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SELECTION PRESSE ECRITE

Russie. Pris à la gorge par les griffes des chiens enragés, mars 2002.
Tomas AVENARIUS, Suddeutsche Zeitung

1. Russie: Pris à la gorge par les griffes des chiens enragés

La Tschétschènie sous le règne de la tyrannie:
«
Ils nous enfoncent des aiguilles sous les ongles des doigts »
A la recherche des rebelles, les troupes spéciales russes
se livrent dans le Caucase aux tortures, aux meurtres et aux pillages.

Tschiri-Yourt, au mois de mars. Les dernières visions dont Magomed Umarov peut encore avoir souvenance sont l'ombre de l'appareil se portant lentement sur la voiture et les rotors qui pétaradent. Les soldats surgissant de l'hélicoptère et ouvrant le feu de leurs nùtraillettes sur le taxi, les cris des gens, sa propre angoisse. Tout cela flotte dans la tête de Umarov dans un brouillard, où s'entrechoquent tirs, sévices, coups de pied et une douleur lancinante à la cuisse. Ce qui s'est passé, Umarov n'en a connaissance que par ce qu'en rapporte un proche : le jeune Tchétchène de 26 ans, au sortir d'un coma de quatre jours, git dans un lit du nouvel hôpital civil de Grozny, avec un tube dans les narines et une perfusion intraveineuse au bras, l'aine droite et la jambe touchées par les balles; et la hanche en éclats. Le blessé grave avait encore été battu par les soldats russes, qui l'ont aussi piétinés avec leurs grosses bottes. « On ne survit pas dans ces cas -là » déclare l'un des médecins. traitants de Umarov, qui ajoute « C'est quasiment un miracle ».

C'est bien plus tard que Umarov apprit la mort de Issa Elbukajev, le chauffeur de taxi qui les conduisait en ce 12 février, tout comme celle de sa propre mère, terrassée par une crise cardiaque en voyant, à l'hôpital, son fils à moitié mort. Les chirurgiens l'avaient opéré quatre fois de suite, croyant à peine à sa chance de s'en remettre. Aïschat Garassajeva en revanche se rappelle parfaitement de cette après-midi du 12 février. Lorsque l'hélicoptère militaire russe se posa à l'entrée du village, l'institutrice était avec une collègue sur la grand-rue de Tschiri-Yourt. « Ils étaient plus d'une dizaine de soldats, surgis de l'appareil. Ayant bien dû voir que nous étions des femmes, ils ont quand même tiré sur nous et sur le taxi. Nous nous sommes, d'extrême justesse, réfugiées dans la cour d'une ferme. » De là, Aïschat Garassajeva observait ce qui s'est passé : « Umarov, déjà atteint, voulant se mettre à l'abri, sortit du taxi. L'un des soldats, le foulant aux pieds l'abattit d'une rafale. Les soldats le frappaient et le rouaient de coups de pied, tout en fouillant dans ses poches. »

Cinq lignes et une mort

Pour quelle raison les soldats russes ont-ils tiré sur le taxi ? Nul ne le sait. Il n'existe que des présomptions. L'hélicoptère tournoyait depuis des heures au dessus des bourgs et rues alentour. « Apparemment, les soldats étaient à la recherche de quelque rebelles », dit Aischat Garassajeva, « nous n'en savons fichtre rien de plus. Ils se sont peut-être tout simplement mépris à propos de la voiture. » Bien que le maire de la commune eût déposé plainte, le procureur militaire russe n'a encore prêté aucune attention à l'affaire. Quoi qu'il en soi, les proches de Umarov n'ont pas été entendus par le procureur, qui n'a interrogé ni l'institutrice ni d'autres témoins oculaires. Ni le numéro matricule de l'hélicoptère, ni l'unité à laquelle appartiennent les soldats, ne sont connus. L'incident est cependant mentionné dans le livre-journal réglementaire du petit hôpital de Tschiri-Yourt. Quelques lignes dans une main courante poisseuse rendent compte de la mort du chauffeur de taxi et de l'état du blessé à mort Umarov: « Issa Elbukajev, né en 1958, a été admis à 17 heures 05, atteint à la poitrine et au ventre par des balles tirées par les forces de l'ordre fédérales. Il est décédé à 17 heurs 20. » Cinq lignes seulement. Un homme est tué, un autre est estropié à coups de feu. Sans motif apparent. Et tout cela ne suscite aucune réaction: aucune explication des militaires, aucune poursuite pénale. Rien. Même pas l'affirmation des militaires dans de tels cas, que les victimes seraient des rebelles et auraient appartenu à une « bande armée ». Des explications ? Pour quoi faire ? Des « incidents » comme celui-ci sont monnaie courante en Tschétschènie.

