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SELECTION PRESSE ECRITE

Afghanistan, novembre-décembre 2001
Rémy OURDAN, Le Monde

1. La guerre contre Al-Qaida
Les troupes de l'opposition entrent dans Kaboul abandonnée par les talibans
Au poste «Typhon 1» - l'Alliance du Nord a balayé la Plaine de Shomali. Le front est enfoncé, la déroute de l'ennemi est annoncée. Récit d'une offensive.

BAGRAM (plaine de Shomali). Le commandant Khawani est prêt. Depuis trois jours, il a troqué ses mocassins afghans pour des rangers noires. « Mes souliers sont lacés ! ». Il est prêt à traverser le no man's land miné et à attaquer les tranchées ennemies. Khawani est fou. Ce sont ses moudjahidines qui le murmurent, les yeux ébahis de respect pour ce guerrier blessé sept fois, fumeur de haschich et amoureux de l'action.

13 heures, lundi 12 novembre. Khawani déjeune, excité, près de son quartier général. Il vient d'obtenir du général Baba Jan, le commandant de Bagram, la confirmation que l'offensive sera déclenchée une heure plus tard. Objectif: Kaboul. Ou plutôt «les portes de Kaboul», comme répétaient encore lundi les chefs du Front uni (I'Alliance du Nord) afin de rassurer les Etats-Unis, inquiets de voir les moudjahidines entrer dans la ville. «On a lancé un ultimatum aux talibans, révèle le commandant. Ils ont jusqu'à quatorze heures pour décider s'ils changent de camp ou non. Après on attaque.»

14 heures. Khawani arrive au «Poste Typhon 1», la position la plus avancée dans la plaine de Shomali, sur la base aérienne désaffectée de Bagram. Il contacte par radio les douze
postes placés sous son commandement, le long de la ligne de front. «Typhon 2, répondez Typhon 3, répondez». Pourquoi «Typhon» ? «Parce qu'ici, la guerre c'est comme un orage. Vous allez voir».

14 h 05. Khawani enrage. Son talkie-walkie ne fonctionne pas. Un soldat confie aussi que l'unité est inquiète du peu d'obus de mortiers dont elle dispose.

14 h 10. Deux villageois bedonnants, vêtus de calots blancs, arrivent à «Typhon 1». Ils viennent de traverser le no man's land. Partisans du Front uni (Alliance du Nord) depuis des années, vivant en territoire sous contrôle taliban de la plaine de Shomali, ils ont été mis à contribution pour tenter de «retourner» des unités ennemies. Des commandants talibans sont prêts à changer de camp, racontent-ils.

14 h 15. Khawani relaie à ses hommes l'ordre d'ouvrir le feu. Il court dans la tranchée, puis s'arrête sur le toit d'un fortin, à découvert. L'artillerie entre en action. Des tanks se positionnent le long de la ligne de front et pilonnent les lignes arrières de l'ennemi. L'artillerie talibane réplique. Des roquettes frappent l'aéroport de Bagram, survolant «Typhon 1». Des talibans, dont les premières tranchées ne sont distantes que de 300 mètres, prennent le poste avancé pour cible. Khawani lance ses unités vers les lignes talibanes.

14 h 20. Deux moudjahidines à vélo amènent cinq obus de mortier. Le ravitaillement...

14 h 25. Khawani hurle dans son talkie-walkie : «Ne tirez pas! Ce sont des hommes à moi!» Un poste du Front uni mitraillait ses soldats, presque arrivés aux lignes talibanes. «Ils ne savent pas que nos hommes ont avancé aussi vite» peste un soldat.

14 h 35. Trois hommes franchissent les premiers la ligne talibane, exactement vingt minutes après le déclenchement de l'offensive. Ils capturent sans combat le check-point «Kampas». Les commandants talibans ont tenu parole, et accueilli sans réagir les moudjahidines.

14 h 45. Le premier blessé de l'unité de Khawani revient vers «Typhon 1» en claudiquant, un lance-roquettes à l'épaule. Un combattant l'aide à se mettre à l'abri. Une minute plus tard, le cycliste qui avait livré les obus de mortier l'évacue, assis sur le porte- bagage de sa bicyclette, vers l'arrière.

14 h 50. «Nous avons des prisonniers ! Des Pakistanais et des Arabes !» hurle un combattant à la radio. Cris de joie.

14 h 51. Une explosion, suivie d'un énorme champignon du fumée noire. L'aviation américaine, qui survolait depuis une demi-heure la plaine de Shomali, intervient.

15 h 05. Dialogue par talkie-walkie. Un soldat : «J'ai cinq Pakistanais !» Un officier : «Ne les tuez pas ! Faites-les prisonniers !». Le soldat: «S'ils résistent, on les tue !»

15 h 10. Les obus et roquettes talibans pleuvent autour de la position. «Deux cents mètres plus à gauche, espèce de mulet !», crie un officier au servant d'un mortier lourd.

