Lauréats 1994 -
2002
SELECTION
PRESSE ECRITE
Afghanistan. Champ de bataille dans la forteresse
de Qalae-Jangi,
26-28 novembre 2001 Jean-Pierre CAMPAGNE, Agence France-Presse.
1. - Route de nuit vers Mazar-i-Sharif
RAIRATAN (Afghanistan), 26 nov. Le bus au pare-brise troué
d'impacts de balles fonce dans la plaine désertique qui
relie Hairaton à Mazar-i-Sharif, principale ville du nord
afghan. Le chauffeur a orné son tableau de bord d'une rose
rouge en plastique et son aide a enclenché une cassette
grésillante d'une musique mêlant techno et Orient.
La nuit est tombée.
Au port d'Hairaton, le général Aminala Karim, commandant
de la ville a assuré que la région était
calme et sous contrôle de son chef, le général
Abdul Rachid Dostam, aux journalistes qui venaient de débarquer
d'Ouzbékistan, en traversant le fleuve Amou-Daria sur une
barge, depuis Termez.
"Les talibans sont finis", a-t-il assuré d'un
ton calme alors que des rumeurs faisaient état de combats
vers Mazar-i-Sharit
Le bus a filé entre des dunes de sable, qui, parfois s'écroulaient
sur la route bitumée, obligeant le conducteur à
dévier sa route.
A la sortie d'Hairaton, des dizaines de fantômes de chars
soviétiques, ossifiés dans le sable. Quelques ruines
déchiquetées par la mitraille, une lumière
au loin, très peu de vie.
Soudain, dans la nuit, deux camions saisis par les phares du bus:
à l'arrière dans la benne, des combattants de l'Alliance
du Nord, serrés les uns contre les autres dans la nuit
froide, qui saluent les étrangers en levant leur kalachnikov.
A 20 km de Mazar-i-Sharif, parvient un bruit sourd d'avions, et,
plus près quelques tirs d'arffllerie lourde.
A l'entrée de la ville, une mosquée bleue, très
belle, est illuminée d'une guirlande de lampes rouges et
jaunes. Le reste de Mazar-i-Sharif est pratiquement plongé
dans le noir.
Dans l'hôtel délabré, un Afghan surgit, l'air
encore effrayé par ce qu'il vient de vivre.
Ulugbek Orgashev, interprète d'une télévision
allemande vient de "s'échapper de l'enfer". Il
dit qu'il était dans l'ancienne forteresse de Kalajangui,
à 10 km à l'ouest de Mazar-i-Sharif, avec l'équipe
pour filmer 400 à 600 talibans étrangers qui s'étaient
rendus la veille à Kunduz, encerclée par l'Alliance
du Nord. Les talibans se sont révoltés et une fusillade
a éclaté. L'interprète a réussi à
"s'échapper en sautant un mur de 10 mètres",
le dos de son blouson en jean a été râpé
dans la chute.
Il affirme qu'un conseiller américain a été
tué. Il y a eu "beaucoup de tués, peut-
être une centaine", dit-il, mais ces informations
n'ont pu être recoupées. "L'un d'eux s'est
suicidé en faisant éclater une grenade, ce qui a
tué des commandants qui se trouvaient autour. Après,
les autres talibans ont profité de l'affolement pour s'emparer
des armes et la fusillade a commencé", a-t-il
expliqué,
Selon l'Alliance, l'aviation américaine est intervenue
pour bombarder la forteresse aux mains des talibans. Dans la nuit,
des avions sont passés à plusieurs reprises, et
des tirs de mortier ont été entendus jusqu'à
minuit. La ville est restée silencieuse et déserte,
observant un couvre-feu de facto.
Au matin, des enfants sont partis à l'école en s'interpellant,
des vélos et des charrettes ont convergé près
du marché central. Des hommes seuls, à pied, pas
de femmes, et des handicapés de la guerre, certains en
fauteuil roulant d'autres sur des béquilles avec leur pantalon
flottant sur leurs jambes manquantes.
