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3e prix Trophée 2002
Cisjordanie. Vingt minutes dans l'enfer de Naplouse.
Beatriz LECUMBERRI, Agence France Presse

1. Vingt minutes dans l'enfer de Naplouse.

NAPLOUSE (Cisjordanie) 7 avr (AFP). "Dieu-est-grand", répète en agonisant un Palestinien, la poitrine perforée par une balle, tandis que les tirs israéliens pleuvent sur les vieilles rues pavées de Naplouse où des centaines de militants enterrent leurs morts, certains abandonnés au coin des rues désolées de la ville.
Entrer à Naplouse c'est pénétrer au coeur de la guerre. On cst accueilli par une rafale de tirs. "Dehors", hurle quelqu'un du haut d'une fenêtre, kalachnikov en main.
Les deux Palestiniens, qui conduisent le petit groupe d'intrus, crient en arabe "Ne tirez pas, nous sommes journalistes". Peu à peu des dizaines de visages apparaissent derrière les murs de ces maisons centenaires, fragiles édifices de pierre et de boue à moitié détruits par les roquettes tombées au cours des derniers jours.
Deux cadavres ont été abandonnés au milieu de la rue. Un autre gît sur le pas d'une porte. Ces hommes ont été tués il y a quelques minutes à peine, criblés de balles par la mitrailleuse d'un char.
L'une des personnes tuées s'appelle Ahmed Tabhuk. C'était un dirigeant de la première Intifada déclenchée en décembre 1987. L'autre était son ami. Il a tenté de récupérer son corps. Mais on l'a tué. lui aussi, selon des témoins.
Extrêment nerveux, les militants palestiniens, des hommes de tous les âges, montrent la fosse commune ou sept cadavres viennent d'être enterrés. Les soldats israéliens interdisent l'entrée des ambulances et rapidement les corps commencent à se décomposer.
A quelques mètres de là, des femmes et des enfants se réfugient dans la mosquée d'Al Satur. Les vieilles prient les yeux fermés. La nuit dernière, des soldats ont endommagé la mosquée le plus ancienne de la ville, Aljadra, un des lieux les plus respectés de Naplouse.
"Cela n'a pas été fait par erreur", affirment les-militants.
Les tirs et les coups de canon des chars retentissent depuis déjà deux heures. Mais les militants ne perdent pas espoir. Sans téléphone, sans électricité, sans eau, des dizaines d'hommes et de femmes restent convaincus que c'est leur dernière "grande bataille" contre les Israéliens qui, affirment-ils, ne rentreront dans la ville qu'en foulant leurs cadavres.
"Nous n'avons pas d'autre choix", déclare l'un d'eux, le visage masqué. La résistance est désespérée.
Jusqu'à présent 28 Palestiniens ont été tués à Naplouse depuis l'arrivée des chars israéliens,
mercredi dernier, à la tombée de la nuit. Ce chiffre n'inclut pas les cadavres aperçus dimanehe, ni ceux qui ont été abandonnés en d'autres endroits de la cité, affirment les autorités.
"Où sont les pays arabes ? Où étiez-vous jusqu'à présent, vous les journalistes ?", répète une Palestinienne levant les bras au ciel.
Des hélicoptères survolent la zone. Les chars sont tout près. Passer dans ces rues; en grande partie détruites, devient de plus en plus difficile. Les militants palestiniens tirent en l'air pour protéger les journalistes. Ils signalent les charges cachées de dynamite pour éviter une explosion fatale.
Le meilleur endroit pour se protéger du feu croisé ce sont les caves centenaires, creusées dans la pierre ou les tunnels qui courent dans la vieille ville. Les photos des Palestinien tuésdans les affrontements des derniers mois y ont été apposées. "Ce sont nos martyrs", signale un enfant.
Aucun char ne pourra pénétrer dans ce labyrinthe de ruelles étroites où l'on peut facilement se cacher. Et les Palestiniens se demandent si les Israéliens iront jusqu'à y livrer une bataille au corps à corps.
Ici il suffit de vingt minutes pour ressentir la mort, la peur et la destruction. Mais il faudrait au moins cent pages et autant de photos pour pouvoir les décrire.
A la sortie de la vieille ville, les chars israéliens sont aux aguets. Le regard des soldats est aussi menaçant que les mitrailleuses. Mais rien ne se passe. Et à chaque pas on laisse un peu plus les tirs derrière soi tandis que les battements du coeur retrouvent un rythme normal.