Depuis deux ans et demi, les troupes russes combattent les séparatistes musulmans dans la république caucasienne Alors qu'il est question d'environ 4000 soldats russes tombés au combat, le nombre des rebelles ainsi que des civils tschétschènes non engagés n'est même pas approximativement connu. Les estimations des pertes civiles varient entre 5000 et 8000 tués au moins. Une chose est claire: des gens sont tués chaque jour, bien que les combats ouverts ont cessé à la fin de l'année dernière, et que le soulèvement des rebelles se limite actuellement aux attaques nocturnes de la guérilla. « Des affirmations de témoins oculaires confirment une image de la violence, dirigée contre des personnes non impliquées dans les actions de lutte armée » constate le Haut Comité pour les Réfugiés des Nations Unies dans son rapport de Janvier 2000 sur la Tschétschènie. « Torture, exécutions sommaires, arrestations arbitraires, disparitions organisées de personnes, viols, sévices, rage globale de détruire et pillages font partie de cette image.» Selon les données fournies par l'organisation russe des Droits de l'Homme, Mémorial, on estime à près de 2000 le nombre de disparus. Même le délégué aux Droits de l'Homme, mis en place par le Kremlin, Wladimir Kalamanov, a enregistré 300 cas de disparition et le ministère tschétschène de l'intérieur près de 700.

Quant à la (...) elle a recensé, tant à Grozny qu'à Argun, Tschiri-Yourt, Schali et Novije Atagij, de nombreux cas témoignant d'arrestations arbitraires, de tortures et de meurtres. Tous les indices, cela est certain, convergent vers ce qu'explique Mémorial: « En Tschétschènie ce sont les escadrons de la mort russes qui sont engagés ». Presque toujours, les arrestations sont entreprises par des soldats ne justifiant pas de leur statut. Presque toujours, les plaques d'immatriculation des chars d'assaut et des jeeps sont rendues méconnaissables. Fréquemment les personnes arrêtées disparaissent sans laisser de traces, alors qu'une procédure d'enquête est rarement diligentée par le Parquet, et encore moins aboutit à son terme normal. Que la suspicion eu égard à la terreur dirigée contre la société civile tschétschène soit également partagée par la partie russe est attesté par un reportage de l'hebdomadaire Nowaja Gasjeta. Un commandant russe y témoigne de l'assassinat, par un commando des Services secrets militaires GRU, en janvier, dans la ville de montagne de Schatoï, des six passagers d'un minibus dont une femme enceinte et mère de sept enfants. Un procureur militaire a déclaré au journal « Dans le quartier général de l'armée à Chankala, ils disent tout simplement aux officiers tous ceux qui sont là-haut dans les montagnes sont des bandits. Tuez les tous et, comme vous le voyez, nous vous couvrons. » Après la déclaration du commandant, tous les officiers du GRU impliqués furent arrêtés, chose rare quant aux crimes de guerre en Tschétschènie.