15 h 15. Une première unité de talibans arrive à «Typhon 1», escortée par les commandos de Khawani. Ce sont des Afghans dont le commandant a pris la décision de changer de camp avec armes et prisonniers étrangers: «une quinzaine de Pakistanais et quelques Arabes d'Oussama [Ben Laden]», immédiatement emmenés vers l'arrière. Les plus âgés des Afghans sourient, certains embrassent les moudjahidines. Originaires de Bagram eux aussi, ils ont combattu ensemble contre les Soviétiques avant que la ligne de front des années 1990 ne sépare leurs villages respectifs. Les plus jeunes sont terrorisés. Ils ignoraient les plans du commandant et découvrent, abasourdis, que leur escorte ne les désarme pas. Ils voient leur commandant gravir l'échelle métallique du fortin, rejoindre les hommes de Khawani et suivre la bataille à leurs côtés, parlant souvent par sa radio à des camarades restés de l'autre côté.

15 h 20. «Dites à ces talibans de s'asseoir en bas et de se taire !», crie un officier. Se
sentant en confiance, certains transfuges, à peine arrivés, se sont hissés dans les casemates en haut du fortin. Situation étrange: les transfuges sont toujours armés et, avec ceux du no man's land, sont désormais trois fois plus nombreux que les gardiens de «Typhon 1». Si les talibans avaient voulu tendre un piège à leurs ennemis, ils seraient maintenant maîtres de la ligne de front autour de l'aéroport de Bagram.

16 h 10. Khawani et ses combattants ont vite progressé. L'aviation américaine harcèle les talibans qui s'enfuient, au sud de la plaine de Shomali.

16 h 15. Certains des talibans se préparent à prier. Ils réclament de l'eau aux soldats de Khawani pour faire leurs ablutions. «Pour toi, je n'ai que du vin !» répond un officier. Des combattants des deux camps s'esclaffent. Les talibans obtiennent trois cruches d'eau, étendent leurs foulards sur le sol et prient.

16 h 20. Les avions de chasse américains s'acharnent sur les jeeps talibanes qui tentent de fuir vers Kaboul. Le front est enfoncé, la déroute talibane est évidente.

16 h 50. Tous les tirs cessent. La première étape de la bataille de Kaboul est achevée.

18 heures. Khawani ramène à «Typhon 1» des talibans par unités entières. Le commandant taliban retourné témoigne : «J'avais déjà coopéré avec le Front uni, sans avoir la chance de pouvoir les rejoindre. Cette fois, nous avions une opportunité de changer de camp. Là-bas, avec les talibans, il y a beaucoup de Pakistanais et d'Arabes, je ne les aime pas.»

19 heures. Les combattants écoutent la radio de Jabal-ul-Saraj. Les unités du Front uni ont enfoncé le front partout. La route de Kaboul est ouverte.

Novembre 2001

2. Kaboul n'ose plus rêver. 28.11.2001.
Quatre ans de moudjahidins, cinq ans de talibans, vingt-deux de guerre... Les Kaboulis, ravis mais traumatisés, ne savent plus ce que le mot paix veut dire. Médecin, libraire, étudiante, tous racontent les dangereuses aberrations des mollahs. Mais tous se souviennent aussi des excès de leurs prédécesseurs. Récits de vies cassées

Kaboul serait si belle sans la guerre...» Shah Muhammad a le regard triste... Les moudjahidins en palçol, le couvre-chef légendaire d'Ahmed Chah Massoud, ont chassé de Kaboul les hommes au turban noir, symbole des talibans. C'était il y a dix jours. La capitale afghane a vécu cinq années de règne taliban. Et, auparavant, quatre années de guerre civile entre moudjahidins. Et encore auparavant, treize années d'occupation soviétique. Un parfum de liberté flotte aujourd'hui sur la capitale d'un Afghanistan divisé et chaotique. La cité, qui aurait été si belle sans la guerre, qui demeure si belle malgré les ravages de la guerre, est saisie d'une étrange fièvre. Excitation d'une ville qui s'élance vers l'inconnu, et torpeur d'une ville qui sait que les révolutions afghanes la servent rmement...

