Lauréats 1994 - 2002
SELECTION
PRESSE ECRITE
Afghanistan. Chez les talibans. Novembre
2001
Michel Peyrard, Paris-Match
Les Afghans prononcent son nom à voix basse,
le regard inquiet : Isthir Barat. Comme en d'autres temps on disait
« Gestapo ». En pachto, la langue vernaculaire des
tribus du Sud, cela signifie « centrale d'intelligence ».
Autrement dit, la terreur y est érigée en dogme,
l'arbitraire et la délation en système de gouvernement.
Ceux qui la servent sont fiers de l'effroi qu'ils suscitent.
« As-tu remarqué, fanfaronne un jour un taliban des
services de renseignement au volant d'un 4 x 4 hérissé
de lance-roquettes, se frayant brutalement un passage au milieu
de civils terrorisés, comme tous les gens ont peur de nous
! »
S'ils prétendent faire commerce de matière grise,
rares sont ces sinistres sbires à en posséder un
échantillon sur eux : l'ignorance est la règle et
la suspicion supplée l'analyse. A Jalalabad, cet appareil
de répression qui, depuis le début de la guerre,
éclipse toutes les structures existantes est aux mains
d'un homme de 24 ans, ambitieux et mégalomane, bien décidé
à écrire son nom - Tajmir Jawad - au firmament du
djihad, la nouvelle guerre sainte. « Que l'on me donne un
millième des moyens financiers engagés par la CIA
dans cette guerre, se flatta-t-il un jour, et je creuserai le
tombeau des Etats-Unis. » Pour cela, tous les moyens sont
acceptables. Trop épris de lui-même pour s'embarrasser
d'états d'âme, le chef des services secrets talibans
pour la province de Nangarhar arrête, torture, exécute
des hommes et parfois même des enfants. Faute de commandos
américains, il épure ses propres troupes, jette
des commandants respectés en prison, sapant plus sûrement
les bases du règne des talibans que ne le font les bombardements
US. A Jalalabad, son jardin secret est un simple corps de bâtiments,
groupés autour d'une maigre cour plantée d'eucalyptus
et d"un palmier moribond, à la périphérie
nord de la ville. Dans leurs communications radio, les talibans
le surnomment « Poste n°3 ». Sous un grand hangar,
un atelier de menuiserie strictement agencé rappelle la
vocation des précédents locataires : jusqu'au 11
septembre, ces installations constituaient le siège de
l'ONG américaine Serve, qui y faisait notamment
la promotion de l'énergie solaire auprès des Afghans.
Dès le début de la crise, et le départ précipité
des étrangers, les talibans l'ont transformé en
centre de détention. Ils ont d'abord réquisitionné
quelques pièces, prenant soin d'apposer des scellés
sur les bureaux réservés à l'administration.
C'est une constante chez les moines soldats que de toujours se
parer des attributs de la légalité, édictant
des règles qu'ils s'empressent aussitôt de violer.
Au fil des rafles et pour parer à la surpopulation carcérale,
les scellés voleront un à un en éclats. Les
jeunes talibans s'égaieront bientôt dans le jardin
avec leur butin : à qui un stylo, un autre une paire de
ciseaux. Anar Gol s'exhibera plusieurs jours durant avec d'extravagantes
lunettes de soleil pour femme qui lui mangent le visage sous le
turban noir. Il finira par les casser, comme tout ce qu'ils touchent
: Mezrin, un jeune taliban qui entreprend un matin de s'initier
à la conduite sur un Range Rover confisqué à
une autre ONG, reviendra une heure plus tard avec une épave,
pare-chocs emboutis contre un mur, moteur explosé. Ce qui
ne lui vaut aucune remontrance de la part de Qari Zever, le chef
du Poste n°3, profondément convaincu du caractère
provisoire des êtres comme des biens ; après tout,
la seule éternité appartient au paradis dAllah.
