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SELECTION PRESSE ECRITE

Prise de Tora Bora., décembre 2001.
Adrien JAULMES, Le Figaro

1. -Dernière bataille à Tora Bora
« Attention ! Cachez-vous ! » Un mortier vient de tirer depuis l'autre côté de la crête. L'entourage de Hadji Zaman se disperse dans la pente caillouteuse, et s'accroupit en attendant l'arrivée du coup. Vingt secondes plus tard, une explosion retentit dans le ravin en contrebas.
Les volontaires islamiques de Ben Laden, retranchés dans les hauteurs de Tora Bora (les Collines Noires) tiennent toujours. Un de leurs mortiers vient de prendre pour cible l'état-major de Hadji Zaman, l'un des chefs de guerre afghans de la région de Jalalabad, venu inspecter les premières lignes. On se relève. « Mais enfin qu'est-ce que vous faites ici ? » Hadji Zaman n'a pas l'air enchanté de voir des journalistes dans les pierriers de Tora Bora. « Attention ! » Cette fois, c'est l'un des bombardiers américains F-18, engagés hier pour la première fois au-dessus de Tora Bora, qui passe dans un hurlement de réacteurs au-dessus des positions des moudjahidin.

Beaucoup plus haut, les sillages blancs des B-52 continuent de rayer le ciel. Dans les bois de chênes-lièges aux troncs foudroyés par leurs bombes, le sol est jonché de branches brisées et des petites capsules à ailettes qui accompagnent les projectiles antipersonnel.
Hadji Zaman et son escorte reprennent leur progression. On se tord les pieds dans les éboulis pour éviter de se profiler sur la crête. La cinquantaine grisonnante, le « pakol » roulé en arrière sur la tête, et le « patou », le châle de laine afghan, jeté sur les épaules, Hadji Zaman, s'appuie sur un de ses gardes dans les passages les plus délicats.
Nouveau départ de mortier. L'impact fait sursauter tout le moinde. Un panache de fumée blanche s'élève à une centaine de mètres à peine, l'emplacement d'une précédente halte. Panique générale. Les moudjahidin dévalent la pierraille en rigolant. « Za ! Za ! » « Allez! Allez ! », crient-ils.

Sur le chemin en contrebas, les pick-ups chargés de soldats manoeuvrent confusément en klaxonnant à tout va. Un énorme char, vert comme un crapaud, ajoute à la pagaille en pivotant dans la caillasse au milieu des voitures. Hadji Zaman, lui, continue de pester. « Eh bien, c'est réussi ! J'étais venu discrètement me rendre compte de la situation. Je me fais tirer dessus, et me voilà entouré de journalistes », tonne-t-il en français, en riant à moitié. Exilé pendant plusieurs années à Dijon, Hadji Zaman est rentré en Afghanistan en pleine déroute des talibans.
Il est aujourd'hui à la tête des troupes qui tentent d'investir le dernier réduit des « volontaires islamiques » d'Oussama ben Laden, retranchés à Tora Bora.

« Nous avançons chaque jour un peu plus », explique-t-il en montrant des emballages de munitions empilés au pied d'un arbre. « Hier encore, ils étaient là où nous nous trouvons aujourd'hui. » Pour l'instant, « nous n'avons pas atteint de grottes, assure-t-il. S'il y en a, elles sont sur l'autre versant. » Mais il ne doute pas que Ben Laden soit encore à Tora Bora. « Il est ici. Nos espions l'ont confirmé. Il a encore été vu il y a deux ou trois jours. » Pourtant, la partie n'est pas encore gagnée. Les combattants d'Al Qaida résistent toujours, malgré le pilonnage quotidien de l'aviation américaine et les attaques des moudjahidin.

« Ils sont très forts, très déterminés. Je vous rappelle que ce sont ces gens qui ont détruit le World Trade Center ! C'est à cause d'eux que vous êtes ici, que nous sommes ici, et que les Américains sont ici », dit-il en montrant du doigt les avions blancs dans le ciel. A-t-il un moyen de guider ces appareils vers leur cible ? « Nous communiquons, et ils tiennent compte de nos indications. C'est tout ce que je peux dire », tranche-t-il.

Contrairement à d'autres chefs moudjahidin, Hadji Zaman ne multiplie pas les rodomontades. « Des problèmes de munitions ? Bien sûr, nous avons des problèmes de munitions. De véhicules, de carburant et de nourriture, aussi : tout ça s'appelle la guerre, lâche-t-il. C'est pour cela que je suis ici: pour me rendre compte de ce qui est nécessaire pour continuer l'attaque. » Mais, pour lui, l'issue ne fait pas de doute. Pour les moudjahidin non plus d'ailleurs.

