Lauréats 1994 -
2002
SELECTION
PRESSE ECRITE
Afghanistan. « Donnez-nous des armes »,
novembre 2001
Sara DANIEL, Le Nouvel observateur
Sans offensive terrestre, la victoire est impossible...
"Donnez-nous des armes !"
...
Malgré les tapis de bombes déversées
sur les lignes des talibans par les B-52, les commandants de l'Alliance
du Nord ne sont pas prêts à passer à l'offensive.
Les armes et les munitions manquent, tandis que les rivalités
de personnes déchirent les héritiers de Massoud.
Ce matin, comme tous les matins depuis une semaine,
c'est le grondement sourd d'un tremblement de terre qui a réveillé
le général Nazir Ahmad. A l'heure où le soleil
levant embrase les sommets enneigés des montagnes de Kalafgan,
les bombardiers lourds B-52 de l'US Air Force sont revenus larguer
leurs chapelets de bombes. Alors Nazir, qui commande le régiment
déployé sur le front de Taloqan, a accompli sa promenade
rituelle. Il s'est posté sur l'un des ventres de la montagne
pour observer les champignons de fumée noire qui montent
de Siabur ou de Hazar Bagh, les bastions talibans pilonnés
par les bombes. Puis, avec sa radio, il a appelé le ministre
de la Défense de l'Alliance du Nord pour connaître
le bilan des pertes ennemies. Aujourd'hui, treize soldats talibans
sont morts. Deux tanks, deux canons sans recul et un mortier ont
été détruits. Le général peut
décrire les armes perdues des talibans les yeux fermés:
ce sont les répliques de celles de l'Alliance du Nord.
Nazir Ahmad en est convaincu: ce n'est pas parce qu'ils ont enfin
décidé de soutenir sans réserve les troupes
des héritiers de Massoud que les Américains ont
mobilisé leurs bombardiers géants, en semi-retraite
depuis la fin de la guerre du Vietnam. «Avant d'avoir trouvé
une solution politique acceptable pour le Pakistan, dit-il, visiblement
déçu, ils ne nous laisseront rien faire.»
Ces frappes sur le front nord-est, le général Ahmad
les considère comme une aumône des Américains,
de la poudre aux yeux destinée à détourner
l'attention du véritable objet de leur convoitise: Kaboul.
Une conviction qui ne l'empêche pas de continuer les préparatifs
de guerre.
Cet après-midi, le général
est à Fayzabad, la capitale de l'Etat islamique d'Afghanistan
- celui que reconnaît l'ONU et qui est incarné par
l'Alliance du Nord. Il est venu organiser la relève. Voilà
sept mois que ses hommes sont postés à 40 kilomètres
de Taloqan. Il les renouvellera par quart. Sur le front, les alertes
sporadiques et les longues journées d'attente minent autant
que les combats. Au quartier général de l'Alliance,
il passe en revue les 600 hommes qu'il va envoyer en première
ligne. Devant ses solides moudjahidine, cet officier de 35 ans,
qui flotte dans sa vareuse, ne paie pas de mine. Il a l'air d'un
infirme: des éclats d'obus talibans lui ont fait perdre
l'usage du bras gauche à Kaboul en 1996. Son bras droit
porte la marque d'une balle récoltée à Taloqan
l'année dernière. Mais ses hommes le vénèrent:
dans l'armée du Nord, il n'y a pas de médaille,
c'est dans la chair que l'on porte ses décorations.
Dans son QG de Fayzabad, il explique pourquoi, sur
un plan militaire cette fois, les B-52 ne l'impressionnent pas:
«Nous avons pu échapper aux bombes soviétiques.
Pourquoi les talibans ne pourraient-ils pas faire la même
chose? Les bombardements américains ont de bons résultats
dans la plaine. Mais ils sont totalement inefficaces dans les
montagnes. » Il en est certain: les quelques hommes des
Forces spéciales américaines désormais sur
le terrain qui guident les bombardiers en «éclairant»
les cibles avec leurs faisceaux laser ne dispenseront pas le Pentagone
d'envoyer des troupes terrestres en Afghanistan. Lorsqu'on lui
demande si les frappes américaines doivent se poursuivre
pendant le ramadan, ce musulman très pratiquant fronce
les sourcils. Suspendre des combats qui n'ont pas encore commencé?
A ses yeux, la question est absurde. «Les Américains
doivent nous aider à nous battre. Et parachuter enfin ces
munitions qu'ils ne cessent de nous promettre.»
Avec humilité, le chef de guerre dresse l'inventaire
du modeste arsenal de sa ligne de front: «4 lance-roquettes,
4 batteries antiaériennes et 6 chars soviétiques
qui datent de 1955. Et des munitions si vieilles qu'elles rouillent...