« Tortures, violences, pillages, disparitions organisées de personnes, les exemples de tout cela abondent aussi à Tschiri-Yourt. Peu après l'attaque du taxi de Magorned Umarov par l'hélicoptère, le village a été bouclé par les forces de sécurité. Le « nettoyage » du village de ses rebelles, la fouille de chaque maison, de chacune des habitations dura huit jours au bout desquels, les troupes russes ne publièrent pas de communiqué de victoire. Pour cela Hussein Sakrijev, un invalide, souffrant du coeur et des reins, père de quatre enfants, est mort. L'homme, âgé de 40 ans avait été emmené le 16 février par les soldats du ministère de l'intérieur et fut battu à mort durant son interrogatoire. Un voisin, camarade de captivité dans un élevage de poulets utilisé comme prison dans la localité voisine de Starije Atagi et qui avait subi des sévices comme lui, déclare: « Il était clair que Hussein était beaucoup trop faible. Ils l'ont cependant frappé durant des heures à coups de matraques et de câbles d'acier, jusqu'à ce qu'il s'effondre. Ils se conduisent comme des chiens sauvages ». La famille prit possession du cadavre deux jours plus tard, constellé d'hématomes, sans explication aucune. Sa famille peut cependant être satisfaite, que le corps eût été tout simplement rendu : chaque jour ou presque, sont trouvés des morts mutilés jusqu'à ne plus être reconnaissables, dont les têtes ont été coupées. D'autres dépouilles mortelles restent des semaines aux mains des militaires. Les soldats réclament une rançon pour les restituer. Il est souvent question de plusieurs centaines de dollars : la vente de Tschétschènes morts est un business !

Hussein Sakrijev ne fut pas seul à avoir été arrêté au cours de l'opération de « nettoyage ». Les Russes avaient également arrêté plusieurs autres habitants des maisons voisines. Celui ayant subi l'interrogatoire avec Sakrijev rapporte: « ils nous enfonçaient des aiguilles sous les ongles des doigts, cherchant à connaître les noms des rebelles. On nous accordait cinq minutes. Celui qui indiquerait des noms, pourrait rentrer chez lui. Les autres seraient gardés en état d'arrestation durant des mois. » L'homme ajoute: « Quiconque est assez longtemps torturé, indiquera ses voisins ou même son frère comme rebelles. » « Les Tschétschènes déposent rarement plainte pour mort violente de leurs proches » Comme le dit l'un des intéressés : « Pourquoi le ferais-je ? A quoi bon ? Cela ne sert à rien ! »

Le second système

« Les précédents montrent que la disparition de personnes et l'assassinat de détenus ne sont pas des cas isolés » constate l'organisation Mémorial. « En arrière-plan du système officiel de poursuites pénales, existe un système parallèle. Il fonctionne sous la protection des militaires. Il est dirigé depuis le quartier général à Chankala. On torture et on met à mort illégalement à l'intérieur de ce système. En lieu et place de la Justice, oeuvrent les troupes spéciales et le service secret militaire. » A l'opposé de Mémorial, le délégué du Kremlin aux Droits de l'Homme, Wladimir Kalamanov veut avoir reconnu une amélioration de la situation de la population civile. Il a ainsi récemment déclaré : « Certainement quelques agressions isolées ont eu lieu. Mais le Procureur enquête. » Dans 212 cas l'année dernière, des procédures ont été engagées, c'est ce qu'affirmait le Procureur général de Tschétschènie, Wsjewolod Tschernov. Cependant, le plus haut responsable à Moscou des poursuites pénales dans la zone en guerre ajoute : « Pour que ces cas soient traduits devant les tribunaux il faudrait des preuves substantielles ». La signification de tout cela est fournie par les policiers tschétschènes : d'un point de vue juridique, les procédures seraient engagées ; mais en fait, rien ne se passe. Même lorsqu'un procès est engagé, cela ne signifie pas qu'il aboutira à un jugement. Ceci est illustré par le cas du colonel Jurij Budanov. Ayant, à la suite d'une beuverie, enlevé, violé et étranglé une jeune tschétschène en mars 2000 ; Budanov n'est toujours pas jugé. Encore aujourd'hui.

