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SELECTION PRESSE ECRITE

Irak. Le pays maudit, 17 juin 2002.
Vincent HUGEUX, L'Express

L'Irak au ban des nations
Le pays maudit

Coincés entre un embargo inepte et un régime tyrannique,
menacés d'une offensive américaine, les Irakiens ne profitent guère
du léger mieux dû au pactole pétrolier.
Saddam Hussein, lui, tient fermernent la barre

C'est ce qu'on appelle un succès d'estime. Aux trois quarts vide, la salle du Théâtre national de Bagdad ne sort de sa torpeur qu'au baisser de rideau. Rien n'y a fait: ni la troupe pléthorique - une cinquantaine d'acteurs et de figurants - ni les costumes chamarrés, ni les fumigènes, ni les ballets, ni les dialogues grandiloquents, ni les colonnes de faux marbre dont la ronde modèle l'espace. Pièce «épique» et patriotique, Zabiba et le roi hésite, au mieux, entre Racine et Ibsen. Elle exalte la rédemption d'un souverain qu'une cohorte de courtisans corrompus et inféodés à l'ennemi isole de ses sujets, sauvé par l'amour d'une roturière. La belle meurt assassinée, le monarque trépasse à son tour, mais une assemblée houleuse confond les traîtres - à commencer par le juif Hasquel, archétype en kippa de l'intrigant fourbe et cupide - et remet le pouvoir aux masses. « Une méditation sur l'existence humaine» , tranche le ministre de la Culture.

Sur 1'« axe du mal »

L'auteur de ce morceau de bravoure? Un certain Saddam Hussein, président, Premier ministre, chef suprême des armées, patron du tout-puissant parti Baas et romancier. A l'en croire, le poète Adib Nassir a, une année durant, lu et relu Zabiba, récit paru en novembre 2000, avant de le versifier en quinze jours. A temps pour rehausser d'une touche de « sagesse » les festivités du 65e anniversaire de l'auteur, dramaturge injustement méconnu.

Saddam met pourtant en scène depuis vingt-trois ans la tragédie de son peuple, broyé entre le marteau d'un embargo occidental aussi indéfendable moralement que politiquement inepte et l'enclume d'un régime orwellien. Onze ans après la « Tempête du désert » déclenchée au nom de la souveraineté d'un Koweït envahi, voilà que plane sur ce pays meurtri la menace d'une offensive aérienne et terrestre d'envergure, menée cette fois par les seuls Etats-Unis. Suspecté, non sans raison, de regarnir au pas de charge ses arsenaux chimiques et bactériologiques, soupçonné de convoiter obstinément l'arme nucléaire, l'Irak dessine, avec l'Iran et la Corée du Nord, cet « axe du mal » que pourfend Washington. Bien sûr, la restauration du dialogue entre Bagdad et les Nations unies - ce « machin » que l'on se doit sur les bords du Tigre de flétrir avec des accents gaulliens - paraît éloigner quelque peu le spectre du châtiment, ou au moins en retarder l'échéance. Le pouvoir baassiste envisage même d'admettre le retour des inspecteurs onusiens chargés de traquer tout effort de réarmement, scénario jusqu'alors farouchement exclu. «Concession inutile, soupire un officiel. Bush trouvera un autre prétexte pour cogner. » Vision partagée dans les rues et les souks : « on connaît les règles du jeu et on n'y peut rien, soupire Leïla, secrétaire résignée. Je rêve parfois qu'une troupe d'extraterrestres vous fasse subir ce que vous nous infligez.»

« Les Américains, nous les haïssons.
Ils veulent frapper ? Qu'ils frappent, On a l'habitude »

