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Algérie. Les milliards de la terreur. 30 décembre 2001.
Nissa HAMMADI, Le Matin (Alger).

1. Les milliards de la terreur

Les documents retrouvés, ces dernières années, à la suite des opérations menées par les éléments de l'ANP contre les refuges des terroristes renseignent sur l'ampleur du racket des populations et des fortunes colossales sous forme de billets de banques, objets de valeur et or, amassées lors des massacres et faux barrages. Qu'ils soient du GSPC, du GIA ou de l'AIS, les chefs terroristes ont fait de cette pratique leur pain quotidien, sous le fallacieux prétexte de renflouer les caisses du « Djihad ».

Les bénéficiaires de l'amnistie n'ont eu aucunement besoin de l'aide de l'Etat. Les membres des groupes armés issus généralement de milieux modestes ont accumulé au fil des ans des fortunes inestimables qu'ils ont injectées en toute impunité dans des circuits occultes de l'économie de bazar.

La demande d'aide sociale des repentis de l'armée islamique (AIS) ne dépasse pas les
1 % des besoins de la localité, apprend-t-on auprès des autorités de la région qualifiée à raison de « triangle de la mort ». Leur insertion dans l'économie de négoce à travers l'ouverture de commerces et la création de sociétés d'import -export leur assurent de confortables revenus.

Au temps du mandat de l'ancien président de l'APC-FIS devenu chef de l'AIS, le budget de la mairie de Larbâa avoisinait les 14 milliards de centimes. Aujourd'hui, il n'excède pas les 3 milliards. La presque totalité des investisseurs potentiels ont déserté la localité.

A l'image des propriétaires de Profilor et de Flash. Des centaines d'emplois perdus. Une vingtaine de PME-PMI en liquidation ne trouvent pas preneurs. La grande surface autour de laquelle s'organisait la vie économique et commerciale - elle est évaluée par les experts à 20 milliards - n' arrive pas à être cédée même au prix dérisoire de 3 milliards de centimes.

Tout au long du chemin qui mène à cette région particulièrement meurtrie par le terrorisme, les traces du passé sont encore là. Camions et bus calcinés agressent le regard. Des impacts de balles sont encore visibles sur les murs des maisons et les vergers d'orangeraies et de citronniers livrés à l'abandon attendent toujours qu'on les soulage des mines. Le siège de Sonalgaz, les sociétés de textiles, d'alimentation, de la métallurgie, considérés comme les fleurons industriels de la région, la poste, les écoles, les crèches, tous ont été brûlés. Pas moins de 36 bombes ont explosé à Larbâa, terre par excellence de l'AIS. Les centres névralgiques de la localité furent ciblés. A la place s'érigent aujourd'hui de nouvelles constructions et prolifèrent des commerces acquis pas toujours d'une manière légale. Nous avons appris en effet, que peu nombreux sont les repentis de l'AIS à détenir des registres de commerce ou des actes d'achat. Pourtant ils contrôlent le secteur d'une manière déconcertante. Il n' y a qu'a faire le tour du marché pour voir que plus de la moitié des vendeurs ambulants comptaient parmi les membres les plus radicaux de ce groupe terroriste. Ils vendent des dattes, pommes de terre, quincaillerie, légumes.... et même des douceurs comme la banane y sont proposées. La construction du marché achevée, ce sont encore eux, les repentis marchands ambulants qui ont postulé les premiers pour l'acquisition d'un local. Un quota de 13 magasins leur fut attribué. La liste demeure ouverte.

Dans la ville, prospèrent d'autres commerces tenus par des repentis : des cafés, des magasins d'habillement, de cassettes de coran, des douches et de petits restaurants. De nombreux repentis ont acheté de spacieux lots de terrain . La dernière acquisition s'étend sur une superficie de près de 2000 m2, nous indique-t-on. Pour renflouer ses caisses, l'AIS a eu souvent recours à ce qu'elle appelle « El Fédia ». En 1996, des 25 appelés du services national enlevés, 15 sont assassinés. Pour les autres l'organisation terroriste, demande à la famille pour chacun, une « Fédia » de l'ordre de 60 000 DA. Quant à Kartali, sa fortune personnelle est estimée par des sources proches des services de sécurité, à plusieurs milliards de centimes, fruit du racket et « butin de guerre .» Actuellement, selon, toujours ces sources, trois notables de Larbâa s'occupent du blanchiment de cet argent à travers l'import notamment des bananes.