Et qu'en est-il du délégué aux Droits de l'Homme Kalamanov ? Un Tschétschène dit: « Il siège à près de cent kilomètres de là, à Snamenskoje. Afin de parvenir à lui, nous devons passer des douzaines de postes de contrôle russes. Même lorsque les Russes veulent bien nous laisser passer, cela coûte une fortune en pots de vin. Et quand bien même nous parvenons à atteindre Snamenskoje, ils ne nous laissent pas accéder à son bureau. » En dépit de tout cela, le délégué aux Droits de l'Homme se montre optimiste dans ses interviews: « Les soldats ont le devoir maintenant de produire leur carte de service, lorsqu'ils fouillent une demeure. » En guise de toute carte de service, les soldats russes montrent aux Tschétschènes les canons
pointés de leurs mitraillettes Kalachnikov.

Des rebelles en pantoufles ?

Il en aurait été peut-être autrement si Wladimir Kalamanov sillonnait un peu plus le pays. C'est ainsi par exemple qu'il aurait dû être à Argun dans l'après-midi du 4 mars. Cette après-midi là, un transport de troupes gris traverse la petite ville, suivi par une masse d'hommes désespérés. Le camion s'arrête quatre fois, chaque fois devant une maison différente. Et à chaque fois, un cadavre est déversé du caisson arrière. Les morts sont Alichan Mussajev, âgé de 22 ans, Bislan Bichajev, âgé de 29 ans, le jeune lycéen âgé de 17 ans Schamil Idrissov et Apti Bartschajev, âgé de 18 ans. Tous les quatre avaient été arrêtés deux jours plus tôt, selon toute vraisemblance par les soldats de la 34e brigade du ministère de l'intérieur. Cette unité est stationnée dans la région de Argun et est particulièrement redoutée pour ses exactions. Pour la seule ville de Argun, on compte plus de 60 disparus.

Les quatre personnes trouvées mortes en ce matin du 4 mars, avaient succombé à des blessures par balles. Elles présentaient cependant, comme le montre les photos, toutes les traces de pression laissées aux bras par les menottes, des hématomes sur tout le corps, ainsi que des blessures dues à brûlures aux mains et aux bras. Des hématomes typiques des coups violents et des brûlures typiques de la torture avec des décharges électriques. Le commandant militaire de Argun, le colonel Viktor Smirnof a déclaré : « Ces hommes ont été abattus dans la nuit du 3 au 4 mars, lors de combats avec les soldats de la 34e brigade. » Seulement : ces hommes, ont certes été effectivement abattus par balles, mais aucun d'eux ne portait de tenue de combat. Tous les quatre, selon les déclarations de leurs proches, avaient même les habits qu'ils portaient déjà chez eux, deux jours avant leur arrestation par les soldats et leur mort présumée au combat : des T-shirts de couleur, des survêtements de sport, des vestes de travail. L'un de ces Tschétschènes avait même encore ses pantoufles, avec lesquelles il avait été arrêté et emmené. L'un des proches pose la question suivante: « Depuis quand nos rebelles mettent-ils des pantoufles pour faire la guerre ? »

2. Villages à la Potemkine au Caucase

Corruption dans le système de santé tschétschène Des fonctionnaires
règlent des travaux n'ayant jamais été effectués

Lorsque Issa Dudayev regarde par la fenêtre, il voit bien où il est urgent de reconstruire. Les logements de l'immeuble collectif d'en face ont été bombardés, des pans de la façade de la maison d'à côté sont en porte à faux et menacent de tomber dans le vide. Dans la cour brûlent, la nuit, des torchères de gaz car des quartiers entiers de Grozny sont toujours privés de courant. Pour un vice-ministre de la santé, Dudayev occupe un logement plutôt modeste: une chambre avec un lit, une table et un téléviseur; flanquée d'une cuisine. Quant à l'eau, il doit aller la quérir avec un seau à la pompe. On ne dispose en effet que rarement de l'eau courante dans la capitale tschétschène en ruines. Cet homme d'une cinquantaine d'années, ne court pas après l'argent et le bien-être. D'autres, si !: « Je n'ai encore jamais vu, dit le Tschétschène, durant trente ans de carrière administrative au service de l'Etat, une corruption de l'ampleur de celle que je constate à propos de la reconstruction de la Tschétschènie. »