Face au visiteur étranger - et au «guide» du ministère de l'information qui l'accompagne - on se fait volontiers bravache. «Les Américains, nous les haïssons, lance Tahir, instituteur bagdadi croisé dans un Lunapark désolé. Is veulent frapper ? Qu'ils frappent. On a l'habitude.» «Je n'ai pas pour ! tonne en écho un imam de Karbala, sanctuaire chiite. L'Irak, ce n'est pas le Panama. Dieu nous protège. La foi: voilà notre technologie.» Reste que, dans l'intimité, d'autres avouent leur frayeur de replonger dans la nuit, le chaos et la réclusion. Ou misent sur une volte-face des «faucons impérialistes». «Ils ont trop à faire ailleurs, notamment en Afghanistan, avance un vieux prof de maths en costume-cravate, venu jouer aux dominos en fumant le narguilé dans un antique café tapissé de théières et de portraits du raïs. Prétendre les vaincre serait ridicule. Mais l'Amérique se battra elle-même, comme au Vietnam ou en Corée. Bush peut virer Saddam ? Et après ? Croit-il pouvoir imposer à 23 millions d'Irakiens une équipe à sa botte ?» Pour refouler les angoisses, mieux vaut essayer de penser à autre chose. Et les soucis ne manquent pas. Dans cette paroisse de Bassora (Sud-Est), à l'heure de la messe de Pâques, pas une des douze intentions de prière ne visait à conjurer le péril militaire. Elles portaient toutes sur les défis du quotidien: nourrir les enfants, les soigner, se vêtir. Pour les humbles, une hantise perpétuelle.

En apparence, le fardeau s'allège au fil des ans. Une desserte électrique moins aléatoire. Plus de commerces, des étals mieux garnis, des restaurants bondés. Il faut y voir l'effet de la résolution «pétrole contre nourriture», en vigueur depuis 1996. Jugé inique à Bagdad, le texte permet pourtant à l'Irak de consacrer une partie des revenus de son or noir à l'achat de vivres, de médicaments et d'autres denrées « civiles ». Formule contraignante: à ce stade, le « comité des sanctions » a gelé, sur les injonctions de Washington et de Londres, pour 5,5 milliards d'euros de contrats présumés douteux. Une autre résolution - la 1409 - adoptée à l'unanimité du Conseil de sécurité le 14 mai, assouplit le régime, puisqu'elle autorise l'importation de tout produit ne figurant pas sur une «liste noire» revue et corrigée. Grossiste à Saddam City, banlieue populeuse de la capitale, Jassem vante la qualité de sa farine, venue dorénavant d'Australie. «Dès que pointe le danger d'une agression américaine, soutient ce colosse, je vends à prix coûtant». A Bassora, Khalil règne quant à lui sur un atelier prospère de construction navale. Sous le cagnard, ses employés soudent la carcasse d'un futur bateau de pêche. «Avant, souligne cet ancien militaire, il fallait récupérer la matière première sur les oléoducs hors d'usage ou les tankers coulés. Maintenant, je reçois des tôles d'acier d'Ukraine, via la Syrie.»

Non loin de là, la chaine d'embouteillage de l'usine Pepsi-Cola, rouverte en 1996, s'ébranle. Bien sûr, elle accuse ses 40 ans. « Impossible d'en acquérir une nouvelle, soupire le jovial Mufaq, maître des lieux. La moins coûteuse vaut 2 millions de dollars. Et Washington serait bien capable d'en bloquer la livraison, pour cause d'usage à des fins militaires ....»

La fin du cauchemar ? Certes pas. Seule une élite privilégiée goûte à l'opulence retrouvée. Honnie des démunis, la caste des profiteurs d'embargo et des nouveaux riches, enfants gâtés d'une privatisation très sélective, parade au volant de 4 X 4 japonais ou coréens et de limousines allemandes, quand elle ne se prélasse pas dans le secret de clubs huppés. « Pour s'en tirer, deux solutions, insiste un expatrié: bénéficier des faveurs du Baas ou des envois de dollars de parents exilés.» A défaut, il faut, pour surnager, jongler avec deux ou trois emplois: au volant de sa Passat made in Brazil, l'ingénieur ou l'universitaire se mue en chauffeur de taxi. A moins qu'il ne veille, le soir venu, sur une échoppe. Le salaire mensuel ? 10 000 dinars pour un instit, soit guère plus de 6 euros, ou le prix d'un repas décent dans une gargote. Une mère avoue avoir renoncé à un revenu couvrant à peine ses frais de transport. L'effondrement de la monnaie irakienne anéantit traitements et retraites. La pension de tel haut fonctionnaire a ainsi fondu de 3000 à 4 dollars. Tandis qu'un universitaire de renom voyait sa paie divisée par 20. Et pour cause: la devise de l'Oncle Sam valait un tiers de dinar voilà douze ans; elle en vaut désormais 1 900.

