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SELECTION PRESSE ECRITE

1er prix Trophée 2002
Palestine. Jénine: Témoignages sur un massacre
Pierre BARBANCEY, L'Humanité, 12, 13 et 15 avril 2002.

Jénine. Témoignages sur un massacre.

Proche-Orient. Le camp de réfugiés palestiniens
de Jénine en Cisjordanie " nettoyé " par l'armée israélienne
Des centaines de morts, plus de 600 Palestiniens capturés,
des familles entières déplacées: une tragédie a eu lieu à huis clos
à Jénine après plusieurs jours d'une sanglante bataille.

Jénine (Cisjordanie), envoyé spécial.

1. - 12 avril 2002. Le camp de réfugiés palestiniens de Jénine.

Ariel Sharon a rajeuni de vingt ans. 1982 : massacre de Sabra et Chatila. 2002: massacre de Jénine. La boucle est bouclée pour le premier ministre israélien venu mercredi soir féliciter ses troupes pour le "nettoyage" - c'est le terme qu'il utilise - de cette ville du nord de la Cisjordanie. Pas d'images, pas de photos. Tsahal avait pris soin d'interdire aux journalistes l'accès de Jénine et surtout du camp de réfugiés du même nom. Hier matin, il était encore impossible de pénétrer dans le camp. Plusieurs photographes se sont fait confisquer leur matériel et la presse écrite a été refoulée. Au check-point de Salem, à quelques encablures de Jénine, un officier supérieur israélien se réjouissait: " C'est fini. Le camp de réfugiés a été défait. Nous avons capturé plus de 600 Palestiniens. Il reste très peu de combattants. Nous allons y aller et tout détruire. " On ne saurait être plus clair. S'il ne parle pas du nombre de morts - mais un autre officiel israélien a évoqué " une centaine de Palestiniens tués à Jénine " -, certains témoignages font état de plus de 200 cadavres jonchant les rues. Des corps que l'on ne verra sans doute jamais, l'armée israélienne semble s'employer à effacer toutes traces. Il paraît pourtant certain que le déferlement de bombes, de roquettes par des hélicoptères Apache et Cobra, les tirs de canons et de tanks, les rafales de mitrailleuses ont fauché les Palestiniens sans discernement, hommes, femmes, vieillards ou enfants. Combattants et civils palestiniens étaient logés à la même enseigne. Les soldats de Tsahal n'ont pas fait de quartier. Pour Saëb Erekat, responsable palestinien, on compterait plus de 500 morts depuis le 29 mars, dans l'ensemble de la Cisjordanie. " Je crois que ce chiffre pourrait augmenter quand nous aurons découvert l'ampleur des dégâts et les massacres qui ont été commis ", a-t-il déclaré.

En prenant des chemins détournés, on arrive à Salem, un village arabe israélien. En coupant, à pied, à travers champ, on parvient à Romane, un petit village de 2 500 habitants, en territoire palestinien. Près de 600 hommes du camp de Jénine, d'abord arrêtés puis relâchés après plusieurs jours de détention dans des conditions inhumaines, sont venus y chercher refuge. Plusieurs dizaines dorment dans la mosquée, d'autres ont été hébergés dans des familles. Ils attendent là, hagards, abattus. Certains portent des pansements, d'autres marchent avec difficulté. Beaucoup ont les poignets lacérés par les lacets en plastique qui leur enserraient les mains lorsqu'ils étaient dans les griffes de Tsahal. La plupart n'ont aucune nouvelle de leur famille : les Israéliens ont forcé les femmes et les enfants à se rendre dans des bourgades différentes et les déplacements sont encore difficues et dangereux.