A 26 ans, Qari Zever est un commandant affable,
toujours élégamment coiffé d'un turban de
soie noire. C'est un Shinwari, une tribu établie dans le
sud, près de la frontière pakistanaise, spécialisée
depuis la nuit des temps dans la contrebande, notamment celle
des véhicules volés dans les pays du Golfe, que
les hommes font ensuite transiter vers Peshawar, via l'Iran ou
l'Afghanistan. La guerre et la neutralisation des frontières
leur causent un préjudice considérable et, à
plusieurs reprises, le jeune officier s'en fait l'écho,
m'introduisant auprès de dignitaires de sa tribu venus
présenter leurs doléances, l'un d'eux a ainsi perdu
plusieurs dizaines de véhicules lors d'une frappe aérienne
qui visait, au quatrième jour des bombardements, le «
parking des contrebandiers », un vaste terrain vague où
les voitures étaient entreposées.
Shah Mahmoud, lui, a vu sa station-service, la plus
importante de la ville, touchée de plein fouet. En entendant
le bruit de la chasse américaine, il a tout juste eu le
temps de se mettre à l'abri avant d'assister a l'explosion
de son dépôt de carburant. Il en parle avec le sourire
serein que, selon la coutume, les Pachtouns se doivent d'afficher
en toutes circonstances, surtout les plus hostiles. il a vu se
volatiliser plusieurs dizaines de milliers de litres d'essence
et le montant de la taxe qu'il venait de régler au régime
de Kaboul pour les deux prochaines années d'activité.
« La guerre contre les Américains est légitime,
conclut-il avec un regard appuyé, mais elle est nuisible
aux affaires. Et cela, les responsables talibans n'en ont pas
conscience. »
Au fil de nos conversations, le doute s'instaure
peu à peu quant aux sentiments réels de Qari Zever
à l'égard du régime taliban. Chaque fois
qu'après mille contours nous abordons la question, il défend
sa loyauté. « J'ai prêté allégeance
à 1'Amir Al-mouminine (le mollah Omar) », explique-t-il.
mais il apparaît vite qu'il est, en réalité,
prisonnier du jeu des alliances tribales et ne rêve que
de recouvrer un jour sa liberté. comme la plupart des tribus
pachtouns, les Shinwaris se sont ralliés très tôt
aux talibans pour une seule raison : la possibilité offerte
par les « étudiants en théologie » de
commercer en toute sécurité, à la différence
du régime profondément corrompu des moudjahidine,
marqué par la généralisation du racket. L'adhésion
de sa tribu aux talibans a décidé du sort du jeune
homme. Zever a d'abord été chauffeur d'Abdul Kebir,
le gouverneur de la province, réputé très
proche du mollah Omar, avant d"être affecté
sur le front Nord. Il explique son intégration dans les
Isthir Barat, les services secrets talibans, par une mystérieuse
affaire de vol de missiles Stinger qu'il aurait élucidée
au terme de quarante jours d'enquête pour sauver la tête
de son frère, un temps soupçonné.
Depuis trois ans, il est l'un des principaux cadres
des services d'intelligence pour la région de Jalalabad.
Au Poste n° 3 qu'il dirige, il est le seul avec Anouar, le
cuisinier, a être appointé par les talibans - un
salaire de 1.500 roupies pakistanaises (environ 170 francs), dont
il ne cache pas qu'il ne constitue qu'une partie de ses revenus.
Il dispose ainsi à son gré de véhicules qu'il
réquisitionne auprès des détenus ou des ONG
désertées et il a tout loisir de s'adonner impunément
à de menus trafics. Quant aux quinze geôliers que
compte le Poste, ils appartiennent tous à sa famille -
oncles, neveux ou cousins. Ils sont logés, et surtout nourris
gratuitement, ce qui semble loin d'être le cas dans leur
village. Quand je demande pourtant à Qari Zever s'il est
satisfait du régime qui 1'a enrôlé, il se
contente de sourire. « Je n'ai pas le choix. On ne quitte
pas les services de renseignement talibans. Ceux qui en émettent
le voeu sont immédiatement emprisonnés pour une
durée minimum de trois mois. C'est la règle. »
La force de Zever, c'est sa tribu, qu'il peut mobiliser
à tout instant et qui ne saurait le trahir. Mais, comme
tous les chefs talibans, il se sait régulièrement
épié, observé. La méfiance est un
réflexe de survie chez les talibans. Ils se mettent mutuellement
en garde contre les agissements de l'un ou de l'autre, et les
conversations s'arrêtent spontanément quand un élément
jugé peu sûr fait son entrée dans la pièce.
Les plus jeunes font preuve de plus de témérité.
