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SELECTION PRESSE ECRITE

Afghanistan. Champ de bataille dans la forteresse de Qalae-Jangi,
26-28 novembre 2001 Jean-Pierre CAMPAGNE, Agence France-Presse.

1. - Route de nuit vers Mazar-i-Sharif
RAIRATAN (Afghanistan), 26 nov. Le bus au pare-brise troué d'impacts de balles fonce dans la plaine désertique qui relie Hairaton à Mazar-i-Sharif, principale ville du nord afghan. Le chauffeur a orné son tableau de bord d'une rose rouge en plastique et son aide a enclenché une cassette grésillante d'une musique mêlant techno et Orient. La nuit est tombée.
Au port d'Hairaton, le général Aminala Karim, commandant de la ville a assuré que la région était calme et sous contrôle de son chef, le général Abdul Rachid Dostam, aux journalistes qui venaient de débarquer d'Ouzbékistan, en traversant le fleuve Amou-Daria sur une barge, depuis Termez.
"Les talibans sont finis", a-t-il assuré d'un ton calme alors que des rumeurs faisaient état de combats vers Mazar-i-Sharit
Le bus a filé entre des dunes de sable, qui, parfois s'écroulaient sur la route bitumée, obligeant le conducteur à dévier sa route.
A la sortie d'Hairaton, des dizaines de fantômes de chars soviétiques, ossifiés dans le sable. Quelques ruines déchiquetées par la mitraille, une lumière au loin, très peu de vie.
Soudain, dans la nuit, deux camions saisis par les phares du bus: à l'arrière dans la benne, des combattants de l'Alliance du Nord, serrés les uns contre les autres dans la nuit froide, qui saluent les étrangers en levant leur kalachnikov.
A 20 km de Mazar-i-Sharif, parvient un bruit sourd d'avions, et, plus près quelques tirs d'arffllerie lourde.
A l'entrée de la ville, une mosquée bleue, très belle, est illuminée d'une guirlande de lampes rouges et jaunes. Le reste de Mazar-i-Sharif est pratiquement plongé dans le noir.
Dans l'hôtel délabré, un Afghan surgit, l'air encore effrayé par ce qu'il vient de vivre.
Ulugbek Orgashev, interprète d'une télévision allemande vient de "s'échapper de l'enfer". Il dit qu'il était dans l'ancienne forteresse de Kalajangui, à 10 km à l'ouest de Mazar-i-Sharif, avec l'équipe pour filmer 400 à 600 talibans étrangers qui s'étaient rendus la veille à Kunduz, encerclée par l'Alliance du Nord. Les talibans se sont révoltés et une fusillade a éclaté. L'interprète a réussi à "s'échapper en sautant un mur de 10 mètres", le dos de son blouson en jean a été râpé dans la chute.
Il affirme qu'un conseiller américain a été tué. Il y a eu "beaucoup de tués, peut- être une centaine", dit-il, mais ces informations n'ont pu être recoupées. "L'un d'eux s'est suicidé en faisant éclater une grenade, ce qui a tué des commandants qui se trouvaient autour. Après, les autres talibans ont profité de l'affolement pour s'emparer des armes et la fusillade a commencé", a-t-il expliqué,
Selon l'Alliance, l'aviation américaine est intervenue pour bombarder la forteresse aux mains des talibans. Dans la nuit, des avions sont passés à plusieurs reprises, et des tirs de mortier ont été entendus jusqu'à minuit. La ville est restée silencieuse et déserte, observant un couvre-feu de facto.
Au matin, des enfants sont partis à l'école en s'interpellant, des vélos et des charrettes ont convergé près du marché central. Des hommes seuls, à pied, pas de femmes, et des handicapés de la guerre, certains en fauteuil roulant d'autres sur des béquilles avec leur pantalon flottant sur leurs jambes manquantes.
Les avions américains sillonnaient à nouveau le ciel.

2. Des combattants pro-talibans tiennent toujours la forteresse de Qalae-Jangi
QALAE-JANGI (Afghanistan), 26 nov. Soudain, un commandant annonce que les avions américains viennent bombarder les étrangers pro-talibans retranchés. Tous les hommes de l'Alliance du Nord dévalent en courant les pentes de la forteresse de Qalae-Jangi, sautent les fossés et embarquent dans leurs vieilles camionnettes.
En moins d'une minute, les abords de la citadelle en pisé sont désertés par les hommes de l'Alliance du Nord et les combattants étrangers en profitent pour tirer rafales de kalachnikov, roquettes et mortiers.
Tout au long de la journée, quelques 500 soldats de l'Alliance ont tenté en vain de déloger les étrangers retranchés dans la forteresse, après leur rébellion, dimanche. Ces étrangers qui ont combattu aux côtés des talibans, 600 environ, avaient été emprisonnés dans cette forteresse du chef de guerre ouzbek, le général Abdul Rachid Dostain, après s'être rendus à Kunduz (nord).
Ils auraient perdu 300 à 400 hommes dans les combats avec l'Alliance du Nord, et les bombardements de l'aviation américaine sur leurs positions dans la vaste forteresse, défendue par trois enceintes successives.
"Nous en avons tué 300 à 400. Il en reste peu", a affirmé, lundi un commandant de la zone, Shujah Uddin.
D'autres sources parmi l'Alliance font état de 1.000 étrangers emprisonnés, et d'un chiffre de 600 tués parmi eux depuis leur soulèvement.
Dans l'après-midi, des avions américains sont apparus, ont survolé régulièrement la forteresse mais ils n'ont largué aucune bombe. L'une d'elles, dimanche, a éventré le rempart est de la citadelle.
Une autre, selon le commandant Uddin, a renversé un char de l'Alliance, faisant deux blessés. L'un des soldats présents est resté coincé toute la nuit sous le char et il montre ses tympans pour expliquer que l'explosion l'a assourdi.
Après le départ des avions, les hommes de l'Alliance sont remontés sur les créneaux, pour tirer sur les talibans qui sont très bien armés, après s'être emparés de stocks de munitions du général Dostam.
D'autres forment des cercles concentriques sur la piste, dans les champs de blé, pour bloquer toute tentative de fuite des talibans.
Passé la première porte, les soldats de l'Alliance refusent le passage aux journalistes. Un cameraman tente de passer par un côté, un commandant le rattrape, Furieux, un revolver dans chaque main: "C'est la guerre, nous sommes responsables de votre sécurité!".
Dans la matinée, un cameraman de la chaîne Sky News a été légèrement blessé au genou par un éclat de roquette.
Dans un fossé face à la porte nord, les cadavres de deux talibans étrangers aux visages blèmes, aux corps désarticulés. D'une ouverture d'un rempart, un autre corps est jeté vingt mètres plus bas.
Au coucher du soleil, les tirs venant de la citadelle s'arrêtent, comme si les talibans faisaient une pause pour leur prière.
Une camionnette arrive et s'arrête près du commandant : dedans, six conseillers américains, en uniforme sable et en armes. Ils entrent dans la forteresse.
La nuit tombe et le commandant assure que le général Dostam, qui guerroie près de Kunduz, s'est opposé à de nouveaux bombardements pour ne pas endommager sa forteresse et a demandé à ses hommes de "reprendre rapidement la citadelle", dit un soldat.

