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Afghanistan. Chez les talibans. Novembre 2001
Michel Peyrard, Paris-Match

Les Afghans prononcent son nom à voix basse, le regard inquiet : Isthir Barat. Comme en d'autres temps on disait « Gestapo ». En pachto, la langue vernaculaire des tribus du Sud, cela signifie « centrale d'intelligence ». Autrement dit, la terreur y est érigée en dogme, l'arbitraire et la délation en système de gouvernement. Ceux qui la servent sont fiers de l'effroi qu'ils suscitent.
« As-tu remarqué, fanfaronne un jour un taliban des services de renseignement au volant d'un 4 x 4 hérissé de lance-roquettes, se frayant brutalement un passage au milieu de civils terrorisés, comme tous les gens ont peur de nous ! »
S'ils prétendent faire commerce de matière grise, rares sont ces sinistres sbires à en posséder un échantillon sur eux : l'ignorance est la règle et la suspicion supplée l'analyse. A Jalalabad, cet appareil de répression qui, depuis le début de la guerre, éclipse toutes les structures existantes est aux mains d'un homme de 24 ans, ambitieux et mégalomane, bien décidé à écrire son nom - Tajmir Jawad - au firmament du djihad, la nouvelle guerre sainte. « Que l'on me donne un millième des moyens financiers engagés par la CIA dans cette guerre, se flatta-t-il un jour, et je creuserai le tombeau des Etats-Unis. » Pour cela, tous les moyens sont acceptables. Trop épris de lui-même pour s'embarrasser d'états d'âme, le chef des services secrets talibans pour la province de Nangarhar arrête, torture, exécute des hommes et parfois même des enfants. Faute de commandos américains, il épure ses propres troupes, jette des commandants respectés en prison, sapant plus sûrement les bases du règne des talibans que ne le font les bombardements US. A Jalalabad, son jardin secret est un simple corps de bâtiments, groupés autour d'une maigre cour plantée d'eucalyptus et d"un palmier moribond, à la périphérie nord de la ville. Dans leurs communications radio, les talibans le surnomment « Poste n°3 ». Sous un grand hangar, un atelier de menuiserie strictement agencé rappelle la vocation des précédents locataires : jusqu'au 11 septembre, ces installations constituaient le siège de l'ONG américaine Serve, qui y faisait notamment la promotion de l'énergie solaire auprès des Afghans. Dès le début de la crise, et le départ précipité des étrangers, les talibans l'ont transformé en centre de détention. Ils ont d'abord réquisitionné quelques pièces, prenant soin d'apposer des scellés sur les bureaux réservés à l'administration. C'est une constante chez les moines soldats que de toujours se parer des attributs de la légalité, édictant des règles qu'ils s'empressent aussitôt de violer. Au fil des rafles et pour parer à la surpopulation carcérale, les scellés voleront un à un en éclats. Les jeunes talibans s'égaieront bientôt dans le jardin avec leur butin : à qui un stylo, un autre une paire de ciseaux. Anar Gol s'exhibera plusieurs jours durant avec d'extravagantes lunettes de soleil pour femme qui lui mangent le visage sous le turban noir. Il finira par les casser, comme tout ce qu'ils touchent : Mezrin, un jeune taliban qui entreprend un matin de s'initier à la conduite sur un Range Rover confisqué à une autre ONG, reviendra une heure plus tard avec une épave, pare-chocs emboutis contre un mur, moteur explosé. Ce qui ne lui vaut aucune remontrance de la part de Qari Zever, le chef du Poste n°3, profondément convaincu du caractère provisoire des êtres comme des biens ; après tout, la seule éternité appartient au paradis dAllah.

A 26 ans, Qari Zever est un commandant affable, toujours élégamment coiffé d'un turban de soie noire. C'est un Shinwari, une tribu établie dans le sud, près de la frontière pakistanaise, spécialisée depuis la nuit des temps dans la contrebande, notamment celle des véhicules volés dans les pays du Golfe, que les hommes font ensuite transiter vers Peshawar, via l'Iran ou l'Afghanistan. La guerre et la neutralisation des frontières leur causent un préjudice considérable et, à plusieurs reprises, le jeune officier s'en fait l'écho, m'introduisant auprès de dignitaires de sa tribu venus présenter leurs doléances, l'un d'eux a ainsi perdu plusieurs dizaines de véhicules lors d'une frappe aérienne qui visait, au quatrième jour des bombardements, le « parking des contrebandiers », un vaste terrain vague où les voitures étaient entreposées.