Scène de bataille classique, un petit groupe de combattants poireaute derrière un muret, allongés au soleil. « On est près de les avoir maintenant. On attend juste les ordres pour avancer», expliquent-ils en rigolant. Savent-ils que les talibans ont annoncé leur reddition à Kandahar ? « Non. Mais vous savez, on est assez occupés ici », répond Dari-Khan, le chef de cette petite escouade « Mais si c'est vrai, alors c'est ici la dernière bataille d'Afghanistan»

2. Guerre à l'afghane dans les collines de Tora Bora

Guerre contre le terrorisme: Les marines font mouvement sur Kandahar pour capturer le mollah Omar. L'aviation américaine concentre ses bombardements sur le repaire présumé du chef d'Al Qaida. Ebauche d'une force internationale dont la Grande-Bretagne pourrait prendre la direction

Barbe noire comme une taupe, oeil de faucon et nez en bec d'aigle, le commandant se penche pour chuchoter à l'oreille d'Hadji Zaman. Il a besoin de vivres pour ses soldats. Hadji Zaman lisse pensivement sa barbe grise. Puis il inscrit une somme et quelques mots sur un morceau de papier qu'il date et signe avec soin avant de le tendre au commandant.

Les arabesques compliquées de la signature du chef sont identifiables par tous les moudjahidin, pour la plupart complètement illettrés. Satisfait, le commandant salue son chef par une accolade et se retire. Deux autres arrivent.

Assis sur un sommier de bois tendu de sangles multicolores, Hadji Zaman, l'un. des principaux chefs afghans qui assiègent depuis une semaine le réduit des « volontaires islamiques » d'Oussama ben Laden au sud de Jalalabad, reçoit ses subordonnés dans son « quartier général » de campagne, une ferme située au pied des pentes escarpées de Tora Bora.

Dans la cour ceinte de hauts murs de pisé, plusieurs dizaines de « commandants» attendent de pouvoir s'entretenir avec leur chef. Pas de grades ni de hiérarchie apparente dans cette armée sans uniformes. Le chef d'une petite escouade de quinze moudjahidin est un « commandant », au même titre que celui qui en dirige mille. Les relations personnelles de chacun cimentent entre elles ces bandes moyenâgeuses.

Enroulés dans leurs couvertures, coiffés du « pakol » de laine et la barbe épaisse, ces officiers sans épaulettes se saluent joue contre joue et se tiennent la main comme des écoliers, avant de deviser pendant des heures, en égrenant leurs chapelets « passe-temps », assis en cercle sur des tapis. Mais le jeûne traditionnel du ramadan, qui s'achève dans quelques jours, est strictement observé. On ne boit donc pas ces innombrables tasses de thé vert qui accompagnent les palabres afghans.

A intervalles réguliers, les hommes interrompent leurs discussions, et étalent leurs couvertures pour prier gravement en direction de La Mecque, indifférents aux sillages des B-52 américains qui strient le ciel céruléen.

Devant la ferme, une centaine de moudjahidin attendent en grappes leurs ordres, kalachnikov sur l'épaule. D'autres s'entassent déjà dans des.pick-up Toyota « Hilux » hérissés de bouquets de canons et de roquettes antichars aux formes étranges. De temps à autre, les coups de canons et les explosions des bombes américaines résonnent dans les ravins de la montagne toute proche.

Malgré ses airs de milice désorganisée, cette armée étrange, forgée par dix années de guérilla contre les Soviétiques, puis par autant de guerre civile, a acquis un certain savoir-faire militaire.

Elle utilise astucieusement les matériels modernes dont elle dispose. Les chefs braillent des ordres émaillés de « Salam Aleikoum ! » dans leur talkie-walkie tenu à bout de bras. Les pick-up transportent vers les premières lignes les combattants et les munitions. Et une dizaine de tanks soviétiques, vieux T-55 des années 60, et quelques T-62 plus récents, servent d'artillerie mobile. Leurs équipages ont parfois été entraînés dans l'année communiste afghane, et ont depuis servi successivement différents chefs moudjahidin, voire les talibans. « Je vais là où va le char ! », explique avec un petit geste fataliste un canonnier, coiffé d'un casque rembourré de tankiste de l'ex-Armée rouge.

Mais si le progrès technique est rapidement assimilé, la conception des opérations reste typiquement afghane. Pas d'assaut frontal où de combats à haute intensité. L'on n'avance que lorsque l'ennemi recule. Et surtout l'on ne cesse jamais de faire de la politique. Entre deux « commandants », Hadji Zaman reçoit longuement les anciens aux barbes grises qui sont allées négocier en vain avec les défenseurs de Tora Bora. Ménage les susceptibilités de ses subordonnés. Et garde un oeil sur des alliés qui peuvent devenir du jour au lendemain de dangereux rivaux. Car au sein de l'alliance de circonstance qui assiège Tora Bora, les relations entre les trois « barons », les Pachtouns Hadji Zaman et Hadji Zaher,e fils du gouverneur Hedji Qadir, et le Nouristani Ilazrat Ali, sont loin d'être cordiales.