3. Champ de bataille dans la forteresse de Qalae-Jangi
QALAE-JANGI (Afghanistan), 28 nov. Des chevaux éventrés gisent dans la poussière, mêlés aux cadavres déchiquetés de combattants étrangers dans la vaste cour de la forteresse de Qalae-Jangi. Un char de l'Alliance du Nord écrase de ses chenilles plusieurs corps. Malheur aux dépouilles des vaincus.
La forteresse est un champ de bataille, totalement chaotique. Des véhicules, jeeps et camions aux squelettes métalliques calcinés par les bombes américaines. De grands sapins, fauchés par les obus. Des maisons en terre éventrées, trouées de roquettes.
Le sol est jonché de fragments de bombe, d'obus, de roquettes. Et partout, ces cadavres éparpillés, aux têtes éclatées, aux membres arrachés.
Il est impossible d'accéder à certaines parties derrière le rempart sud en raison d'un amoncellement de troncs fauchés, de ferraille tordue, de maisons écroulées. C'est ici qu'ont résisté jusqu'à mercredi matin les derniers volontaires étrangers pro-talibans.
Dans cet immense décor d'apocalypse, les combattants de l'Alliance du Nord vont et viennent, ouvrent des caisses de munitions, tirent avec un char un camion embourbé.
Mais ils ne s'aventurent pas encore à l'intérieur des nombreuses casemates bombardées où l'on aperçoit encore des corps sous les gravats.
"Il en reste peut être encore quelques-uns cachés sous les décombres, ou qui font semblant d'être morts. Il peut y avoir aussi des cadavres piégés par des grenades", affirme le général Abdul Rashid Dostam, venu constater la reprise de sa forteresse, aux mains des pro-talibans révoltés depuis trois jours.
Blouson noir sur robe marron, grande stature, le général Dostam, dit que ses hommes ont proposé aux Pakistanais, Arabes, Tchétchènes et Ouzbeks, qui constituaient la "légion étrangère" des talibans, de se rendre, mais qu'ils ont refusé. "Alors, nous avons dû les tuer", dit-il en lissant sa moustache.
L'un de ses conunandants qui a dirigé l'assaut, le général Abdulatif, affirme que 450 talibans étrangers ont été tués au total depuis leur révolte.
Selon le responsable pour le nord afghan du CICR, Olivier Martin, une centaine de combattants de l'Alliance sont également morts ces trois derniers jours.
Selon lui, le général Dostam avait bien l'intention d'épargner la vie des étrangers pro-talibans emprisonnés dans la forteresse.
Olivier Martin était d'ailleurs venu dimanche pour commencer à les visiter lorsque la fusillade a éclaté. Il a pu s'enfuir à pied et il désigne son véhicule abandonné: un tas de ferraille plié par une bombe.
Le CICR a obtenu l'accord du général Dostam pour évacuer les cadavres des combattants étrangers. "C'est une mesure de salubrité publique, mais aussi nous voulons essayer de les identifier pour pouvoir informer leurs familles", a expliqué Olivier Martin.
Le général Dostam a arpenté la vaste cour, puis il est monté sur le rempart est, troué d'un énorme cratère produit par une bombe, où se trouve ce qui devait être un appartement confortable constitué de chambres et de salons. Il s'est assis dans un fauteuil, au milieu des débris de verre et de tapis en morceaux."Je vais reconstruire la forteresse", a-t-il assuré.
Quelques tirs, quelques explosions secouaient encore le silence du champ de bataille. Des chevaux rescapés hennissaient.
Les soldats ne semblaient pas particulièrement soulagés par la fin des combats, comme s'il ne s'agissait que d'une étape de plus dans l'actualité guerrière de l'Aghanistan.
L'un d'eux a lavé avec précaution dans un ruisseau fangeux une paire de chaussures noires de tennis qu'il venait d'enlever à un cadavre. Puis il les a enfilées avec plaisir.

26-28 novembre 2001

âtillo