De Romane, Jénine n'est pas loin. On y parvient par de petites routes bordées d'oliveraies. La campagne de Cisjordanie est belle au printemps. Mais les paysans palestiniens n'ont guère eu le temps de s'occuper de leurs cultures ces dernières semaines. Parvenu aux premières maisons de Jénine, on mesure l'ampleur du désastre. La ville s'étend dans le vallon. Le camp de réfugiés s'étire à flanc de colline. Une fumée noire s'échappe du centre du camp. Deux hélicoptères survolent la zone et se mettent à tirer de longues rafales de mitrailleuse. Des tanks sillonnent les chemins, sans doute à la recherche d'une proie. Du doigt, un homme montre sa maison. Ahmed l'a quittée le matin même, vers 10 heures. " J'ai vu des bulldozers détruire les habitations, il y avait des troupes au sol qui rentraient partout. Pendant cinq jours, les hélicoptères n'ont pas arrêté de s'abattre sur nous. C'était un véritable déluge. Mais dans le centre du camp la résistance était forte. "
Comme les 15 000 habitants du camp de Jénine, il se retrouve à nouveau sans rien. Ces fils des réfugiés de 1948 doivent à leur tour trouver un nouveau refuge. " Nous voulons la paix. Mais quelle paix ? Sharon ne résoudra rien par la force ", dit-il. Sa seule richesse était sa maison. Il ne sait pas quand et dans quel état il la retrouvera. " Je n'ai plus rien, même pas un shekel en poche. On nous accule à la misère quotidienne. Nous vivons une véritable tragédie humaine ", ajoute-t-il avec un tremblement dans la voix. La nuit qui a suivi, régulièrement déchirée par des fusées éclairantes, les hélicoptères ont continué à tournoyer dans le ciel. Hier matin, des jeeps patrouillaient dans les villages environnants privés d'électricité depuis plus de douze heures, un large drapeau frappé de l'étoile de David déployé.

A l'entrée nord de la ville, l'atmosphère est tout autre: les militaires se réjouissent de leur victoire à la Pyrrhus, une camionnette diffuse des chants religieux et vante l'arrivée du Messie. Quelques soldats enlèvent leurs casques et mettent leur kippa. Sur les vitres des jeeps on peut apercevoir des photos découpées dans la presse, présentant l'action de l'armée dans les villes palestiniennes. Quelques appelés, remontant la route, avouent ne pas avoir participé aux combats. L'attentat qui s'est produit le matin même en Israël et la mort de 14 réservistes ici même, la veille, les a visiblement ébranlés. Ils ne sont plus vraiment certains de 1'utilité de cette opération militaire. Plus bas, un bus aux vitres grillagées s'approche, en provenance de Jénine. A l'intérieur, une douzaine de prisonniers palestiniens, torse nu, les yeux bandés, attendent de connaître leur sort. L'un d'entre eux a réussi à faire glisser légèrement l'étoffe qui le rend aveugle et jette des coups d'oeil furtifs à l'extérieur. Il est apeuré. Jacob Edery, maire likoud d'Or Hakiva est en treillis, visiblement content. Trop vieux pour être réserviste, il s'est porté, volontaire et arbore fièrement un revolver. " Je suis un ami d'Ariel Sharon ", dit-il. " Ce matin, nous avons dit aux Palestiniens de se rendre sinon on faisait donner l'aviation. Après cette opération, il faudra négocier avec Arafat, même si c'est un grand terroriste. Mais s'il continue, on le tuera ", assène-t-ü, sûr de lui.

2. - 13 avril 2002. Des rescapés du carnage parlent

Alors qu'on assiste à un regain d'activités diplomatiques
avec l'arrivée de Colin Powell, Tsahal poursuit son offensive sanglante.
Notre envoyé spécial a rencontré plusieurs témoins des tueries
perpétrées par l'armée israélienne dans le camp de réfugiés.
Tsahal reconnaît, elle-même, que son attaque
aurait fait plusieurs centaines de victimes.