Shah Mahmoud, lui, a vu sa station-service, la plus importante de la ville, touchée de plein fouet. En entendant le bruit de la chasse américaine, il a tout juste eu le temps de se mettre à l'abri avant d'assister a l'explosion de son dépôt de carburant. Il en parle avec le sourire serein que, selon la coutume, les Pachtouns se doivent d'afficher en toutes circonstances, surtout les plus hostiles. il a vu se volatiliser plusieurs dizaines de milliers de litres d'essence et le montant de la taxe qu'il venait de régler au régime de Kaboul pour les deux prochaines années d'activité. « La guerre contre les Américains est légitime, conclut-il avec un regard appuyé, mais elle est nuisible aux affaires. Et cela, les responsables talibans n'en ont pas conscience. »

Au fil de nos conversations, le doute s'instaure peu à peu quant aux sentiments réels de Qari Zever à l'égard du régime taliban. Chaque fois qu'après mille contours nous abordons la question, il défend sa loyauté. « J'ai prêté allégeance à 1'Amir Al-mouminine (le mollah Omar) », explique-t-il. mais il apparaît vite qu'il est, en réalité, prisonnier du jeu des alliances tribales et ne rêve que de recouvrer un jour sa liberté. comme la plupart des tribus pachtouns, les Shinwaris se sont ralliés très tôt aux talibans pour une seule raison : la possibilité offerte par les « étudiants en théologie » de commercer en toute sécurité, à la différence du régime profondément corrompu des moudjahidine, marqué par la généralisation du racket. L'adhésion de sa tribu aux talibans a décidé du sort du jeune homme. Zever a d'abord été chauffeur d'Abdul Kebir, le gouverneur de la province, réputé très proche du mollah Omar, avant d"être affecté sur le front Nord. Il explique son intégration dans les Isthir Barat, les services secrets talibans, par une mystérieuse affaire de vol de missiles Stinger qu'il aurait élucidée au terme de quarante jours d'enquête pour sauver la tête de son frère, un temps soupçonné.

Depuis trois ans, il est l'un des principaux cadres des services d'intelligence pour la région de Jalalabad. Au Poste n° 3 qu'il dirige, il est le seul avec Anouar, le cuisinier, a être appointé par les talibans - un salaire de 1.500 roupies pakistanaises (environ 170 francs), dont il ne cache pas qu'il ne constitue qu'une partie de ses revenus. Il dispose ainsi à son gré de véhicules qu'il réquisitionne auprès des détenus ou des ONG désertées et il a tout loisir de s'adonner impunément à de menus trafics. Quant aux quinze geôliers que compte le Poste, ils appartiennent tous à sa famille - oncles, neveux ou cousins. Ils sont logés, et surtout nourris gratuitement, ce qui semble loin d'être le cas dans leur village. Quand je demande pourtant à Qari Zever s'il est satisfait du régime qui 1'a enrôlé, il se contente de sourire. « Je n'ai pas le choix. On ne quitte pas les services de renseignement talibans. Ceux qui en émettent le voeu sont immédiatement emprisonnés pour une durée minimum de trois mois. C'est la règle. »

La force de Zever, c'est sa tribu, qu'il peut mobiliser à tout instant et qui ne saurait le trahir. Mais, comme tous les chefs talibans, il se sait régulièrement épié, observé. La méfiance est un réflexe de survie chez les talibans. Ils se mettent mutuellement en garde contre les agissements de l'un ou de l'autre, et les conversations s'arrêtent spontanément quand un élément jugé peu sûr fait son entrée dans la pièce. Les plus jeunes font preuve de plus de témérité. Dès les premiers jours de ma détention, ils se sont mis à l'anglais. La journée, nous explorons l'univers commun à toutes les prisons du monde. « This is a jail », « This is a cell », « This is a mouse » (Ceci est une prison, une cellule, une souris). Le soir, nous passons aux travaux pratiques. « This is a plane », « This is a bomb »,, «This is a cruise missile » (Ceci est un avion, une bombe, un missile de croisière).