Si le chef de l'AIS à Larbâa n'a eu aucun conflit sérieux avec ses compagnons « d'armes » sur le partage du butin, c'est parce qu'il s'est investi depuis sa reddition dans des activités « syndicales » en tant que représentant des terroristes repentis auprès des pouvoirs publics. Contrairement à Madani Mazrag accusé par les siens d'avoir profité de son statut de chef de l'organisation à Jijel pour favoriser ses proches. La somme d'argent dont l'AIS serait en possession dans la région avoisinerait les 16 milliards de centimes. Cela sans compter les biens immobiliers et le parc auto, qu'utilisait l'organisation pour ses activités terroristes. Un ex-officier de la DGSN, en fonction durant la période ou le terrorisme était à son paroxysme, rapporte à l'appui de son expérience sur le terrain que les groupes armés ont collecté des sommes inouïs, à travers le racket, mais aussi les attaques contre les banques, les postes, les caisses d'épargne et les entreprises publiques et privées. Cela sans compter l'aide financière qui leur parvenait de leurs relais en Europe et de certains pays africains et arabo-musulmans. Une partie de cet argent a servi à financer l'achat de l'armement, mais également d'autres opérations de logistique. Il s'agit notamment de l'entretien des maquis, l'acquisition d'appartements utilisés comme refuges et de l'assistance aux familles de terroristes.

L'impôt « révolutionnaire » de Hassan Hattab

Une fois l'assaut lancé contre leurs caches et sûrs de leur neutralisation, les terroristes prennent souvent le temps de brûler ou de déchirer les billets de banque en leur possession. En ce qui concerne l'or, c'est surtout le GIA, qui en détiendrait la plus grosse part, collectée notamment lors des massacres des civils. Un membre de ce groupe récemment capturé par les services de sécurité soutient que « l'or volé au titre de butin de guerre est ensuite placé entre les mains du chef du GIA»

Rien que dans les trois centres payeurs des postes de Tizi-Ouzou, 100 millions de centimes ont été dérobés en juillet de l'année en cours, dont 67 millions de centimes pris seulement à la poste de Tamda. Cette même agence postale, a été dépouillée de 30 millions de centimes, l'année dernière. Au mois de juillet également, un commerce de boissons alcoolisées situé en plein centre de Borghni est attaqué et ses caisses vidées. Un mois plutôt, les habitants du Douar Dhahoua, à Chlef, ont été encerclés par un groupe terroriste qui a délesté les maisons de tout ce qu'elles contenaient de victuailles : semoule, savon, sucre, pain... avant de sommer leurs occupants de leur indiquer les caches de l'argent. Au nord de Milia, à Méchat, les habitants d'un quartier isolé ont été encerclés par le GIA au mois d'avril dernier. Après un prêche de près d'une heure, ils les ont délestés de leur argent, objets de valeur avant de prendre la fuite.

Tout est imposable sur le territoire de Hassan Hattab, s'étendant en Kabylie de Tizi-Ouzou jusqu'à Bouira et comprenant à l'est du pays, Jijel, Collo, Batna et Skikda. Les transporteurs publics sont sommés de verser 10 000 à 30 000 dinars par an et les transporteurs de sable, 50 000 à 60 000 dinars. La somme versée par des exploitants des sablières dans les caisses du GIA, est calculée mensuellement, selon le nombre des cargaisons. Concernant les agriculteurs, ils sont contraints de payer un « impôt » variant entre 30 000 et 50 000 sur leurs récoltes annuelles et de s'acquitter d'environ 30 000 dinars par hectare et par an.

Selon le bénéfices, les boulangers sont tenus de verser environ la même somme par an, alors qu'il était exigé des gros commerçants de s'acquitter d'une somme dépassant parfois 50 000 dinars. Ceux qui refusent périssent par la lame. le GSPC impose en outre, à la population une « Zakate » annuelle, pour chaque membre de la famille. Elle est de l'ordre de 2 700 DA pour les mères, 1 800 pour l'aîné de la famille et 600 DA pour les enfants.