Ariel Sharon exulte, certain de sa victoire. Depuis le 29 mars, ses chars sont entrés dans les principales villes de la Cisjordanie avec la bénédiction des Etats-Unis. Sous prétexte d'attentats suicides - que la communauté internationale dénonce, comme d'ailleurs Yasser Arafat (toujours détenu à Ramallah) et l'Autorité palestinienne - il tente de donner corps à son vieux rêve militaire: en finir une fois pour toute avec le peuple palestinien, obstacle à sa volonté d'expansion et à l'établissement d'Eretz Israël (le grand Israël). Pour cela, il a mis le paquet, assuré semble-t-il d'une impunité sans faille. Là où des pays ont dû rendre des comptes devant les instances internationales, ont été boycottés, étranglés économiquement voire punis militairement, le gouvernement israélien ne rencontre que des remontrances, des menaces voilées, des injonctions sans lendemain qui ne modifient en rien sa politique. Une politique qui, ces dernières semaines, s'est révélée pour ce
qu'elle est : injuste, oppressive et meurtrière. Pour les Palestiniens comme pour les Israéliens. Les rumeurs faisaient présager du pire. L'armée israélienne a bien tenté d'empêcher les observateurs et les journalistes de se rendre sur place, d'essayer de rendre compte de la situation sur le terrain. Les expulsions, les arrestations, les saisies de matériels n'enrayent pas l'émergence de la réalité. Aussi dure et cruelle soit-elle. C'est à Jénine, dans le nord de la Cisjordanie, que le drame le plus atroce s'est produit. Les témoignages commencent à émerger. Ils sont terribles.
Après Ramallah, Bethléem, Naplouse, Kalkilya et Tulkarem, Tsahal a envahi Jénine. Le siège est massif. Des dizaines et des dizaines d'unités blindées sont sur place. Les troupes affluent. Les hélicoptères affûtent leurs missiles. La cible : le camp de réfugiés d'où seraient partis plusieurs kamikazes palestiniens. Pendant plus de six jours, un déluge de bombes et de balles s'abattent sur cet espace de quelques kilomètres carrés où vivent des milliers de Palestiniens ayant trouvé là un refuge, notamment après la guerre de 1948 et l'exil forcé. C'est la nakba (la catastrophe) selon les Palestiniens. Que s'est-il passé ?

Seham Jelamne, cinquante-deux ans, a le regard triste. Son visage semble figé, comme si l'émotion ne pouvait plus l'atteindre après ce qu'elle a vécu. A ses côtés, une de ses filles, toute de noir vêtue qui rehausse la beauté de cette gamine de douze ans. Ce qu'il reste de la famille a trouvé un hébergement dans le village de Kfar Daan, sur les hauteurs de Jénine. C'est d'ailleurs dans cette ville que le mari de Seham, âgé de cinquante-trois ans, a été expulsé. Avec retenue, la femme parle des bombardements, de la manière dont il a fallu quitter la maison, cible des Israéliens, emmener toute la famille chez le voisin, bouger et bouger encore à chaque attaque jusqu'à finir par partir, parce que la vie des enfants était enjeu. Seham parle et semble regarder dans le vide. Elle déroule une sale pelote sans fin, tant les images qu'elle décrit sont inscrites à jamais dans sa mémoire. Pas d'animosité dans sa voix. Elle parle pour exorciser la peur de ces soldats, du bruit des rafales d'armes automatiques, des ordres aboyés, du rudoiement. Jusqu'à ce que sa fille, Nadjwa, se mette à pleurer de trop de souffrances. Les larmes s'écrasent sur ses lèvres alors que sortent de sa bouche des mots terribles : " Je veux tuer un Israélien, de tout mon cour. Je n'ai plus d'avenir. Les Palestiniens devraient mettre sur pied une armée de femmes. Ainsi, je pourrais me battre. " Elle ajoute à propos des femmes qui commettent des attentats suicides : " C'est une idée juste à laquelle on a le droit de penser. " Elle n'écoute déjà plus sa mère qui dit qu'il y a "assez d'hommes pour se battre. Les musulmanes n'ont pas le droit de se battre." Nadjwa n'en démord pas. "Nous avons besoin d'armes pour notre liberté et pour notre avenir."