Ce sont toujours les chiens du voisinage, abandonnés par leurs propriétaires réfugiés au Pakistan, qui donnent le signal. Leurs hurlements précèdent de peu celui des réacteurs de l'avion pressé de reprendre de l'altitude après avoir largué sa bombe. « This is Mister Bush !» pronostique alors Nematullah, le second de Qari Zever. Sept a huit secondes s'écoulent avant que le souffle de l'engin de 500 kilos n'ébranle le bâtiment en faisant trembler les vitres. Entre le 14 et le 22 octobre, « Mister Bush » est ponctuel : ses visites débutent toujours autour de 21 heures, se prolongeant souvent au-delà de minuit. Plus tard, il se montrera plus fantasque, moins déterminé. « Mister Bush push toush !» estimera bientôt Nematullah (en pachto, cela pourrait se traduire par « Bush ramollo ! »), ce qui ne l'empêche pas de couper systématiquement 1'électricité - quand il y en a - au moindre vrombissement suspect. Toutes mes tentatives pour le convaincre que le geste est inutile, l'avion, quand on 1'entend, ayant déjà lâché sa bombe, demeureront vaines.
Au souffle des explosions, il devient rapidement évident que l'essentiel des frappes vise un même objectif, estimé à 1 ou 2 kilomètres à la sortie de la ville. Les talibans ne tardent pas à le confirmer : c'est une caserne où sont entreposés de gros stocks d'artillerie et de munitions. Autour du 17 octobre, une violente déflagration suivie d'autres, moins importantes, signale la destruction du dépôt d'armes.

Le lendemain, un taliban fait son apparition au Poste n°3, au volant d'un insolite camion transporteur de troupes fonctionnant au gaz, relique de la présence soviétique dans les années 80. L'engin rescapé des frappes rejoint dans le jardin les dizaines de caisses de munitions déjà disséminées sous des bâches camouflées. Face aux bombardements, les talibans ont décidé de réagir avec le matériel comme ils le font déjà avec les hommes. Dès les premiers jours, les principaux centres de pouvoir ont délaissé les bâtiments officiels pour se répartir en petits groupes dans la ville.

Certains miliciens de l'Amir Bil Marouf (le ministère des Vices et Vertus) se sont ainsi installés dans un immeuble des Nations unies, à proximité de l'hôpital pour femmes. Les
agents de l'Isthir Barat ont, eux, réquisitionné plusieurs villas du quartier résidentiel. Et le secrétaire du gouverneur mollah Abdul Kebir confiera qu'ils parcourent ensemble, chaque soir, près de 30 kilomètres pour se mettre à l'abri dans les zones reculées de l'Hindu Kuch, bivouaquant en pleine montagne avec leurs gardes du corps.

Le soin particulier que mettent les principaux chefs talibans à protéger leurs personnes a le don d'exaspérer la troupe qui, elle, demeure exposée. « Ces mollahs, me dit un soir Gol, un jeune taliban, ne pensent qu'à eux. Quand les Américains ont commencé à bombarder, ils sont allés mettre leurs familles à l'abri au Pakistan. Moi, cela fait deux mois que je n'ai pas vu ma femme. Quant aux Vices et Vertus, qui passaient leur temps à nous harceler sur la longueur de nos barbes, la majorité a tout simplement disparu dès les premières heures de la guerre. »

