Lauréats 1994 - 2002
SELECTION
PRESSE ECRITE
Afghanistan, novembre-décembre 2001
Rémy OURDAN, Le Monde
1. La guerre contre Al-Qaida
Les troupes de l'opposition entrent dans Kaboul abandonnée
par les talibans
Au poste «Typhon 1» - l'Alliance du Nord a balayé
la Plaine de Shomali. Le front est enfoncé, la déroute
de l'ennemi est annoncée. Récit d'une offensive.
BAGRAM (plaine de Shomali). Le commandant
Khawani est prêt. Depuis trois jours, il a troqué
ses mocassins afghans pour des rangers noires. « Mes
souliers sont lacés ! ». Il est prêt à
traverser le no man's land miné et à attaquer
les tranchées ennemies. Khawani est fou. Ce sont ses moudjahidines
qui le murmurent, les yeux ébahis de respect pour ce guerrier
blessé sept fois, fumeur de haschich et amoureux de l'action.
13 heures, lundi 12 novembre. Khawani
déjeune, excité, près de son quartier général.
Il vient d'obtenir du général Baba Jan, le commandant
de Bagram, la confirmation que l'offensive sera déclenchée
une heure plus tard. Objectif: Kaboul. Ou plutôt «les
portes de Kaboul», comme répétaient encore
lundi les chefs du Front uni (I'Alliance du Nord) afin de rassurer
les Etats-Unis, inquiets de voir les moudjahidines entrer dans
la ville. «On a lancé un ultimatum aux talibans,
révèle le commandant. Ils ont jusqu'à quatorze
heures pour décider s'ils changent de camp ou non. Après
on attaque.»
14 heures. Khawani arrive au «Poste
Typhon 1», la position la plus avancée dans la plaine
de Shomali, sur la base aérienne désaffectée
de Bagram. Il contacte par radio les douze
postes placés sous son commandement, le long de la ligne
de front. «Typhon 2, répondez Typhon 3, répondez».
Pourquoi «Typhon» ? «Parce qu'ici, la guerre
c'est comme un orage. Vous allez voir».
14 h 05. Khawani enrage. Son talkie-walkie
ne fonctionne pas. Un soldat confie aussi que l'unité est
inquiète du peu d'obus de mortiers dont elle dispose.
14 h 10. Deux villageois bedonnants,
vêtus de calots blancs, arrivent à «Typhon
1». Ils viennent de traverser le no man's land. Partisans
du Front uni (Alliance du Nord) depuis des années, vivant
en territoire sous contrôle taliban de la plaine de Shomali,
ils ont été mis à contribution pour tenter
de «retourner» des unités ennemies. Des commandants
talibans sont prêts à changer de camp, racontent-ils.
14 h 15. Khawani relaie à ses
hommes l'ordre d'ouvrir le feu. Il court dans la tranchée,
puis s'arrête sur le toit d'un fortin, à découvert.
L'artillerie entre en action. Des tanks se positionnent le long
de la ligne de front et pilonnent les lignes arrières de
l'ennemi. L'artillerie talibane réplique. Des roquettes
frappent l'aéroport de Bagram, survolant «Typhon
1». Des talibans, dont les premières tranchées
ne sont distantes que de 300 mètres, prennent le poste
avancé pour cible. Khawani lance ses unités vers
les lignes talibanes.
14 h 20. Deux moudjahidines à
vélo amènent cinq obus de mortier. Le ravitaillement...
14 h 25. Khawani hurle dans son talkie-walkie
: «Ne tirez pas! Ce sont des hommes à moi!»
Un poste du Front uni mitraillait ses soldats, presque arrivés
aux lignes talibanes. «Ils ne savent pas que nos hommes
ont avancé aussi vite» peste un soldat.
14 h 35. Trois hommes franchissent
les premiers la ligne talibane, exactement vingt minutes après
le déclenchement de l'offensive. Ils capturent sans combat
le check-point «Kampas». Les commandants talibans
ont tenu parole, et accueilli sans réagir les moudjahidines.
14 h 45. Le premier blessé
de l'unité de Khawani revient vers «Typhon 1»
en claudiquant, un lance-roquettes à l'épaule. Un
combattant l'aide à se mettre à l'abri. Une minute
plus tard, le cycliste qui avait livré les obus de mortier
l'évacue, assis sur le porte- bagage de sa bicyclette,
vers l'arrière.
14 h 50. «Nous avons des
prisonniers ! Des Pakistanais et des Arabes !» hurle
un combattant à la radio. Cris de joie.
14 h 51. Une explosion, suivie d'un
énorme champignon du fumée noire. L'aviation américaine,
qui survolait depuis une demi-heure la plaine de Shomali, intervient.
15 h 05. Dialogue par talkie-walkie.
Un soldat : «J'ai cinq Pakistanais !» Un officier
: «Ne les tuez pas ! Faites-les prisonniers !».
Le soldat: «S'ils résistent, on les tue !»
15 h 10. Les obus et roquettes talibans
pleuvent autour de la position. «Deux cents mètres
plus à gauche, espèce de mulet !», crie
un officier au servant d'un mortier lourd.
15 h 15. Une première unité
de talibans arrive à «Typhon 1», escortée
par les commandos de Khawani. Ce sont des Afghans dont le commandant
a pris la décision de changer de camp avec armes et prisonniers
étrangers: «une quinzaine de Pakistanais et quelques
Arabes d'Oussama [Ben Laden]», immédiatement
emmenés vers l'arrière. Les plus âgés
des Afghans sourient, certains embrassent les moudjahidines. Originaires
de Bagram eux aussi, ils ont combattu ensemble contre les Soviétiques
avant que la ligne de front des années 1990 ne sépare
leurs villages respectifs. Les plus jeunes sont terrorisés.