Dans le patio d'une maison, dans ce même village de Kfar Daan, Khetam, trente-sept ans, laisse éclater sa colère. Elle en veut à ce monde qui laisse les Palestiniens sans défense. " Où sont les Arabes ? " demande-t-elle. Elle est venue là avec huit de ses onze enfants. Agrippée à elle, Zahava, sept ans, encore en état de choc, pleurant sans cesse. " Nous sommes restés six jours sans nourriture et sans eau ", raconte Khetam. " Les plus jeunes n'en pouvaient plus, alors nous avons quitté le camp. " Décision grave, prise après avoir erré de maison en maison, non sans avoir emmené avec elle sa voisine qu'on dit centenaire. Dans une habitation, trois combattants palestiniens avaient essayé de s'abriter. Khetam se souvient de l'un d'entre eux, Mohammad al-Badawi, blessé comme les autres, dont le corps a pris flamme après une explosion. " C'était affreux. Il nous a supplié de ne pas le laisser là mais nous n'avons pu rien faire ", souligne cette femme. Une fois dehors, avec les enfants et la vieille voisine, drapeau blanc brandi, elle est encadrée par les soldats. Au passage, elle aperçoit une " grande flaque de sang " et un corps. Le premier d'une longue série qu'elle verra jusqu'à sa sortie du camp. " Il y en avait partout. " Mais avant cela, elle est interrogée puis fouillée. Parqué dans un coin, le petit groupe attendra deux heures avant de recevoir de l'eau. Mohammad, six ans, l'un des fils de Khetam, n'accepte pas la boisson que lui tend un soldat : " Je n'ai pas besoin de votre eau. Je veux voir mon père ", crie-t-il en défiant le militaire israélien. Dernière vision du camp de Jénine où Khetam a passé toute sa vie : les bulldozers détruisant des maisons, laissant derrière eux un amas de ruines.
Dans le patio, la vieille voisine est encore là, presque aveugle. Habillée d'une robe verte, portant une veste de survêtement bleu, une capuche tenue par un élastique sur la tête, le tatouage bédouin sur le menton, Sabah a déjà fuit en 1948 le petit village où elle vivait. Nouveau départ. Mais cette fois elle demande si " on va rester ici où est-ce qu'on va rester là longtemps ? ". Personne ne lui répond.

Les hommes, pour la plupart arrêtés les premiers jours par l'armée israélienne, ont été autorisés à se rendre dans un autre village, Ramone. Devant la mosquée, ce soir-là, l'agitation est à son comble. Le haut-parleur diffuse des appels, des communiqués. Il y a les morts mais aussi les disparus. Un " groupe d'urgence " s'active, dresse des listes qui seront transmises aux autres villages pour procéder à un regroupement des familles. Les visages sont fermés. Une sourde colère est perceptible. Ils sont assis là, les bras ballants ou dévidant à répétition un chapelet. Mohammad Amoury n'a que quarante ans, il en parait dix de plus. Les yeux rougis par la fatigue et les pleurs, il porte encore la trace des liens en plastique qui ont entravé ses mains. Lorsque nous l'avons rencontré, il n'avait pas de nouvelle de sa famille depuis quatre jours. " Ils m'ont dit que j'étais un terroriste et qu'ils allaient en finir avec nous et avec tous les camps ", murmure-t-il. Lors de sa détention, menotté, les yeux bandés, il croit à de la compassion lorsqu'un soldat veut le faire boire. Mohammad ouvre la bouche, c'est de l'urine. Il n'est pas au bout de ses peines. Comme tous ses compagnons de détention, il est pris en photo Polaroïd. Certains sont torse nu. Ils ne reverront pas leur carte d'identité. Une fois délivrés, ils peuvent juste marcher sur les sentiers qui les amènent à Romane depuis Salem, avec en poche le fameux cliché au dos duquel a été inscrit le numéro de la pièce d'identité. Mais cette dernière est confisquée par les autorités d'occupation. " Je suis triste" dit simplement Mohammed.
Omar, quarante-huit ans, a eu moins de chance. Il a été forcé de se déshabiller avant d'être pris en photo. Il est resté trente-six heures dehors en simple caleçon. " Comment les Israéliens peuvent-ils croire qu'il n'y aura plus d'attentats après ce qu'ils nous ont fait, lance-t-il. La solution est pourtant simple. Qu'ils sortent de nos territoires. "
Le camp de réfugiés de Jénine n'a plus qu'une existence virtuelle. Les destructions sont telles, les peines infligées si immenses, les morts si nombreux que seule la justice pourrait rendre un semblant de vie à un lieu qui représente à lui seul la souffrance de tout un peuple. Les fossoyeurs de Vukovar sont, à juste titre, la cible de la justice internationale. En sera-t-il de même pour ceux du camp des réfugiés palestiniens de Jénine ?