Ce que Dudayev rapporte de son ministère est la corruption sur un grand pied et à la mode des « villages Potemkine » (NDLR: Allusion aux façades factices dont le Prince Potemkine, conseiller de la Tsarine Catherine II la Grande, faisait garnir les rues des villages qu'elle devait traverser lors de ses tournées officielles dans les « Provinces de Toutes les Russies »). Le budget d'Etat russe est débité de factures pour la rénovation d'hôpitaux détruits par la guerre dans cette république caucasienne. Ces travaux de construction ne sont, selon Dudayev, jamais effectués ou sont, au mieux, entrepris seulement dans des proportions largement moindres que ce qui est facturé. La responsabilité en reviendrait à la direction tschétschène de la République, mise en place par Moscou. Dudayev affirme que « les Tschétschènes s'enrichissent massivement grâce à l'argent dégagé par Moscou pour la reconstruction de la République en ruines ».

Poste de premiers secours sans carreaux aux fenêtres

En tant que vice-ministre de la santé du gouvernement tschétschène, Dudayev est compétent pour les affaires de construction relevant de son Ministère. D'une pile de dossiers, il extrait un état des travaux de construction d'hôpitaux et dispensaires, réglés pour l'année 2000. « Voici, dit-il, les 54 millions de roubles affectés aux travaux de rénovation dans l'ensemble de la République. On ne peut, comme responsable, se les représenter qu'en fermant bien les deux yeux. Et pourtant, mon propre ministère a payé, pour la même période, encore une nouvelle fois, presque la même somme pour des travaux dont l'exécution n'a jamais été prouvée ». Ainsi, à l'en croire, « au lieu des 54 millions, ce sont 106 millions de roubles (soit quatre millions d'Euros) qui ont été facturés pour des travaux de construction ». « De ces 106 millions de roubles, avec lesquels nos cliniques auraient dû faire quelque chose de plus humain, la moitié au moins, sinon plus, a été volée », ajoute-t-il.

C'est apparemment de cette manière qu'a été reconstruit le poste central de premiers secours de Grozny, détruit durant la guerre. Voici ce que l'on voit réellement sur place: le poste dispose d'à peine quelques carreaux aux fenêtres, le crépi de ses murs tombe en lambeaux, les bureaux et les toilettes sont dans un état lamentable. Selon Dudayev, les factures pour travaux de rénovation ont été prises en compte en 2000 pour un montant d'environ 7 millions de roubles (soit 300.000 d'euros). Ibrahim Alleroyev, chef du service technique du poste de premiers secours nous dit: « Pour cet argent, on peut construire un poste tout neuf. Ici, mis à part quelques plaquages de stuc, rien n'a été fait. Les travaux de construction ont débuté à l'automne 2001. » Le contremaître de la société qui a alors effectivement aménagé le poste nous dit : « Quoi ? Sept millions de roubles ? Rien n'avait été fait ici, jusqu'à notre arrivée ».

Selon Dudayev, le ministère de la santé a depuis longtemps viré l'argent prévu pour la rénovation du « poste de premiers secours ». « L'argent est allé en partie à des sociétés qui n'ont absolument pas travaillé en Tschétschènie », dit-il, citant une société russe du nom de « SU-105 ». Selon Dudayev cette société, ayant fait dernièrement l'objet d'un contrôle par le ministère tschétschène de l'intérieur, a reconnu n'avoir pas encore effectué les travaux déjà facturés. On aurait, soit disant, apparemment utilisé l'argent pour l'achat préalable de matériaux de construction pour la Tschétschènie. Mais il était impossible de montrer ces matériaux aux contrôleurs ad hoc. Dudayev dit: « Il est apparu qu'ils n'avaient, même pas acheté une seule pelle ». Selon les pièces comptables, la SU-105 a établi des factures pour des travaux dans d'autres cliniques, lesquels travaux, toujours selon Dudayev, n'ont jamais été effectués.