Sur toutes les positions que nous occupons au nord, nous avons
à peine de quoi nous défendre. Sûrement pas
de quoi attaquer .. » De Fayzabad à Kalafgan, la
mauvaise piste boueuse qui emprunte souvent le lit de la rivière
Kokcha est parsemée des vestiges guerriers que les Soviétiques
ont laissés en héritage aux forces de Najibullah.
Mais le temps où cette ferraille faisait peur n'est plus
qu'un lointain souvenir.
De vieilles chenilles de chars servent de ralentisseurs
dans les villages. L'herbe a envahi les carcasses des tanks et
les orgues de Staline sont couverts de fleurs sauvages. Soudain,
au détour d'un virage, on aperçoit, triomphants,
deux chars aux tourelles anguleuses, manifestement plus récents
que les habituels T-55, qui pointent leurs canons vers un petit
pont. Pourtant, les lignes des talibans sont loin, à plusieurs
dizaines de kilomètres. Alors? Alors, ici, au pont de Pulibigume,
les forces de l'Alliance du Nord font la guerre aux... forces
de l'Alliance du Nord. Deux généraux, le général
Ahmadi et le général Mudafi, se disputaient depuis
des années le contrôle de ce pont qui marque la frontière
entre la province du Badakhshan et celle de Takhar. L'année
dernière, on a retrouvé Mudafi mort. Massoud avait
alors décidé de mettre de l'ordre et de punir Ahmadi,
en lui confisquant ses armes. Mais cela n'a pas suffi: la querelle
entre les deux clans continue. L'enjeu de la dispute? Le contrôle
de ce check point militaire qui est aussi douanier: les
combattants perçoivent ici une taxe sur les marchandises
transportées par camion d'une province à l'autre.
Dans ce système féodal, les allégeances sont
régionales et l'on témoigne plus de fidélité
au commandant qui vous nourrit qu'à une cause incertaine.
Ces querelles, que les Américains commencent à découvrir,
semblent être une justification supplémentaire à
leurs atermoiements ...
Lorsqu'on arrive de nuit à Kalafgan, le feu
qui crépite dans l'âtre de l'auberge est la seule
lumière à percer l'obscurité totale de ce
village de montagne. C'est le QG de l'armée locale, le
caravansérail du seigneur-commandant de l'endroit. Dans
le clair-obscur diffusé par une lampe à pétrole,
de jeunes paysans-soldats, assis sur les tapis, jouent aux cartes
ou essaient de capter la radio iranienne. Certains s'endorment
sans lâcher leur kalachnikov. Sur la crosse de l'une d'elles,
un soldat de 17 ans a collé une photo de Leonardo DiCaprio
qu'il montre avec fierté. Toute la nuit, le crépitement
des fusils d'assaut retentira dans les ruelles du village. Le
lendemain matin, dans la cour de l'auberge, les soldats alignés
semblent avoir retrouvé le sens de la discipline. Devant
Khaïr Mohamad, le commandant du bourg, qui les nourrit et
les habille à défaut de les payer, ils sont au garde-à-vous,
reconnaissants. Plutôt que de s'échiner à
labourer des champs où le blé ne pousse pas faute
de pluie, ils sont de plus en plus nombreux à avoir préféré
venir se mettre en rang, même gratis. Malgré le froid
vif qui s'est abattu sur toute la province du Takhar en cette
fin d'automne, le commandant Mohamad se promène pieds nus
dans le réfectoire de l'auberge. Et il n'hésite
pas à délaisser son bataillon pour répondre
aux questions. Visiblement, il n'est pas accaparé par les
préparatifs de l'offensive... Comme chacun des 40.000 habitants
du district de Kalafgan, Mohamad est ouzbek. Pourquoi cette uniformité
ethnique? Le sujet est tabou. L'heure est à la réconciliation
nationale. Et le commandant préfère insister sur
le fait qu'il s'est toujours battu aux côtés de Massoud
le Tadjik.
A plusieurs reprises pourtant le général
Dostom, l'Ouzbek qui depuis a rejoint l'Alliance du Nord, a tenté
d'acheter ses services lorsqu'il se battait contre le Lion du
Panshir. Mais Mohamad se pique d'avoir toujours refusé
l'argent de celui qui fut le seigneur de Mazar-e Charif. Musulman
pratiquant, le commandant affirme placer l'islam bien au-dessus
des appartenances ethniques. Il reconnaît avoir pensé
un temps que les talibans pourraient instaurer un Etat islamique
qui viendrait enfin à bout de tous les particularismes
afghans. «Nous étions nombreux à penser qu'ils
feraient enfin appliquer la charia à la lettre,
avant de comprendre qu'ils étaient le cheval de Troie du
Pakistan», reconnait l'homme de Massoud. Aujourd'hui encore,
ce n'est pas le fanatisme médiéval des talibans
qu'il déplore le plus, mais leurs encombrants alliés.