Riz, farine, sucre, thé, huile, laitages: efficace et rigoureux, le dispositif de rationnement demeure plus que jamais vital pour les sans-le-sou. Même si la dotation mensuelle couvre moins de la moitié des besoins alimentaires; et s'il faut parfois se résoudre à la brader sur les marchés, pour une chemise, une plaquette d'antibiotiques ou un cahier d'écolier. « Moi, je peux m'en passer, précise Leïla. Je partage donc mon colis avec les pauvres du quartier. Et j'en connais qui ont assez d'argent pour s'offrir le pèlerinage à La Mecque, mais pas pour secourir un voisin crevant de faim. C'est comme le Titanic: les uns sont prêts à tout pour monter à bord des canots de sauvetage; les autres s'efforcent de secourir les naufragés. Et l'orchestre continue de jouer pour une poignée de nantis. C'est d'un grotesque absolu.» A 200 mètres du centre de presse, port d'attache des journalistes de passage, une silhouette voûtée, armée d'un crochet, fouille une décharge. « La mort dans l'âme, les femmes viennent monnayer leur or, raconte Yassin, bijoutier à Karbala. Elles n'ont plus le choix. Avant les sanctions, j'en vendais une centaine de grammes pour chaque mariage. Aujourd'hui, on m'achète au mieux une bague.» Faute de moyens, les couples recourent aux noces collectives, orchestrées et financées par les Jeunesses du Baas. Qui offrent à chacun deux nuits d'hôtel, des vêtements et un petit pécule. « Moi, j'ai renoncé, concède une quadragénaire. Trop cher. Et trop peu d'hommes.»

Le cycle infernal de la régression

Long carnage, la guerre contre l'Iran a, il est vrai, décimé entre 1980 et 1988 les rangs masculins. Tarek, lui, avait convolé un mois avant que ses beaux-parents emmènent sa jeune épouse en Angleterre. « Ils m'avaient promis de m'aider à la rejoindre, murmure-t-il. Rien n'est venu. Moi, je n'avais pas de quoi me payer le passeport et le voyage. Pendant dix-huit mois, je me suis accroché à ma femme, au téléphone. Avant de lâcher prise. J'ai perdu mon boulot et j'ai cru devenir fou. Depuis, je bricole. Pour survivre, j'ai tout vendu: mon mobilier, mes habits, mes bouquins, mes souvenirs de famille.»

Le coût humain des années d'embargo est colossal. Bien sûr, soucieux d'éveiller la compassion du monde, le régime a tiré parti du calvaire des faibles. Reste que des centaines de milliers d'enfants ont péri faute de soins. Le bilan dressé par l'Unicef, agence onusienne, laisse pantois. Mortalité infantile, malnutrition, épidémies, maladies infectieuses: autrefois figure de proue du monde arabe, l'Irak a sombré dans le cycle infernal de la régression. Corollaires de la contamination de l'eau courante, la dysenterie et la gastro-entérite prospèrent. Quant à l'école, naguère fierté du pays, elle voit maints élèves déserter les classes, contraints de trimer pour trois fois rien. Là encore, quoi qu'on dise le personnel médical, prompt à dénoncer les ravages d'un « embargo criminel » ou la vanité de l'accord oil for food, les visites impromptues d'hôpitaux attestent un léger mieux. On y découvre des couveuses en état de marche et des pharmacies moins dépouillées. Pas de quoi pavoiser, néanmoins. Pour sauver le fils d'un ami, ce praticien de Karbala rapporte de Bagdad quelques ampoules de potassium. Aïcha, elle, a dû payer pour obtenir à temps l'ablation d'un kyste malin « sans l'argent de mes parents, confie-t-elle, j'attendrais encore. De plus, j'ai fourni le sang au chirurgien. Et je connais un gars qui a vendu son rein pour échapper à la misère.»

Il y a plus tragique encore: l'effarant essor des leucémies et des cancers, notamment dans les provinces du Sud, amplement arrosées de bombes à uranium appauvri au temps de Desert Storm. « Chez nous, la mortalité a décuplé en dix ans, précise le Dr Jawad al-Ali, directeur du centre d'oncologie de l'hôpital de Bassora. En 2001, nous avons recensé plus de 600 décès. Et le pire reste à venir.» Membre du Collège royal de médecine de Londres, cet homme las détaille d'une voix douce son inquiétant pronostic. « Près de 45% des résidents ont inhalé des particules d'uranium. Que penser lorsqu'une préadolescente succombe à un cancer des ovaires ou quand une tumeur à l'utérus emporte une gamine de 4 ans? Du jamais-vu.» Et d'égrener la liste des équipements et traitements bannis, selon lui, par les censeurs de l'ONU: centrifugeuses permettant d'isoler le plasma, aiguilles à biopsie, machines de radiothérapie ou analgésiques.