2. Naplouse perd sa bataille finale contre les chars israéliens

NAPLOUSE (Cisjordanie) 7 avr (AFP). Les corps sans vie de dix Palestiniens pourrissent dans le corridor de la mosquée AI-Beiq, à l'intérieur les blessés perdent leur sang et non loin de là des dizaines de combattants enterrent leurs armes: la vieille ville de Naplouse est détruite, tout comme l'orgueil de ses habitants, au terme d'une bataille sanglante de cinq jours contre Israël. L'entrée de la Casbah est hallucinante: ce qui il y a une semaine était le centre commercial de Naplouse s'est mué en tonnes de décombres. On peut voir des traces de sang sur le sol, des grenades non explosées, des maisons à demi détruites par des missiles, et depuis la rue, on perçoit les gémissements de douleur qui viennent de la mosquée.
A l'intérieur, plus de 30 blessés, la plupart allongés à même le sol, attendent depuis plusieurs heures d'être évacués. Certains perdent leur sang, d'autres se sont évanouis. "Nous avons eu un mort toutes les deux heures" expliquent les médecins.
Les combats ont cessé depuis la mi-journée, mais nul ne se hasarde à sortir de la mosquée par peur des soldats israéliens. Les ambulances ne pourront parvenir jusqu'ici, car une bombe a coupé la route en deux.
Les médecins utilisent lepremier groupe de journalistes arrivé sur place comme bouclier humain pour évacuer les blessés les plus graves sur des brancards de fortune ou en les chargeant sur le dos.
Quelques soldats israéliens qui montent la garde au coin des rues et à l'entrée des maisons regardent sans s'émouvoir cette sinistre procession de vaincus. Les jeunes Palestiniens qui emportent leurs blessés maudissent à voix basse les militaires.
Alignés dans un couloir de la mosquée, 10 cadavres de combattants sont veillés par quelques femmes en attendant de pouvoir les enterrer dignement plus tard. Les corps d'autres Palestiniens tués avant eux ont déjà été placés dans une fosse commune près de la mosquée.
Aux cris de "Shajafi" (journalistes), le groupe de reporters se fraie un chemin dans les ruelles désertes où le danger est encore perceptible.
Au milieu de ce décor de désolation, nulle trace des combattants palestiniens. Selon les soldats israéliens il n'y a plus qu'une vingtaine d'hommes armés dans le centre-ville. Les dizaines de militants qui avaient livré un combat inégal pendant cinq jours ont disparu ou se sont rendus
Au cours des dernières heures, les troupes israéliennes ont avancé acculant les militants dans une zone de plus en plus réduite de la ville ancienne. Les Palestiniens qui voulaient sortir du quartier historique en se transformant en martyrs ont choisi de baisser la tête devant la disproportion des forces en présence et, lundi matin, les premiers drapeaux blancs s'agitaient en direction des chars israéliens.
Quelques femmes mettant à profit l'arrivée d'étrangers sortent timidement des ruines de leur maison. Une vieille femme est en larmes: sa fille Anhar explique en anglais qu'il y a deux cadavres chez eux depuis trois jours. L'un d'eux est celui de son père, chef de famille, mort d'une crise cardiaque, le jeudi, quelques heures après l'arrivée des chars israéliens. L'autre est celui de son frère qui, un jour après, a été atteint d'une balle en plein coeur alors qu'il allait chercher de l'eau sur le reservoir du toit.
Les ambulances n'ont pu charger les cadavres. Dans la maison l'odeur est insupportable et devant la douleur de ces femmes seules, c'est l'impuissance.
La résistance désespérée des habitants de Naplouse au cours des cinq dernièrs jours a coûté la vie à une cinquantaine de personnes, selon les calculs des autorités locales. Mais la ville n'a pas encore eu le temps de compter tous ses morts.
Ce lundi soir, les soldats israéliens parachevaient leur offensive militaire en attaquant les derniers foyers de résistance de Naplouse, dans les camps de réfugiés d'Askar et de Balata.

âtillo