Lauréats 1994 -
2002
SELECTION
PRESSE ECRITE
Russie. Pris à la gorge par les griffes
des chiens enragés, mars 2002.
Tomas AVENARIUS, Suddeutsche Zeitung
1. Russie: Pris
à la gorge par les griffes des chiens enragés
La Tschétschènie sous le règne de
la tyrannie:
« Ils nous enfoncent des aiguilles sous les ongles des
doigts »
A la recherche des rebelles, les troupes spéciales russes
se livrent dans le Caucase aux tortures, aux meurtres et aux pillages.
Tschiri-Yourt, au mois de mars. Les dernières
visions dont Magomed Umarov peut encore avoir souvenance sont
l'ombre de l'appareil se portant lentement sur la voiture et les
rotors qui pétaradent. Les soldats surgissant de l'hélicoptère
et ouvrant le feu de leurs nùtraillettes sur le taxi, les
cris des gens, sa propre angoisse. Tout cela flotte dans la tête
de Umarov dans un brouillard, où s'entrechoquent tirs,
sévices, coups de pied et une douleur lancinante à
la cuisse. Ce qui s'est passé, Umarov n'en a connaissance
que par ce qu'en rapporte un proche : le jeune Tchétchène
de 26 ans, au sortir d'un coma de quatre jours, git dans un lit
du nouvel hôpital civil de Grozny, avec un tube dans les
narines et une perfusion intraveineuse au bras, l'aine droite
et la jambe touchées par les balles; et la hanche en éclats.
Le blessé grave avait encore été battu par
les soldats russes, qui l'ont aussi piétinés avec
leurs grosses bottes. « On ne survit pas dans ces cas
-là » déclare l'un des médecins.
traitants de Umarov, qui ajoute « C'est quasiment un
miracle ».
C'est bien plus tard que Umarov apprit la mort de
Issa Elbukajev, le chauffeur de taxi qui les conduisait en ce
12 février, tout comme celle de sa propre mère,
terrassée par une crise cardiaque en voyant, à l'hôpital,
son fils à moitié mort. Les chirurgiens l'avaient
opéré quatre fois de suite, croyant à peine
à sa chance de s'en remettre. Aïschat Garassajeva
en revanche se rappelle parfaitement de cette après-midi
du 12 février. Lorsque l'hélicoptère militaire
russe se posa à l'entrée du village, l'institutrice
était avec une collègue sur la grand-rue de Tschiri-Yourt.
« Ils étaient plus d'une dizaine de soldats, surgis
de l'appareil. Ayant bien dû voir que nous étions
des femmes, ils ont quand même tiré sur nous et sur
le taxi. Nous nous sommes, d'extrême justesse, réfugiées
dans la cour d'une ferme. » De là, Aïschat
Garassajeva observait ce qui s'est passé : « Umarov,
déjà atteint, voulant se mettre à l'abri,
sortit du taxi. L'un des soldats, le foulant aux pieds l'abattit
d'une rafale. Les soldats le frappaient et le rouaient de coups
de pied, tout en fouillant dans ses poches. »
Cinq lignes et une mort
Pour quelle raison les soldats russes ont-ils tiré
sur le taxi ? Nul ne le sait. Il n'existe que des présomptions.
L'hélicoptère tournoyait depuis des heures au dessus
des bourgs et rues alentour. « Apparemment, les soldats
étaient à la recherche de quelque rebelles »,
dit Aischat Garassajeva, « nous n'en savons fichtre rien
de plus. Ils se sont peut-être tout simplement mépris
à propos de la voiture. » Bien que le maire de
la commune eût déposé plainte, le procureur
militaire russe n'a encore prêté aucune attention
à l'affaire. Quoi qu'il en soi, les proches de Umarov n'ont
pas été entendus par le procureur, qui n'a interrogé
ni l'institutrice ni d'autres témoins oculaires. Ni le
numéro matricule de l'hélicoptère, ni l'unité
à laquelle appartiennent les soldats, ne sont connus. L'incident
est cependant mentionné dans le livre-journal réglementaire
du petit hôpital de Tschiri-Yourt. Quelques lignes dans
une main courante poisseuse rendent compte de la mort du chauffeur
de taxi et de l'état du blessé à mort Umarov:
« Issa Elbukajev, né en 1958, a été
admis à 17 heures 05, atteint à la poitrine et au
ventre par des balles tirées par les forces de l'ordre
fédérales. Il est décédé à
17 heurs 20. » Cinq lignes seulement. Un homme est tué,
un autre est estropié à coups de feu. Sans motif
apparent. Et tout cela ne suscite aucune réaction: aucune
explication des militaires, aucune poursuite pénale. Rien.