Hommages de bronze et effigies peintes

S'il a fêté le 28 avril ses 65 ans, Saddam Hussein n'entend pas sonner l'heure de la retraite. Jamais le culte que lui voue, de gré ou de force, une nation exsangue n'a paru si fervent. Les banderoles encensent la « poésie de la patrie», la « plus belle mélodie de l'Irak et sa voix sublime» ou l' « épine dans l'oeil du sionisme».

De même, un bréviaire intitulé Grands Enseignements. Recommandations aux patients militants livre, dans un français exotique, les 56 commandements énoncés en août 2000, enseignés depuis lors dans les écoles et ressassés sur les écrans. On y apprend qu'il convient de « s'appuyer sur Dieu », de « juger avec justice et sans passion », de ne laisser ni « le criminel incorrigible échapper au châtiment », ni « I'ennerni espérer le pardon». Le combattant doit encore « renouveler ses moyens et ses capacités s'il veut vaincre». Certaines maximes ont de quoi dérouter. Au palmarès du sibyllin, « Ne laissez pas les voies faciles vous tenter lorsque les voies qui ensanglantent vos pieds sont la symbole du sublime, ou elles sont le choix sans lequel la vie ne pourrait atteindre le niveau requis », devance de peu « mettez devant vous les manières avec lesquelles l'homme agit dans des circonstances ordinaires, et faites du sort que son comportement dans les circonstances difficiles soit décisif pour mesurer le penchement de la balance».

Equestres ou en pied, bras tendu, index pointé ou fusil brandi, ses statues hantent les austères artères de Bagdad. Même si, parfois, un chapeau haut perché lui donne l'allure insolite d'un quidam à la Magrite. Voilà cinq ans que le propriétaire d'un terrain, séduit par un projet immobilier, réclamait en vain un permis de construire. Il lui aura suffi d'y adjoindre une sculpture présidentielle pour décrocher, en une semaine, l'aval officiel.

Aux hommages de bronze répondent à tous les carrefours les effigies peintes. Dans un ciel de plomb, strié d'éclairs et gouaché d'arcs-en-ciel, le visage moustachu domine même les tribunes du stade al-Chaab, théâtre d'une empoignade entre deux des favoris du championnat de football. Portraitiste émérite, maintes fois primé, Shaker Khalid vient d'achever une fresque à la gloire du raïs. Elle trône à l'entrée de la Galerie d'art Saddam, en attendant d'orner le hall du quartier général de l'Armée de Jérusalem, milice de masse levée afin de libérer la Palestine du « joug sioniste».

Pour l'heure, l'aimable Shaker peaufine la maquette de l'immense mosaïque qui, bientôt, jaillira à la frontière syrienne. On y verra Saddam, héros panarabe, accueillir en hôte prévenant les peuples frères. Le pouvoir a aussi ses poètes de cour. Directeur du cinéma et du théâtre au ministère de la Culture, Farouk Salloum fut convoqué avec une quarantaine de collègues auprès du despote: chacun reçut alors mission de composer un chant patriotique exaltant la vaillance des fils de l'Irak. Les mieux inspirés scanderont les programmes d'une télévision qui chante sans désemparer les louanges de l'indétrônable dictateur et conjugue à tous les temps la solidarité irako-palestinienne. Dans une séquence récurrente, on contemple Saddam, coiffé tour à tour d'un borsalino, d'un turban kurde, d'une chapka ou d'un panama, le havane aux lèvres, une pétoire à la main, lâcher au ciel d'allègres décharges, sous les vivats de la foule. La télé relaie aussi la campagne dirigée contre George Bush et son « administration du mal». Quand un gymnaste « yankee» s'adjuge l'épreuve du cheval d'arçon lors des championnats du monde, la chaîne Sports TV retransmet la cérémonie de remise des médailles, mais substitue à l'hymne américain quelques mesures de musique classique. En revanche, le canal voué à la jeunesse n'est pas avare de séries hollywoodiennes. Quant aux appels au boycottage des produits made in USA, ils ne dissuadent pas le cinéma Sindbad, rue Saadoun, de mettre à l'affiche une version édulcorée de Striptease. Condamnée à la docilité, la presse écrite propage, elle aussi, avec zèle la vérité d'en haut. On se souviendra longtemps de la leçon d'indépendance administrés voilà peu par une brochette d'éditorialistes irakiens, au siège de l'association que préside Oudaî Saddam Hussein, le fils aîné du chef, élu en 2000 par les confrères «joumaliste du siècle».