Ils ignoraient les plans du commandant et découvrent, abasourdis,
que leur escorte ne les désarme pas. Ils voient leur commandant
gravir l'échelle métallique du fortin, rejoindre
les hommes de Khawani et suivre la bataille à leurs côtés,
parlant souvent par sa radio à des camarades restés
de l'autre côté.
15 h 20. «Dites à
ces talibans de s'asseoir en bas et de se taire !»,
crie un officier. Se
sentant en confiance, certains transfuges, à peine arrivés,
se sont hissés dans les casemates en haut du fortin. Situation
étrange: les transfuges sont toujours armés et,
avec ceux du no man's land, sont désormais trois
fois plus nombreux que les gardiens de «Typhon 1».
Si les talibans avaient voulu tendre un piège à
leurs ennemis, ils seraient maintenant maîtres de la ligne
de front autour de l'aéroport de Bagram.
16 h 10. Khawani et ses combattants
ont vite progressé. L'aviation américaine harcèle
les talibans qui s'enfuient, au sud de la plaine de Shomali.
16 h 15. Certains des talibans se
préparent à prier. Ils réclament de l'eau
aux soldats de Khawani pour faire leurs ablutions. «Pour
toi, je n'ai que du vin !» répond un officier.
Des combattants des deux camps s'esclaffent. Les talibans obtiennent
trois cruches d'eau, étendent leurs foulards sur le sol
et prient.
16 h 20. Les avions de chasse américains
s'acharnent sur les jeeps talibanes qui tentent de fuir vers Kaboul.
Le front est enfoncé, la déroute talibane est évidente.
16 h 50. Tous les tirs cessent. La
première étape de la bataille de Kaboul est achevée.
18 heures. Khawani ramène à
«Typhon 1» des talibans par unités entières.
Le commandant taliban retourné témoigne : «J'avais
déjà coopéré avec le Front uni, sans
avoir la chance de pouvoir les rejoindre. Cette fois, nous avions
une opportunité de changer de camp. Là-bas, avec
les talibans, il y a beaucoup de Pakistanais et d'Arabes, je ne
les aime pas.»
19 heures. Les combattants écoutent
la radio de Jabal-ul-Saraj. Les unités du Front uni ont
enfoncé le front partout. La route de Kaboul est ouverte.
Novembre 2001
2. Kaboul n'ose plus rêver. 28.11.2001.
Quatre ans de moudjahidins, cinq ans de talibans, vingt-deux
de guerre... Les Kaboulis, ravis mais traumatisés, ne savent
plus ce que le mot paix veut dire. Médecin, libraire, étudiante,
tous racontent les dangereuses aberrations des mollahs. Mais tous
se souviennent aussi des excès de leurs prédécesseurs.
Récits de vies cassées
Kaboul serait si belle sans la guerre...»
Shah Muhammad a le regard triste... Les moudjahidins en palçol,
le couvre-chef légendaire d'Ahmed Chah Massoud, ont chassé
de Kaboul les hommes au turban noir, symbole des talibans. C'était
il y a dix jours. La capitale afghane a vécu cinq années
de règne taliban. Et, auparavant, quatre années
de guerre civile entre moudjahidins. Et encore auparavant, treize
années d'occupation soviétique. Un parfum de liberté
flotte aujourd'hui sur la capitale d'un Afghanistan divisé
et chaotique. La cité, qui aurait été si
belle sans la guerre, qui demeure si belle malgré les ravages
de la guerre, est saisie d'une étrange fièvre. Excitation
d'une ville qui s'élance vers l'inconnu, et torpeur d'une
ville qui sait que les révolutions afghanes la servent
rmement...
SHAH NIUHANFMAD, libraire
« Kaboul serait si belle sans la guerre... » Marchand
et homme de culture, Shah Muhammad parcourt avec passion les pages
écornées et jaunies de ses vieux grimoires. Il raconte
que Kaboul, c'est une alchimie, un indéfinissable goût
de paradis, et un fragile équilibre...
Kaboul, c'est, depuis neuf ans, une alchimie brisée, et,
depuis dix jours, un espoir qui renaît... Shah Muhammad
a ouvert la première librairie, Shah M il y a trente ans,
et survécu à tous les pouvoirs. « Les communistes
ont brûlé mes livres... Les moudjahidins étaient
trop occupés à se brûler entre eux pour prêter
attention à moi... Puis les talibans ont brûlé
mes livres... » Le sourire est désabusé. «
Avec des idéologies différentes, pense le libraire,
tous ont fait souffrir Kaboul. » Pour Shah Muhammad, les
talibans sont toutefois les pires des ennemis de la civilisation,
car « ils se sont acharnés à détruire
l'héritage culturel de l'Afghanistan », brûlant
livres, disques, archives cinématographiques, réduisant
en poussière pièces de musée, et jusqu'aux
fameux bouddhas de Bamiyan. « Lorsqu'ils ont organisé,
sur la place publique, un immense feu avec les ouvrages de ma
librairie, je suis allé voir leur ministre de la culture
et lui ai dit: «Vous détruisez mes livres, vous me
détruirez peut-être, mais vous ne détruirez
jamais l'histoire de l'Afghanistan !» Ils ont envoyé
mes frères en prison. L'un a été torturé
et a fui le pays. Moi je suis resté lutter contre ces illettrés.
