Lauréats 1994 -
2002
SELECTION
PRESSE ECRITE
3e
prix Trophée 2002
Cisjordanie. Vingt minutes dans l'enfer de Naplouse.
Beatriz LECUMBERRI, Agence France Presse
1. Vingt minutes dans l'enfer
de Naplouse.
NAPLOUSE (Cisjordanie) 7 avr (AFP). "Dieu-est-grand",
répète en agonisant un Palestinien, la poitrine
perforée par une balle, tandis que les tirs israéliens
pleuvent sur les vieilles rues pavées de Naplouse où
des centaines de militants enterrent leurs morts, certains abandonnés
au coin des rues désolées de la ville.
Entrer à Naplouse c'est pénétrer au coeur
de la guerre. On cst accueilli par une rafale de tirs. "Dehors",
hurle quelqu'un du haut d'une fenêtre, kalachnikov en main.
Les deux Palestiniens, qui conduisent le petit groupe d'intrus,
crient en arabe "Ne tirez pas, nous sommes journalistes".
Peu à peu des dizaines de visages apparaissent derrière
les murs de ces maisons centenaires, fragiles édifices
de pierre et de boue à moitié détruits par
les roquettes tombées au cours des derniers jours.
Deux cadavres ont été abandonnés au milieu
de la rue. Un autre gît sur le pas d'une porte. Ces hommes
ont été tués il y a quelques minutes à
peine, criblés de balles par la mitrailleuse d'un char.
L'une des personnes tuées s'appelle Ahmed Tabhuk. C'était
un dirigeant de la première Intifada déclenchée
en décembre 1987. L'autre était son ami. Il a tenté
de récupérer son corps. Mais on l'a tué.
lui aussi, selon des témoins.
Extrêment nerveux, les militants palestiniens, des hommes
de tous les âges, montrent la fosse commune ou sept cadavres
viennent d'être enterrés. Les soldats israéliens
interdisent l'entrée des ambulances et rapidement les corps
commencent à se décomposer.
A quelques mètres de là, des femmes et des enfants
se réfugient dans la mosquée d'Al Satur. Les vieilles
prient les yeux fermés. La nuit dernière, des soldats
ont endommagé la mosquée le plus ancienne de la
ville, Aljadra, un des lieux les plus respectés de Naplouse.
"Cela n'a pas été fait par erreur", affirment
les-militants.
Les tirs et les coups de canon des chars retentissent depuis déjà
deux heures. Mais les militants ne perdent pas espoir. Sans téléphone,
sans électricité, sans eau, des dizaines d'hommes
et de femmes restent convaincus que c'est leur dernière
"grande bataille" contre les Israéliens qui,
affirment-ils, ne rentreront dans la ville qu'en foulant leurs
cadavres.
"Nous n'avons pas d'autre choix", déclare
l'un d'eux, le visage masqué. La résistance est
désespérée.
Jusqu'à présent 28 Palestiniens ont été
tués à Naplouse depuis l'arrivée des chars
israéliens,
mercredi dernier, à la tombée de la nuit. Ce chiffre
n'inclut pas les cadavres aperçus dimanehe, ni ceux qui
ont été abandonnés en d'autres endroits de
la cité, affirment les autorités.
"Où sont les pays arabes ? Où étiez-vous
jusqu'à présent, vous les journalistes ?",
répète une Palestinienne levant les bras au ciel.
Des hélicoptères survolent la zone. Les chars sont
tout près. Passer dans ces rues; en grande partie détruites,
devient de plus en plus difficile. Les militants palestiniens
tirent en l'air pour protéger les journalistes. Ils signalent
les charges cachées de dynamite pour éviter une
explosion fatale.
Le meilleur endroit pour se protéger du feu croisé
ce sont les caves centenaires, creusées dans la pierre
ou les tunnels qui courent dans la vieille ville. Les photos des
Palestinien tuésdans les affrontements des derniers mois
y ont été apposées. "Ce sont nos
martyrs", signale un enfant.
Aucun char ne pourra pénétrer dans ce labyrinthe
de ruelles étroites où l'on peut facilement se cacher.
Et les Palestiniens se demandent si les Israéliens iront
jusqu'à y livrer une bataille au corps à corps.
Ici il suffit de vingt minutes pour ressentir la mort, la peur
et la destruction. Mais il faudrait au moins cent pages et autant
de photos pour pouvoir les décrire.
