Lauréats 1994 -
2002
SELECTION
PRESSE ECRITE
Irak. Le pays maudit, 17 juin
2002.
Vincent HUGEUX, L'Express
L'Irak au
ban des nations
Le pays maudit
Coincés entre un embargo inepte et
un régime tyrannique,
menacés d'une offensive américaine, les Irakiens
ne profitent guère
du léger mieux dû au pactole pétrolier.
Saddam Hussein, lui, tient fermernent la barre
C'est ce qu'on appelle un succès d'estime.
Aux trois quarts vide, la salle du Théâtre national
de Bagdad ne sort de sa torpeur qu'au baisser de rideau. Rien
n'y a fait: ni la troupe pléthorique - une cinquantaine
d'acteurs et de figurants - ni les costumes chamarrés,
ni les fumigènes, ni les ballets, ni les dialogues grandiloquents,
ni les colonnes de faux marbre dont la ronde modèle l'espace.
Pièce «épique» et patriotique, Zabiba
et le roi hésite, au mieux, entre Racine et Ibsen. Elle
exalte la rédemption d'un souverain qu'une cohorte de courtisans
corrompus et inféodés à l'ennemi isole de
ses sujets, sauvé par l'amour d'une roturière. La
belle meurt assassinée, le monarque trépasse à
son tour, mais une assemblée houleuse confond les traîtres
- à commencer par le juif Hasquel, archétype en
kippa de l'intrigant fourbe et cupide - et remet le pouvoir aux
masses. « Une méditation sur l'existence
humaine» , tranche le ministre de la Culture.
Sur 1'« axe du mal »
L'auteur de ce morceau de bravoure? Un certain Saddam
Hussein, président, Premier ministre, chef suprême
des armées, patron du tout-puissant parti Baas et romancier.
A l'en croire, le poète Adib Nassir a, une année
durant, lu et relu Zabiba, récit paru en novembre 2000,
avant de le versifier en quinze jours. A temps pour rehausser
d'une touche de « sagesse » les festivités
du 65e anniversaire de l'auteur, dramaturge injustement méconnu.
Saddam met pourtant en scène depuis vingt-trois
ans la tragédie de son peuple, broyé entre le marteau
d'un embargo occidental aussi indéfendable moralement que
politiquement inepte et l'enclume d'un régime orwellien.
Onze ans après la « Tempête du désert
» déclenchée au nom de la souveraineté
d'un Koweït envahi, voilà que plane sur ce pays meurtri
la menace d'une offensive aérienne et terrestre d'envergure,
menée cette fois par les seuls Etats-Unis. Suspecté,
non sans raison, de regarnir au pas de charge ses arsenaux chimiques
et bactériologiques, soupçonné de convoiter
obstinément l'arme nucléaire, l'Irak dessine, avec
l'Iran et la Corée du Nord, cet « axe du mal »
que pourfend Washington. Bien sûr, la restauration du dialogue
entre Bagdad et les Nations unies - ce « machin »
que l'on se doit sur les bords du Tigre de flétrir avec
des accents gaulliens - paraît éloigner quelque peu
le spectre du châtiment, ou au moins en retarder l'échéance.
Le pouvoir baassiste envisage même d'admettre le retour
des inspecteurs onusiens chargés de traquer tout effort
de réarmement, scénario jusqu'alors farouchement
exclu. «Concession inutile, soupire un officiel. Bush trouvera
un autre prétexte pour cogner. » Vision partagée
dans les rues et les souks : « on connaît les règles
du jeu et on n'y peut rien, soupire Leïla, secrétaire
résignée. Je rêve parfois qu'une troupe d'extraterrestres
vous fasse subir ce que vous nous infligez.»
« Les Américains, nous les haïssons.
Ils veulent frapper ? Qu'ils frappent, On a l'habitude »
Face au visiteur étranger - et au «guide»
du ministère de l'information qui l'accompagne - on se
fait volontiers bravache. «Les Américains, nous les
haïssons, lance Tahir, instituteur bagdadi croisé
dans un Lunapark désolé. Is veulent frapper ? Qu'ils
frappent. On a l'habitude.» «Je n'ai pas pour ! tonne
en écho un imam de Karbala, sanctuaire chiite. L'Irak,
ce n'est pas le Panama. Dieu nous protège. La foi: voilà
notre technologie.» Reste que, dans l'intimité, d'autres
avouent leur frayeur de replonger dans la nuit, le chaos et la
réclusion. Ou misent sur une volte-face des «faucons
impérialistes». «Ils ont trop à faire
ailleurs, notamment en Afghanistan, avance un vieux prof de maths
en costume-cravate, venu jouer aux dominos en fumant le narguilé
dans un antique café tapissé de théières
et de portraits du raïs. Prétendre les vaincre serait
ridicule. Mais l'Amérique se battra elle-même, comme
au Vietnam ou en Corée. Bush peut virer Saddam ? Et après
? Croit-il pouvoir imposer à 23 millions d'Irakiens une
équipe à sa botte ?» Pour refouler les angoisses,
mieux vaut essayer de penser à autre chose. Et les soucis
ne manquent pas. Dans cette paroisse de Bassora (Sud-Est), à
l'heure de la messe de Pâques, pas une des douze intentions
de prière ne visait à conjurer le péril militaire.