» Cordial avec les moudjahidins qui viennent de conquérir
la capitale afghane, Shah Muhammad n'a guère d'illusion
sur l'amour que certains portent à la richesse culturelle
du pays. « Un ministre moudjahidin, à l'époque
de leur premier gouvernement islamique (1992-1996), est venu acheter
un livre sur les troubles sexuels. Il m'a demandé comment
marchait mon affaire. Je lui ai dit: «Ce livre, très
bien, merci, c'est mon best-seller! Tous vos collègues
l'ont déjà acheté. Je n'ai en revanche pas
vu un ministre s'enquérir d'un livre sur l'histoire ou
la culture du pays. » Il a répondu, embarrassé
: «Vous me choquez, mais vous avez raison.» Il est
reparti avec le livre sur la sexualité, et trois ouvrages
historiques.» Dans ce désert culturel, la collection
de Shah Muhammad - huit mille livres sur l'Afghanistan, cachés
dans divers endroits à Kaboul - est la plus impressionnante
du pays. Il veut ouvrir un jour une bibliothèque publique,
faire don de son trésor au pays, «lorsque des gens
intelligents seront au pouvoir». Aucun ne trouve grâce
à ses yeux. Sauf un, ce rebelle tadjik assassiné
deux jours avant les attentats aux Etats-Unis. «Si Ahmed
Chah Massoud avait été pachtoune, peut-être
aurions-nous plus de problèmes en Afghanistan...»
Le libraire a parfois joué le jeu des talibans pour mieux
les tromper. Ainsi, sur les couvertures de ses livres, des cartes
de visite scotchées masquaient toute image d'un être
vivant afin d'être en conformité avec la loi talibane.
Mais, derrière les rayonnages, à l'abri des regards,
Shah Muhammad gardait les livres politiques bannis par les mollahs,
et les cartes postales et affiches qu'il imprimait lui-même.
Une photo de la reine Soraya légèrement vêtue,
de jeunes sportives des années 1970 en jupes, les bouddhas
géants, évidemment... « Je vends ça
à des milliers d'exemplaires, via le Pakistan, aux communautés
afghanes à travers le monde. Ils adorent... » Sous
son allure bonhomme de commerçant prospère, Shah
Muhammad, un sang-mêlé tadjiko-pachtoune, a fait
partie des résistants kaboulis. Il cite un vers de son
livre afghan favori, Shah Nama, écrit par le poète
épique Ferduasi : « Quand tu affrontes un grand danger,
agis parfois en loup, parfois en mouton. » Et tu survivras,
afin de voir si Kaboul, ton amour, survivra aussi. « J'adore
Kaboul..., murmure Shah Muhammad. J'adore me tenir au chaud à
côté d'un poêle à bois, en train de
manger, quand il neige à Kaboul... C'est délicieux.
Ce sont les moments les plus précieux de ma vie...»
EWAZ ALI, projectionniste
« J'ai eu de la chance. Un ami m'a amené un jour
dans un cinéma, et j'y ai travaillé aussitôt.
C'était il y a trente ans. Depuis je montre des films...
» Ewaz, le projectionniste du cinéma Bakhtiar, première
salle kaboulie à rouvrir ses portes, est un homme en haillons.
Il vient de survivre cinq ans en vendant des fruits pour quelques
afghanis sur les marchés de la ville. Désormais,
il triture à nouveau la pellicule, et guette à travers
le hublot les réactions passionnées des spectateurs.
« Quand les talibans ont conquis Kaboul, nous avions tous
l'espoir que la paix arrive en Afgharùstan, se souvient-il.
Puis ils ont arrêté des gens et expliqué leurs
règles de vie. Après trois jours, nous avons su
qu'ils étaient méchants... Ils ont interdit le cinéma
pour des motifs religieux. Je n'ai toujours pas compris pourquoi...
»
Non seulement Ewaz a perdu son travail, mais il devait même
cacher son passé impie. Ewaz Ali, qui se sent « libéré
» par les combattants d'Ahmed Chah Massoud, ne se fait guère
d'illusions. Il se souvient qu'avant les talibans le moudjahidin
fondamentaliste Gulbuddin Hekmatyar, autre ex-ami d'Islamabad
et de Washington, avait, lui aussi, interdit le cinéma.
Et il sait que la censure faiblit à peine. « Une
commission visionne les films et coupe la pellicule s'il y a des
scènes anti-islamiques. Un baiser entre des adolescents,
ça va. Mais pas d'hommes ou de femmes nus ! Et pas de scènes
de relations sexuelles ! D'ailleurs je suis d'accord avec cette
censure. » Etre d'accord n'empêche pas le vieux projectionniste
d'être nostalgique des temps royaux où Sean Connery
découvrait Ursula Andress sur l'île du Dr No. «
A l'époque, les Etats-Unis avaient d'excellentes relations
avec l'Iran, et nous recevions les James Bond de Téhéran...
» C'était avant le djihad. C'était il y a
trois guerres. C'était il y a... Ewaz ne sait plus au juste.
Le matin de la réouverture du Bakhtiar, Ewaz Ali dit avoir
eu « des sentiments indescriptibles ». Il y avait
une émeute populaire dans la rue. Le projectionniste a
amené son fils Abdul, désormais en âge d'apprendre
le métier - il n'était qu'un enfant avant les talibans.
Il a installé la bande de « L'Ascension »,
un film de guerre afghan à la gloire des combattants antisoviétiques,
sur la machine dépoussiérée. Il a regardé
la pellicule se dérouler sans interruption. « Il
n'y a pas d'entracte pendant le ramadan puisque les spectateurs
ne peuvent ni boire, ni manger, ni fumer. » Pour Ewaz Ali,
cette liberté retrouvée est le résultat des
cinq premières semaines de raids aériens américains.