Cette comptabilité est régulièrement actualisée par les membres du GSPC dans des documents classés et numérotés. Ces derniers ont été retrouvés à la suite des opérations menées par l'ANP contre leurs refuges.

Le lien avec les réseaux Ben Laden n'est plus exclu

A ces importantes rentrées d'argent collectées en Algérie, il faudra ajouter le puissant soutien financier des réseaux terroristes internationaux, dont le lien avec les groupes armés dans le pays n'est plus à prouver. Récemment la police bosniaque s'est attaquée à un réseau algérien de Ben Laden soupçonné d'être en contact direct avec le GIA. Selon toujours l'ex-officier de la DGSN, le financement de l'activité terroriste n'a nullement été compromis après les attentats contre les Etats-Unis. « Il n'est pas dit d'abord que les pays européens réussiront à démanteler tous les réseaux des bandes armées que leurs Etats continuent à rechercher. Ensuite il ne faut pas oublier que dans certains pays arabo-musulmans se trouvent des groupes hostiles au pouvoir en place qui vont continuer à alimenter les terroristes. La preuve en Algérie, les groupes armés reçoivent encore un soutien financier alors que l'Etat les combat sur le terrain. »
Les investigations que nous avons menées nous ont permis de découvrir que les terroristes s'entourent de toutes les précautions de discrétion requises même pour l'acquisition de biens en Algérie qui s'opère toujours au nom d'une tierce personne et souvent, loin du lieu de naissance.

Certains membres de l'AIS ont pu également se constituer de juteux parcs-autos. Les véhicules subtilisés sont soit désossés pour récupérer les pièces détachées qui sont revendues sur le marché parallèle, soit maquillés pour leur propre usage.

Les sociétés de transport privées se multiplient et représentent, selon de récentes statistiques 60% du marché à Alger et sa périphérie, et ce n'est pas un hasard si les transporteurs privés détiennent 86% des parts du marché dans la wilaya de Blida dont dépend administrativement la localité de Larbâa. La violence a également permis dans certains cas, la modernisation du secteur du bâtiment. Les cimenteries brûlées ont vite été remplacées par des unités de production équipées de techniques de pointe. Entre 1994 et 1996, 200 000 logements sont sortis de terre. Un projet de quatre milliards de dollars .

Toujours selon des chiffres officiels, environ 15 000 sociétés de négoce ont vu le jours en 1994, l'année où le terrorisme a connu son apogée et pas moins de 13 000 demandes ont été déposées auprès des autorités concernées durant seulement le premier trimestre de l'année 1993.

L'attrait particulier suscité par cette activité lucrative est encouragé par le laxisme affiché par les autorités quant à la provenance des fonds injectés dans ce créneau porteur. L'administration n'exige en effet, aucun renseignement sur l'origine des ressources financières.

Kartali et ses éléments bénéficieraient, en outre, selon le témoignage de certains habitants de Larbâa « de la générosité de ses riches habitants qui ne manquent pas de leur faire, des dons ou de leur organiser des festins ».
Les signes ostentatoires de richesse affichés par certains repentis sont perçus par la population locale, selon un responsable, comme « une odieuse agression psychologique sur les honnêtes citoyens qui ont souffert de la dégradation de la situation sécuritaire et qui voient leurs bourreaux se pavaner dans de luxueuses voitures, exhibant des téléphones portables.» Une jeune femme issue d'une des plus ancienne famille de la localité nous fait faire le tour du quartier ou sont concentrés la plupart des maisons et commerces des repentis de l'AIS. Tout en nous recommandant de ne sortir ni stylo, ni papier, elle nous indique un homme en quamis avec de fines rayures : « il boite parce qu'il a été blessé dans un accrochage. La café d'où il sort lui appartient. » Un peu plus loin, elle nous montre un magasin de vêtements appartenant à des frères égorgeurs de l'AIS. On leur impute plus de 200 victimes. Toujours sur le même chemin on trouve.des magasins de cassettes de coran, des locaux de mécanique et des douches appartenant au repentis. Non loin, est encore debout, comme pour témoigner pour l'éternité des horreurs subies par la population, le palmier de la mort au pied duquel furent égorgés des centaines de personnes.