Elles portaient toutes sur les défis du quotidien: nourrir
les enfants, les soigner, se vêtir. Pour les humbles, une
hantise perpétuelle.
En apparence, le fardeau s'allège au fil
des ans. Une desserte électrique moins aléatoire.
Plus de commerces, des étals mieux garnis, des restaurants
bondés. Il faut y voir l'effet de la résolution
«pétrole contre nourriture», en vigueur depuis
1996. Jugé inique à Bagdad, le texte permet pourtant
à l'Irak de consacrer une partie des revenus de son or
noir à l'achat de vivres, de médicaments et d'autres
denrées « civiles ». Formule contraignante:
à ce stade, le « comité des sanctions »
a gelé, sur les injonctions de Washington et de Londres,
pour 5,5 milliards d'euros de contrats présumés
douteux. Une autre résolution - la 1409 - adoptée
à l'unanimité du Conseil de sécurité
le 14 mai, assouplit le régime, puisqu'elle autorise l'importation
de tout produit ne figurant pas sur une «liste noire»
revue et corrigée. Grossiste à Saddam City, banlieue
populeuse de la capitale, Jassem vante la qualité de sa
farine, venue dorénavant d'Australie. «Dès
que pointe le danger d'une agression américaine, soutient
ce colosse, je vends à prix coûtant». A Bassora,
Khalil règne quant à lui sur un atelier prospère
de construction navale. Sous le cagnard, ses employés soudent
la carcasse d'un futur bateau de pêche. «Avant, souligne
cet ancien militaire, il fallait récupérer la matière
première sur les oléoducs hors d'usage ou les tankers
coulés. Maintenant, je reçois des tôles d'acier
d'Ukraine, via la Syrie.»
Non loin de là, la chaine d'embouteillage
de l'usine Pepsi-Cola, rouverte en 1996, s'ébranle. Bien
sûr, elle accuse ses 40 ans. « Impossible d'en acquérir
une nouvelle, soupire le jovial Mufaq, maître des lieux.
La moins coûteuse vaut 2 millions de dollars. Et Washington
serait bien capable d'en bloquer la livraison, pour cause d'usage
à des fins militaires ....»
La fin du cauchemar ? Certes pas. Seule une élite
privilégiée goûte à l'opulence retrouvée.
Honnie des démunis, la caste des profiteurs d'embargo et
des nouveaux riches, enfants gâtés d'une privatisation
très sélective, parade au volant de 4 X 4 japonais
ou coréens et de limousines allemandes, quand elle ne se
prélasse pas dans le secret de clubs huppés. «
Pour s'en tirer, deux solutions, insiste un expatrié: bénéficier
des faveurs du Baas ou des envois de dollars de parents exilés.»
A défaut, il faut, pour surnager, jongler avec deux ou
trois emplois: au volant de sa Passat made in Brazil, l'ingénieur
ou l'universitaire se mue en chauffeur de taxi. A moins qu'il
ne veille, le soir venu, sur une échoppe. Le salaire mensuel
? 10 000 dinars pour un instit, soit guère plus de 6 euros,
ou le prix d'un repas décent dans une gargote. Une mère
avoue avoir renoncé à un revenu couvrant à
peine ses frais de transport. L'effondrement de la monnaie irakienne
anéantit traitements et retraites. La pension de tel haut
fonctionnaire a ainsi fondu de 3000 à 4 dollars. Tandis
qu'un universitaire de renom voyait sa paie divisée par
20. Et pour cause: la devise de l'Oncle Sam valait un tiers de
dinar voilà douze ans; elle en vaut désormais 1
900.