« Bien sûr, nous avions très peur, nous n'étions
pas heureux du tout. Puis nous avons vu qu!ils n'attaquaient que
des endroits très précis. Alors, puisque nous étions
presque assurés de ne pas mourir, nous sommes devenus contents.
» Le projectionniste hazara attend désormais un soutien
de l'étranger. « Depuis vingt ans, le monde voit
ce qui se passe en Afghanistan sans réagir. Maintenant
l'ONU doit nous aider à stabiliser cette ville et ce pays.
Inch'Allah ! »
NAJIBULLAH HUSAIM, entraîneur sportif
Des yeux autant noyés de tristesse, ça existe rarement...
Najibullah Husaini ne parvient pas à oublier les images
d'exécutions et d'amputations pratiquées sur la
pelouse du stade Ghazi, et il ne sait toujours pas ce qu'il va
pouvoir ramener à la maison pour le dîner du soir...
Le traumatisme des années talibanes, la misère ordinaire...
Ces yeux-là ont perdu l'étincelle du temps où
Najibullah était un boxeur heureux, puis un entraîneur
sportif fier de son stade et de ses athlètes. « Ce
stade, j'y suis né, résume Najibullah Husaini. Au
temps des communistes, vingt-deux fédérations sportives
entraînaient leurs gars ici. Les projecteurs restaient allumés
jour et nuit. » Les temps ont changé. Au temps des
moudjahidins, les roquettes se sont abattues sur le stade. Puis,
au temps des talibans, « nous arrivions pour jouer au football
et trouvions un homme pendu à la barre supérieure
du but ». Et les flamboyants projecteurs ne sont plus que
des spectres rouillés. Les talibans ont interdit tous les
sports. Ils crevaient même les ballons et les enfonçaient
sur la tête des joueurs, se souvient Najibullah. Au nom
de l'islam ! » Puis les sportifs ont convaincu les mollahs
qu ils pouvaient jouer à certaines conditions, vêtus
de la tête aux pieds, marquant des pauses aux heures de
prière... Hanté par la douleur, l'entraîneur
se souvient surtout des jours les plus noirs du stade Ghazi. «
Parfois, ils arrivaient dans leurs voitures aux vitres fumées.
Ils annonçaient que nous devions arrêter l'entraînement
pour laisser le terrain libre aux exécuteurs. Le public
venait soit par plaisir, soit mobilisé de force dans le
quartier. On exhibait le «criminel». Puis un docteur
coupait la main ou le pied avec une scie, ou la personne était
abattue. Puis les talibans paradaient dans le stade en exhibant
les mains et les pieds coupés, qu'ils allaient ensuite
accrocher à des arbres dans le centre de Kaboul. »
« Les talibans étaient des animaux sauvages, pense
Najibullah Husaini. Ce stade était devenu un zoo. Moi,
en tant qu'homme et que sportif, je ne parvenais pas à
croire qu'un homme puisse faire ça à un autre homme...
» Et Najibullah, comme Ewaz, dit que, « malgré
la peur des bombes », il est « très heureux
que les Américains aient détruit les talibans ».
Quelques heures après l'entrée des moudjahidins
dans Kaboul, l'ancien boxeur a mis un point d'honneur à
grimper le premier sur le toit du stade Ghazi, de son stade, af'in
de décrocher lui-même le drapeau blanc de l'Emirat
islamique d'Afghanistan du mollah Omar. « Puis les athlètes
sont arrivés, ils ont dansé sur la pelouse, et ils
ont rasé ou taillé leurs barbes. » Najibullah
Husaini n'a pas pris part aux célébrations. Il est
trop triste pour danser.
SOHAILA SEDIQUE, médecin militaire
« Un médecin ne pense pas en termes d'ami ou d'ennemi.
Tous les êtres humains sont des patients. » Sohaila
Sedique ne parvient pas à savoir si elle doit approuver
les raids aériens américains, si décisifs
dans les conquêtes des combattants anti-talibans. «
Je ne sais pas... Sans ces bombardements, les talibans n'auraient
jamais quitté Kaboul, et, sous le règne taliban,
nous n'avons pas connu un seul jour de bonheur... Mais il y a
eu à travers le pays tant de civils tués, de destructions...
Je ne sais pas quoi dire... Si ! Que nous désirons la paix.
La paix ! » « Général Sohaila »
est célèbre à Kaboul à plus d'un titre.
Médecin militaire, seule femme général de
l'armée afghane sous les communistes, elle a survécu,
en 1992, à l'arrivée des moudjahidins d'Ahmed Chah
Massoud, qui lui a même offert sa deuxième étoile
et l'a nommée commandant de l'hôpital militaire.
Puis elle a survécu, en 1996, à l'arrivée
des talibans, qui, après une mise en quarantaine de huit
mois, ont accepté qu'elle rouvre et dirige l'hôpital
militaire et la faculté de médecine réservés
aux femmes. Par ailleurs, Sohaila et sa soeur furent, durant cinq
ans, les uniques Kaboulies à n'avoir jamais, « pas
un seul jour, pas une seule seconde », porté la burqa,
le voile intégral imposé aux femmes afghanes. «
Je crois que nous avons été courageuses... »,
murmure-t-elle, des sanglots dans la voix, inconsolable depuis
le décès, il y a sept mois, de sa soeur. Inconsolable
et si seule, car Sohaila Sedique ne vit plus qu'avec ses souvenirs
dans sa vaste maison kaboulie. Elle n'a jamais eu de mari. «
Je n'aime pas les hommes. Je n'aime pas trop que quelqu'un ait
autorité sur moi. » On s'en serait douté.