Dès les premiers jours de ma détention, ils se sont
mis à l'anglais. La journée, nous explorons l'univers
commun à toutes les prisons du monde. « This is
a jail », « This is a cell », «
This is a mouse » (Ceci est une prison, une cellule,
une souris). Le soir, nous passons aux travaux pratiques. «
This is a plane », « This is a bomb
»,, «This is a cruise missile » (Ceci
est un avion, une bombe, un missile de croisière).
Ce sont toujours les chiens du voisinage, abandonnés
par leurs propriétaires réfugiés au Pakistan,
qui donnent le signal. Leurs hurlements précèdent
de peu celui des réacteurs de l'avion pressé de
reprendre de l'altitude après avoir largué sa bombe.
« This is Mister Bush !» pronostique alors Nematullah,
le second de Qari Zever. Sept a huit secondes s'écoulent
avant que le souffle de l'engin de 500 kilos n'ébranle
le bâtiment en faisant trembler les vitres. Entre le 14
et le 22 octobre, « Mister Bush » est ponctuel : ses
visites débutent toujours autour de 21 heures, se prolongeant
souvent au-delà de minuit. Plus tard, il se montrera plus
fantasque, moins déterminé. « Mister Bush
push toush !» estimera bientôt Nematullah (en pachto,
cela pourrait se traduire par « Bush ramollo ! »),
ce qui ne l'empêche pas de couper systématiquement
1'électricité - quand il y en a - au moindre vrombissement
suspect. Toutes mes tentatives pour le convaincre que le geste
est inutile, l'avion, quand on 1'entend, ayant déjà
lâché sa bombe, demeureront vaines.
Au souffle des explosions, il devient rapidement évident
que l'essentiel des frappes vise un même objectif, estimé
à 1 ou 2 kilomètres à la sortie de la ville.
Les talibans ne tardent pas à le confirmer : c'est une
caserne où sont entreposés de gros stocks d'artillerie
et de munitions. Autour du 17 octobre, une violente déflagration
suivie d'autres, moins importantes, signale la destruction du
dépôt d'armes.
Le lendemain, un taliban fait son apparition au
Poste n°3, au volant d'un insolite camion transporteur de
troupes fonctionnant au gaz, relique de la présence soviétique
dans les années 80. L'engin rescapé des frappes
rejoint dans le jardin les dizaines de caisses de munitions déjà
disséminées sous des bâches camouflées.
Face aux bombardements, les talibans ont décidé
de réagir avec le matériel comme ils le font déjà
avec les hommes. Dès les premiers jours, les principaux
centres de pouvoir ont délaissé les bâtiments
officiels pour se répartir en petits groupes dans la ville.
Certains miliciens de l'Amir Bil Marouf (le ministère
des Vices et Vertus) se sont ainsi installés dans un immeuble
des Nations unies, à proximité de l'hôpital
pour femmes. Les
agents de l'Isthir Barat ont, eux, réquisitionné
plusieurs villas du quartier résidentiel. Et le secrétaire
du gouverneur mollah Abdul Kebir confiera qu'ils parcourent ensemble,
chaque soir, près de 30 kilomètres pour se mettre
à l'abri dans les zones reculées de l'Hindu Kuch,
bivouaquant en pleine montagne avec leurs gardes du corps.
Le soin particulier que mettent les principaux chefs
talibans à protéger leurs personnes a le don d'exaspérer
la troupe qui, elle, demeure exposée. « Ces mollahs,
me dit un soir Gol, un jeune taliban, ne pensent qu'à eux.
Quand les Américains ont commencé à bombarder,
ils sont allés mettre leurs familles à l'abri au
Pakistan. Moi, cela fait deux mois que je n'ai pas vu ma femme.
Quant aux Vices et Vertus, qui passaient leur temps à nous
harceler sur la longueur de nos barbes, la majorité a tout
simplement disparu dès les premières heures de la
guerre. »
Leur anglais progressant, certaines recrues n'hésitent
pas à exprimer en privé leur mécontentement.
« Afghanistan - problem », annonce un soir Youssouf
en débarquant dans ma chambre à la lumière
d'une bougie. Le visage grave, il cherche longuement ses mots.