3. - 15 avril 2002. Toute une population terrorisée

Notre envoyé spécial est entré vendredi dans le camp de réfugiés
palestinien de Jénine bouclé par l'armée israélienne.
Que s'est-il passé depuis dix jours dans le camp de réfugiés de Jénine ?
Les Palestiniens témoignent et parlent de plusieurs centaines de morts.
Les corps n'ont pas été identifiés ni récupérés par les familles,
terrées dans leurs maisons et soumises au couvre-feu. Récit.

Dix jours après son attaque massive contre le camp de réfugiés de Jénine, au nord de la Cisjordanie, l'armée israélienne empêchait toujours la presse et les organisations humanitaires d'y pénétrer. Les nouvelles les plus alarmantes parvenaient du camp, l'un des plus pauvres et qui compte près de 1 5 000 habitants. Pendant des jours et des nuits, les hélicoptères, les chars et les troupes ont donné l'assaut. De l'extérieur c'était l'apocalypse. Alors à l'intérieur... En passant par le village arabe israélien de Salem, nous avons pu, vendredi, rejoindre la bourgade palestinienne de Romane où de nombreux habitants du camp avaient trouvé refuge. De là, une camionnette nous a emmenés à Berken. De la colline qui surplombe la ville et le camp de Jénine, le spectacle était à la désolation. Au loin, des nuages de poussière créés par le déplacement des véhicules blindés. Dans le ciel, des hélicoptères toujours aussi menaçants. La route principale étant gardée par des tanks et des soldats cachés dans les oliveraies, il a fallu couper à travers la montagne, éviter les patrouilles qui sillonnaient les environs. Après plus d'une heure de marche, en coupant à travers champs, nous sommes arrivés sur les hauteurs du camp, au sud.

Un étrange silence règne. Il n'y a pas âme qui vive. Le petit chemin est obstrué par de gros rochers. De longs fils de cuivre, très fins, sont à peine visibles. Il s'agit des restes de missiles filo-guidés, utilisés par les Israéliens. L'avancée dans le camp se fait lentement. Soudain des bruits de voix feutrés. Quelques coups discrets à une porte. Après quelques minutes, une femme ouvre, les traits tirés, apeurée. Dans la petite maison, Ils sont près d'une vingtaine. La plupart ont quitté leur logement du centre du camp. " Il était impossible de rester. Ma maison doit maintenant être détruite ", indique Mohammad Hindi, quarante-deux ans, entouré de ses enfants. " J'ai vu tellement de choses ", dit-fl en baissant les yeux. " Les Israéliens tuent tout, même les arbres. Ils tuent la vie. " Mohammad Abou Gaflum est là aussi. " Deux jours après l'attaque, les soldats nous ont obligés à partir. Nous sommes allés dans une maison à Jénine, mais elle a aussi été attaquée. Alors nous sommes revenus mais ça a été terrible. Ils ont amené des chiens, ont fouillé partout. Puis ils ont tiré d'un hélicoptère et ont détruit tout le haut de notre maison. " Comme beaucoup de Palestiniens, Abou Gallum a été utilisé comme bouclier humain par les militaires qui ratissaient le camp. " Ma vie ne vaut pas grand-chose. Juste le prix d'une balle, c'est à dire 2 shekels " (moins d'l euro).

