mon tchadri sur la route et le piétiner."
Les talibans, quant à eux, ont opté
pour une technique de repli sélectif. Ils ont presque tous
quitté la villc. "Il y a eu un ballet d'avions qui
venaient les chercher afin qu'ils évacuent leurs familles
au Pakistan, souligne toujours Najia. Les hommes sont revenus
après, mais en petit nombre." Kamal, médecin
de 28 ans, ajoute, des sarcasmes plein la bouche : "Les ministères
sont quasiment vides. Les talibans sont même dcvcnus plus
gentils avec la population. Il n'y a pas eu de pendaison depuis
deux semaines. Avant, on les voyait patrouillcr partout dans la
ville, à la recherche de ceux qui n'allaient pas prier.
Clairement, ils ont d'autres chats à fouetter que de harceler
ou même de battre les gens pour la prière. Certains
enlèvent déjà leur turban. On dirait que
les plus intelligents sentent que le vent a peut-être tourné."
Dans l'immeuble d'un ami de ce jeune médecin, il y a douze
appartements. Et sur les neuf qui étaient occupés
par des familles de talibans, il n'en reste plus que trois.
Kamal, qui a l'air d'être au bord du désespoir,
carresse sa barbe d'un geste machinal. l.a rasera-t-il bientôt
? "Non, jamais ! Je la garderai en souvenir de ces années
d'horreur." Malgré des manifestations grotesques et
organisées voulant faire croire que les talibans sont largement
soutenus par la population, ces derniers ont quand même
dû essayer d'enrôler de force des Kaboulis franchement
récalcitrants. Ils ont investi les mosquées et les
écoles. Ils ont menacé de pénétrer
dans les maisons et de s'emparer des enfants dans toutes les familles
où il y avait trois garçons. Sans grand succès,
semble-t-il. Alors, ils s'en sont pris aux étudiants. "Le
ministre de l'éducation a déboulé en personne
à la cité universitaire qui abrite la fac de médecine",
explique Assad, 24 ans, étudiant de quatrième année.
Il a hurlé : "Ce que j'ai là devant mes yeux,
c'est une jeunesse qui ne demande qu'à se battre."
On s'est empressé de donner nos vêtements
à laver aux gens de la cité, pour faire croire qu'on
allait suivrc les inbstructions des talibans. Mais en fait, on
s'est habillé en quatrième vitesse et on a filé
chez nous avec la bénédiction de nos professeurs
qui nous ont affirmé que l'Afghanistan aurait besoin de
docteurs, pas de cadavres, pour reconstruire le pays." Malgré
les menaces des talibans qui leur avait promis de les virer de
l'université, s'ils ne se présentaient pas à
l'armée, ils ont fui.
Les signes de résistance sont fragiles, mais
bien réels. Les organisations humanitaires dont le staff
occidental est parti, continuent à faire tourner la machine.
Les 130 boulangeries dirigées par le World Food Programm
fonctionnent encore. La distribution de farine n'a pu avoir lieu
la semaine dernière mais, en ce lundi, elle a repris. Les
dispensaires qui sont officiellement fermés reçoivent
en catimini.
"Un homme, un Arabe, a été poignardé
par plusieurs personnes il y a quelques jours, explique Kamal,
le médecin. C'était clairement une réplique
au meurtre de Massoud." Dans un autre quartier de la ville,
les Hazara, une ethnie qui déteste les talibans, ont armé
les hommes. En représailles, les talibans ont arrêté
200 personnes. "Les talibans se sont bien gardés d'armer
les Kaboulis, poursuit Kamal, parce qu'ils savent que 90% de la
population est contre eux. Ils n'allaient pas prendre le risque
d'avoir à gérer une révolte de l'intérieur,
alors qu'ils ont le front de Bagram à quarante kilomètres
au nord, qui les inquiète énormément."
C'est en effet par là que l'Alliance du nord pourrait éventuellement
passer.
La nuit est tombée. I.e père de Najia
s'est retiré pour écouter les nouvelles du monde.
Najia regarde l'horizon. Elle voulait devenir médecin.
Les talibans, en interdisant l'éducation aux fcmmes, ont
brisé net tous ses espoirs. Pour elle, c'est fini. Mais
il y a ses soeurs plus jeunes, et cette petite voix qui lui souffle
que les jours des talibans sont désormais comptés.
Et leur règne s'achèvera.
30 septembre 2001