SHAH NIUHANFMAD, libraire
« Kaboul serait si belle sans la guerre... » Marchand et homme de culture, Shah Muhammad parcourt avec passion les pages écornées et jaunies de ses vieux grimoires. Il raconte que Kaboul, c'est une alchimie, un indéfinissable goût de paradis, et un fragile équilibre...
Kaboul, c'est, depuis neuf ans, une alchimie brisée, et, depuis dix jours, un espoir qui renaît... Shah Muhammad a ouvert la première librairie, Shah M il y a trente ans, et survécu à tous les pouvoirs. « Les communistes ont brûlé mes livres... Les moudjahidins étaient trop occupés à se brûler entre eux pour prêter attention à moi... Puis les talibans ont brûlé mes livres... » Le sourire est désabusé. « Avec des idéologies différentes, pense le libraire, tous ont fait souffrir Kaboul. » Pour Shah Muhammad, les talibans sont toutefois les pires des ennemis de la civilisation, car « ils se sont acharnés à détruire l'héritage culturel de l'Afghanistan », brûlant livres, disques, archives cinématographiques, réduisant en poussière pièces de musée, et jusqu'aux fameux bouddhas de Bamiyan. « Lorsqu'ils ont organisé, sur la place publique, un immense feu avec les ouvrages de ma librairie, je suis allé voir leur ministre de la culture et lui ai dit: «Vous détruisez mes livres, vous me détruirez peut-être, mais vous ne détruirez jamais l'histoire de l'Afghanistan !» Ils ont envoyé mes frères en prison. L'un a été torturé et a fui le pays. Moi je suis resté lutter contre ces illettrés. » Cordial avec les moudjahidins qui viennent de conquérir la capitale afghane, Shah Muhammad n'a guère d'illusion sur l'amour que certains portent à la richesse culturelle du pays. « Un ministre moudjahidin, à l'époque de leur premier gouvernement islamique (1992-1996), est venu acheter un livre sur les troubles sexuels. Il m'a demandé comment marchait mon affaire. Je lui ai dit: «Ce livre, très bien, merci, c'est mon best-seller! Tous vos collègues l'ont déjà acheté. Je n'ai en revanche pas vu un ministre s'enquérir d'un livre sur l'histoire ou la culture du pays. » Il a répondu, embarrassé : «Vous me choquez, mais vous avez raison.» Il est reparti avec le livre sur la sexualité, et trois ouvrages historiques.» Dans ce désert culturel, la collection de Shah Muhammad - huit mille livres sur l'Afghanistan, cachés dans divers endroits à Kaboul - est la plus impressionnante du pays. Il veut ouvrir un jour une bibliothèque publique, faire don de son trésor au pays, «lorsque des gens intelligents seront au pouvoir». Aucun ne trouve grâce à ses yeux. Sauf un, ce rebelle tadjik assassiné deux jours avant les attentats aux Etats-Unis. «Si Ahmed Chah Massoud avait été pachtoune, peut-être aurions-nous plus de problèmes en Afghanistan...»
Le libraire a parfois joué le jeu des talibans pour mieux les tromper. Ainsi, sur les couvertures de ses livres, des cartes de visite scotchées masquaient toute image d'un être vivant afin d'être en conformité avec la loi talibane. Mais, derrière les rayonnages, à l'abri des regards, Shah Muhammad gardait les livres politiques bannis par les mollahs, et les cartes postales et affiches qu'il imprimait lui-même. Une photo de la reine Soraya légèrement vêtue, de jeunes sportives des années 1970 en jupes, les bouddhas géants, évidemment... « Je vends ça à des milliers d'exemplaires, via le Pakistan, aux communautés afghanes à travers le monde. Ils adorent... » Sous son allure bonhomme de commerçant prospère, Shah Muhammad, un sang-mêlé tadjiko-pachtoune, a fait partie des résistants kaboulis. Il cite un vers de son livre afghan favori, Shah Nama, écrit par le poète épique Ferduasi : « Quand tu affrontes un grand danger, agis parfois en loup, parfois en mouton. » Et tu survivras, afin de voir si Kaboul, ton amour, survivra aussi. « J'adore Kaboul..., murmure Shah Muhammad. J'adore me tenir au chaud à côté d'un poêle à bois, en train de manger, quand il neige à Kaboul... C'est délicieux. Ce sont les moments les plus précieux de ma vie...»

EWAZ ALI, projectionniste
« J'ai eu de la chance. Un ami m'a amené un jour dans un cinéma, et j'y ai travaillé aussitôt. C'était il y a trente ans. Depuis je montre des films... » Ewaz, le projectionniste du cinéma Bakhtiar, première salle kaboulie à rouvrir ses portes, est un homme en haillons. Il vient de survivre cinq ans en vendant des fruits pour quelques afghanis sur les marchés de la ville. Désormais, il triture à nouveau la pellicule, et guette à travers le hublot les réactions passionnées des spectateurs. « Quand les talibans ont conquis Kaboul, nous avions tous l'espoir que la paix arrive en Afgharùstan, se souvient-il. Puis ils ont arrêté des gens et expliqué leurs règles de vie. Après trois jours, nous avons su qu'ils étaient méchants... Ils ont interdit le cinéma pour des motifs religieux. Je n'ai toujours pas compris pourquoi... »
Non seulement Ewaz a perdu son travail, mais il devait même cacher son passé impie. Ewaz Ali, qui se sent « libéré » par les combattants d'Ahmed Chah Massoud, ne se fait guère
d'illusions. Il se souvient qu'avant les talibans le moudjahidin fondamentaliste Gulbuddin Hekmatyar, autre ex-ami d'Islamabad et de Washington, avait, lui aussi, interdit le cinéma. Et il sait que la censure faiblit à peine. « Une commission visionne les films et coupe la pellicule s'il y a des scènes anti-islamiques. Un baiser entre des adolescents, ça va. Mais pas d'hommes ou de femmes nus ! Et pas de scènes de relations sexuelles ! D'ailleurs je suis d'accord avec cette censure. » Etre d'accord n'empêche pas le vieux projectionniste d'être nostalgique des temps royaux où Sean Connery découvrait Ursula Andress sur l'île du Dr No. « A l'époque, les Etats-Unis avaient d'excellentes relations avec l'Iran, et nous recevions les James Bond de Téhéran... » C'était avant le djihad. C'était il y a trois guerres. C'était il y a... Ewaz ne sait plus au juste.
Le matin de la réouverture du Bakhtiar, Ewaz Ali dit avoir eu « des sentiments indescriptibles ». Il y avait une émeute populaire dans la rue. Le projectionniste a amené son fils Abdul, désormais en âge d'apprendre le métier - il n'était qu'un enfant avant les talibans. Il a installé la bande de « L'Ascension », un film de guerre afghan à la gloire des combattants antisoviétiques, sur la machine dépoussiérée. Il a regardé la pellicule se dérouler sans interruption. « Il n'y a pas d'entracte pendant le ramadan puisque les spectateurs ne peuvent ni boire, ni manger, ni fumer. » Pour Ewaz Ali, cette liberté retrouvée est le résultat des cinq premières semaines de raids aériens américains. « Bien sûr, nous avions très peur, nous n'étions pas heureux du tout. Puis nous avons vu qu!ils n'attaquaient que des endroits très précis. Alors, puisque nous étions presque assurés de ne pas mourir, nous sommes devenus contents. » Le projectionniste hazara attend désormais un soutien de l'étranger. « Depuis vingt ans, le monde voit ce qui se passe en Afghanistan sans réagir. Maintenant l'ONU doit nous aider à stabiliser cette ville et ce pays. Inch'Allah ! »