Même pas l'affirmation des militaires dans de tels cas,
que les victimes seraient des rebelles et auraient appartenu à
une « bande armée ». Des explications ? Pour
quoi faire ? Des « incidents » comme celui-ci sont
monnaie courante en Tschétschènie.
Depuis deux ans et demi, les troupes russes combattent
les séparatistes musulmans dans la république caucasienne
Alors qu'il est question d'environ 4000 soldats russes tombés
au combat, le nombre des rebelles ainsi que des civils tschétschènes
non engagés n'est même pas approximativement connu.
Les estimations des pertes civiles varient entre 5000 et 8000
tués au moins. Une chose est claire: des gens sont tués
chaque jour, bien que les combats ouverts ont cessé à
la fin de l'année dernière, et que le soulèvement
des rebelles se limite actuellement aux attaques nocturnes de
la guérilla. « Des affirmations de témoins
oculaires confirment une image de la violence, dirigée
contre des personnes non impliquées dans les actions de
lutte armée » constate le Haut Comité
pour les Réfugiés des Nations Unies dans son rapport
de Janvier 2000 sur la Tschétschènie. « Torture,
exécutions sommaires, arrestations arbitraires, disparitions
organisées de personnes, viols, sévices, rage globale
de détruire et pillages font partie de cette image.»
Selon les données fournies par l'organisation russe des
Droits de l'Homme, Mémorial, on estime à
près de 2000 le nombre de disparus. Même le délégué
aux Droits de l'Homme, mis en place par le Kremlin, Wladimir Kalamanov,
a enregistré 300 cas de disparition et le ministère
tschétschène de l'intérieur près de
700.
Quant à la (...) elle a recensé, tant
à Grozny qu'à Argun, Tschiri-Yourt, Schali et Novije
Atagij, de nombreux cas témoignant d'arrestations arbitraires,
de tortures et de meurtres. Tous les indices, cela est certain,
convergent vers ce qu'explique Mémorial: «
En Tschétschènie ce sont les escadrons de la
mort russes qui sont engagés ». Presque toujours,
les arrestations sont entreprises par des soldats ne justifiant
pas de leur statut. Presque toujours, les plaques d'immatriculation
des chars d'assaut et des jeeps sont rendues méconnaissables.
Fréquemment les personnes arrêtées disparaissent
sans laisser de traces, alors qu'une procédure d'enquête
est rarement diligentée par le Parquet, et encore moins
aboutit à son terme normal. Que la suspicion eu égard
à la terreur dirigée contre la société
civile tschétschène soit également partagée
par la partie russe est attesté par un reportage de l'hebdomadaire
Nowaja Gasjeta. Un commandant russe y témoigne de
l'assassinat, par un commando des Services secrets militaires
GRU, en janvier, dans la ville de montagne de Schatoï, des
six passagers d'un minibus dont une femme enceinte et mère
de sept enfants. Un procureur militaire a déclaré
au journal « Dans le quartier général de
l'armée à Chankala, ils disent tout simplement aux
officiers tous ceux qui sont là-haut dans les montagnes
sont des bandits. Tuez les tous et, comme vous le voyez, nous
vous couvrons. » Après la déclaration
du commandant, tous les officiers du GRU impliqués furent
arrêtés, chose rare quant aux crimes de guerre en
Tschétschènie.
« Tortures, violences, pillages, disparitions
organisées de personnes, les exemples de tout cela abondent
aussi à Tschiri-Yourt. Peu après l'attaque du taxi
de Magorned Umarov par l'hélicoptère, le village
a été bouclé par les forces de sécurité.