Leur anglais progressant, certaines recrues n'hésitent pas à exprimer en privé leur mécontentement. « Afghanistan - problem », annonce un soir Youssouf en débarquant dans ma chambre à la lumière d'une bougie. Le visage grave, il cherche longuement ses mots. « Taliban get out » (Talibans dehors), finit-il par lâcher avant de raconter son histoire en pachto. Il n'est pas shinwari mais originaire de Jalalabad. En 1995, au temps de la guerre civile, deux moudjahidine l'ont sérieusement blessé en tentant de lui voler ses économies. Rétabli, il s'est découvert boiteux, mais les talibans ont accepté ses offres de service. Dans les rangs des « étudiants en théologie », Youssouf s'est battu sur tous les fronts contre l'Alliance du Nord à Kaboul, à Charikar, puis dans la province de Takhar. Pour le récompenser d'avoir tenu une position que ses frères d'armes avaient désertée lors d'une offensive des forces de Massoud, son commandant lui a remis une lettre de recommandation à l'intention des Isthir Barat. « C'était un grand honneur d'intégrer les services de renseignement. Mais aujourd,hui, je suis fatigué. je voudrais pouvoir écouter de la musique, retrouver l'atmosphère des fêtes que nous organisions naguère. Un jour, Inch'Allah, je quitterai cet enfer... »

Le lendemain, après qu'ils ont pris soin de poster un guetteur à l'extérieur, Tahir, une jeune recrue, nous régalera d'étranges mélopées interdites, ces chants séculaires que des mollahs sectaires ont banni de la société afghane. Comble de leur témérité, ils s'autoriseront même quelques cigarettes. Ce qui ne les empêchera pas de s'insurger, quelques jours plus tard, lorsqu'un avion larguera sur Jalalabad des tracts figurant un taliban battant un groupe de femmes en burqa. « Est-ce vraiment le destin que vous souhaitez pour vos femmes et vos enfants ? » interrogeait la légende. « De quel droit les Américains se mêlent de nos coutumes ? » demandera Youssouf, offusqué.

Avec le temps, la situation des détenus du Poste n°3 devient chaque jour plus précaire. Au début des frappes américaines, ils n'étaient qu'une douzaine à se partager trois pièces transformées en cellule. Nous sommes trente à présent. Dans le bâtiment principal, dix-huit détenus politiques partagent 20 mètres carrés. Selon les prisonniers, il existe ainsi six postes de détention dans la seule ville de Jalalabad et un chef taliban se félicite que la prison principale, qui hébergeait 150 détenus le 11 septembre, en compte désormais 400. Pour libérer de l'espace, ceux inculpés de délits mineurs sont relâchés : ainsi les deux accompagnateurs afghans de la journaliste Yvonne Ridley ont été élargis du Poste n°3 autour du 18 octobre. Mais cela ne suffit pas, tant la pression des talibans paraît implacable. Chaque soir, des groupes de trois ou quatre détenus, le plus souvent les pieds entravés de chaînes, sont convoyés vers notre centre de détention. Parfois, ce sont de pauvres hères en haillons dont le comportement est apparu suspect. Deux jours durant, un déséquilibré mental est ainsi enfermé dans le cabanon du jardin, le temps pour ses geôliers de constater que l'homme n'est pas un simulateur. Un enfant d'une douzaine d'années venu de son lointain village partagera peu après le même sort, arrêté au bazar, où il s'était rendu à la recherche d'un travail. Plus sérieux semble être le cas de Hamid - pour des raisons inconnues - peut-être la manifestation d'une forme de désobéissance civile -, il a décidé un beau matin de se raser la barbe. Immédiatement incarcéré, il se contente de répéter aux talibans qui l'interrogent la même réponse : « Ce n'est pas votre problème. »

L'ère du soupçon ne semble pas être l'apanage de la seule région de Jalalabad. Témoin ce dialogue par talkie-walkie entendu au siège de Isthir Barat.
« Qu'en est-il du soi-disant sourd et muet que tu as arrêté il y a deux jours ?, demande Tajnàr Jawad à son collègue de Kaboul.
- Il est toujours sourd et muet.
- Alors bats-le et tu verras qu'il parlera », répond Tajmir Jawad, jamais à court d'idées.
Pour qualifier ces prises de valeur contestable, les gardiens agacés ont inventé un mot spécifique. ce sont des « bushkis », autrement dit des « jerricane ». Quant au terme de « pishprang », littéralement « les matous », il est réservé aux voleurs qui hantent les maisons vidées de leurs occupants réfugiés au Pakistan. Tous ceux qui paraissent étrangers à la ville sont impitoyablement dénoncés. C'est le cas d'un Afghan réfugié en Iran qui, au lendemain des premières frappes, cherchait à localiser sa famille kaboulie, dont on lui avait dit qu'elle s'était réfugiée à Jalalabad : il a été arrêté en pleine nuit à 1'hôtel où il était descendu.