En dépit de la trêve Kartali exerce encore un total contrôle sur son terrain de prédation. La peur est toujours là, bien entendu. Faut-il alors s'étonner de voir les commerçants de la localité offrir leurs services et leurs biens aux repentis ? Le penser, c'est ignorer qu' une partie de la population a admiré et vénère toujours, par peur ou conviction, ce seigneur du terrorisme qui a mis la région à feu et à sang

2. AIS-GIA : une guerre entre frères de sang

Depuis que le GIA leur a déclaré la guerre, les membres de l'AIS ne dorment plus sur leurs deux oreilles. Ils restent sur leur garde. Au point où les populations des régions prises en otage ne craignent plus d'être surprises par les troupes de Zouabri. Elles savent « qu'ils donneront l'alerte » nous confie un cadre supérieur. Les proches des repentis, mais également tous ceux qui leur apportent une aide sont ciblés. Le cas le plus édifiant est peut-être celui de cette sage femme qui accouchait les femmes des deux phalanges, au maquis. A l'apparition des dissensions entre les deux groupes, elle a choisi le camp de l'AIS et ce choix lui a coûté cher. Le GIA ne lui a pas pardonné. Quelques jours plus tard, elle est retrouvée la gorge tranchée, dans un fossé.

Ces derniers temps, la tension est à son extrême dans les rangs de l'AIS. Certains des leurs ont rejoint le GIA et cela ne les rassure guère.

En ce lundi de mois de novembre, une jeune mère de quatre enfants est convoquée par les autorités locales de Larbâa pour avoir squatté une classe d'école. « Je ne sais pas où aller, je ne peux pas retourner là-bas. J'ai peur » dit- elle entre deux sanglots, tout en ajustant son foulard. Elle habitait jusqu'à il y a quelques jours, Djibolo, territoire exclusif des repentis. Elle a vécu parmi eux longtemps. Sans crainte. Quand on lui demande où est son mari, elle répond qu'il est « rarement à la maison, qu'il n'a rien fait. » Pour elle « Les membres de l'AIS sont des gens bien, ceux du GIA, les méchants. »

Fait troublant: au premier cris des suppliciés du dernier massacre de la localité, elle s'en ira confier ses enfants à son voisin. Il est repenti, mais pas n'importe lequel. Elle a la certitude que sa maison est la plus sûre du quartier et qu'elle est à l'abri d'une éventuelle attaque terroriste: « Il lui arrive de frapper ma fille à cause de son hidjab qui ne correspondrait pas à la charia, mais sans plus. » Sur la responsabilité des membres de l'AIS dans les attentats, elle ne dira pas un mot. « Je ne sais pas ce qu'ils ont fait. On était bien avant » ne cesse-t-elle de répéter. Vingt-trois personnes ont été assassinées en cette nuit du 26 septembre dernier. Trois maisons ont été ciblées par les terroristes. Pour arriver à la dernière, située à quelques centaines de mètres des autres, les assaillants ont dû parcourir un pâté de maisons, toutes étrangement épargnées. Sur ce sujet, les rescapés restent muets. Aux environs de 20 heures, les terroristes ont fait irruption dans la première demeure où on célébrait un mariage. Le père de la mariée raconte qu'ils lui ont d'abord réclamé de la nourriture. « Je leur est dit qu'il ne restait rien, alors ils ont réclamé de l'eau, et c'est à ce moment là qu'ils ont tiré leurs armes. » Douze personnes, dont deux enfants sont tués et six autres blessés. Un peu plus loin deux autres enfants âgés entre 4 et 6 ans et un nouveau né sont assassinés. Pour finir le groupe a criblé de balles une mère et ses quatre enfants en bas âge. Dans le garage où il était en compagnie d'autres invités, le groupe terroriste aurait été filmé par un membre de la famille, souhaitant garder un souvenir de la fête. Où est passée cette cassette ?