« Taliban get out » (Talibans dehors), finit-il par
lâcher avant de raconter son histoire en pachto. Il n'est
pas shinwari mais originaire de Jalalabad. En 1995, au temps de
la guerre civile, deux moudjahidine l'ont sérieusement
blessé en tentant de lui voler ses économies. Rétabli,
il s'est découvert boiteux, mais les talibans ont accepté
ses offres de service. Dans les rangs des « étudiants
en théologie », Youssouf s'est battu sur tous les
fronts contre l'Alliance du Nord à Kaboul, à Charikar,
puis dans la province de Takhar. Pour le récompenser d'avoir
tenu une position que ses frères d'armes avaient désertée
lors d'une offensive des forces de Massoud, son commandant lui
a remis une lettre de recommandation à l'intention des
Isthir Barat. « C'était un grand honneur d'intégrer
les services de renseignement. Mais aujourd,hui, je suis fatigué.
je voudrais pouvoir écouter de la musique, retrouver l'atmosphère
des fêtes que nous organisions naguère. Un jour,
Inch'Allah, je quitterai cet enfer... »
Le lendemain, après qu'ils ont pris soin
de poster un guetteur à l'extérieur, Tahir, une
jeune recrue, nous régalera d'étranges mélopées
interdites, ces chants séculaires que des mollahs sectaires
ont banni de la société afghane. Comble de leur
témérité, ils s'autoriseront même quelques
cigarettes. Ce qui ne les empêchera pas de s'insurger, quelques
jours plus tard, lorsqu'un avion larguera sur Jalalabad des tracts
figurant un taliban battant un groupe de femmes en burqa. «
Est-ce vraiment le destin que vous souhaitez pour vos femmes et
vos enfants ? » interrogeait la légende. «
De quel droit les Américains se mêlent de nos coutumes
? » demandera Youssouf, offusqué.
Avec le temps, la situation des détenus du
Poste n°3 devient chaque jour plus précaire. Au début
des frappes américaines, ils n'étaient qu'une douzaine
à se partager trois pièces transformées en
cellule. Nous sommes trente à présent. Dans le bâtiment
principal, dix-huit détenus politiques partagent 20 mètres
carrés. Selon les prisonniers, il existe ainsi six postes
de détention dans la seule ville de Jalalabad et un chef
taliban se félicite que la prison principale, qui hébergeait
150 détenus le 11 septembre, en compte désormais
400. Pour libérer de l'espace, ceux inculpés de
délits mineurs sont relâchés : ainsi les deux
accompagnateurs afghans de la journaliste Yvonne Ridley ont été
élargis du Poste n°3 autour du 18 octobre. Mais cela
ne suffit pas, tant la pression des talibans paraît implacable.
Chaque soir, des groupes de trois ou quatre détenus, le
plus souvent les pieds entravés de chaînes, sont
convoyés vers notre centre de détention. Parfois,
ce sont de pauvres hères en haillons dont le comportement
est apparu suspect. Deux jours durant, un déséquilibré
mental est ainsi enfermé dans le cabanon du jardin, le
temps pour ses geôliers de constater que l'homme n'est pas
un simulateur. Un enfant d'une douzaine d'années venu de
son lointain village partagera peu après le même
sort, arrêté au bazar, où il s'était
rendu à la recherche d'un travail. Plus sérieux
semble être le cas de Hamid - pour des raisons inconnues
- peut-être la manifestation d'une forme de désobéissance
civile -, il a décidé un beau matin de se raser
la barbe. Immédiatement incarcéré, il se
contente de répéter aux talibans qui l'interrogent
la même réponse : « Ce n'est pas votre problème.
»
L'ère du soupçon ne semble pas être
l'apanage de la seule région de Jalalabad. Témoin
ce dialogue par talkie-walkie entendu au siège de Isthir
Barat.
« Qu'en est-il du soi-disant sourd et muet que tu as arrêté
il y a deux jours ?, demande Tajnàr Jawad à son
collègue de Kaboul.
- Il est toujours sourd et muet.
- Alors bats-le et tu verras qu'il parlera », répond
Tajmir Jawad, jamais à court d'idées.