Riz, farine, sucre, thé, huile, laitages:
efficace et rigoureux, le dispositif de rationnement demeure plus
que jamais vital pour les sans-le-sou. Même si la dotation
mensuelle couvre moins de la moitié des besoins alimentaires;
et s'il faut parfois se résoudre à la brader sur
les marchés, pour une chemise, une plaquette d'antibiotiques
ou un cahier d'écolier. « Moi, je peux m'en passer,
précise Leïla. Je partage donc mon colis avec les
pauvres du quartier. Et j'en connais qui ont assez d'argent pour
s'offrir le pèlerinage à La Mecque, mais pas pour
secourir un voisin crevant de faim. C'est comme le Titanic:
les uns sont prêts à tout pour monter à bord
des canots de sauvetage; les autres s'efforcent de secourir les
naufragés. Et l'orchestre continue de jouer pour une poignée
de nantis. C'est d'un grotesque absolu.» A 200 mètres
du centre de presse, port d'attache des journalistes de passage,
une silhouette voûtée, armée d'un crochet,
fouille une décharge. « La mort dans l'âme,
les femmes viennent monnayer leur or, raconte Yassin, bijoutier
à Karbala. Elles n'ont plus le choix. Avant les sanctions,
j'en vendais une centaine de grammes pour chaque mariage. Aujourd'hui,
on m'achète au mieux une bague.» Faute de moyens,
les couples recourent aux noces collectives, orchestrées
et financées par les Jeunesses du Baas. Qui offrent à
chacun deux nuits d'hôtel, des vêtements et un petit
pécule. « Moi, j'ai renoncé, concède
une quadragénaire. Trop cher. Et trop peu d'hommes.»
Le cycle infernal de la régression
Long carnage, la guerre contre l'Iran a, il est
vrai, décimé entre 1980 et 1988 les rangs masculins.
Tarek, lui, avait convolé un mois avant que ses beaux-parents
emmènent sa jeune épouse en Angleterre. «
Ils m'avaient promis de m'aider à la rejoindre, murmure-t-il.
Rien n'est venu. Moi, je n'avais pas de quoi me payer le passeport
et le voyage. Pendant dix-huit mois, je me suis accroché
à ma femme, au téléphone. Avant de lâcher
prise. J'ai perdu mon boulot et j'ai cru devenir fou. Depuis,
je bricole. Pour survivre, j'ai tout vendu: mon mobilier, mes
habits, mes bouquins, mes souvenirs de famille.»
Le coût humain des années d'embargo
est colossal. Bien sûr, soucieux d'éveiller la compassion
du monde, le régime a tiré parti du calvaire des
faibles. Reste que des centaines de milliers d'enfants ont péri
faute de soins. Le bilan dressé par l'Unicef, agence onusienne,
laisse pantois. Mortalité infantile, malnutrition, épidémies,
maladies infectieuses: autrefois figure de proue du monde arabe,
l'Irak a sombré dans le cycle infernal de la régression.
Corollaires de la contamination de l'eau courante, la dysenterie
et la gastro-entérite prospèrent. Quant à
l'école, naguère fierté du pays, elle voit
maints élèves déserter les classes, contraints
de trimer pour trois fois rien. Là encore, quoi qu'on dise
le personnel médical, prompt à dénoncer les
ravages d'un « embargo criminel » ou la vanité
de l'accord oil for food, les visites impromptues d'hôpitaux
attestent un léger mieux. On y découvre des couveuses
en état de marche et des pharmacies moins dépouillées.
Pas de quoi pavoiser, néanmoins. Pour sauver le fils d'un
ami, ce praticien de Karbala rapporte de Bagdad quelques ampoules
de potassium. Aïcha, elle, a dû payer pour obtenir
à temps l'ablation d'un kyste malin « sans l'argent
de mes parents, confie-t-elle, j'attendrais encore. De plus, j'ai
fourni le sang au chirurgien. Et je connais un gars qui a vendu
son rein pour échapper à la misère.»
Il y a plus tragique encore: l'effarant essor des
leucémies et des cancers, notamment dans les provinces
du Sud, amplement arrosées de bombes à uranium appauvri
au temps de Desert Storm. « Chez nous, la mortalité
a décuplé en dix ans, précise le Dr Jawad
al-Ali, directeur du centre d'oncologie de l'hôpital de
Bassora. En 2001, nous avons recensé plus de 600 décès.
Et le pire reste à venir.» Membre du Collège
royal de médecine de Londres, cet homme las détaille
d'une voix douce son inquiétant pronostic. « Près
de 45% des résidents ont inhalé des particules d'uranium.