« Ils nous ont trahi »

Plus d'un mois après ce carnage, les langues se délient. Fatiha, une proche de la famille, affirme que les terroristes au nombre de cinq ont assisté à une partie de la fête, mangé avant de passer à l'action. « Certains étaient de l'AIS avant de rejoindre le GIA. Ils étaient particulièrement à la recherche du marié, parce que l'un d'entre eux désirait épouser sa femme mais il a réussi à s'enfuir ». Le jour du drame, rapporte toujours Fatiha, une veille femme n'a pas pu s'empêcher de dire « ce sont nos enfants et les fruits de nos entrailles qui nous ont trahis. » Les habitants du quartier avaient remarqué quelques jours avant le drame le comportement suspect de trois « repentis » de l'AIS. « On s'attendait à des assassinats, mais pas un massacre de cette ampleur » confirment-ils. Avant de commettre leur forfaits, les terroristes auraient pris toutes leurs précautions. Ils auraient demandé à des jeunes, s'il y avait des cigarettes dans le coin et renouvelé la question au père de la mariée. Un mot de passe bien connu dans la région. Les terroristes l'utiliseraient pour s'enquérir de la présence dans les environs de gens armés. Fin décembre 1997, à Madjadi, un autre quartier de Larbâa, une incursion terroriste fait 27 morts et 20 blessés. Des enfants ont été brûlés vifs. Ce massacre est imputé au GIA. On parlait déjà, à l'époque d'expéditions punitives menées par ce groupe contre les éléments de Kartali dont la reddition s'est faite un mois plus tôt. La plus récente est celle qui a ciblé la mosquée le Islah essentiellement fréquentée par les repentis de l'AIS, située en plein centre ville. La bombe dissimulée dans un coin de la salle de prière fût désamorcée. C'est Bouteldja Fouad qui serait derrière cet attentat. Sa photo et celle du nommé « Fermach », accompagnées d'un appel à la vigilance, sont affichées sur les murs des édifices publiques de Larbâa, dont le siège de l'APC . Ces deux terroristes feraient partie du groupe que le chef du GIA aurait envoyé à Alger pour relancer les opérations terroristes dans la capitale. Les services de sécurité, apprend-t-on, ont établi de nouveaux portraits-robots de membres de ce groupe, à partir d'anciennes photos et des précisions fournies par des terroristes arrêtés ces dernières semaines.
En l'espace de deux à trois ans, plusieurs dizaines d'accrochages ont opposé au maquis le GIA à l'AIS. Persécutés, les membres de l'AIS se sont réfugiés pendant longtemps dans des grottes, vivant de maigre pitance arrachée à la nature. « L'émir Kartali n'a jamais voulu partager son territoire avec le GIA. Il craignait pour ses proches » nous confie-t-on. Ces dernières années le Groupe islamste armé a commis plusieurs exactions contre les proches de l'AIS. Que ce soit à Boumati, à Hai Zerrouk ou la veille de la trêve à Djibda, des dizaines des leurs ont péri par la lame du GIA. Cet acharnement du GIA contre son frère de sang s'expliquerait notamment par le conflit ouvert entre les deux groupes terroristes autour du partage du butin de guerre. Les signes ostentatoires de richesse affichés par certains repentis irritent Zouabri et ses troupes. Depuis l'amnistie, l'AIS a tendu de son côté plusieurs embuscades au GIA. Il est toutefois naïf de croire que l'AIS s'est subitement découvert une âme de pacifiste, au point de croire que cette organisation a décidé de mettre à contribution ses effectifs et son « expérience » sur le terrain pour combattre aux côtés des services de sécurité, les troupes sanguinaires du GIA. On se rappelle que c'était, en effet là, un des engagements auquel avait souscrit l'AIS dans le cadre de l'accord sur la trêve, conclu avec les autorités. En fait, il s'est révélé que cet engagement n'était que purement tactique. Une simple ruse de guerre qui ne visait rien d'autres que gagner la confiance des pouvoirs publics, pour ensuite leur forcer la main en les poussant à blanchir et à laver les terroristes de tous leurs crimes. Car non seulement les éléments de l'AIS refusent d'aller au feu et d'en découdre comme ils l'avaient solennellement promis avec le GIA, mais également profitent de la protection de l'Etat pour échapper ses représailles. Ironie de l'histoire, les terroristes de l'AIS sont aujourd'hui mieux protégés au plan sécuritaire que la population. Un élu du RND, liste unique à Larbâa durant les élections communales, n'hésite pas à mettre la reddition de l'AIS sur le compte de cette peur d'être à la fois traqué par le GIA et les services de sécurité. Il se déclare peu convaincu de la nécessité de la politique d'insertion sociale mise en oeuvre par les autorités en faveur des repentis. « La seule insertion dans laquelle les repentis ont trouvé pour l'heure leurs marques, c'est dans l'économie de bazar où ils se sont recyclés grâce à l'argent du racket » Cette manne des repentis de l'AIS est investie sans risque dans les régions contrôlées par cette organisation. Le GIA qui n'a plus en face de lui une organisation armée, retranchée dans des maquis, du fait de sa reddition, pourrait à l'avenir se venger de l'AIS à travers des opérations de représailles contre les biens. Le nerf de cette nouvelle bataille que pourraient se livrer ces deux organisations terroristes sent déjà horriblement l'odeur putride de l'argent acquis sur le cadavres des victimes innocentes.