Le « nettoyage » du village de ses rebelles, la fouille
de chaque maison, de chacune des habitations dura huit jours au
bout desquels, les troupes russes ne publièrent pas de
communiqué de victoire. Pour cela Hussein Sakrijev, un
invalide, souffrant du coeur et des reins, père de quatre
enfants, est mort. L'homme, âgé de 40 ans avait été
emmené le 16 février par les soldats du ministère
de l'intérieur et fut battu à mort durant son interrogatoire.
Un voisin, camarade de captivité dans un élevage
de poulets utilisé comme prison dans la localité
voisine de Starije Atagi et qui avait subi des sévices
comme lui, déclare: « Il était clair que
Hussein était beaucoup trop faible. Ils l'ont cependant
frappé durant des heures à coups de matraques et
de câbles d'acier, jusqu'à ce qu'il s'effondre. Ils
se conduisent comme des chiens sauvages ». La famille
prit possession du cadavre deux jours plus tard, constellé
d'hématomes, sans explication aucune. Sa famille peut cependant
être satisfaite, que le corps eût été
tout simplement rendu : chaque jour ou presque, sont trouvés
des morts mutilés jusqu'à ne plus être reconnaissables,
dont les têtes ont été coupées. D'autres
dépouilles mortelles restent des semaines aux mains des
militaires. Les soldats réclament une rançon pour
les restituer. Il est souvent question de plusieurs centaines
de dollars : la vente de Tschétschènes morts est
un business !
Hussein Sakrijev ne fut pas seul à avoir
été arrêté au cours de l'opération
de « nettoyage ». Les Russes avaient également
arrêté plusieurs autres habitants des maisons voisines.
Celui ayant subi l'interrogatoire avec Sakrijev rapporte: «
ils nous enfonçaient des aiguilles sous les ongles des
doigts, cherchant à connaître les noms des rebelles.
On nous accordait cinq minutes. Celui qui indiquerait des noms,
pourrait rentrer chez lui. Les autres seraient gardés en
état d'arrestation durant des mois. » L'homme
ajoute: « Quiconque est assez longtemps torturé,
indiquera ses voisins ou même son frère comme rebelles.
» « Les Tschétschènes déposent
rarement plainte pour mort violente de leurs proches »
Comme le dit l'un des intéressés : « Pourquoi
le ferais-je ? A quoi bon ? Cela ne sert à rien ! »
Le second système
« Les précédents montrent
que la disparition de personnes et l'assassinat de détenus
ne sont pas des cas isolés » constate l'organisation
Mémorial. « En arrière-plan du système
officiel de poursuites pénales, existe un système
parallèle. Il fonctionne sous la protection des militaires.
Il est dirigé depuis le quartier général
à Chankala. On torture et on met à mort illégalement
à l'intérieur de ce système. En lieu et place
de la Justice, oeuvrent les troupes spéciales et le service
secret militaire. » A l'opposé de Mémorial,
le délégué du Kremlin aux Droits de l'Homme,
Wladimir Kalamanov veut avoir reconnu une amélioration
de la situation de la population civile. Il a ainsi récemment
déclaré : « Certainement quelques agressions
isolées ont eu lieu. Mais le Procureur enquête.
» Dans 212 cas l'année dernière, des procédures
ont été engagées, c'est ce qu'affirmait le
Procureur général de Tschétschènie,
Wsjewolod Tschernov. Cependant, le plus haut responsable à
Moscou des poursuites pénales dans la zone en guerre ajoute
: « Pour que ces cas soient traduits devant les tribunaux
il faudrait des preuves substantielles ». La signification
de tout cela est fournie par les policiers tschétschènes
: d'un point de vue juridique, les procédures seraient
engagées ; mais en fait, rien ne se passe. Même lorsqu'un
procès est engagé, cela ne signifie pas qu'il aboutira
à un jugement. Ceci est illustré par le cas du colonel
Jurij Budanov. Ayant, à la suite d'une beuverie, enlevé,
violé et étranglé une jeune tschétschène
en mars 2000 ; Budanov n'est toujours pas jugé. Encore
aujourd'hui.