Les avions américains sillonnaient à nouveau le
ciel.
2. Des combattants pro-talibans tiennent toujours
la forteresse de Qalae-Jangi
QALAE-JANGI (Afghanistan), 26 nov. Soudain, un commandant
annonce que les avions américains viennent bombarder les
étrangers pro-talibans retranchés. Tous les hommes
de l'Alliance du Nord dévalent en courant les pentes de
la forteresse de Qalae-Jangi, sautent les fossés et embarquent
dans leurs vieilles camionnettes.
En moins d'une minute, les abords de la citadelle en pisé
sont désertés par les hommes de l'Alliance du Nord
et les combattants étrangers en profitent pour tirer rafales
de kalachnikov, roquettes et mortiers.
Tout au long de la journée, quelques 500 soldats de l'Alliance
ont tenté en vain de déloger les étrangers
retranchés dans la forteresse, après leur rébellion,
dimanche. Ces étrangers qui ont combattu aux côtés
des talibans, 600 environ, avaient été emprisonnés
dans cette forteresse du chef de guerre ouzbek, le général
Abdul Rachid Dostain, après s'être rendus à
Kunduz (nord).
Ils auraient perdu 300 à 400 hommes dans les combats avec
l'Alliance du Nord, et les bombardements de l'aviation américaine
sur leurs positions dans la vaste forteresse, défendue
par trois enceintes successives.
"Nous en avons tué 300 à 400. Il en reste peu",
a affirmé, lundi un commandant de la zone, Shujah Uddin.
D'autres sources parmi l'Alliance font état de 1.000 étrangers
emprisonnés, et d'un chiffre de 600 tués parmi eux
depuis leur soulèvement.
Dans l'après-midi, des avions américains sont apparus,
ont survolé régulièrement la forteresse mais
ils n'ont largué aucune bombe. L'une d'elles, dimanche,
a éventré le rempart est de la citadelle.
Une autre, selon le commandant Uddin, a renversé un char
de l'Alliance, faisant deux blessés. L'un des soldats présents
est resté coincé toute la nuit sous le char et il
montre ses tympans pour expliquer que l'explosion l'a assourdi.
Après le départ des avions, les hommes de l'Alliance
sont remontés sur les créneaux, pour tirer sur les
talibans qui sont très bien armés, après
s'être emparés de stocks de munitions du général
Dostam.
D'autres forment des cercles concentriques sur la piste, dans
les champs de blé, pour bloquer toute tentative de fuite
des talibans.
Passé la première porte, les soldats de l'Alliance
refusent le passage aux journalistes. Un cameraman tente de passer
par un côté, un commandant le rattrape, Furieux,
un revolver dans chaque main: "C'est la guerre, nous sommes
responsables de votre sécurité!".
Dans la matinée, un cameraman de la chaîne Sky
News a été légèrement blessé
au genou par un éclat de roquette.
Dans un fossé face à la porte nord, les cadavres
de deux talibans étrangers aux visages blèmes, aux
corps désarticulés. D'une ouverture d'un rempart,
un autre corps est jeté vingt mètres plus bas.
Au coucher du soleil, les tirs venant de la citadelle s'arrêtent,
comme si les talibans faisaient une pause pour leur prière.
Une camionnette arrive et s'arrête près du commandant
: dedans, six conseillers américains, en uniforme sable
et en armes. Ils entrent dans la forteresse.
La nuit tombe et le commandant assure que le général
Dostam, qui guerroie près de Kunduz, s'est opposé
à de nouveaux bombardements pour ne pas endommager sa forteresse
et a demandé à ses hommes de "reprendre rapidement
la citadelle", dit un soldat.