Dudayev n'est pas le seul à avoir découvert des cas de corruption au ministère de la santé. Le ministère tschétschène des finances avait diligente en 2001 un contrôle comptable dans le système de santé. Dans le compte-rendu de contrôle que la Suddeutsche Zeitung a pu se procurer, il est question « de l'utilisation légale des crédits pour l'achat, en 2000 et 2001 de médicaments, de produits alimentaires pour les patients ainsi que d'autres matériaux. » Les résultats du contrôle font apparaître que durant la période ayant fait l'objet du contrôle, les crédits d'aide ont servi à acheter des médicaments à validité périmée, des produits alimentaires avariés, des équipements et machines obsolètes. Le tout facturé comme des produits neufs.

Certains des exemples cités dans le texte du compte-rendu sont grotesques : tel celui de plusieurs tonnes de peinture pour les murs, facturées. « Les peintures livrées dataient de 1975. Elles étaient périmées depuis 26 ans ! » note le rapport. Ainsi, une quantité globale de peinture, inutilisable, avait été livrée et facturée pour exactement 200.000 euros. Dans un autre exemple, il est question de 30.000 litres d'huile comestible. L'huile achetée aurait, soi disant, été confondue, lors de la livraison, avec une autre huile « impropre à la consommation ».

Le schéma de telles combinaisons est, selon Dudayev, très clair. « Alors que les peintures inutilisables et l'huile impropre à la consommation sont livrées aux hôpitaux, les peintures neuves et l'huile de qualité, achetées avec les crédits de l'aide, sont vendues chères sur le marché. Cela rapporte un joli bénéfice. » Le préjudice, relevé dans le compte-rendu du contrôle comptable, s'élève à lui seul à quelque 1,5 million d'euros. Le rapport constate même dans un cas, qu'en Tschétschènie des produits de l'aide internationale sont victimes de vol.

En réponse à une question, le ministre de la santé, en poste depuis le milieu de l'an 2000, Uwaïs Magomadov, déclarait qu'il n'avait connaissance d'aucune suspicion de corruption dans sa Maison. « Chez nous, tout va au mieux. Nous reconstruisons cette République et la mettons sur pied derechef » Qu'en outre, il ne serait « pas responsable de la politique des tâches assignées à son administration. » « Je suis médecin, et suis donc responsable des patients » ! Son délégué Dudayev le décrivait comme « malade » : « Ce ne sont que mensonges ». Le Ministre ne voulut pas prendre position quant au compte-rendu de contrôle comptable.

Dudayev dit avoir, déjà l'année dernière, attiré l'attention du Président de la Tschétschènie nommé par Moscou, Achmed Kadyrov sur les pratiques passées au ministère. La conséquence en aurait été que celui-ci lui interdisait, le lendemain, de prendre part à un conseil de cabinet qui se tenait pour traiter de questions de santé. Dudayev ajoute : « Une telle corruption est impensable sans une couverture assurée par le ministère russe de la santé. J'en ai averti Moscou - jusqu'à présent en vain ». Et puis, continue Dudayev, « pour quelle raison devrait-on se montrer plus honnête dans les autres ministères que dans le mien ? »

3. Pillage d'un pays sinistré

Des structures d'administration concurrentes
poussent justement à la corruption

Plus la situation est embrouillée et plus les mains se font basses. En Tschétschènie, c'est la structure même du gouvernement et de l'administration qui pousse à la corruption. Il existe en effet une « administration transitoire pour la Tschétschènie » à la tête de laquelle Moscou a intronisé comme Président de la République, l'érudit musulman Achmed Kadyrov ; et en même temps fonctionne un gouvernement de la République de Tschétschènie, au sein duquel, un autre homme mis en place par Moscou, Stanislaw Ilyassov, a son mot à dire. Ces deux structures sont dans une situation de quasi concurrence entre elles. Et comme si cela n'était pas suffisamment contradictoire en soi, siège en outre à Moscou, au Cabinet, Wladimir Yelagine, « ministre pour la coordination des organes fédéraux, compétents pour la reconstruction de la Tschétschènie ».