Et qu'en est-il du délégué
aux Droits de l'Homme Kalamanov ? Un Tschétschène
dit: « Il siège à près de cent kilomètres
de là, à Snamenskoje. Afin de parvenir à
lui, nous devons passer des douzaines de postes de contrôle
russes. Même lorsque les Russes veulent bien nous laisser
passer, cela coûte une fortune en pots de vin. Et quand
bien même nous parvenons à atteindre Snamenskoje,
ils ne nous laissent pas accéder à son bureau. »
En dépit de tout cela, le délégué
aux Droits de l'Homme se montre optimiste dans ses interviews:
« Les soldats ont le devoir maintenant de produire leur
carte de service, lorsqu'ils fouillent une demeure. »
En guise de toute carte de service, les soldats russes montrent
aux Tschétschènes les canons
pointés de leurs mitraillettes Kalachnikov.
Des rebelles en pantoufles ?
Il en aurait été peut-être autrement
si Wladimir Kalamanov sillonnait un peu plus le pays. C'est ainsi
par exemple qu'il aurait dû être à Argun dans
l'après-midi du 4 mars. Cette après-midi là,
un transport de troupes gris traverse la petite ville, suivi par
une masse d'hommes désespérés. Le camion
s'arrête quatre fois, chaque fois devant une maison différente.
Et à chaque fois, un cadavre est déversé
du caisson arrière. Les morts sont Alichan Mussajev, âgé
de 22 ans, Bislan Bichajev, âgé de 29 ans, le jeune
lycéen âgé de 17 ans Schamil Idrissov et Apti
Bartschajev, âgé de 18 ans. Tous les quatre avaient
été arrêtés deux jours plus tôt,
selon toute vraisemblance par les soldats de la 34e brigade du
ministère de l'intérieur. Cette unité est
stationnée dans la région de Argun et est particulièrement
redoutée pour ses exactions. Pour la seule ville de Argun,
on compte plus de 60 disparus.
Les quatre personnes trouvées mortes en ce
matin du 4 mars, avaient succombé à des blessures
par balles. Elles présentaient cependant, comme le montre
les photos, toutes les traces de pression laissées aux
bras par les menottes, des hématomes sur tout le corps,
ainsi que des blessures dues à brûlures aux mains
et aux bras. Des hématomes typiques des coups violents
et des brûlures typiques de la torture avec des décharges
électriques. Le commandant militaire de Argun, le colonel
Viktor Smirnof a déclaré : « Ces hommes
ont été abattus dans la nuit du 3 au 4 mars, lors
de combats avec les soldats de la 34e brigade. » Seulement
: ces hommes, ont certes été effectivement abattus
par balles, mais aucun d'eux ne portait de tenue de combat. Tous
les quatre, selon les déclarations de leurs proches, avaient
même les habits qu'ils portaient déjà chez
eux, deux jours avant leur arrestation par les soldats et leur
mort présumée au combat : des T-shirts de couleur,
des survêtements de sport, des vestes de travail. L'un de
ces Tschétschènes avait même encore ses pantoufles,
avec lesquelles il avait été arrêté
et emmené. L'un des proches pose la question suivante:
« Depuis quand nos rebelles mettent-ils des pantoufles
pour faire la guerre ? »
2. Villages à la Potemkine
au Caucase
Corruption dans le système de santé
tschétschène Des fonctionnaires
règlent des travaux n'ayant jamais été effectués
Lorsque Issa Dudayev regarde par la fenêtre,
il voit bien où il est urgent de reconstruire. Les logements
de l'immeuble collectif d'en face ont été bombardés,
des pans de la façade de la maison d'à côté
sont en porte à faux et menacent de tomber dans le vide.
Dans la cour brûlent, la nuit, des torchères de gaz
car des quartiers entiers de Grozny sont toujours privés
de courant. Pour un vice-ministre de la santé, Dudayev
occupe un logement plutôt modeste: une chambre avec un lit,
une table et un téléviseur; flanquée d'une
cuisine. Quant à l'eau, il doit aller la quérir
avec un seau à la pompe. On ne dispose en effet que rarement
de l'eau courante dans la capitale tschétschène
en ruines. Cet homme d'une cinquantaine d'années, ne court
pas après l'argent et le bien-être. D'autres, si
!: « Je n'ai encore jamais vu, dit le Tschétschène,
durant trente ans de carrière administrative au service
de l'Etat, une corruption de l'ampleur de celle que je constate
à propos de la reconstruction de la Tschétschènie.