NAJIBULLAH HUSAIM, entraîneur sportif
Des yeux autant noyés de tristesse, ça existe rarement... Najibullah Husaini ne parvient pas à oublier les images d'exécutions et d'amputations pratiquées sur la pelouse du stade Ghazi, et il ne sait toujours pas ce qu'il va pouvoir ramener à la maison pour le dîner du soir... Le traumatisme des années talibanes, la misère ordinaire... Ces yeux-là ont perdu l'étincelle du temps où Najibullah était un boxeur heureux, puis un entraîneur sportif fier de son stade et de ses athlètes. « Ce stade, j'y suis né, résume Najibullah Husaini. Au temps des communistes, vingt-deux fédérations sportives entraînaient leurs gars ici. Les projecteurs restaient allumés jour et nuit. » Les temps ont changé. Au temps des moudjahidins, les roquettes se sont abattues sur le stade. Puis, au temps des talibans, « nous arrivions pour jouer au football et trouvions un homme pendu à la barre supérieure du but ». Et les flamboyants projecteurs ne sont plus que des spectres rouillés. Les talibans ont interdit tous les sports. Ils crevaient même les ballons et les enfonçaient sur la tête des joueurs, se souvient Najibullah. Au nom de l'islam ! » Puis les sportifs ont convaincu les mollahs qu ils pouvaient jouer à certaines conditions, vêtus de la tête aux pieds, marquant des pauses aux heures de prière... Hanté par la douleur, l'entraîneur se souvient surtout des jours les plus noirs du stade Ghazi. « Parfois, ils arrivaient dans leurs voitures aux vitres fumées. Ils annonçaient que nous devions arrêter l'entraînement pour laisser le terrain libre aux exécuteurs. Le public venait soit par plaisir, soit mobilisé de force dans le quartier. On exhibait le «criminel». Puis un docteur coupait la main ou le pied avec une scie, ou la personne était abattue. Puis les talibans paradaient dans le stade en exhibant les mains et les pieds coupés, qu'ils allaient ensuite accrocher à des arbres dans le centre de Kaboul. » « Les talibans étaient des animaux sauvages, pense Najibullah Husaini. Ce stade était devenu un zoo. Moi, en tant qu'homme et que sportif, je ne parvenais pas à croire qu'un homme puisse faire ça à un autre homme... » Et Najibullah, comme Ewaz, dit que, « malgré la peur des bombes », il est « très heureux que les Américains aient détruit les talibans ». Quelques heures après l'entrée des moudjahidins dans Kaboul, l'ancien boxeur a mis un point d'honneur à grimper le premier sur le toit du stade Ghazi, de son stade, af'in de décrocher lui-même le drapeau blanc de l'Emirat islamique d'Afghanistan du mollah Omar. « Puis les athlètes sont arrivés, ils ont dansé sur la pelouse, et ils ont rasé ou taillé leurs barbes. » Najibullah Husaini n'a pas pris part aux célébrations. Il est trop triste pour danser.

SOHAILA SEDIQUE, médecin militaire
« Un médecin ne pense pas en termes d'ami ou d'ennemi. Tous les êtres humains sont des patients. » Sohaila Sedique ne parvient pas à savoir si elle doit approuver les raids aériens américains, si décisifs dans les conquêtes des combattants anti-talibans. « Je ne sais pas... Sans ces bombardements, les talibans n'auraient jamais quitté Kaboul, et, sous le règne taliban, nous n'avons pas connu un seul jour de bonheur... Mais il y a eu à travers le pays tant de civils tués, de destructions... Je ne sais pas quoi dire... Si ! Que nous désirons la paix. La paix ! » « Général Sohaila » est célèbre à Kaboul à plus d'un titre. Médecin militaire, seule femme général de l'armée afghane sous les communistes, elle a survécu, en 1992, à l'arrivée des moudjahidins d'Ahmed Chah Massoud, qui lui a même offert sa deuxième étoile et l'a nommée commandant de l'hôpital militaire. Puis elle a survécu, en 1996, à l'arrivée des talibans, qui, après une mise en quarantaine de huit mois, ont accepté qu'elle rouvre et dirige l'hôpital militaire et la faculté de médecine réservés aux femmes. Par ailleurs, Sohaila et sa soeur furent, durant cinq ans, les uniques Kaboulies à n'avoir jamais, « pas un seul jour, pas une seule seconde », porté la burqa, le voile intégral imposé aux femmes afghanes. « Je crois que nous avons été courageuses... », murmure-t-elle, des sanglots dans la voix, inconsolable depuis le décès, il y a sept mois, de sa soeur. Inconsolable et si seule, car Sohaila Sedique ne vit plus qu'avec ses souvenirs dans sa vaste maison kaboulie. Elle n'a jamais eu de mari. « Je n'aime pas les hommes. Je n'aime pas trop que quelqu'un ait autorité sur moi. » On s'en serait douté. Depuis l'entrée des moudjahidins dans Kaboul, la stricte doctoresse retourne chaque matin à l'hôpital en uniforme de général. De quelle armée, après tant d'années de guerre civile ? « L'armée afghane ! » Née à Kaboul d'une famille originaire de la région de Kandahar, issue de la même tribu que l'ex-roi Zaher Chah, dont on sent qu'il a sa sympathie, ancienne amie du comrnandant Massoud - qu'elle considère comme « un héros national afghan » -, « Général Sohaila » ne veut pas entendre parler « d'ethnies, de langues ou de factions ». Elle ne confie qu'à regret qu'elle est « à 100 % pachtoune ». « Quiconque se déclare «Afghan», dit-elle, a mon respect. » La dame sans burqa se souvient des meilleurs moments de sa vie. « Quand je fus diplômée et présentée au roi, puis, pendant la guerre civile, quand nous soignions des blessés jour et nuit, parfois jusqu'à cent patients par jour. » « En salle d'opération, on se sent utile, raconte Sohaila Sedique. On sauve des vies. » Aujourd'hui, la générale afghane n'a plus de bons moments. Ce vendredi, comme chaque vendredi matin, elle revient de la tombe de sa soeur bien-aimée, sur le bord de laquelle elle est restée assise, perdue dans ses souvenirs... « Il ne me reste qu'un seul sentiment, c'est l'espoir de paix pour l'Afghanistan.»