Les incidents sont fréquents. Samedi, un véhicule est stoppé par des moudjahidin de Zaman dans la côte qui mène aux premières lignes. A bord, les occupants sont des partisans d'Hadji Zaher, parmi lesquels d'anciens alliés des talibans. « Vous n'allez pas plus loin ! », annonce un moudjahid à la voiture. « Ces talibans vont ravitailler leurs amis à Tora Bora ! » Le ton monte. En quelques secondes les canons de kalachnikovs se braquent à hauteur d'homme. Les leviers d'armement claquent. Et les badauds détalent en un clin d'oeil.

Un commandant plus âgé arrive à la rescousse, et règle l'incident. Le véhicule repart. Mais le ton est donné. Le lendemain, un compte rendu crachote à la radio sur le réseau d'Hadji Zaher. « Nous avons capturé un canon aux Arabes d'Al Quaida. Les gens d'Hadji Zarnan le veulent. Nous le leur donnons ? », demande une voix hachée.
« Non ! Non ! Surtout pas. Il est à nous, vous le gardez ! », répond aussitôt l'aide de camp d'Hadji Zaher.

Au pied des pentes sombres de Tora Bora se dessine déjà l'avenir de la province de Nangarhar, lorsque les trois chefs rivaux en auront fini avec les derniers réduits d'Al Quaida. Et peut-être celui de tout l'Afghanistan.

3. Dans les grottes de Ben Laden à Tora Bora

Guerre contre le terrorisme. Les légions islamiques d'Oussama ben Laden ont abandonné leurs positions et se sont réfugiées sur les sommets.

Le son du canon résonne longuement entre les ravins. Au loin, les impacts des obus illuminent la pente boisée et des nuages de fumée fleurissent au milieu des arbres. Le camp retranché de Tora Bora vit ses dernières heures. Les « volontaires islamiques » d'Oussama ben Laden ont abandonné leurs positions et se sont réfugiés sur le plus haut sommet. Mais les moudjahidin encerclent ce dernier réduit. Les pare-brise des pick-up qui acheminent des renforts brillent sur la piste à flanc de montagne. L'assaut final a commencé.

Désertes, les premières lignes des combattants d'Al Qaida sont vite dépassées. Sur chaque position, le sol est noirci et les arbres n'ont plus de feuilles. Des emballages de bombes à fragmentation font des taches jaunes un peu partout dans les cailloux. Les bombardements américains de ces derniers jours ont eu raison de la résistance des volontaires de Ben Laden.

On atteint enfin quelques maisonnettes de pierres sèches et des postes de combat à l'abandon. « Les Arabes sont partis ! », lance un moudjahid avec un petit geste de la main en direction de la montagne. Mais des fusillades nourries continuent d'éclater un peu partout. Personne ne sait d'où viennent les tirs, et l'écho ajoute à la confusion.

Les premiers journalistes arrivent par petits groupes au milieu des moudjahidin. Hazarat Ali, l'un des chefs afghans, improvise une conférence de presse devant une cabane abandonnée d'Al Qaida.
« On a demandé aux Américains d'arrêter leurs bombardements. Nous n'en avons plus besoin », explique-t-il en jouant machinalement avec le bouton de son talkie-walkie. « Nous avons avancé de 7 kilomètres ce matin. C'est comme ça, la guerre. Parfois ça va vite ! »

Des coups de feu font baisser les têtes. La bataille n'est pas tout à fait terminée. La route est pleine de pick-up et de combattants. « Où sont les soldats américains ? », demande quelqu'un. « Dans ma poche ! », répond Hazrat Ali avec un sourire. Et Ben Laden ? « Si nous le capturons, nous le remettrons aux Nations unies plutôt qu'aux Américains ! », lâche-t-il avant de repartir avec son état-major.

Quelques instants plus tard, on capte sur un poste radio la voix d'Hadji Zaman, l'autre chef afghan qui dirige l'assaut contre Tora Bora. Son interlocuteur est un membre d'Al Qaida. « Il faut vous rendre ! », dit Hadji Zaman.
Nous ne pouvons pas nous rendre en désordre. C'est trop dangereux pour nous, répond la voix dans un grésillement. Nous préférons nous rendre par groupes, mais nous devons nous organiser. » Silence. D'autres voix se font entendre dans les crachotements de l'appareil.

« Ne parlez pas sur le réseau, laissez-moi parler avec les Arabes. Je suis en train de discuter avec eux pour qu'ils se rendent », demande Hadji Zaman à ses subordonnés.