C'est aussi celui de « 1'Allemand », un Afghan installé depuis six ans à Mondchengladbach qui s'efforce vainement de convaincre les talibans de sa bonne foi : mandaté par sa famille, il était venu s'enquérir du sort des leurs demeurés en Afghanistan. La suspicion n'épargne pas les étrangers volontaires de la guerre sainte. Le 1er octobre, quatre hommes sont ainsi incarcérés au Poste n°3. Trois d'entre eux sont pakistanais, dont un médecin et un membre des forces armées. Le quatrième homme qu'ils semblent protéger est originaire du Moyen-Orient, sans doute libanais. Il se dit membre du Hamas, dont il brandit haut et fort une lettre d'accréditation. Pour la première fois, les talibans semblent indécis, craintifs. L'inconnu, expliquent- ils à voix basse, a été arrêté en possession d'un téléphone satellitaire. Dans l'Afghanistan d'aujourd'hui, cela se traduit automatiquement par une accusation d'espionnage. Une heure plus tard pourtant, trois Arabes se présentent au portail et sans un regard pour les geôliers libèrent les quatre prisonniers. D'habitude si prompts à commenter le moindre événement, les talibans demeurent cette fois silencieux, mortifiés et, semble-t-il, soulagés.

Ce n'est pas la première fois que je constate leur appréhension face à ce que l'on nomme les Arabes afghans, ressortissants des pays du Golfe qui se sont portés volontaires de la guerre d'Afghanistan et qui ont fait souche dans la région.

Un matin, prétextant une faiblesse, je demande à être conduit à l'hôpital. Sitôt installé dans le 4 x 4 en compagnie de cinq gardes du corps talibans, je leur fais part de mon projet. « Pas d'hôpital, mais un tour en ville. Je vous invite à déjeuner.»
Salim n'hésite pas un quart de seconde. « D'accord, l'examen médical n'a rien révélé.» Cinq heures durant, nous circulons dans une ville que ses habitants ont peu à peu réinvestie. Le bazar est approvisionné, les ruelles bondées. Au passage du véhicule qui, avec ses lance-roquettes et ses turbans noirs, ne laisse aucun doute sur 1'identité de ses occupants, certains habitants n'hésitent pas à marquer leur hostilité, tournant ostensiblement le dos. Ce jour-là, Salim est en verve. « Cette terre a besoin des bombes pour être fécondée, déclare-t-il, solennel, tandis que nous longeons 1'aérodrome dont les installations radar ont été, la veille, une nouvelle fois touchées. C'est le sel de notre sol. » Dans la gargote ou nous nous installons pour déjeuner, il paraît pourtant nerveux, tendu. Et tandis qu'un gamin armé d'un lance-pierres nous raconte comment il tuera le premier commando américain d'une pierre en plein front, Salim donne brutalement le signal du départ. « Les Arabes, explique-t-il, revenu dans le véhicule dont il emballe le moteur, ils nous ont vus. Et avec eux il y a toujours des problèmes. »

C'est un deuxième indice. Quelques jours plus tôt en effet, quand un talkie-walkie a annoncé que la ferme n°2, une oliveraie transformée jadis en camp d'entraînement par les légions arabes, avait été touchée par un missile de croisière, il m'a semblé lire dans le regard de certains talibans moins de regret qu'une évidente jubilation. Mais depuis le début de la guerre, c'est d'abord leurs propres rangs que les étudiants en théologie semblent décidés a épurer. L'immense majorité des détenus du Poste n°3 sont en effet des talibans nouvellement ralliés au mouvement du mollah Omar. Aux yeux de Tajmir Jawad, le chef d'Isthir Barat et principal orchestrateur des purges, ils n'ont qu'un tort : celui d'avoir appartenu dans le passé à 1'un ou 1'autre des sept partis de la résistance lors du djihad contre les Soviétiques. Voir ces hommes d'âge mur, souvent des commandants réputés, humiliés par des gamins grisés par 1'étendue de leur pouvoir n'est pas sans rappeler l'oeuvre d'épuration entreprise en leur temps par les Gardes rouges de la Révolution culturelle chinoise ou les communistes khmers rouges de Pol Pot. Même logique paranoïaque où l'on renverse les statues des héros d'hier au nom d'un hypothétique complot de « l'ennemi intérieur ».