AZIZ GHAZNAOUI, chanteur
Aziz est chanteur d'Etat. Salarié de Radio-télévision Kaboul depuis qu'il a quitté les bancs de l'école, il a fredonné des rengaines officielles à la gloire des pouvoirs afghans successifs. Avec les talibans, il n'a guère apprécié l'expérience. « Ils ont banni la musique d'Afghanistan, prétendant que l'islam l'interdit. Alors je restais à la maison. Tous les chanteurs et musiciens de Kaboul ont émigré au Pakistan ou ailleurs, sauf quelques-uns qui devaient lire ou chanter des poèmes patriotiques à la radio, sans accompagnement musical. Un jour, un ministre m'a demandé, menaçant, si je n'aimais pas les talibans, si je croyais que leur régime n'allait pas durer... Je n'ai pas eu le choix. J'ai dû revenir chanter, sans musique.» Aziz Ghaznaoui affirme avoir écrit en cachette, pendant les semaines de bombardements américains et une fois sa peur maîtrisée, «des chansons sur l'amour du pays et sur la révolution islamique», version moudjahidine. Désormais il attend, sans états d'âme, que «le gouvernement choisisse les chansons et les poèmes» devant être enregistrés, ceux qui «vont donner une énergie nouvelle aux Afghans». Il espère aussi fredonner les airs de ses chanteurs occidentaux favoris, Tom Jones et Enrico Macias. «Un artiste n'est jamais un sujet du gouvernement, il est au service du peuple, dit-il, l'air peu convaincu... La voix vient du coeur. Je suis un homme libre...»
Libre... Aziz Ghaznaoui pense que «la prison, c'est mieux que cinq années sous les talibans !» «Quand les moudjahidins sont arrivés, je me suis rasé la barbe le soir même. Je me suis regardé dans un miroir. Je n'avais pas tant ri aux éclats depuis vingt ans. Le lendemain, tandis que je parcourais les rues de Kaboul à vélo, rasé et habillé à l'occidentale, les passants me saluaient et me félicitaient... »