Depuis l'entrée des moudjahidins dans Kaboul, la stricte
doctoresse retourne chaque matin à l'hôpital en uniforme
de général. De quelle armée, après
tant d'années de guerre civile ? « L'armée
afghane ! » Née à Kaboul d'une famille originaire
de la région de Kandahar, issue de la même tribu
que l'ex-roi Zaher Chah, dont on sent qu'il a sa sympathie, ancienne
amie du comrnandant Massoud - qu'elle considère comme «
un héros national afghan » -, « Général
Sohaila » ne veut pas entendre parler « d'ethnies,
de langues ou de factions ». Elle ne confie qu'à
regret qu'elle est « à 100 % pachtoune ». «
Quiconque se déclare «Afghan», dit-elle, a
mon respect. » La dame sans burqa se souvient des meilleurs
moments de sa vie. « Quand je fus diplômée
et présentée au roi, puis, pendant la guerre civile,
quand nous soignions des blessés jour et nuit, parfois
jusqu'à cent patients par jour. » « En salle
d'opération, on se sent utile, raconte Sohaila Sedique.
On sauve des vies. » Aujourd'hui, la générale
afghane n'a plus de bons moments. Ce vendredi, comme chaque vendredi
matin, elle revient de la tombe de sa soeur bien-aimée,
sur le bord de laquelle elle est restée assise, perdue
dans ses souvenirs... « Il ne me reste qu'un seul sentiment,
c'est l'espoir de paix pour l'Afghanistan.»
AZIZ GHAZNAOUI, chanteur
Aziz est chanteur d'Etat. Salarié de Radio-télévision
Kaboul depuis qu'il a quitté les bancs de l'école,
il a fredonné des rengaines officielles à la gloire
des pouvoirs afghans successifs. Avec les talibans, il n'a guère
apprécié l'expérience. « Ils ont banni
la musique d'Afghanistan, prétendant que l'islam l'interdit.
Alors je restais à la maison. Tous les chanteurs et musiciens
de Kaboul ont émigré au Pakistan ou ailleurs, sauf
quelques-uns qui devaient lire ou chanter des poèmes patriotiques
à la radio, sans accompagnement musical. Un jour, un ministre
m'a demandé, menaçant, si je n'aimais pas les talibans,
si je croyais que leur régime n'allait pas durer... Je
n'ai pas eu le choix. J'ai dû revenir chanter, sans musique.»
Aziz Ghaznaoui affirme avoir écrit en cachette, pendant
les semaines de bombardements américains et une fois sa
peur maîtrisée, «des chansons sur l'amour du
pays et sur la révolution islamique», version moudjahidine.
Désormais il attend, sans états d'âme, que
«le gouvernement choisisse les chansons et les poèmes»
devant être enregistrés, ceux qui «vont donner
une énergie nouvelle aux Afghans». Il espère
aussi fredonner les airs de ses chanteurs occidentaux favoris,
Tom Jones et Enrico Macias. «Un artiste n'est jamais un
sujet du gouvernement, il est au service du peuple, dit-il, l'air
peu convaincu... La voix vient du coeur. Je suis un homme libre...»
Libre... Aziz Ghaznaoui pense que «la prison, c'est mieux
que cinq années sous les talibans !» «Quand
les moudjahidins sont arrivés, je me suis rasé la
barbe le soir même. Je me suis regardé dans un miroir.
Je n'avais pas tant ri aux éclats depuis vingt ans. Le
lendemain, tandis que je parcourais les rues de Kaboul à
vélo, rasé et habillé à l'occidentale,
les passants me saluaient et me félicitaient... »
ZORA DASTIGER, étudiante
«D'abord, je n'ai pas cru au départ des talibans.
Ils étaient si obstinés ! Quand j'ai vu des moudjahidins
passer devant la maison, j'étais heureuse, mais pas trop.
Les moudjahidins sont mieux que les talibans, mais pas tant que
ça.» Zora Dastiger a ses raisons particulières
de ne pas croire que les combattants venus du Nord sont synonymes
de libération. «Il y a sept ans, les moudjahidins
se battaient entre eux dans Kaboul. Je jouais au cerf-volant avec
d'autres enfants dans notre jardin. C'était presque le
soir. Une roquette a tué mon voisin, père de sept
filles, et m'a blessée à la jambe droite.»
Au centre orthopédique de la Croix-Rouge où elle
vient changer sa prothèse, Zora, seize ans, passe pour
l'une des plus brillantes et des plus volontaires adolescentes
kaboulies. Zora Dastiger se méfie aussi des moudjahidins
parce qu' « ils ont provoqué le phénomène
taliban en n'étant pas unis». «Les rnoudjahidins
ne sont pas ceux que les Kaboulis, et avec eux beaucoup d'Afghans,
veulent voir au pouvoir. Nous aimerions un gouvernement qui soit
au service du peuple. Si les Etats-Unis veulent la paix en Afghanistan,
c'est d'ailleurs très facile à réaliser.
Le problème est que, depuis vingt ans, ils tirent profit
de nos guerres. Quel profit, je ne sais pas...» L'adolescente
a, comme presque tous les habitants de la cité, un avis
mesuré sur la politique militaire américaine. «Quand
ça tombait sur les talibans, c'était très
bien. Mais leurs «erreurs» s'abattaient sur le peuple
afghan...» Zora voit par ailleurs que le sort des femmes
sous le règne moudjahidin ne lui plaît guère.