Parmi ces commandants, deux semblent particulièrement susciter le respect de leurs codétenus comme celui des geôliers. Le premier s'appelle Asil Khan Ghairat. C'est un homme de 45 ans, ancien membre du Hezb-e-Islami de Gulbuddin Hekmatiar, qui s'est rallié aux talibans avec lesquels il a mené quelques-unes des plus grandes offensives contre l'Alliance du Nord. Il a été arrêté peu après le 11 septembre, chez lui, où il se trouvait lors d'une permission après plusieurs mois passés sur le front. Son adjoint, le commandant Dawajan Sediq, a connu le même sort peu après. Pour les étudiants en théologie, le danger réside dans le profil même de ces guerriers aguerris: pachtouns, ils jouissent d'une solide réputation dans les tribus du Sud. Anciens membres d'un parti islamiste que l'on ne peut soupçonner de laxisme, ils appartiennent à cette galaxie de commandants qui pourraient offrir une alternative crédible aux talibans. Comme aurait pu le faire un autre célèbre moudjahid.

C'est Tajmir Jawad lui-même qui, un soir, nous informe de l'incursion en territoire afghan du commandant Abdul Haq, ancienne icône de la guerre contre les Soviétiques. « Nous 1'avons localisé. Il n'a aucune chance, même si la région est difficile d'accès», explique crânement le jeune chef des services de renseignement. Curieusement, son avis est partagé par le commandant Asil Khan Ghairat. « Lui seul peut avoir le cran de tenter cette aventure, explique-t-il. Je connais bien Abdul Haq : nous sommes originaires de la même région de Hissarak. Je sais sa valeur. Mais il va se heurter à un problème majeur : pour mobiliser les tribus pachtouns contre les talibans, il ne peut compter sur aucun relais. Les commandants d'autrefois sont aujourd'hui tous exilés à l'étranger. Et leurs seconds dont je fais partie sont emprisonnés. Je ne suis pas très optimiste. » Intuition confiée à l'aube du vendredi 26 octobre, quand des talibans fourbus aux yeux rougis nous annoncent 1'arrestation et l'exécution sommaire d'Abdul Haq. S'il demeurait un doute, il est levé quelques heures plus tard, lorsque le secrétaire du gouverneur de la province de Nangarhar demande à me voir. Il est porteur d'un téléphone satellitaire dont il souhaite connaître le mode d'utilisation. Je prétexte l'existence d'un code secret - il l'ignore - pour décliner l'invitation: l'appareil porte en évidence l'adresse du loueur, une firme de Dubaï où le commandant Abdul Haq s'était installé au milieu des années 80, fuyant la terre où il repose désormais.

La mort du commandant pachtoun semble en tout cas avoir stimulé les ardeurs de Tajmir Jawad : le même jour, quatre talibans enchaînés sont conduits au Poste n°3. Ils sont coupables d'avoir appartenu jadis au mouvement d'un autre célèbre leader de la résistance, Yunus Khales et de s'être clandestinement réunis. L'un d'entre eux a réussi à échapper à la rafle et, selon les us en vigueur chez les talibans, c'est son jeune frère de 15 ans qui, en attendant sa reddition, le remplace dans les geôles désormais bondées.