»
Ce que Dudayev rapporte de son ministère
est la corruption sur un grand pied et à la mode des «
villages Potemkine » (NDLR: Allusion aux façades
factices dont le Prince Potemkine, conseiller de la Tsarine Catherine
II la Grande, faisait garnir les rues des villages qu'elle devait
traverser lors de ses tournées officielles dans les «
Provinces de Toutes les Russies »). Le budget d'Etat
russe est débité de factures pour la rénovation
d'hôpitaux détruits par la guerre dans cette république
caucasienne. Ces travaux de construction ne sont, selon Dudayev,
jamais effectués ou sont, au mieux, entrepris seulement
dans des proportions largement moindres que ce qui est facturé.
La responsabilité en reviendrait à la direction
tschétschène de la République, mise en place
par Moscou. Dudayev affirme que « les Tschétschènes
s'enrichissent massivement grâce à l'argent dégagé
par Moscou pour la reconstruction de la République en ruines
».
Poste de premiers secours sans carreaux aux fenêtres
En tant que vice-ministre de la santé du
gouvernement tschétschène, Dudayev est compétent
pour les affaires de construction relevant de son Ministère.
D'une pile de dossiers, il extrait un état des travaux
de construction d'hôpitaux et dispensaires, réglés
pour l'année 2000. « Voici, dit-il, les 54 millions
de roubles affectés aux travaux de rénovation dans
l'ensemble de la République. On ne peut, comme responsable,
se les représenter qu'en fermant bien les deux yeux. Et
pourtant, mon propre ministère a payé, pour la même
période, encore une nouvelle fois, presque la même
somme pour des travaux dont l'exécution n'a jamais été
prouvée ». Ainsi, à l'en croire, «
au lieu des 54 millions, ce sont 106 millions de roubles
(soit quatre millions d'Euros) qui ont été facturés
pour des travaux de construction ». « De ces
106 millions de roubles, avec lesquels nos cliniques auraient
dû faire quelque chose de plus humain, la moitié
au moins, sinon plus, a été volée »,
ajoute-t-il.
C'est apparemment de cette manière qu'a été
reconstruit le poste central de premiers secours de Grozny, détruit
durant la guerre. Voici ce que l'on voit réellement sur
place: le poste dispose d'à peine quelques carreaux aux
fenêtres, le crépi de ses murs tombe en lambeaux,
les bureaux et les toilettes sont dans un état lamentable.
Selon Dudayev, les factures pour travaux de rénovation
ont été prises en compte en 2000 pour un montant
d'environ 7 millions de roubles (soit 300.000 d'euros). Ibrahim
Alleroyev, chef du service technique du poste de premiers secours
nous dit: « Pour cet argent, on peut construire un poste
tout neuf. Ici, mis à part quelques plaquages de stuc,
rien n'a été fait. Les travaux de construction ont
débuté à l'automne 2001. » Le contremaître
de la société qui a alors effectivement aménagé
le poste nous dit : « Quoi ? Sept millions de roubles
? Rien n'avait été fait ici, jusqu'à notre
arrivée ».
Selon Dudayev, le ministère de la santé
a depuis longtemps viré l'argent prévu pour la rénovation
du « poste de premiers secours ». « L'argent
est allé en partie à des sociétés
qui n'ont absolument pas travaillé en Tschétschènie
», dit-il, citant une société russe du nom
de « SU-105 ». Selon Dudayev cette société,
ayant fait dernièrement l'objet d'un contrôle par
le ministère tschétschène de l'intérieur,
a reconnu n'avoir pas encore effectué les travaux déjà
facturés. On aurait, soit disant, apparemment utilisé
l'argent pour l'achat préalable de matériaux de
construction pour la Tschétschènie. Mais il était
impossible de montrer ces matériaux aux contrôleurs
ad hoc. Dudayev dit: « Il est apparu qu'ils n'avaient,
même pas acheté une seule pelle ». Selon
les pièces comptables, la SU-105 a établi des factures
pour des travaux dans d'autres cliniques, lesquels travaux, toujours
selon Dudayev, n'ont jamais été effectués.