3. A l'ombre de la trêve, la nouvelle vie des repentis

Alors que l'armée islamique du salut, implantée particulièrement dans l'est et l'ouest du pays, a rangé pour le moment les armes, un nouveau groupe dit Salafia ilmia prend le relais par le biais d'un travail d'endoctrinement. Son pari : faire basculer la jeunesse paupérisée dans l'insurrection.

Ce groupe s'active essentiellement dans les lycées et les centres de formation de la banlieue d'Alger. Des lieux d'apprentissage ou apparaissent de nouveau les quamis et les tenues afghanes. A cette nouvelle menace, les autorités répondent par des interpellations massives. Plusieurs dizaines par jour. Juste pour prendre des photos et des empreintes digitales. Les pouvoirs publics reconnaissent que ces actions à la fois dissuasives et préventives sont insuffisantes, car « même si ces jeunes ne montent pas au maquis, ils auront dans dix ans un impact certain sur la société » mais on se refuse pour l'heure à recourir à des mesures plus musclées.

La mobilisation est également relancée, chaque semaine, à la sortie de la prière du vendredi. Ses instigateurs semblent attendre un effet boule de neige comparable à ce qui s'est produit dés 1991. Le nom d'Oussama Ben Laden est sur toutes les lèvres: « Si on nous ouvre les portes du djihad à ses côtés, ce sera un honneur pour nous » répètent ces jeunes en priant pour que ce dernier « abatte encore cent avions israéliens. » Ces jeunes n'hésitent pas à brandir le portrait de Hattab, après un massacre tout en signifiant du pouce: « celui-là c'est un homme. » Aux portes des mosquées, des islamistes accostent des jeunes en jean et leur ordonnent de revenir à la « tenue traditionnelle de l'islam ». « Parmi eux j'ai reconnu deux membres de l'AIS» nous confie un jeune cadre, bousculé et hué pour avoir osé répliquer qu'il n'a pas d'ordre à recevoir de ceux qui ont tué son frère.

Depuis son appel à la trêve, le 8 novembre 1997, l'émir de Katibat Errahamane Mustapha Kartali circule dans la ville de Larbâa en toute quiétude. Les portes des autorités locales lui sont constamment ouvertes. A la tête à l'époque d'une troupe composée de plus de 300 terroristes, son champ d'action s'étendait jusqu'à Meftah et une partie de la région de Tablat. Un maquis de près de 70 Km. Uniquement à Larbâa, ce groupe a saccagé 10 classes du moyen, 60 classes du cycle primaire et deux lycées. Ironie du sort, c'est dans l'une de ces écoles reconstruite que Ben Guouia, l'un des repentis de l'AIS habite actuellement avec sa famille. Les membres de ce groupe ont détruit, en outre, les sièges de l'APC, celui des postes et télécommunications, ainsi que ceux des entreprises publiques et privées. A leur actif l'assassinat de dizaines de policiers et de gendarmes et autant de civils.