3. Champ de bataille dans la forteresse de Qalae-Jangi
QALAE-JANGI (Afghanistan), 28 nov. Des chevaux éventrés
gisent dans la poussière, mêlés aux cadavres
déchiquetés de combattants étrangers dans
la vaste cour de la forteresse de Qalae-Jangi. Un char de l'Alliance
du Nord écrase de ses chenilles plusieurs corps. Malheur
aux dépouilles des vaincus.
La forteresse est un champ de bataille, totalement chaotique.
Des véhicules, jeeps et camions aux squelettes métalliques
calcinés par les bombes américaines. De grands sapins,
fauchés par les obus. Des maisons en terre éventrées,
trouées de roquettes.
Le sol est jonché de fragments de bombe, d'obus, de roquettes.
Et partout, ces cadavres éparpillés, aux têtes
éclatées, aux membres arrachés.
Il est impossible d'accéder à certaines parties
derrière le rempart sud en raison d'un amoncellement de
troncs fauchés, de ferraille tordue, de maisons écroulées.
C'est ici qu'ont résisté jusqu'à mercredi
matin les derniers volontaires étrangers pro-talibans.
Dans cet immense décor d'apocalypse, les combattants de
l'Alliance du Nord vont et viennent, ouvrent des caisses de munitions,
tirent avec un char un camion embourbé.
Mais ils ne s'aventurent pas encore à l'intérieur
des nombreuses casemates bombardées où l'on aperçoit
encore des corps sous les gravats.
"Il en reste peut être encore quelques-uns cachés
sous les décombres, ou qui font semblant d'être morts.
Il peut y avoir aussi des cadavres piégés par des
grenades", affirme le général Abdul Rashid
Dostam, venu constater la reprise de sa forteresse, aux mains
des pro-talibans révoltés depuis trois jours.
Blouson noir sur robe marron, grande stature, le général
Dostam, dit que ses hommes ont proposé aux Pakistanais,
Arabes, Tchétchènes et Ouzbeks, qui constituaient
la "légion étrangère" des talibans,
de se rendre, mais qu'ils ont refusé. "Alors, nous
avons dû les tuer", dit-il en lissant sa moustache.
L'un de ses conunandants qui a dirigé l'assaut, le général
Abdulatif, affirme que 450 talibans étrangers ont été
tués au total depuis leur révolte.
Selon le responsable pour le nord afghan du CICR, Olivier Martin,
une centaine de combattants de l'Alliance sont également
morts ces trois derniers jours.
Selon lui, le général Dostam avait bien l'intention
d'épargner la vie des étrangers pro-talibans emprisonnés
dans la forteresse.
Olivier Martin était d'ailleurs venu dimanche pour commencer
à les visiter lorsque la fusillade a éclaté.
Il a pu s'enfuir à pied et il désigne son véhicule
abandonné: un tas de ferraille plié par une bombe.
Le CICR a obtenu l'accord du général Dostam pour
évacuer les cadavres des combattants étrangers.
"C'est une mesure de salubrité publique, mais aussi
nous voulons essayer de les identifier pour pouvoir informer leurs
familles", a expliqué Olivier Martin.
Le général Dostam a arpenté la vaste cour,
puis il est monté sur le rempart est, troué d'un
énorme cratère produit par une bombe, où
se trouve ce qui devait être un appartement confortable
constitué de chambres et de salons. Il s'est assis dans
un fauteuil, au milieu des débris de verre et de tapis
en morceaux."Je vais reconstruire la forteresse", a-t-il
assuré.
Quelques tirs, quelques explosions secouaient encore le silence
du champ de bataille. Des chevaux rescapés hennissaient.
Les soldats ne semblaient pas particulièrement soulagés
par la fin des combats, comme s'il ne s'agissait que d'une étape
de plus dans l'actualité guerrière de l'Aghanistan.
L'un d'eux a lavé avec précaution dans un ruisseau
fangeux une paire de chaussures noires de tennis qu'il venait
d'enlever à un cadavre. Puis il les a enfilées avec
plaisir.
26-28 novembre 2001