A la sortie de la vieille ville, les chars israéliens sont
aux aguets. Le regard des soldats est aussi menaçant que
les mitrailleuses. Mais rien ne se passe. Et à chaque pas
on laisse un peu plus les tirs derrière soi tandis que
les battements du coeur retrouvent un rythme normal.
2. Naplouse perd sa bataille finale
contre les chars israéliens
NAPLOUSE (Cisjordanie) 7 avr (AFP). Les corps sans
vie de dix Palestiniens pourrissent dans le corridor de la mosquée
AI-Beiq, à l'intérieur les blessés perdent
leur sang et non loin de là des dizaines de combattants
enterrent leurs armes: la vieille ville de Naplouse est détruite,
tout comme l'orgueil de ses habitants, au terme d'une bataille
sanglante de cinq jours contre Israël. L'entrée de
la Casbah est hallucinante: ce qui il y a une semaine était
le centre commercial de Naplouse s'est mué en tonnes de
décombres. On peut voir des traces de sang sur le sol,
des grenades non explosées, des maisons à demi détruites
par des missiles, et depuis la rue, on perçoit les gémissements
de douleur qui viennent de la mosquée.
A l'intérieur, plus de 30 blessés, la plupart allongés
à même le sol, attendent depuis plusieurs heures
d'être évacués. Certains perdent leur sang,
d'autres se sont évanouis. "Nous avons eu un mort
toutes les deux heures" expliquent les médecins.
Les combats ont cessé depuis la mi-journée, mais
nul ne se hasarde à sortir de la mosquée par peur
des soldats israéliens. Les ambulances ne pourront parvenir
jusqu'ici, car une bombe a coupé la route en deux.
Les médecins utilisent lepremier groupe de journalistes
arrivé sur place comme bouclier humain pour évacuer
les blessés les plus graves sur des brancards de fortune
ou en les chargeant sur le dos.
Quelques soldats israéliens qui montent la garde au coin
des rues et à l'entrée des maisons regardent sans
s'émouvoir cette sinistre procession de vaincus. Les jeunes
Palestiniens qui emportent leurs blessés maudissent à
voix basse les militaires.
Alignés dans un couloir de la mosquée, 10 cadavres
de combattants sont veillés par quelques femmes en attendant
de pouvoir les enterrer dignement plus tard. Les corps d'autres
Palestiniens tués avant eux ont déjà été
placés dans une fosse commune près de la mosquée.
Aux cris de "Shajafi" (journalistes), le groupe
de reporters se fraie un chemin dans les ruelles désertes
où le danger est encore perceptible.
Au milieu de ce décor de désolation, nulle trace
des combattants palestiniens. Selon les soldats israéliens
il n'y a plus qu'une vingtaine d'hommes armés dans le centre-ville.
Les dizaines de militants qui avaient livré un combat inégal
pendant cinq jours ont disparu ou se sont rendus
Au cours des dernières heures, les troupes israéliennes
ont avancé acculant les militants dans une zone de plus
en plus réduite de la ville ancienne. Les Palestiniens
qui voulaient sortir du quartier historique en se transformant
en martyrs ont choisi de baisser la tête devant la disproportion
des forces en présence et, lundi matin, les premiers drapeaux
blancs s'agitaient en direction des chars israéliens.
Quelques femmes mettant à profit l'arrivée d'étrangers
sortent timidement des ruines de leur maison. Une vieille femme
est en larmes: sa fille Anhar explique en anglais qu'il y a deux
cadavres chez eux depuis trois jours. L'un d'eux est celui de
son père, chef de famille, mort d'une crise cardiaque,
le jeudi, quelques heures après l'arrivée des chars
israéliens. L'autre est celui de son frère qui,
un jour après, a été atteint d'une balle
en plein coeur alors qu'il allait chercher de l'eau sur le reservoir
du toit.
Les ambulances n'ont pu charger les cadavres. Dans la maison l'odeur
est insupportable et devant la douleur de ces femmes seules, c'est
l'impuissance.
La résistance désespérée des habitants
de Naplouse au cours des cinq dernièrs jours a coûté
la vie à une cinquantaine de personnes, selon les calculs
des autorités locales. Mais la ville n'a pas encore eu
le temps de compter tous ses morts.
Ce lundi soir, les soldats israéliens parachevaient leur
offensive militaire en attaquant les derniers foyers de résistance
de Naplouse, dans les camps de réfugiés d'Askar
et de Balata.