Dans ce secteur, une dizaine de personnes ont été tuées. Parmi elles, deux jeunes hommes de dix-neuf et dix-huit ans : Eymad Machaka et Zyad Zoubeidi. " Ils marchaient dans la rue au moment de l'attaque ", témoigne Nadja, la voix encore tremblante. " Le premier a reçu une balle dans la tête, le second a été atteint dans le corps. J'ai essayé d'aller vers eux, mais c'était impossible. Les soldats israéliens les ont laissé saigner jusqu'à ce qu'ils meurent, avant de laisser une ambulance les emmener. " Sa soeur Hannan ne sait pas où est son mari. " Les Israéliens sont entrés dans la maison et ont arrêté mon époux. " Il n'y a plus de lait pour les enfants, et un peu de riz. De quoi tenir quelques jours. " Notre réfrigérateur est vide. Heureusement nous avons un puits alors il nous reste un peu d'eau. Ce n'est pas le cas de tout le monde. " La solidarité s'est rapidement organisée, mais il n'est pas facile de bouger. L'armée israélienne a posté des sentinelles tout autour ainsi que des snipers. Par chance, les ruelles sont étroites et l'on peut se cacher facilement. C'est ainsi que nous sommes parvenus à descendre jusqu'à une dizaine de mètres du centre du camp. Berlin en 1945. Des dizaines de maisons détruites, d'autres réduites en poussière. Tout le monde affirme que les Israéliens ont enfoui des dizaines de corps avant de les recouvrir. Des femmes crient. Elles ont des enfants dans les bras. Ils sont sales, la morve coule de leur nez. Ils semblent hagards. " Je n'ai même pas d'eau pour laver mes enfants ", se lamente Faydi. " Je n'ai plus de lait ", lance une autre. L'odeur qui règne est épouvantable. Une odeur pestilentielle de cadavres en décomposition à laquelle s'ajoute celle des monceaux de détritus qui s'accumulent. Des nuées de mouches et de moustiques s'agitent.

" Quand ils ne nous tuent pas, les soldats israéliens nous font mourir de faim ou espèrent que la maladie aura raison de nous ", se désespère Jamillah, dans un français parfait. Comme de nombreux Palestiniens, elle vivait en Algérie avant de revenir sur ses terres après les accords d'Oslo. Des milliers d'entre eux ont pensé que la paix était enfin arrivée. Las, ils se sont retrouvés dans ce camp de réfugiés qui depuis longtemps pue la misère. Une misère qui ne fait qu'attiser un peu plus les ressentiments et la volonté d'actions les plus extrêmes. Comment s'en étonner ?

Que peut penser maintenant cette vieille dame errant au milieu des ruines, tenant dans sa main une carte d'identité. C'est celle de son fils, Jamal Mahmoud Fayed. Cette carte porte le numéro 967840570. Jamal était handicapé mental. A trente-huit ans, il en paraissait quinze. Tout le monde le connaissait dans ce quartier du camp, Harat Souran, le " quartier des Noirs ", ainsi nommé à cause de la couleur de peau des habitants. Sourd et muet, Jamal se trouvait dans la maison lorsque les Israéliens ont commencé à la détruire. Sa mère les a suppliés d'arrêter. Ils ont continué. Amina, une voisine, poursuit le récit car la mère est en larmes. " Jamal était sous les décombres, encore vivant, il criait. Mais nous ne pouvions pas déplacer les blocs de béton. Maintenant il est mort. Les pelleteuses ont ensuite tout remué. On ne retrouvera peut-être jamais son corps. A quelques mètres de là, une maison porte les traces de l'attaque israélienne. La façade est noircie et trouée de toute part. A l'intérieur, un cadavre calciné. Il s'agit d'Achraf Abou Ila, vingt-deux ans. La maison d'à côté n'a pas été épargnée. Au premier étage, sous les décombres, on distingue des membres qui dépassent. Sans doute deux corps mais il est impossible de savoir de qui il s'agit. Deux soeurs remontent la rue du quartier, des sacs en plastique à la main : le peu d'affaires qu'elles ont pu récupérer. Elles ne veulent pas donner leur nom, par peur des représailles. Comme toute la population du camp, elles sont terrorisées. " Nous n'avons pas eu peur de mourir. Mais le pire a été lorsque les soldats ont menacé de nous violer si nous ne répondions pas à leurs questions ", avouent-elles. Au-dessus, il ne reste plus que des gravats d'une maison. Miraculeusement le fil à linge a été épargné. Cinq peluches y sont accrochées. On ne sait si les enfants pourront encore s'amuser avec. Les jouets, dans le camp de réfugiés de Jénine, ont pour nom douilles, balles et ce qu'il reste d'obus de 120 mm tirés par les chars israéliens.