On déniche pourtant çà et là d'autehtiques espaces de liberté

Si l'orchestre de Bagdad jouait, début mai, L'Arlésienne, il n'est pas le seul: insaisissable, le raïs n'a pas daigné paraître lors des festivités montées en son fief de Tikrit, ville natale de Saladin. Un fidèle a donc taillé en son nom l'énorme gâteau en forme de fleur et reçu l'allégorie sculptée d'or et d'argent, tandis que défilaient «volontaires» commis d'office et fillettes grimées en kamikazes palestiniens. Le musée du Triomphe du leader mérite lui aussi le détour. Au hasard des vitrines, on découvre les écrits du grand homme en anglais, français, allemand, turc et russe, de même que les cadeaux offerts par ses pairs. Au choix, un recueil de poèmes du rimeur favori de feu Nicolae Ceausescu, les pensées de Vladimir Jirinovski, quelques chemises «Pepe Antonio», don de Fidel Castro, ou cette veste taillée dans un keffieh noir et blanc, présent du terroriste palestinien Abou Nidal. Manque-t-il quelques épées ou pistolets ? « C'est à cause des menaces de Bush, explique une hôtesse. Les pièces les plus précieuses ont été mises à l'abri.» La salle voisine relate en images la geste du tyran. L'humble orphelin, l'officier conjuré, l'exilé du Caire, le révolutionnaire, l'homme d'Etat, le rescapé du désastre koweïtien. Il apparaît aussi au côté de « George Bombidow » (lire Pompidou) et de « Jacke Sherake » Lequel ne peut, malgré les 82% du 5 mai, rivaliser avec l'enfant de Tikrit. C'est qu'en octobre 1995 un plébiscite confia à ce dernier, crédité de 99,96% des suffrages, un mandat de sept ans. Depuis, une blague désabusée circule dans les salons bagdadis. Résultats en main, un féal de Saddam vient flatter son idole: «Magnifique, Excellence! Seuls quelques dizaines de citoyens n'ont pas voté en votre faveur. Que voulez-vous de plus?» La réponse cingle: «Les noms!»

Le septennat touchant à sa fin, le Comité du référendum vient d'ébaucher les contours d'un prochain scrutin. Une rumeur parcourt toutefois les chancelleries arabes de Bagdad: le raïs pourrait saisir cette occasion de s'effacer au profit de son fils cadet, Qousaï, patron des unités d'élite de l'armée et des services de renseignement. « Je n'en crois rien, objecte un diplomate européen. Comment un despote céderait-il la place de son plein gré ?»

Faute de les habiter, Saddam Hussein s'est offert des palais par dizaines. Mais il se veut aussi le bâtisseur d'Allah. Le 24 avril, un ministre inaugurait à Bagdad la mosquée al-Resafa. Il en est ainsi chaque année, quand vient le temps de fêter la naissance du chef. Mieux, un chantier titanesque a surgi de terre: la promesse, à l'horizon 2015, de l'un des plus grands sanctuaires musulmans de la planète. Une réplique, en cinq fois plus vaste, dit-on, de la mosquée Oum al-Maarik, achevée en avril 2001. Dédié à la «Mère de toutes les batailles», nom donné à l'invasion avortée d'un Koweït relégué au rang de «l9e province», l'édifice cultive son pedigree. Ses quatre minarets ressemblent à s'y méprendre à des missiles Scud.