ZORA DASTIGER, étudiante
«D'abord, je n'ai pas cru au départ des talibans. Ils étaient si obstinés ! Quand j'ai vu des moudjahidins passer devant la maison, j'étais heureuse, mais pas trop. Les moudjahidins sont mieux que les talibans, mais pas tant que ça.» Zora Dastiger a ses raisons particulières de ne pas croire que les combattants venus du Nord sont synonymes de libération. «Il y a sept ans, les moudjahidins se battaient entre eux dans Kaboul. Je jouais au cerf-volant avec d'autres enfants dans notre jardin. C'était presque le soir. Une roquette a tué mon voisin, père de sept filles, et m'a blessée à la jambe droite.» Au centre orthopédique de la Croix-Rouge où elle vient changer sa prothèse, Zora, seize ans, passe pour l'une des plus brillantes et des plus volontaires adolescentes kaboulies. Zora Dastiger se méfie aussi des moudjahidins parce qu' « ils ont provoqué le phénomène taliban en n'étant pas unis». «Les rnoudjahidins ne sont pas ceux que les Kaboulis, et avec eux beaucoup d'Afghans, veulent voir au pouvoir. Nous aimerions un gouvernement qui soit au service du peuple. Si les Etats-Unis veulent la paix en Afghanistan, c'est d'ailleurs très facile à réaliser. Le problème est que, depuis vingt ans, ils tirent profit de nos guerres. Quel profit, je ne sais pas...» L'adolescente a, comme presque tous les habitants de la cité, un avis mesuré sur la politique militaire américaine. «Quand ça tombait sur les talibans, c'était très bien. Mais leurs «erreurs» s'abattaient sur le peuple afghan...» Zora voit par ailleurs que le sort des femmes sous le règne moudjahidin ne lui plaît guère. «Ils nous donnent peu de liberté. D'ailleurs, en dix jours à Kaboul, la vie des hommes a totalement changé, et celle des femmes très peu...» Zora n'imagine pas encore de sortir sans sa burqa. «Si je l'enlève, tout le monde va me regarder. Je ne veux pas être la première jeune femme kaboulie sans burqa, même si je pense que cela ne poserait pas de problème.» Zora affirme toutefois qu'à la rentrée scolaire, en mars prochain, elle ne portera «à aucun prix» le voile intégral. Privée d'études durant cinq ans, l'adolescente s'est acharnée à s'éduquer seule, à la maison, avec l'aide d'un père professeur de géographie, d'une mère professeur de chimie, et d'un voisin professeur d'anglais. Elle lit, du matin au soir. Elle a appris l'ourdou en regardant en cachette les chaînes de télévision indiennes... Retourner à l'école, après tant d'années d'enfermement, n'est toutefois pas si facile. «Je suis habituée à vivre dans la maison. J'ai peur de sortir.» Plus tard, Zora Dastiger veut être interprète. Le rêve d'enfant, devenir hôtesse de l'air, elle ne l'évoque que très brièvement. Un rêve envolé avec la jambe droite... Les yeux de Zora s'assombrissent. «Je ne marche plus comme avant, je ne cours plus comme avant, je ne ressemble plus à la fille que j'étais avant...» Même lorsqu'elle raconte les fêtes adolescentes clandestines sous le règne taliban, lorsque «garçons et filles se retrouvaient pour déjeuner», lorsqu'ils mettaient la musique en sourdine pour ne pas être découverts, elle ajoute: «Et, après le déjeuner, les autres dansaient...» Elle rêverait finalement de partir loin, de «voyager et rencontrer des gens intéressants». «Ici, depuis que je suis née, je n'entends parler que de la guerre» Quand son père souffle en aparté qu'il sent une sorte de «renaissance» depuis la chute des talibans, Zora fronce les sourcils et marque son désaccord. «C'est la guerre, toujours la guerre... Je ne me sens pas renaître, et je ne sais toujours pas ce que signifie la paix. J'imagine juste que ça doit être bien. La paix, ça doit être très différent de la guerre... »

3. Le moujahidin et le mollah. 31.12.2001.
C'est une fable de l'Afghanistan d'aujourd'hui. Le mollah Azam, chef taliban vaincu, a trouvé refuge et protection chez le moudjahidin victorieux, son cousin Chah Wali Khan. Tous les deux appartiennent à la même tribu des Popalzaï. L'un veut la sécurité, l'autre la paix. L'honneur est sauf...

Il y a un temps pour la guerre, et un temps pour rester chez soi. Le mollah Azam ne l'a pas oublié. Comme presque tous ses frères d'armes, vaincus par l'alliance entre les rebelles moudjahidins et les Etats-Unis, le commandant taliban s'est replié sur son village, sa tribu. Il attend que le vent tourne. Il ne cache pas qu'il aimerait continuer la lutte, «au nom d'Allah, le miséricordieux».
Ici, dans le district de Chah Wali Kot, en pays pachtoune, à cinq heures de piste de Kandahar, le bastion perdu du mollah Omar, c'est à la fois le coeur du pays taliban et du pays royaliste. Les clans sont déchirés. Ici, des hommes ont le fusil d'assaut toujours au service d'Omar, le «commandeur des croyants» taliban, prêts à le rejoindre s'il revenait hanter ces contrées de montagnes arides et de champs d'opium, tandis que leurs cousins guerroient aux côtés d'Hamid Karzaï, le chef tribal qui combat au nom du roi en exil, Zaher Chah, et qui a pris les rênes du gouvernement afghan. Ici, au sein de la tribu Popalzaï qui a vu naître Hamid Karzaï, qu'on soit taliban ou moudjahidin, on se hait et on se protège, lié par le sang et par l'honneur. Ici, comme ailleurs, on tente de survivre.
Le mollah sourirait presque de son infortune s'il n'avait pas si peur. Son parcours est l'histoire d'une défaite foudroyante. Mahmmad Azam était, il y a trois mois, le commandant taliban du front de Bagram, dans la plaine de Chomali, au nord de Kaboul. Un verrou stratégique. Il avait à portée de jumelles les sommets de l'Hindou Kouch et rêvait de conquérir l'impénétrable vallée du Panchir. Il était puissant et redouté. Il était, de notoriété publique, l'ami du ministre de la défense, il participait aux réunions et aux prières avec le mollah Omar, et il était souvent aperçu avec les combattants d'Al-Qaida. Le mollah-soldat apres les attentats aux Etats-Unis, après des semaines d'errance et des nuits d'angoisse, après le déluge de feu qui s'est abattu sur l'armée talibane, est désormais terré dans la demeure paternelle du village de Wayan, sous la protection de son ennemi et néanmoins cousin, le commandant moudjahidin Chah Wali Khan. Et Mahmmad Azam a peur, même s'il reconnaît que des villages sont toujours contrôlés par des talibans en armes.