Pour qualifier ces prises de valeur contestable, les gardiens
agacés ont inventé un mot spécifique. ce
sont des « bushkis », autrement dit des « jerricane
». Quant au terme de « pishprang », littéralement
« les matous », il est réservé aux voleurs
qui hantent les maisons vidées de leurs occupants réfugiés
au Pakistan. Tous ceux qui paraissent étrangers à
la ville sont impitoyablement dénoncés. C'est le
cas d'un Afghan réfugié en Iran qui, au lendemain
des premières frappes, cherchait à localiser sa
famille kaboulie, dont on lui avait dit qu'elle s'était
réfugiée à Jalalabad : il a été
arrêté en pleine nuit à 1'hôtel où
il était descendu.
C'est aussi celui de « 1'Allemand »,
un Afghan installé depuis six ans à Mondchengladbach
qui s'efforce vainement de convaincre les talibans de sa bonne
foi : mandaté par sa famille, il était venu s'enquérir
du sort des leurs demeurés en Afghanistan. La suspicion
n'épargne pas les étrangers volontaires de la guerre
sainte. Le 1er octobre, quatre hommes sont ainsi incarcérés
au Poste n°3. Trois d'entre eux sont pakistanais, dont un
médecin et un membre des forces armées. Le quatrième
homme qu'ils semblent protéger est originaire du Moyen-Orient,
sans doute libanais. Il se dit membre du Hamas, dont il brandit
haut et fort une lettre d'accréditation. Pour la première
fois, les talibans semblent indécis, craintifs. L'inconnu,
expliquent- ils à voix basse, a été arrêté
en possession d'un téléphone satellitaire. Dans
l'Afghanistan d'aujourd'hui, cela se traduit automatiquement par
une accusation d'espionnage. Une heure plus tard pourtant, trois
Arabes se présentent au portail et sans un regard pour
les geôliers libèrent les quatre prisonniers. D'habitude
si prompts à commenter le moindre événement,
les talibans demeurent cette fois silencieux, mortifiés
et, semble-t-il, soulagés.
Ce n'est pas la première fois que je constate
leur appréhension face à ce que l'on nomme les Arabes
afghans, ressortissants des pays du Golfe qui se sont portés
volontaires de la guerre d'Afghanistan et qui ont fait souche
dans la région.
Un matin, prétextant une faiblesse, je demande
à être conduit à l'hôpital. Sitôt
installé dans le 4 x 4 en compagnie de cinq gardes du corps
talibans, je leur fais part de mon projet. « Pas d'hôpital,
mais un tour en ville. Je vous invite à déjeuner.»
Salim n'hésite pas un quart de seconde. « D'accord,
l'examen médical n'a rien révélé.»
Cinq heures durant, nous circulons dans une ville que ses habitants
ont peu à peu réinvestie. Le bazar est approvisionné,
les ruelles bondées. Au passage du véhicule qui,
avec ses lance-roquettes et ses turbans noirs, ne laisse aucun
doute sur 1'identité de ses occupants, certains habitants
n'hésitent pas à marquer leur hostilité,
tournant ostensiblement le dos. Ce jour-là, Salim est en
verve. « Cette terre a besoin des bombes pour être
fécondée, déclare-t-il, solennel, tandis
que nous longeons 1'aérodrome dont les installations radar
ont été, la veille, une nouvelle fois touchées.
C'est le sel de notre sol. » Dans la gargote ou nous nous
installons pour déjeuner, il paraît pourtant nerveux,
tendu. Et tandis qu'un gamin armé d'un lance-pierres nous
raconte comment il tuera le premier commando américain
d'une pierre en plein front, Salim donne brutalement le signal
du départ. « Les Arabes, explique-t-il, revenu dans
le véhicule dont il emballe le moteur, ils nous ont vus.
Et avec eux il y a toujours des problèmes. »
C'est un deuxième indice. Quelques jours
plus tôt en effet, quand un talkie-walkie a annoncé
que la ferme n°2, une oliveraie transformée jadis en
camp d'entraînement par les légions arabes, avait
été touchée par un missile de croisière,
il m'a semblé lire dans le regard de certains talibans
moins de regret qu'une évidente jubilation. Mais depuis
le début de la guerre, c'est d'abord leurs propres rangs
que les étudiants en théologie semblent décidés
a épurer. L'immense majorité des détenus
du Poste n°3 sont en effet des talibans nouvellement ralliés
au mouvement du mollah Omar. Aux yeux de Tajmir Jawad, le chef
d'Isthir Barat et principal orchestrateur des purges, ils n'ont
qu'un tort : celui d'avoir appartenu dans le passé à
1'un ou 1'autre des sept partis de la résistance lors du
djihad contre les Soviétiques. Voir ces hommes d'âge
mur, souvent des commandants réputés, humiliés
par des gamins grisés par 1'étendue de leur pouvoir
n'est pas sans rappeler l'oeuvre d'épuration entreprise
en leur temps par les Gardes rouges de la Révolution culturelle
chinoise ou les communistes khmers rouges de Pol Pot. Même
logique paranoïaque où l'on renverse les statues des
héros d'hier au nom d'un hypothétique complot de
« l'ennemi intérieur ».