Dudayev n'est pas le seul à avoir découvert
des cas de corruption au ministère de la santé.
Le ministère tschétschène des finances avait
diligente en 2001 un contrôle comptable dans le système
de santé. Dans le compte-rendu de contrôle que la
Suddeutsche Zeitung a pu se procurer, il est question «
de l'utilisation légale des crédits pour l'achat,
en 2000 et 2001 de médicaments, de produits alimentaires
pour les patients ainsi que d'autres matériaux. »
Les résultats du contrôle font apparaître que
durant la période ayant fait l'objet du contrôle,
les crédits d'aide ont servi à acheter des médicaments
à validité périmée, des produits alimentaires
avariés, des équipements et machines obsolètes.
Le tout facturé comme des produits neufs.
Certains des exemples cités dans le texte
du compte-rendu sont grotesques : tel celui de plusieurs tonnes
de peinture pour les murs, facturées. « Les peintures
livrées dataient de 1975. Elles étaient périmées
depuis 26 ans ! » note le rapport. Ainsi, une quantité
globale de peinture, inutilisable, avait été livrée
et facturée pour exactement 200.000 euros. Dans un autre
exemple, il est question de 30.000 litres d'huile comestible.
L'huile achetée aurait, soi disant, été confondue,
lors de la livraison, avec une autre huile « impropre à
la consommation ».
Le schéma de telles combinaisons est, selon
Dudayev, très clair. « Alors que les peintures
inutilisables et l'huile impropre à la consommation sont
livrées aux hôpitaux, les peintures neuves et l'huile
de qualité, achetées avec les crédits de
l'aide, sont vendues chères sur le marché. Cela
rapporte un joli bénéfice. » Le préjudice,
relevé dans le compte-rendu du contrôle comptable,
s'élève à lui seul à quelque 1,5 million
d'euros. Le rapport constate même dans un cas, qu'en Tschétschènie
des produits de l'aide internationale sont victimes de vol.
En réponse à une question, le ministre
de la santé, en poste depuis le milieu de l'an 2000, Uwaïs
Magomadov, déclarait qu'il n'avait connaissance d'aucune
suspicion de corruption dans sa Maison. « Chez nous,
tout va au mieux. Nous reconstruisons cette République
et la mettons sur pied derechef » Qu'en outre, il ne
serait « pas responsable de la politique des tâches
assignées à son administration. » «
Je suis médecin, et suis donc responsable des patients
» ! Son délégué Dudayev le décrivait
comme « malade » : « Ce ne sont que mensonges
». Le Ministre ne voulut pas prendre position quant
au compte-rendu de contrôle comptable.
Dudayev dit avoir, déjà l'année
dernière, attiré l'attention du Président
de la Tschétschènie nommé par Moscou, Achmed
Kadyrov sur les pratiques passées au ministère.
La conséquence en aurait été que celui-ci
lui interdisait, le lendemain, de prendre part à un conseil
de cabinet qui se tenait pour traiter de questions de santé.
Dudayev ajoute : « Une telle corruption est impensable sans
une couverture assurée par le ministère russe de
la santé. J'en ai averti Moscou - jusqu'à présent
en vain ». Et puis, continue Dudayev, « pour quelle
raison devrait-on se montrer plus honnête dans les autres
ministères que dans le mien ? »
3. Pillage d'un pays sinistré
Des structures d'administration concurrentes
poussent justement à la corruption
Plus la situation est embrouillée et plus
les mains se font basses. En Tschétschènie, c'est
la structure même du gouvernement et de l'administration
qui pousse à la corruption. Il existe en effet une «
administration transitoire pour la Tschétschènie
» à la tête de laquelle Moscou a intronisé
comme Président de la République, l'érudit
musulman Achmed Kadyrov ; et en même temps fonctionne un
gouvernement de la République de Tschétschènie,
au sein duquel, un autre homme mis en place par Moscou, Stanislaw
Ilyassov, a son mot à dire. Ces deux structures sont dans
une situation de quasi concurrence entre elles. Et comme si cela
n'était pas suffisamment contradictoire en soi, siège
en outre à Moscou, au Cabinet, Wladimir Yelagine, «
ministre pour la coordination des organes fédéraux,
compétents pour la reconstruction de la Tschétschènie
».