Si le haut du camp est moins détruit, les séquelles sont encore visibles. Une porte métallique présente un trou béant. Derrière, une flaque de sang séchée. Ali, professeur d'école, sait ce qui s'est passé. Il a servi de bouclier humain. " Lorsque nous sommes arrivés devant cette maison, j'ai frappé. Les soldats ont estimé qu'on ne voulait pas leur ouvrir. J'ai dit que j'entendais quelqu'un arriver. Ils ont placé une charge de plastique sur la porte et ont actionné le détonateur au moment où une femme ouvrait. Elle est morte sur le coup. " Ali ne peut pas oublier ce qui s'est passé. Nous avons passé deux nuits chez lui. Malgré les difficultés, malgré la disette occasionnée par l'opération israélienne, il a tenu à ouvrir grand sa maison, à faire connaître l'hospitalité palestinienne. Il est originaire d'Haïfa, aujourd'hui ville israélienne. " Qu'ils gardent cette ville, mais qu'ils nous laissent en paix maintenant. Je veux que mes enfants aient un avenir. Qu'ils ne croupissent pas dans ce camp. " Hamir, son voisin, montre aussi la photo de ses enfants. Dès l'arrivée des Israéliens, il les a envoyés à Jénine avec leur mère, porteuse d'un drapeau blanc. Si les dernières heures ont été plus calmes, les familles sont néanmoins restées terrées chez elles. Chez Ali tout le monde se regroupe dans une pièce, à la lueur d'une bougie, en écoutant la radio. L'électricité a été coupée depuis 12 jours. Seul lien avec le monde extérieur, le téléphone portable rechargé grâce à l'ingéniosité palestinienne: des piles mises en séries ! Mais au moindre bruit, le silence s'installe. Vendredi soir, trois véhicules se sont positionnés à quelques mètres de la maison. Ali a pensé que les perquisitions allaient reprendre. Il a fallu cacher le carnet de notes, les appareils photographiques. Pas tant pour nous que pour la famille, qui aurait certainement été arrêtée. " Lorsque les Israéliens ont envahi Ramallah, nous savions que notre tour viendrait ", souligne Ali. " Nos combattants ont pris position aux principaux accès du camp. Mais que voulez-vous qu'ils fassent avec des kalachnikovs et quelques mines contre leurs tanks et leurs hélicoptères ? " Samedi soir, la nouvelle d'un attentat à Jérusalem se répand dans le camp. Les plus jeunes enfants d'Ali applaudissent. Moins pour les morts occasionnés que pour ce qui apparaît à leurs yeux comme une revanche après dix jours d'enfer.

Hier, la Haute Cour de justice israélienne a rejeté le recours fait par deux députés arabes israéliens, Ahmed Tibi et Mohammad Bara, demandant que l'armée n'enterre pas les corps. Pendant les deux jours et les deux nuits passés dans le camp, nous avons pu voir les bulldozers israéliens en action. Notamment aux endroits où des témoins visuels affirment avoir vu l'armée jeter des corps. Non seulement les trous ont été rebouchés, mais les engins n'ont pas cessé de les recouvrir des morceaux de bétons récupérés dans les décombres. Hier après-midi, alors que nous sortions clandestinement du camp, nous avons été arrêtés par l'armée en même temps que d'autres journalistes qui essayaient d'entrer. Au même moment, cette armée accompagnait quelques médias dans le camp. Peut-être pour leur montrer qu'il ne s'est rien passé de grave ? Une jeune soldat nous disait à voix basse, pensant que nous n'étions pas allés dans le camp " Quand vous verrez ce qu'il y a, vous nous détesterez encore plus. "

âtillo