Parmi ces commandants, deux semblent particulièrement
susciter le respect de leurs codétenus comme celui des
geôliers. Le premier s'appelle Asil Khan Ghairat. C'est
un homme de 45 ans, ancien membre du Hezb-e-Islami de Gulbuddin
Hekmatiar, qui s'est rallié aux talibans avec lesquels
il a mené quelques-unes des plus grandes offensives contre
l'Alliance du Nord. Il a été arrêté
peu après le 11 septembre, chez lui, où il se trouvait
lors d'une permission après plusieurs mois passés
sur le front. Son adjoint, le commandant Dawajan Sediq, a connu
le même sort peu après. Pour les étudiants
en théologie, le danger réside dans le profil même
de ces guerriers aguerris: pachtouns, ils jouissent d'une solide
réputation dans les tribus du Sud. Anciens membres d'un
parti islamiste que l'on ne peut soupçonner de laxisme,
ils appartiennent à cette galaxie de commandants qui pourraient
offrir une alternative crédible aux talibans. Comme aurait
pu le faire un autre célèbre moudjahid.
C'est Tajmir Jawad lui-même qui, un soir,
nous informe de l'incursion en territoire afghan du commandant
Abdul Haq, ancienne icône de la guerre contre les Soviétiques.
« Nous 1'avons localisé. Il n'a aucune chance, même
si la région est difficile d'accès», explique
crânement le jeune chef des services de renseignement. Curieusement,
son avis est partagé par le commandant Asil Khan Ghairat.
« Lui seul peut avoir le cran de tenter cette aventure,
explique-t-il. Je connais bien Abdul Haq : nous sommes originaires
de la même région de Hissarak. Je sais sa valeur.
Mais il va se heurter à un problème majeur : pour
mobiliser les tribus pachtouns contre les talibans, il ne peut
compter sur aucun relais. Les commandants d'autrefois sont aujourd'hui
tous exilés à l'étranger. Et leurs seconds
dont je fais partie sont emprisonnés. Je ne suis pas très
optimiste. » Intuition confiée à l'aube du
vendredi 26 octobre, quand des talibans fourbus aux yeux rougis
nous annoncent 1'arrestation et l'exécution sommaire d'Abdul
Haq. S'il demeurait un doute, il est levé quelques heures
plus tard, lorsque le secrétaire du gouverneur de la province
de Nangarhar demande à me voir. Il est porteur d'un téléphone
satellitaire dont il souhaite connaître le mode d'utilisation.
Je prétexte l'existence d'un code secret - il l'ignore
- pour décliner l'invitation: l'appareil porte en évidence
l'adresse du loueur, une firme de Dubaï où le commandant
Abdul Haq s'était installé au milieu des années
80, fuyant la terre où il repose désormais.
La mort du commandant pachtoun semble en tout cas
avoir stimulé les ardeurs de Tajmir Jawad : le même
jour, quatre talibans enchaînés sont conduits au
Poste n°3. Ils sont coupables d'avoir appartenu jadis au mouvement
d'un autre célèbre leader de la résistance,
Yunus Khales et de s'être clandestinement réunis.
L'un d'entre eux a réussi à échapper à
la rafle et, selon les us en vigueur chez les talibans, c'est
son jeune frère de 15 ans qui, en attendant sa reddition,
le remplace dans les geôles désormais bondées.
Ce même 26 octobre, un autre événement
prend place, qui va avoir d'importantes conséquences sur
les conditions de détention. Les faits qui se sont déroulés
lors de notre arrestation - Tajmir Jawad a pris la dangereuse
initiative de nous présenter en ville comme des espions
américains, ce qui a provoqué quelques jets de pierres
dans le bazar - m'a convaincu de la nécessité de
ménager un recours en cas de danger avèré.