«Ils nous donnent peu de liberté. D'ailleurs, en
dix jours à Kaboul, la vie des hommes a totalement changé,
et celle des femmes très peu...» Zora n'imagine pas
encore de sortir sans sa burqa. «Si je l'enlève,
tout le monde va me regarder. Je ne veux pas être la première
jeune femme kaboulie sans burqa, même si je pense que cela
ne poserait pas de problème.» Zora affirme toutefois
qu'à la rentrée scolaire, en mars prochain, elle
ne portera «à aucun prix» le voile intégral.
Privée d'études durant cinq ans, l'adolescente s'est
acharnée à s'éduquer seule, à la maison,
avec l'aide d'un père professeur de géographie,
d'une mère professeur de chimie, et d'un voisin professeur
d'anglais. Elle lit, du matin au soir. Elle a appris l'ourdou
en regardant en cachette les chaînes de télévision
indiennes... Retourner à l'école, après tant
d'années d'enfermement, n'est toutefois pas si facile.
«Je suis habituée à vivre dans la maison.
J'ai peur de sortir.» Plus tard, Zora Dastiger veut être
interprète. Le rêve d'enfant, devenir hôtesse
de l'air, elle ne l'évoque que très brièvement.
Un rêve envolé avec la jambe droite... Les yeux de
Zora s'assombrissent. «Je ne marche plus comme avant, je
ne cours plus comme avant, je ne ressemble plus à la fille
que j'étais avant...» Même lorsqu'elle raconte
les fêtes adolescentes clandestines sous le règne
taliban, lorsque «garçons et filles se retrouvaient
pour déjeuner», lorsqu'ils mettaient la musique en
sourdine pour ne pas être découverts, elle ajoute:
«Et, après le déjeuner, les autres dansaient...»
Elle rêverait finalement de partir loin, de «voyager
et rencontrer des gens intéressants». «Ici,
depuis que je suis née, je n'entends parler que de la guerre»
Quand son père souffle en aparté qu'il sent une
sorte de «renaissance» depuis la chute des talibans,
Zora fronce les sourcils et marque son désaccord. «C'est
la guerre, toujours la guerre... Je ne me sens pas renaître,
et je ne sais toujours pas ce que signifie la paix. J'imagine
juste que ça doit être bien. La paix, ça doit
être très différent de la guerre... »
3. Le moujahidin et le mollah. 31.12.2001.
C'est une fable de l'Afghanistan d'aujourd'hui. Le mollah
Azam, chef taliban vaincu, a trouvé refuge et protection
chez le moudjahidin victorieux, son cousin Chah Wali Khan. Tous
les deux appartiennent à la même tribu des Popalzaï.
L'un veut la sécurité, l'autre la paix. L'honneur
est sauf...
Il y a un temps pour la guerre, et un temps pour
rester chez soi. Le mollah Azam ne l'a pas oublié. Comme
presque tous ses frères d'armes, vaincus par l'alliance
entre les rebelles moudjahidins et les Etats-Unis, le commandant
taliban s'est replié sur son village, sa tribu. Il attend
que le vent tourne. Il ne cache pas qu'il aimerait continuer la
lutte, «au nom d'Allah, le miséricordieux».
Ici, dans le district de Chah Wali Kot, en pays pachtoune, à
cinq heures de piste de Kandahar, le bastion perdu du mollah Omar,
c'est à la fois le coeur du pays taliban et du pays royaliste.
Les clans sont déchirés. Ici, des hommes ont le
fusil d'assaut toujours au service d'Omar, le «commandeur
des croyants» taliban, prêts à le rejoindre
s'il revenait hanter ces contrées de montagnes arides et
de champs d'opium, tandis que leurs cousins guerroient aux côtés
d'Hamid Karzaï, le chef tribal qui combat au nom du roi en
exil, Zaher Chah, et qui a pris les rênes du gouvernement
afghan. Ici, au sein de la tribu Popalzaï qui a vu naître
Hamid Karzaï, qu'on soit taliban ou moudjahidin, on se hait
et on se protège, lié par le sang et par l'honneur.
Ici, comme ailleurs, on tente de survivre.
Le mollah sourirait presque de son infortune s'il n'avait pas
si peur. Son parcours est l'histoire d'une défaite foudroyante.
Mahmmad Azam était, il y a trois mois, le commandant taliban
du front de Bagram, dans la plaine de Chomali, au nord de Kaboul.
Un verrou stratégique. Il avait à portée
de jumelles les sommets de l'Hindou Kouch et rêvait de conquérir
l'impénétrable vallée du Panchir. Il était
puissant et redouté. Il était, de notoriété
publique, l'ami du ministre de la défense, il participait
aux réunions et aux prières avec le mollah Omar,
et il était souvent aperçu avec les combattants
d'Al-Qaida. Le mollah-soldat apres les attentats aux Etats-Unis,
après des semaines d'errance et des nuits d'angoisse, après
le déluge de feu qui s'est abattu sur l'armée talibane,
est désormais terré dans la demeure paternelle du
village de Wayan, sous la protection de son ennemi et néanmoins
cousin, le commandant moudjahidin Chah Wali Khan. Et Mahmmad Azam
a peur, même s'il reconnaît que des villages sont
toujours contrôlés par des talibans en armes.