Que cette structure emberlificotée soit,
en elle-même, une invite à la corruption est un fait
critiqué, même dernièrement par le Président
de la Russie Wladimir Poutine. La raison principale des problèmes
économiques et sociaux de la Tschétschènie
serait « le schéma actuel de financement de la reconstruction
». Selon le chef du Kremlin: « L'argent coule vers
la Tschétschènie et se répand comme dans
un labyrinthe à travers les méandres des divers
services de l'administration et des banques ; puis ce sont, en
bout de course, les institutions les plus diverses qui, à
nouveau, sont responsables de l'usage fait de cet argent ».
Une somme, importante eu égard à la
situation financière de la Russie, est mise par le Kremlin
à la disposition de ce méli-mélo administratif,
pour la reconstruction de la république caucasienne, détruite
par plus de cinq années de guerre. Ainsi, durant l'année
2001, 4,5 milliards de roubles (soit l'équivalent de 166
millions d'euros) ont été prélevés
sur le budget de la Fédération de Russie et ont
ruisselé vers la Tschétschènie. S'y ajoutent
encore quelque 370 millions d'euros, provenant de sources diverses,
extérieures au budget de l'Etat: le groupe énergétique
RAO-UES, le fournisseur de gaz Gazprom ainsi que différentes
compagnies pétrolières doivent financièrement
contribuer à l'effort de reconstruction.
Cette année, selon l'agence de presse Interfax,
huit milliards de roubles inscrits au budget fédéral,
tout comme douze autres milliards en provenance d'autres sources,
devront se déverser à nouveau. Doivent s'y ajouter
en outre, encore 14 autres milliards en provenance d'un «
Programme fédéral de construction ».
Ceci est peu de chose au regard des destructions
dans la république caucasienne. En comparaison, le budget
d'Etat russe s'élève à seulement un peu plus
de 70 milliards d'euros. La somme déjà consacrée
à la reconstruction de la Tschétschènie est
donc importante.
Les informations, concernant la corruption liée
à l'usage de l'argent de la construction, ont déjà
cours depuis fort longtemps. Les pratiques passées, au
ministère tschétschène de la santé,
dénoncées par le vice-ministre de la santé,
Issa Dudayev : « ne sont, certainement pas, comme il
l'affirme lui-même, des cas isolés ». A
cela correspond ce que le chef du gouvernement tschétschène
Ilyassov disait, eu égard aux rapports constants sur la
corruption, largement répandue, liée à l'argent
de la construction provenant de Moscou : « Dans les domaines
dont j'ai la charge, aucun kopeck n'est perdu. Mais je ne me sens
responsable que des domaines dont j'ai moi-même le contrôle.»
Cela semblerait avoir visé le Président Kadyrov,
auquel les media russes attribuent souvent la corruption.
Cependant, ce ne sont pas les Tschétschènes
seuls qui s'enrichissent. Il est notoire que des officiers supérieurs
russes sont mêlés au commerce prohibé du pétrole.
Dans un trafic qui porte sur des millions, le pétrole brut
est détourné des puits de pétrole et des
pipe-lines tschétschènes et traité dans des
raffineries d'arrière-cour. C'est avec cette essence bon
marché et de piètre qualité que roulent les
voitures en Tschétschènie et dans les républiques
russes environnantes. Il est tout aussi notoire que des officiers,
en cheville avec des criminels tschétschènes, se
partagent le magot du trafic de la ferraille. Tout est mis à
l'encan: des installations industrielles touchées par la
guerre, des kilomètres de câbles électriques
de grande valeur, flambants neuf et tout juste mis en place, ou
des tubes de toute sorte. Le vice-ministre tschétschène
de l'économie Badruddin Dedayev a déclaré
à la Suddeutsche Zeitung : « La république
est en ruine et livrée au pillage; et néanmoins,
ruine et pillage continuent de plus belle ».