En septembre 1998, la majorité des habitants de Kalafgan,
séduits par le rigorisme des étudiants en religion,
a envoyé une délégation à Taloqan
pour offrir aux talibans les clés de la ville. «Tout
le monde souhaitait leur venue. Ce n'était pas la peine
de résister. Alors Massoud nous a demandé de nous
replier dans les montagnes», se rappelle Mohamad, qui a
résisté à la tentation de les rejoindre.
«Massoud nous a dit que ce serait un bon endroit pour observer
la manière dont ils allaient se comporter. Nous n'avons
pas attendu longtemps ... »
A quelques mètres, un homme à la barbe
poussiéreuse, coiffé d'un turban noir, écoute
son commandant, l'air grave. Mohamad l'invite à raconter
son histoire. A 36 ans, Yasyn est un ancien combattant de l'Alliance
du Nord. Il est de ceux qui, il y a quatre ans, ont fait le voyage
jusqu'à Taloqan pour aller chercher l'aide des talibans.
«Je suis allé leur livrer des armes et des munitions.
En échange, ils devaient venir nous aider à faire
appliquer la charia à Kalafgan et à mettre fin aux
combats incessants qui déchiraient notre ville lorsque
l'Alliance la dirigeait», chuchote-t-il craintivement en
regardant le commandant. A Taloqan, la rencontre entre le transfuge
de l'Alliance et les étudiants en religion est chaleureuse.
Au point que Yasyn déserte le clan de Massoud pour se mettre
au service des hommes du mollah Omar. Mais dès que les
talibans arrivent dans le canton de Kalafgan, les choses se gâtent.
Les vertueux étudiants en religion se révèlent
sous leur vrai jour. «Ils ont commencé à harceler
les habitants, se souvient Yasyn. Pour eux, nous les Ouzbeks,
nous étions tous des "munafiqun", des
hypocrites, étrangers à l'islam.» Aujourd'hui
le combattant regrette sa crédulité de l'époque.
«A leurs yeux, nous ne valions pas mieux que des Hazaras.»
La comparaison, dans la bouche de cet homme, en dit long: les
Hazaras, minorité chiite de la région de Bamiyan,
ont été victimes de la part des talibans d'un véritable
nettoyage ethnique. Au bout de quelques jours, Yasyn ne tarde
pas à recevoir de ses nouveaux maîtres l'ordre d'aller
brutaliser ses amis, ses voisins. «Une fois, raconte-t-il,
j'ai vu six personnes assassinées à coups de câble
parce qu'elles refusaient de donner leur argent.» On ne
saura pas s'il a pris part à ces massacres. Au bout d'une
semaine la révolte gronde dans le village. Yasyn, qui supporte
mal d'avoir à s'en prendre aux siens, finit par rejoindre
Khaïr Mohamad dans les montagnes. Celui-ci, sans attendre
les ordres de Massoud, réunit ses hommes et chasse les
talibans de la ville. Depuis, grâce à cette initiative,
le poste de Kalafgan est un des mieux approvisionnés en
armes de la région. Ce qui en dit long sur le modeste arsenal
dont dispose l'Alliance du Nord.
Le commandant fait les honneurs de sa ligne de front
où pas un coup de feu n'a été échangé
avec les talibans depuis plusieurs jours. Deux tanks, des canons
sans recul, des roquettes et des lance-grenades soviétiques
qui ont l'air de sortir d'un musée. Seules les kalachnikov
servent quotidiennement. Ici, on tire pour prévenir d'une
visite. Pour saluer un ami. Pour rien. Comme partout sur les fronts
de l'Alliance, on manque de munitions, bien sûr. Mais le
commandant refuse d'admettre son inquiétude; il affirme
que les munitions arriveront à temps. Le ministre des Affaires
étrangères de l'Alliance n'est-il pas en contact
avec l'Iran et la Russie? Des Américains, il ne parle pas.
Il y a quelques heures, Mohamad a reçu un appel du général
Nazir, son supérieur hiérarchique. Celui-ci lui
a transmis les consignes du ministère de la Défense:
il faut se tenir prêt à l'offensive sur Taloqan.
Cet ordre, le général Nazir vient de le transmettre
par radio à contrecoeur. L'homme qui porte dans sa chair
les stigmates des combats de Kaboul et de Taloqan sait bien, lui,
que si l'Alliance du Nord doit livrer seule la bataille sur le
terrain, ce sera la déroute.
Novembre 2001