Que cette structure emberlificotée soit, en elle-même, une invite à la corruption est un fait critiqué, même dernièrement par le Président de la Russie Wladimir Poutine. La raison principale des problèmes économiques et sociaux de la Tschétschènie serait « le schéma actuel de financement de la reconstruction ». Selon le chef du Kremlin: « L'argent coule vers la Tschétschènie et se répand comme dans un labyrinthe à travers les méandres des divers services de l'administration et des banques ; puis ce sont, en bout de course, les institutions les plus diverses qui, à nouveau, sont responsables de l'usage fait de cet argent ».

Une somme, importante eu égard à la situation financière de la Russie, est mise par le Kremlin à la disposition de ce méli-mélo administratif, pour la reconstruction de la république caucasienne, détruite par plus de cinq années de guerre. Ainsi, durant l'année 2001, 4,5 milliards de roubles (soit l'équivalent de 166 millions d'euros) ont été prélevés sur le budget de la Fédération de Russie et ont ruisselé vers la Tschétschènie. S'y ajoutent encore quelque 370 millions d'euros, provenant de sources diverses, extérieures au budget de l'Etat: le groupe énergétique RAO-UES, le fournisseur de gaz Gazprom ainsi que différentes compagnies pétrolières doivent financièrement contribuer à l'effort de reconstruction.

Cette année, selon l'agence de presse Interfax, huit milliards de roubles inscrits au budget fédéral, tout comme douze autres milliards en provenance d'autres sources, devront se déverser à nouveau. Doivent s'y ajouter en outre, encore 14 autres milliards en provenance d'un « Programme fédéral de construction ».

Ceci est peu de chose au regard des destructions dans la république caucasienne. En comparaison, le budget d'Etat russe s'élève à seulement un peu plus de 70 milliards d'euros. La somme déjà consacrée à la reconstruction de la Tschétschènie est donc importante.

Les informations, concernant la corruption liée à l'usage de l'argent de la construction, ont déjà cours depuis fort longtemps. Les pratiques passées, au ministère tschétschène de la santé, dénoncées par le vice-ministre de la santé, Issa Dudayev : « ne sont, certainement pas, comme il l'affirme lui-même, des cas isolés ». A cela correspond ce que le chef du gouvernement tschétschène Ilyassov disait, eu égard aux rapports constants sur la corruption, largement répandue, liée à l'argent de la construction provenant de Moscou : « Dans les domaines dont j'ai la charge, aucun kopeck n'est perdu. Mais je ne me sens responsable que des domaines dont j'ai moi-même le contrôle.» Cela semblerait avoir visé le Président Kadyrov, auquel les media russes attribuent souvent la corruption.

Cependant, ce ne sont pas les Tschétschènes seuls qui s'enrichissent. Il est notoire que des officiers supérieurs russes sont mêlés au commerce prohibé du pétrole. Dans un trafic qui porte sur des millions, le pétrole brut est détourné des puits de pétrole et des pipe-lines tschétschènes et traité dans des raffineries d'arrière-cour. C'est avec cette essence bon marché et de piètre qualité que roulent les voitures en Tschétschènie et dans les républiques russes environnantes. Il est tout aussi notoire que des officiers, en cheville avec des criminels tschétschènes, se partagent le magot du trafic de la ferraille. Tout est mis à l'encan: des installations industrielles touchées par la guerre, des kilomètres de câbles électriques de grande valeur, flambants neuf et tout juste mis en place, ou des tubes de toute sorte. Le vice-ministre tschétschène de l'économie Badruddin Dedayev a déclaré à la Suddeutsche Zeitung : « La république est en ruine et livrée au pillage; et néanmoins, ruine et pillage continuent de plus belle ».

âtillo