Chah Wali Khan a quitté sa base militaire
de Qishlai Jaded, dans les faubourgs de Kandahar, en fin d'après-midi,
après avoir rompu une ultime fois avec ses soldats le jeûne
du ramadan. Le lendemain est le premier jour de l'Aïd. En
campagne depuis qu'il a répondu à l'appel d'Hamid
Karzaï, peu après le déclenchement des raids
aériens américains sur l'Afghanistan, le chef moudjahidin
veut revoir sa femme et ses cinq enfants. Il doit aussi distribuer
de l'argent aux villages environnants, se montrer digne de son
statut de seigneur de Chah Wali Kot. Le gouverneur de Kandahar
lui a offert 60 000 roupies pakistanaises pour l'aider à
acheter la paix dans son district. Il veut régler le problème
des talibans. Ceux-là devront choisir entre être
désarmés et... Chah Wali Khan sait qu'ils n'ont
guère le choix. Il est le vainqueur, et eux ont perdu la
guerre.
Le guerrier reste toutefois prudent. Il sait que certains ne verront
pas son retour au village d'un bon oeil. Il refuse des permissions
d'Aïd à des soldats de son escorte. «Prends
la mitrailleuse et monte dans ce pick-up, espèce de mulet,
ou je vais t'apprendre à vivre !»
Chah Wali Khan, coiffé d'un turban tout juste acheté
au marché, vêtu de ses habits de fête, glisse
sa bedaine sous le volant de la Toyota et démarre. Satisfait
de cette guerre inattendue, guerre dont il n'aurait osé
rêver en sept années de règne taliban, il
enclenche une cassette de musique persane et allume une cigarette
de haschisch. La route serpente entre les collines et s'enfonce
dans le désert. La nuit arrive, et les moudjahidins traversent
les derniers villages, rencontrent les dernières caravanes
de chameaux. L'unique halte se fera à Wayan. Le commandant
Chah Wali Khan veut convier son cousin, le commandant déchu
Mahmmad Azam, à venir le lendemain jusqu'à son village,
Khar Tout, afin de célébrer l'Aïd.
Le père du taliban offre le thé au moudjahidin.
«Sois le bienvenu... C'est Allah le tout-puissant qui décide
des changements de régime politique, et Allah sait que
les talibans n'auraient pas perdu la guerre sans les bombardements
américains...»
Chah Wali Khan sourit. L'accueil des cousins aurait pu être
plus chaleureux... Mahmmad
Azam entre dans le salon. «Ah, le voilà enfin, cet
AI-Qaida !», s'exclame le commandant.
Les deux hommes s'embrassent et échangent des formules
de politesse. Le moudjahidin a besoin de la paix après
la victoire, le taliban a besoin de la protection du moudjahidin,
et les deux ennemis, liés par le code d'honneur du pachtounwali,
doivent surtout respecter le fait qu'ils appartiennent à
la même tribu Popalzaï. La guerre est parfois une affaire
de traditions. Et une affaire d'hypocrisie.
Le mollah Mahmmad Azam brise le silence qui s'installe en confiant
sa peur devant le parterre des moudjahidins. «Je n'ai rien
mangé depuis trois jours. Je ne dors pas. Je n'ose pas
aller à Kandahar ni même sortir de la maison. Un
moud ahidin va m'abattre...» Chah Wali Khan le regarde droit
dans les yeux. «Tu vas venir demain à Khar Tout,
dans ma maison. J'enverrai une jeep te chercher. Nous parlerons.»
Au troisième verre de thé, le mollah surmonte sa
peur et entreprend de discuter, d'un ton presque badin, avec son
cousin. «Franchement, pourquoi voulez-vous de nouveau gouverner
l'Afghanistan ? Vous allez encore vous combattre les uns les autres
et, dès que vos invités américains seront
repartis, vous perdrez la guerre. Nous, talibans, nous reviendrons
!» Les moudjahidins se forcent à rire. Chah Wali
Khan est songeur. «Inch'Allah, l'Afghanistan va connaître
la paix et la prospérité, débarrassé
de tes sinistres chefs et des terroristes.»
Dans la nuit, Chah Wali Khan parvient à Khar Tout. Il est
accueilli par son clan. «Demain sera une belle journée,
dit un cousin. Les gens viendront de partout pour te rencontrer.»
Après avoir salué sa femme, invisible, recluse derrière
les murs de la demeure, le commandant réunit ses soldats
dans la maison d'hôte. Il est entouré de cinq moudjahidins
juste sortis de l'adolescence, aux yeux cernés de khôl
et aux mains peintes au henné. Chah Wali Khan fume un narguilé
avec eux et va dormir.
Les villageois des alentours arrivent dès l'aube à
Khar Tout. Le commandant s'incline devant les anciens. Les autres
le saluent respectueusement. Les plus jeunes lui baisent la main.
Tous sont assis en cercle et boivent le thé. Chah Wali
Khan prend la parole. «Maintenant vous êtes libres
! Dites-le autour de vous, à vos parents, vos amis. Sans
les talibans, ce pays est libre. Et nous devons avoir confiance
en Hamid Karzaï, qui est parti à Kaboul, pour ramener
la paix en Afghanistan.»
Puis la conversation s'engage entre les convives. Il y a des moudjahidins
et des talibans. Il y a, à l'image des Popalzaï, la
diversité de l'Afghanistan.
« Lui, c'est un taleb, un AI-Qaida ! dit un trafiquant d'opium.
- Contre les Russes, moi aussi j'étais moudjahidin ! rétorque
l'homme, coiffé d'un turban blanc immaculé, la couleur
de l'Emirat islamique d'Afghanistan, le royaume de la «pureté»
du mollah Omar.
- Peut-être. Mais, ces dernières années, tu
étais un AI-Qaida. A cause de toi et des autres, je ne
suis pas sorti de chez moi depuis sept ans ! J'avais peur... Moi,
je veux cultiver l'opium et écouter de la musique. Je veux
être libre...