En dessous de la cabane, une petite vallée encaissée disparaît déjà dans l'ombre du soleil déclinant. Les quelques champs en escalier et une poignée de maisonnettes en ruine semblent avoir subi un violent incendie. « AI Qaida! AI Qaida! », crie un moudjahid en montrant le fond du vallon.

Aidés par les bombardements américains, les factions afghanes anti-talibans viennent de s'emparer du quartier général de l'organisation du terroriste apatride Oussama ben Laden. Le moudjahid fait signe de le suivre, et dévale le sentier qui mène au coeur de Tora Bora.

C'est dans cette vallée perdue aux confins du Pakistan et de l'Afghanistan, que la résistance afghane avait autrefois aménagé des abris profonds pour échapper aux attaques de l'aviation soviétique.

Mais l'endroit a été transformé. Les souterrains ont été agrandis, le chemin est devenu une route carrossable, et des postes de guet ont été établis un peu partout, perchés sur les sommets alentour. Car l'ancienne cache de la résistance est devenue depuis 1996, date du retour de Ben Laden en Afghanistan, une nouvelle version d'« Alamuth », la forteresse des « Assassins ». Comme le repaire de cette secte de meurtriers fanatiques qui, derrière son chef, le « Vieux sur la montagne » semait la terreur dans l'Orient du Moyen Âge. Tora Bora est devenu le camp d'entraînement des commandos de Ben Laden.

Dans les décombres d'une maison, on découvre des manuels d'instruction militaire. Des schémas indiquent où placer des explosifs pour détruire un pont. On trouve aussi dans une caisse des cibles d'entraînement achetées aux Etats-Unis et homologuées par la « National Rifle Association », le syndical américain des porteurs d'armes à feu. Les noms des tireurs et leurs scores sont soigneusement inxcrits en arabe dans le coin de chaque cible.

Plus loin, des gants de boxe et des manuels de conversation anglais sont éparpillés dans les gravats. Le feu du ciel semble s'être déchaîné sur la petite vallée. Plusieurs raids de B-52 ont tout ravagé. Entre les troncs d'arbres déchiquetés, comme mâchés par des dents géantes, le sol est creusé d'immenses cratères. On devine ici et là les emplacements de bâtiments en pierre, mais tout a été pulvérisé. Les bois de charpente ne sont plus que des brindilles.

Plus loin, un pick-up Toyota a été touché de plein fouet. Le bloc moteur a été projeté à une trentaine de mètres. Il ne reste du véhicule qu'un morceau de châssis tordu comme un « Carambar ». Ce qui n'empêche pas des moudjahidin de commencer à en démonter les lames des amortisseurs. D'autres fouillent les décombres décorés par des rubans roses de papier hygiénique, à la recherche de quelque chose d'intéressant. Ailleurs, des vêtements accrochés dans les restes d'arbres laissent partir leur capitonnage au vent.

« Venez voir ! Les grottes sont par ici ! », lance un des Afghans. On escalade rapidement quelques murets de l'autre côté du torrent. A mi-pente s'ouvrent des galeries sombres, creusées à même le roc. L'entrée est presque entièrement dissimulée par des tas de pierres sèches, que les moudjahidin ont dégagées. Aucune bombe n'est tombée devant la galerie, quasiment invisible, même depuis le sol. On se glisse dans l'orifice étroit. La lampe frontale éclaire tout à coup les parois, couvertes de caisses métalliques. Des centaines et des centaines de caisses de munitions, qui grimpent jusqu'au plafond, ont été entassées ici. Une seule de ces galeries contient plusieurs centaines de milliers de cartouches de mitrailleuse lourde de 14,5, bien à l'abri dans leur emballage hermétique, des obus de mortier, et toutes sortes d'explosifs. Il y a dans les cinq cavernes du petit vallon de quoi soutenir un long siège, sans compter les autres caches qui existent encore dans d'autres parties de Tora Bora. A l'extérieur, les coups de feu se sont tus. Hadji Zaman redescend de la montagne à la tête d'une procession de moudjahidin et d'une cohorte de journalistes. « Ils acceptent de se rendre », dit-il avec un sourire, en essuyant la sueur de son ftont. Le chef afghan s'assied dans la pente, dans la lumière déclinante de l'après-midi. Son allié et rival, Hazrat Ali, le rejoint avec son petit groupe.

« J'ai rencontré là-haut deux membres d'Al Qaida, continue Hadj Zaman. Ils m'ont dit qu'ils ne voulaient pas se battre contre nous. Ils ont accepté un cessez-le-feu, et rendront leurs armes demain matin à 8 heures. »
« Et Oussama ben Laden ? », demande une voix.
Nous n'en avons pas parlé, répond-il. Jusqu'à maintenant, j'étais sûr qu'il était ici. Maintenant, je ne sais plus », admet-il en souriant finement.

Janvier 2002

âtillo