Chah Wali Khan a quitté sa base militaire de Qishlai Jaded, dans les faubourgs de Kandahar, en fin d'après-midi, après avoir rompu une ultime fois avec ses soldats le jeûne du ramadan. Le lendemain est le premier jour de l'Aïd. En campagne depuis qu'il a répondu à l'appel d'Hamid Karzaï, peu après le déclenchement des raids aériens américains sur l'Afghanistan, le chef moudjahidin veut revoir sa femme et ses cinq enfants. Il doit aussi distribuer de l'argent aux villages environnants, se montrer digne de son statut de seigneur de Chah Wali Kot. Le gouverneur de Kandahar lui a offert 60 000 roupies pakistanaises pour l'aider à acheter la paix dans son district. Il veut régler le problème des talibans. Ceux-là devront choisir entre être désarmés et... Chah Wali Khan sait qu'ils n'ont guère le choix. Il est le vainqueur, et eux ont perdu la guerre.
Le guerrier reste toutefois prudent. Il sait que certains ne verront pas son retour au village d'un bon oeil. Il refuse des permissions d'Aïd à des soldats de son escorte. «Prends la mitrailleuse et monte dans ce pick-up, espèce de mulet, ou je vais t'apprendre à vivre !»
Chah Wali Khan, coiffé d'un turban tout juste acheté au marché, vêtu de ses habits de fête, glisse sa bedaine sous le volant de la Toyota et démarre. Satisfait de cette guerre inattendue, guerre dont il n'aurait osé rêver en sept années de règne taliban, il enclenche une cassette de musique persane et allume une cigarette de haschisch. La route serpente entre les collines et s'enfonce dans le désert. La nuit arrive, et les moudjahidins traversent les derniers villages, rencontrent les dernières caravanes de chameaux. L'unique halte se fera à Wayan. Le commandant Chah Wali Khan veut convier son cousin, le commandant déchu Mahmmad Azam, à venir le lendemain jusqu'à son village, Khar Tout, afin de célébrer l'Aïd.
Le père du taliban offre le thé au moudjahidin.
«Sois le bienvenu... C'est Allah le tout-puissant qui décide des changements de régime politique, et Allah sait que les talibans n'auraient pas perdu la guerre sans les bombardements américains...»
Chah Wali Khan sourit. L'accueil des cousins aurait pu être plus chaleureux... Mahmmad
Azam entre dans le salon. «Ah, le voilà enfin, cet AI-Qaida !», s'exclame le commandant.
Les deux hommes s'embrassent et échangent des formules de politesse. Le moudjahidin a besoin de la paix après la victoire, le taliban a besoin de la protection du moudjahidin, et les deux ennemis, liés par le code d'honneur du pachtounwali, doivent surtout respecter le fait qu'ils appartiennent à la même tribu Popalzaï. La guerre est parfois une affaire de traditions. Et une affaire d'hypocrisie.
Le mollah Mahmmad Azam brise le silence qui s'installe en confiant sa peur devant le parterre des moudjahidins. «Je n'ai rien mangé depuis trois jours. Je ne dors pas. Je n'ose pas aller à Kandahar ni même sortir de la maison. Un moud ahidin va m'abattre...» Chah Wali Khan le regarde droit dans les yeux. «Tu vas venir demain à Khar Tout, dans ma maison. J'enverrai une jeep te chercher. Nous parlerons.»
Au troisième verre de thé, le mollah surmonte sa peur et entreprend de discuter, d'un ton presque badin, avec son cousin. «Franchement, pourquoi voulez-vous de nouveau gouverner l'Afghanistan ? Vous allez encore vous combattre les uns les autres et, dès que vos invités américains seront repartis, vous perdrez la guerre. Nous, talibans, nous reviendrons !» Les moudjahidins se forcent à rire. Chah Wali Khan est songeur. «Inch'Allah, l'Afghanistan va connaître la paix et la prospérité, débarrassé de tes sinistres chefs et des terroristes.»
Dans la nuit, Chah Wali Khan parvient à Khar Tout. Il est accueilli par son clan. «Demain sera une belle journée, dit un cousin. Les gens viendront de partout pour te rencontrer.»
Après avoir salué sa femme, invisible, recluse derrière les murs de la demeure, le commandant réunit ses soldats dans la maison d'hôte. Il est entouré de cinq moudjahidins juste sortis de l'adolescence, aux yeux cernés de khôl et aux mains peintes au henné. Chah Wali Khan fume un narguilé avec eux et va dormir.
Les villageois des alentours arrivent dès l'aube à Khar Tout. Le commandant s'incline devant les anciens. Les autres le saluent respectueusement. Les plus jeunes lui baisent la main. Tous sont assis en cercle et boivent le thé. Chah Wali Khan prend la parole. «Maintenant vous êtes libres ! Dites-le autour de vous, à vos parents, vos amis. Sans les talibans, ce pays est libre. Et nous devons avoir confiance en Hamid Karzaï, qui est parti à Kaboul, pour ramener la paix en Afghanistan.»
Puis la conversation s'engage entre les convives. Il y a des moudjahidins et des talibans. Il y a, à l'image des Popalzaï, la diversité de l'Afghanistan.
« Lui, c'est un taleb, un AI-Qaida ! dit un trafiquant d'opium.
- Contre les Russes, moi aussi j'étais moudjahidin ! rétorque l'homme, coiffé d'un turban blanc immaculé, la couleur de l'Emirat islamique d'Afghanistan, le royaume de la «pureté» du mollah Omar.