- Sous les talibans aussi, tu cultivais ton opium - C'est vrai,
sauf l'année dernière.
- Et sous les talibans, on pouvait aller en ville et revenir de
nuit sans craindre les bandits. - Peut-être. Mais moi j'ai
toujours porté le turban noir des guerriers pachtounes,
des hommes braves.
- Et moi je porte encore le turban blanc parce que tous mes turbans
sont blancs. Je n'en ai pas d!autre...
- Et maintenant que tes amis ne sont plus au pouvoir, tu n'auras
plus d'argent pour t'acheter des turbans ! »
Les deux cousins s'esclaffent.
Un frère de Chah Wali Khan, Jumal Gul, revient sur la guerre
de deux mois contre les talibans. Il l'a vécue aux côtés
d'Hamid Karzaï et des soldats d'élite américains.
« Les Américains étaient si forts. Incroyable
! coupe le commandant. Ils avaient des transmissions, ils nous
ravitaillaient en armes. ils étaient tellement plus actifs
que nous
- Mais, au front, ils avaient peur, raconte Jumal Gui. Nous combattions
debout, et eux étaient couchés. Par contre, ils
sont très puissants. Nous n'aurions jamais vaincu les talibans
et AI-Qaida sans eux.»
Puis le moudjahidin se remémore l'erreur de bombardement
qui a failli coûter la vie à Hamid Karzaï, qui
ne fut que très légèrement blessé
à la joue par un éclat. «Ce jour-là,
des hommes d'AI-Qaida avaient avancé près de nos
positions. Les Américains, en l'air, ne savaient plus qui
était qui. Nous étions trois cents moudjahidins
et cinquante Américains avec Karzaï. Il y a eu vingt
morts à cause de cette bombe, dont deux soldats américains.
Et moi, j'ai toujours un éclat planté dans la cuisse
gauche... »
Jumal Gul réfléchit encore à la puissance
militaire des Etats-Unis : «Si les Américains quittent
l'Afghanistan, les talibans, dans la région de Kandahar,
seront de retour en une semaine. Nous ne les avons pas encore
désarmés. L'Amérique ne doit pas nous abandonner...
L'après-midi, après avoir tant parlé de guerre
et d'opium, tant raconté d'histoires tristes, tant ri du
passé et espéré dans l'avenir, Chah Wali
Khan emmène ses moudjahidins effectuer un tour du district.
Il doit saluer les villages encore talibans. A chaque étape,
on l'accueille chaleureusement, même si nul n'est dupe des
convictions politiques de chacun. Le commandant distribue un peu
d'argent, souhaite de douces fêtes d'Aïd. Puis il part
en pèlerinage, jusqu'à une mosquée perdue
dans la montagne.
« Ici, c'est Babu Nikka, le lieu de pèlerinage le
plus célèbre d'Afghanistan, confie-t-il. Les gens
viennent de tout le pays pour prier, formuler un voeu, faire exorciser
leur femme. Les talibans affirmaient que c'était anti-islamique,
mais nous avons perpétué la tradition.» Le
chef de guerre s'isole. La nuit tombe. Il étend son patou
dans la poussière. Il s'agenouille. Et, pendant que ses
combattants évoquent les mérites de Babu Nikka,
lui prie. Jusqu'à ce que l'horizon devienne noir.
Tard dans la nuit, le mollah Mahmmad Azam arrive à Khar
Tout. Les deux commandants, le moudjahidin et le taliban, prévoient
d'avoir leur conversation le lendemain. Se sentant en sécurité
dans le village de son cousin, le mollah confie ses sentiments.
«J'attends que le mouvement taliban se réorganise,
même si je n'y crois pas en ce moment, et, si Allah le veut,
nous reviendrons au pouvoir... Je me suis engagé avec les
talibans parce qu'ils menaient le djihad pour la stabilité
de l'Afghanistan, et parce que le mollah Omar est un bon musulman,
qui a toujours soutenu l'islam et Oussama... Les talibans sont
d'ailleurs le seul véritable mouvement islamique dans le
monde. Les autres musulmans ont été achetés
par les Ftats-Unis. Karzaï ne peut pas être un bon
musulman puisque c'est un agent des Etats-Unis...»
Mahmmad Azam allume une cigarette. N'était-ce pas interdit
de fumer à Kandahar, dans l'Afghanistan taliban ? «Oui,
nous ne fumions pas. Aujourd'hui je suis très énervé,
parce que j'ai vu mes quatre jeeps sur la route, en venant à
Khar Tout, conduites par des moudjahidins. Mais quand les talibans
reprendront le pouvoir, quand j'aurai récupéré
mes jeeps, j'arrêterai de fumer... C'est promis...»
Le mollah taliban sourit.
Le lendemain, Chah Wali Khan et Mahmmad Azam concluent, entre
deux tasses de thé et des biscuits secs, leur accord militaire.
Le moudjahidin protégera son cousin, le mollah, s'il effectue
une tournée des villages afin de désarmer ses anciens
compagnons d'armes. L'honneur de la famille, l'honneur des Popalzaï,
est sauf.
Le moudjahidin se presse de partir vers Kandahar. La ville l'attend.
L'ivresse de la victoire ne le quitte plus. Peut-être ira-t-il
un jour rejoindre Hamid Karzaï à Kaboul, espère-t-il...
Le taliban reste dans la montagne. Demain, il ira à contrecoeur,
désarmer ses hommes. Et, soulagé autant qu'énervé,
le regard moins fuyant qu'avant l'Aïd, il allume encore une
cigarette.
12 décembre 2001