Aujourd'hui c'est avec une quiétude éphémère qu'a renoué la ville. La tension entre les repentis et leurs victimes est manifeste. La justice a eu à trancher plusieurs conflits entre les deux parties. Pas toujours au profit des victimes du terrorisme. En quête de plus d'informations, le procureur de la région, n'a pas souhaité s'exprimer, sans autorisation de la part de sa tutelle. Amina Kouidri, présidente de l'Association des victimes du terrorisme de la région, raconte que le procureur lui a conseillé de ne pas invectiver le repenti avec lequel elle a eu des démêlés, pendant le procès. Outrée, elle l'a été encore davantage quand elle a entendu le terroriste répliquer tout de go à l'homme de loi ; « Depuis qu'on a déclaré le djihad, cette femme n'a pas arrêté de nous créer des problèmes. » Un autre repentis ne se prive pas de rétorquer à l'adresse d'un jeune fonctionnaire : « Je t'insulte, je te frappe et j'aurai gain de cause. »

Quand les femmes des terroristes montent dans le bus, les autres se lèvent pour leur laisser la place. Ces dernière années, alors que la direction du FIS dissous a implosé et perdu le contrôle de la situation, l'AIS a au contraire maintenu en dépit de la trêve, ses activités de coordination et de mobilisation de ses troupes. Selon des sources autorisées, Mustapha Kartali anime régulièrement des réunions à Djibolo, quartier ou sont concentrés la plupart des membres de l'AIS. Il occupait également, jusqu'à il y a quelques semaines , ajoute-t-on un petit espace lui servant de bureau, dans le café de l'un des anciens membres du groupe, un nommé Lazaref, dans lequel il recevait notamment les familles des disparus, pour élucider leur sort. Parfois , il poussait « la générosité » jusqu 'à « les accompagner à l'APC pour attester du décès, facilitant ainsi les démarches administratives aux proches des disparus qui n'ont cessé pendant des années de réclamer « cette vérité ». Depuis, le tristement célèbre Lazaref a rejeté, apprend-t-on sur place, la trêve décrétée par l'AIS et a rejoint en compagnie de onze autres repentis le GIA.

Des repentis de retour au maquis

Au total, 150 membres du groupe de Kartali se sont rendus aux autorités dans le cadre de la « grâce amnistiant » nous confie un haut responsable qui a requis l'anonymat. Après un bref séjour parmi leurs familles, « nombre d'entre eux se sont évanouis dans la nature, sans susciter l'inquiétude de leur proches ». Cette information est confirmée par le directeur général de la police, M. Ali Tounsi, qui tout en faisant état de « terroristes repentis ayant repris le chemin du maquis » affirme que certains d'entre eux « continuent de cultiver les mêmes convictions qui les avaient poussé à prendre les armes.»
Combien sont-ils ? « Avancer un chiffre ne servirait qu'aux groupes armés. » répond le DG de la police. En fait si M. Ali Tounsi refuse de divulguer leur nombre, c'est qu'il doit certainement être très important. Le moins que l'on puisse dire est que le rétablissement de la paix civile n'est pas pour demain. Avec les informations et données qu'ils ont pu réunir pendant leur bref retour à la vie civile, ces repentis seront à l'évidence d'un grand apport pour les groupes armés toujours en activité. Ils pourront par ailleurs encore empêcher d'autres terroristes tentés par le repentir de se rendre. En annonçant la trêve, l'émir de Katibat Errahmane, Mustapha Kartali avait averti qu'il ne « s'agit pas d'une reddition, d'un dépôt d'armes ou de l'application de la loi de la Rahma encore moins de la fin de la guerre. » Dans cette région, des témoins affirment que les repentis de l'AIS n'ont pas tous rendu leurs armes. « Ils ne les exhibent pas, mais ils ne les cachent pas non plus. » soutiennent-ils.

L'émir local de l'AIS est même soupçonné d'apporter une aide au groupe de Hassan Hatab.
El Akida el Sahiha, Menhadj el Salim, les islamistes se donnent toutes sortes d'appellations. Ils apparaissent surtout la nuit, constituant des attroupements qui indisposent, les services de l'ordre. Ces derniers effectuent des patrouilles permanentes pour les disperser. Souvent leur autre tâche consiste à leur enlever le « turban afghan » qui fait fuir les investisseurs étrangers venus visiter la cimenterie de Meftah. Les habitants de la localité savent pertinemment que le cauchemar n'est pas fini. Que le zèle mis dans application de la loi sur la concorde les rend encore plus vulnérables. En fait, compte tenu de l'état de prostration de la population et le terrorisme psychique exercée actuellement sur elle, il faudrait encore longtemps avant que les langues se délient ou avant de voir une résistance naître.