Au fond du jardin, des toilettes à la turque sont pourvues
d'une lucarne en ciment qui donne directement sur le mur d'enceinte
du centre de détention. Durant une semaine, j'entreprends
donc à l'aide d'une tige métallique d'en desceller
l'un des bords. Jusqu'à ce que je constate que quelqu'un
est en train d'effectuer le même travail. Qui? Compte tenu
de leurs allées et venues, mes soupçons se portent
rapidement sur un groupe de quatre détenus présentés
par les talibans comme des droits communs. Ils auraient attaqué
la maison du principal changeur d'argent de Jalalabad et l'opération
aurait mal tourné : l'un d'entre eux a été
blessé par balle à la jambe et deux talibans ont
également été touchés. Selon les geôliers,
cela explique que les pieds des quatre détenus soient entravés
et qu'ils demeurent le plus souvent à 1'isolement. Quand
nos regards se croisent pourtant, leurs mains désignent
le ciel, simulant l'attente d'un improbable parachutage et leurs
lèvres dessinent un nom : Zaher Shah. Selon les confidences
d'un geôlier, d'ailleurs, le groupe est constitué
d'anciens cadres du régime communiste de Najibullah, devenus
aujourd'hui les meilleurs supporters de l'ancien roi en exil.
Le mystère s'éclaircit au soir du 26 octobre quand,
vers 19 heures, une cavalcade ponctuée d'exclamations rageuses
nous renseigne sur l'identité du candidat à la belle
: Mir Akha, le plus effacé de tous les détenus du
Poste n°3. Il a patiemment limé ses chaînes qu'il
a abandonnées dans le cabanon avant de s'engouffrer à
travers la lucarne. En dépit d'une nuit de patrouille,
jamais les talibans ne le retrouveront. Faute de mieux et selon
l'usage, ils arrêteront ses trois neveux, âgés
de 10, 13 et 19 ans, torturant longuement 1'aîné,
simulant son exécution, la balle allant se ficher dans
le mur à quelques centimètres de sa tempe.
Le lendemain, à la seule exception des journalistes, tous
les détenus sont cantonnés dans les cellules, certains
d'entre eux les fers aux pieds. Les repas que les prisonniers
doivent payer de leur poche sont supprimés. Qari Zever,
le chef du Poste n°3, est livide. A mots couverts, il exprime
sa peur de faire les frais de cette évasion.
Depuis plusieurs jours, des témoignages font
état de dissensions au sein des autorités talibans.
Un conflit a notamment éclaté entre le gouverneur
et le vice-gouverneur de la province, portant sur les attributs
du pouvoir, véhicules et escortes armées notamment.
Des chefs militaires s'insurgent également des prérogatives
exorbitantes que slarroge Tajmir, le jeune chef des services de
renseignement. Plus que jamais les barbares de Dieu ont besoin
de boucs émissaires. Le mercredi 31 octobre, Tajmir Jawad
supervise en personne l'évacuation de tous les prisonniers
du Poste n°3. Les détenus disposent d'une minute pour
empaqueter leurs maigres biens. Officiellement, le centre de détention
est déplacé parce que trop exposé aux bombes
américaines. En vérité, la prison est devenue
trop petite pour le zèle de 1'Isthir Barat. Treize commandants
talibans ont ainsi été arrêtés une
heure plus tôt, qui sont aussitôt transférés,
chaînes aux pieds, yeux bandés, vers le nouveau centre
de détention, un grand bâtiment à deux étages
réquisitionné dans le même quartier. Avant
d'embarquer brutalement les hommes enchaînés dans
des pick-up, Tajmir désigne notre petit groupe de journalistes.
«Ceux-là restent. Ils seront libérés
demain.» Je le serai trois jours plus tard. A 1'heure de
quitter le Poste n°3, Qari Zover s'interrogeait toujours sur
son sort. « C'est peut-être moi qui te remplacerai
dans cette cellule demain. » En guise de djihad, faute d'affronter
un ennemi invisible, la dictature la plus obscurantiste de la
planète continue de dévorer ses enfants.
Novembre 2001