Ce même 26 octobre, un autre événement prend place, qui va avoir d'importantes conséquences sur les conditions de détention. Les faits qui se sont déroulés lors de notre arrestation - Tajmir Jawad a pris la dangereuse initiative de nous présenter en ville comme des espions américains, ce qui a provoqué quelques jets de pierres dans le bazar - m'a convaincu de la nécessité de ménager un recours en cas de danger avèré. Au fond du jardin, des toilettes à la turque sont pourvues d'une lucarne en ciment qui donne directement sur le mur d'enceinte du centre de détention. Durant une semaine, j'entreprends donc à l'aide d'une tige métallique d'en desceller l'un des bords. Jusqu'à ce que je constate que quelqu'un est en train d'effectuer le même travail. Qui? Compte tenu de leurs allées et venues, mes soupçons se portent rapidement sur un groupe de quatre détenus présentés par les talibans comme des droits communs. Ils auraient attaqué la maison du principal changeur d'argent de Jalalabad et l'opération aurait mal tourné : l'un d'entre eux a été blessé par balle à la jambe et deux talibans ont également été touchés. Selon les geôliers, cela explique que les pieds des quatre détenus soient entravés et qu'ils demeurent le plus souvent à 1'isolement. Quand nos regards se croisent pourtant, leurs mains désignent le ciel, simulant l'attente d'un improbable parachutage et leurs lèvres dessinent un nom : Zaher Shah. Selon les confidences d'un geôlier, d'ailleurs, le groupe est constitué d'anciens cadres du régime communiste de Najibullah, devenus aujourd'hui les meilleurs supporters de l'ancien roi en exil. Le mystère s'éclaircit au soir du 26 octobre quand, vers 19 heures, une cavalcade ponctuée d'exclamations rageuses nous renseigne sur l'identité du candidat à la belle : Mir Akha, le plus effacé de tous les détenus du Poste n°3. Il a patiemment limé ses chaînes qu'il a abandonnées dans le cabanon avant de s'engouffrer à travers la lucarne. En dépit d'une nuit de patrouille, jamais les talibans ne le retrouveront. Faute de mieux et selon l'usage, ils arrêteront ses trois neveux, âgés de 10, 13 et 19 ans, torturant longuement 1'aîné, simulant son exécution, la balle allant se ficher dans le mur à quelques centimètres de sa tempe.
Le lendemain, à la seule exception des journalistes, tous les détenus sont cantonnés dans les cellules, certains d'entre eux les fers aux pieds. Les repas que les prisonniers doivent payer de leur poche sont supprimés. Qari Zever, le chef du Poste n°3, est livide. A mots couverts, il exprime sa peur de faire les frais de cette évasion.

Depuis plusieurs jours, des témoignages font état de dissensions au sein des autorités talibans. Un conflit a notamment éclaté entre le gouverneur et le vice-gouverneur de la province, portant sur les attributs du pouvoir, véhicules et escortes armées notamment. Des chefs militaires s'insurgent également des prérogatives exorbitantes que slarroge Tajmir, le jeune chef des services de renseignement. Plus que jamais les barbares de Dieu ont besoin de boucs émissaires. Le mercredi 31 octobre, Tajmir Jawad supervise en personne l'évacuation de tous les prisonniers du Poste n°3. Les détenus disposent d'une minute pour empaqueter leurs maigres biens. Officiellement, le centre de détention est déplacé parce que trop exposé aux bombes américaines. En vérité, la prison est devenue trop petite pour le zèle de 1'Isthir Barat. Treize commandants talibans ont ainsi été arrêtés une heure plus tôt, qui sont aussitôt transférés, chaînes aux pieds, yeux bandés, vers le nouveau centre de détention, un grand bâtiment à deux étages réquisitionné dans le même quartier. Avant d'embarquer brutalement les hommes enchaînés dans des pick-up, Tajmir désigne notre petit groupe de journalistes. «Ceux-là restent. Ils seront libérés demain.» Je le serai trois jours plus tard. A 1'heure de quitter le Poste n°3, Qari Zover s'interrogeait toujours sur son sort. « C'est peut-être moi qui te remplacerai dans cette cellule demain. » En guise de djihad, faute d'affronter un ennemi invisible, la dictature la plus obscurantiste de la planète continue de dévorer ses enfants.

Novembre 2001

âtillo