« Toute la ville lui appartient »

La présidente des familles des victimes du terrorisme de la région Amina Kouidri nous confie que Kartali l'avait prévenue en 1997, qu'elle « tapait sur un tambour vide. » et que la campagne qu'elle menait contre lui, à travers ses activités dans la localité de Larbâa et ses interventions dans les médias nationaux et étrangers ne servirait à rien. « Aujourd'hui dit-elle ces mises en garde prennent toute leur signification. C'est vrai que toute la ville lui appartient. » A l'époque où s'était déroulée cette courte entrevue, la trêve n'était pas encore annoncée par ce groupe terroriste.

« Je me recueillais sur la tombe de ma soeur Nour el Houda en me disant : elle est là dans ce trou et personne ne s'en préoccupe, lorsque, comme guidée par une force surnaturelle , je me suis dirigée vers le refuge de Kartali. J'ai été vite encerclée par des dizaines de terroristes qui demandaient ce que je voulais. Alors Kartali est apparu entouré de quelques riches de la régions qui lui ont apporté le repas. Surpris par mon audace, il m'a demandé si je n'avais pas peur qu'il me tue. Je lui avais répliqué : pourquoi as-tu égorgé ma soeur ? Il m'a sommé de baisser la voix en ajoutant: je n'ai pas peur de toi. Je suis armé. » Si aujourd'hui, vous demandez à Amina comment elle a pu affronter seule, toute « une armée » , elle vous répondra qu 'elle était comme obsédée. Fin 1994, sa soeur Nour El Houda, 12 ans, est égorgée après avoir été enlevée par l'AIS. Elle sera jetée, trois jours plus tard sur la voie publique. « C'est là qu'on l'a retrouvée, la gorge tranchée. Sur injonction de Kartali, les portes de la polyclinique du secteur lui seront fermées. Elle est restée là de longues heures sous le regard indifférent des passants avant que sa famille la récupère. Je l'ai enterrée en compagnie de quatre personnes. les autres avaient peur de venir. D'ailleurs celui qui a eu le courage de creuser la tombe de ma soeur a été par la suite fouetté. » Amina Kouidri admet qu'elle s'est engagée dans le mouvement associatif par vengeance. « Ils me l'ont pris de l'école à qui je l'ai confiée, et ni l'instituteur, ni le directeur, n'ont tenté de s'y opposer. » En dépit de la trêve son cauchemar continue. Son quotidien est fait d'angoisse et de peur du lendemain, parce qu'elle affronte les terroristes dans le fief et sans protection de l'Etat. Alors qu'elle a échappé à plusieurs attentats, des menaces continuent de lui parvenir jusqu'à aujourd'hui. « Un jour, on trouvera ta tête accrochée comme un trophée sur l'un des poteaux de la ville » lui dit-on. Il y a seulement quelques jours encore elle a reçu de nouvelles menaces. « Si tu as échappé à Kartali, tu n'échappera pas à Hattab.»

« L'Etat sait que je suis menacée. Pourquoi laisse-t-il faire ? Souhaite-t-il donc lui aussi ma mort ?» Son engagement contre le terrorisme aura également des conséquences sur sa famille. « Personne ne veut engager mes frères sous prétexte que je suis une femme à problèmes. » Au nom de la concorde civile, sa jeune soeur Fathia est privée d'école, pour avoir refusé d'être dans la même classe que le fils d'un repentis. Toutes les tentatives de la famille pour la réintégrer ont été vaines. « Même si le ministre lui-même venait à intervenir, je ne la reprendrais pas, nous a dit le directeur du CEM où elle était scolarisée » rapporte Amina.

L'absence de l'Etat est patente. « Houdna » ou pas, les habitants de la région s'enferment chez eux, dès la tombée de la nuit. « On dort à tour de rôle et on n'ouvre la porte à personne à partir d'une certaine heure. » Dans un lieu où parfois un simple mur sépare des familles de victimes du terrorisme et celles des repentis, le danger est omniprésent. Le couteau reste sur la gorge.

30 décembre 2001

âtillo