- Peut-être. Mais, ces dernières années, tu étais un AI-Qaida. A cause de toi et des autres, je ne suis pas sorti de chez moi depuis sept ans ! J'avais peur... Moi, je veux cultiver l'opium et écouter de la musique. Je veux être libre...
- Sous les talibans aussi, tu cultivais ton opium - C'est vrai, sauf l'année dernière.
- Et sous les talibans, on pouvait aller en ville et revenir de nuit sans craindre les bandits. - Peut-être. Mais moi j'ai toujours porté le turban noir des guerriers pachtounes, des hommes braves.
- Et moi je porte encore le turban blanc parce que tous mes turbans sont blancs. Je n'en ai pas d!autre...
- Et maintenant que tes amis ne sont plus au pouvoir, tu n'auras plus d'argent pour t'acheter des turbans ! »
Les deux cousins s'esclaffent.
Un frère de Chah Wali Khan, Jumal Gul, revient sur la guerre de deux mois contre les talibans. Il l'a vécue aux côtés d'Hamid Karzaï et des soldats d'élite américains.
« Les Américains étaient si forts. Incroyable ! coupe le commandant. Ils avaient des transmissions, ils nous ravitaillaient en armes. ils étaient tellement plus actifs que nous
- Mais, au front, ils avaient peur, raconte Jumal Gui. Nous combattions debout, et eux étaient couchés. Par contre, ils sont très puissants. Nous n'aurions jamais vaincu les talibans et AI-Qaida sans eux.»
Puis le moudjahidin se remémore l'erreur de bombardement qui a failli coûter la vie à Hamid Karzaï, qui ne fut que très légèrement blessé à la joue par un éclat. «Ce jour-là, des hommes d'AI-Qaida avaient avancé près de nos positions. Les Américains, en l'air, ne savaient plus qui était qui. Nous étions trois cents moudjahidins et cinquante Américains avec Karzaï. Il y a eu vingt morts à cause de cette bombe, dont deux soldats américains. Et moi, j'ai toujours un éclat planté dans la cuisse gauche... »
Jumal Gul réfléchit encore à la puissance militaire des Etats-Unis : «Si les Américains quittent l'Afghanistan, les talibans, dans la région de Kandahar, seront de retour en une semaine. Nous ne les avons pas encore désarmés. L'Amérique ne doit pas nous abandonner...
L'après-midi, après avoir tant parlé de guerre et d'opium, tant raconté d'histoires tristes, tant ri du passé et espéré dans l'avenir, Chah Wali Khan emmène ses moudjahidins effectuer un tour du district. Il doit saluer les villages encore talibans. A chaque étape, on l'accueille chaleureusement, même si nul n'est dupe des convictions politiques de chacun. Le commandant distribue un peu d'argent, souhaite de douces fêtes d'Aïd. Puis il part en pèlerinage, jusqu'à une mosquée perdue dans la montagne.
« Ici, c'est Babu Nikka, le lieu de pèlerinage le plus célèbre d'Afghanistan, confie-t-il. Les gens viennent de tout le pays pour prier, formuler un voeu, faire exorciser leur femme. Les talibans affirmaient que c'était anti-islamique, mais nous avons perpétué la tradition.» Le chef de guerre s'isole. La nuit tombe. Il étend son patou dans la poussière. Il s'agenouille. Et, pendant que ses combattants évoquent les mérites de Babu Nikka, lui prie. Jusqu'à ce que l'horizon devienne noir.
Tard dans la nuit, le mollah Mahmmad Azam arrive à Khar Tout. Les deux commandants, le moudjahidin et le taliban, prévoient d'avoir leur conversation le lendemain. Se sentant en sécurité dans le village de son cousin, le mollah confie ses sentiments. «J'attends que le mouvement taliban se réorganise, même si je n'y crois pas en ce moment, et, si Allah le veut, nous reviendrons au pouvoir... Je me suis engagé avec les talibans parce qu'ils menaient le djihad pour la stabilité de l'Afghanistan, et parce que le mollah Omar est un bon musulman, qui a toujours soutenu l'islam et Oussama... Les talibans sont d'ailleurs le seul véritable mouvement islamique dans le monde. Les autres musulmans ont été achetés par les Ftats-Unis. Karzaï ne peut pas être un bon musulman puisque c'est un agent des Etats-Unis...»
Mahmmad Azam allume une cigarette. N'était-ce pas interdit de fumer à Kandahar, dans l'Afghanistan taliban ? «Oui, nous ne fumions pas. Aujourd'hui je suis très énervé, parce que j'ai vu mes quatre jeeps sur la route, en venant à Khar Tout, conduites par des moudjahidins. Mais quand les talibans reprendront le pouvoir, quand j'aurai récupéré mes jeeps, j'arrêterai de fumer... C'est promis...» Le mollah taliban sourit.
Le lendemain, Chah Wali Khan et Mahmmad Azam concluent, entre deux tasses de thé et des biscuits secs, leur accord militaire. Le moudjahidin protégera son cousin, le mollah, s'il effectue une tournée des villages afin de désarmer ses anciens compagnons d'armes. L'honneur de la famille, l'honneur des Popalzaï, est sauf.
Le moudjahidin se presse de partir vers Kandahar. La ville l'attend. L'ivresse de la victoire ne le quitte plus. Peut-être ira-t-il un jour rejoindre Hamid Karzaï à Kaboul, espère-t-il... Le taliban reste dans la montagne. Demain, il ira à contrecoeur, désarmer ses hommes. Et, soulagé autant qu'énervé, le regard moins fuyant qu'avant l'Aïd, il allume encore une cigarette.

12 décembre 2001

âtillo