Disparitions, exécutions, tortures

Et l'on conserve pieusement, dans le petit musée attenant, les 605 pages d'un Coran calligraphié avec le sang de Saddam, coupé d'un additif chimique. «En trois ans, il nous a fait don de 24 litres», insiste le gardien. Souverain d'un bastion laïque, le raïs baassiste a quelque raison de se faire un sang d'encre: il lui faut apaiser les islamistes et ménager les chiites, majoritaires, dont il écrasa le soulèvement au lendemain de la débâcle koweitienne. Déjà, à l'époque, celui qui rêvait de rallier à sa cause la oumma, la communauté des croyants, avait enrichi le drapeau d'un dévot «allah est grand». A Karbala, lieu saint du chiisme, où les fidèles assaillent avec une fiévreuse piété le mausolée de l'imam Hussein et celui de son demi-frère Abbas, le dignitaire qui vous escorte s'empresse de louer un président dont les largesses - 50 kilos d'or pur et 150 kilos d'argent - ont permis de restaurer le sanctuaire, endommagé en 1991. Mais il omet de préciser que les dégâts furent alors causés non par les raids américains, mais par les artilleurs de Saddam, avides de déloger les insurgés. Il est loin, le temps où l'Irak offrait aux émirs du Golfe un havre d'épicurisme. Dancings et cabarets ont fermé. Quant à l'alcool, il a disparu des hôtels et des restaurants, au grand dépit des quinquas réfractaires aux rigueurs de la vraie foi. Partout, le port du voile progresse. Dans ce cours du département de français de 1'université de Bagdad, seules 4 des 20 étudiantes potassent nu-tête. « La religion est une valeur refuge, constate Leïla. Il faut bien s'agripper à quelque chose». Le régime a donné d'autres gages aux disciples du Prophète. Les prénoms étrangers sont proscrits. Quant à la carte d'identité, elle se borne désormais à distinguer musulmans et non-musulmans, omettant de mentionner toute autre confession. De quoi alimenter les inquiétudes de la minorité chrétienne, longtemps choyée, que saigne un exode alarmant. Aux ordres, la presse s'en est prise voilà peu au pape Jean-Paul II, quitte à confondre dogme de la Trinité et polythéisme. Patriarche chaldéen, Sa Béatitude Raphaël Bidawid avoue qu'il renonce à dissuader ses ouailles de chercher le salut dans l'exode.

Imminent ou pas, le péril américain aiguise la vigilance du régime. Saddam a renforcé sa sécurité personnelle, consolidé partout l'emprise du Baas et redéployé les unités d'élite, notamment à la lisière du Kurdistan, dont le contrôle lui échappe, et dans la Sud chiite. A la fin de l'an dernier, le raïs convoquait les chefs tribaux, jadis maîtres d'un Irak féodal, pour les sommer de rester sourds aux sirènes de la rébellion venues d'Occident. Dès les vacances d'été, collégiens et lycéens, rebaptisés «lionceaux», ou «cadets» de Saddam, subiront, à l'instar de leurs aînés, un entraînement militaire et politique. Formation continue à laquelle n'échappent ni les ministres ni les cadres du Baas.

Bagdad peut bien courtiser le Koweit ou l'Arabie saoudite, hier voués aux gémonies, ou tempérer ses anathèmes envers l'ONU, le régime tolère moins que jamais les voix discordantes. Pour preuve, l'enquête conduite par la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) ou le récent rapport des experts des Nations unies. Disparitions, exécutions, tortures, persécution des parents de dissidents expatriés: le constat est accablant. On déniche pourtant çà et là d'authentiques espaces de liberté. Telles ces galeries d'art privées qui ont fleuri sous l'embargo. Certes, le foisonnement de clefs, de verrous, de chaînes et de cadenas témoigne du caractère obsessionnel de la thématique de l'enfermement. Certes, les oeuvres, abstraites pour l'essentiel, n'ont rien de subversif à première vue. «Mais l'adversité stimule notre créativité plus qu'elle ne l'étouffe», insistent de concert un peintre et un sculpteur. Au hasard des étals du marché aux livres de la rue Mutanabi, on déniche, entre les antiques manuels de médecine et les vieux traités de physique, quelques revues américaines, un récent numéro de L'Express, un VSD saisi par la folie Loft Story, une grammaire en hébreu ou l'essai consacré par Jacques Derogy aux Guerres secrètes d'Israël. Les uns trouvent refuge dans la théologie, d'autres dans l'étude de l'anglais ou du français. Et il arrive même qu'un étudiant en langues ait l'audace, en présence d'un visiteur étranger, de contredire à voix haute le discours convenu de son chef de département.

Peut-être cet insoumis aura-t-il un jour l'insigne honneur de traduire, voire d'adapter à la scène, le dernier ouvrage de Saddam. Son titre, La Forteresse inexpugnable, peut sembler présomptueux. Reste que, pour l'heure, le bunker tient bon.

âtillo