Que penser lorsqu'une préadolescente succombe à
un cancer des ovaires ou quand une tumeur à l'utérus
emporte une gamine de 4 ans? Du jamais-vu.» Et d'égrener
la liste des équipements et traitements bannis, selon lui,
par les censeurs de l'ONU: centrifugeuses permettant d'isoler
le plasma, aiguilles à biopsie, machines de radiothérapie
ou analgésiques.
Hommages de bronze
et effigies peintes
S'il a fêté le 28 avril ses 65 ans,
Saddam Hussein n'entend pas sonner l'heure de la retraite. Jamais
le culte que lui voue, de gré ou de force, une nation exsangue
n'a paru si fervent. Les banderoles encensent la « poésie
de la patrie», la « plus belle mélodie de l'Irak
et sa voix sublime» ou l' « épine dans l'oeil
du sionisme».
De même, un bréviaire intitulé
Grands Enseignements. Recommandations aux patients militants
livre, dans un français exotique, les 56 commandements
énoncés en août 2000, enseignés depuis
lors dans les écoles et ressassés sur les écrans.
On y apprend qu'il convient de « s'appuyer sur Dieu »,
de « juger avec justice et sans passion », de ne laisser
ni « le criminel incorrigible échapper au châtiment
», ni « I'ennerni espérer le pardon».
Le combattant doit encore « renouveler ses moyens et ses
capacités s'il veut vaincre». Certaines maximes ont
de quoi dérouter. Au palmarès du sibyllin, «
Ne laissez pas les voies faciles vous tenter lorsque les voies
qui ensanglantent vos pieds sont la symbole du sublime, ou elles
sont le choix sans lequel la vie ne pourrait atteindre le niveau
requis », devance de peu « mettez devant vous les
manières avec lesquelles l'homme agit dans des circonstances
ordinaires, et faites du sort que son comportement dans les circonstances
difficiles soit décisif pour mesurer le penchement de la
balance».
Equestres ou en pied, bras tendu, index pointé
ou fusil brandi, ses statues hantent les austères artères
de Bagdad. Même si, parfois, un chapeau haut perché
lui donne l'allure insolite d'un quidam à la Magrite. Voilà
cinq ans que le propriétaire d'un terrain, séduit
par un projet immobilier, réclamait en vain un permis de
construire. Il lui aura suffi d'y adjoindre une sculpture présidentielle
pour décrocher, en une semaine, l'aval officiel.
Aux hommages de bronze répondent à
tous les carrefours les effigies peintes. Dans un ciel de plomb,
strié d'éclairs et gouaché d'arcs-en-ciel,
le visage moustachu domine même les tribunes du stade al-Chaab,
théâtre d'une empoignade entre deux des favoris du
championnat de football. Portraitiste émérite, maintes
fois primé, Shaker Khalid vient d'achever une fresque à
la gloire du raïs. Elle trône à l'entrée
de la Galerie d'art Saddam, en attendant d'orner le hall du quartier
général de l'Armée de Jérusalem, milice
de masse levée afin de libérer la Palestine du «
joug sioniste».
Pour l'heure, l'aimable Shaker peaufine la maquette
de l'immense mosaïque qui, bientôt, jaillira à
la frontière syrienne. On y verra Saddam, héros
panarabe, accueillir en hôte prévenant les peuples
frères. Le pouvoir a aussi ses poètes de cour. Directeur
du cinéma et du théâtre au ministère
de la Culture, Farouk Salloum fut convoqué avec une quarantaine
de collègues auprès du despote: chacun reçut
alors mission de composer un chant patriotique exaltant la vaillance
des fils de l'Irak. Les mieux inspirés scanderont les programmes
d'une télévision qui chante sans désemparer
les louanges de l'indétrônable dictateur et conjugue
à tous les temps la solidarité irako-palestinienne.
Dans une séquence récurrente, on contemple Saddam,
coiffé tour à tour d'un borsalino, d'un turban kurde,
d'une chapka ou d'un panama, le havane aux lèvres, une
pétoire à la main, lâcher au ciel d'allègres
décharges, sous les vivats de la foule. La télé
relaie aussi la campagne dirigée contre George Bush et
son « administration du mal». Quand un gymnaste «
yankee» s'adjuge l'épreuve du cheval d'arçon
lors des championnats du monde, la chaîne Sports TV retransmet
la cérémonie de remise des médailles, mais
substitue à l'hymne américain quelques mesures de
musique classique. En revanche, le canal voué à
la jeunesse n'est pas avare de séries hollywoodiennes.
Quant aux appels au boycottage des produits made in USA,
ils ne dissuadent pas le cinéma Sindbad, rue Saadoun, de
mettre à l'affiche une version édulcorée
de Striptease. Condamnée à la docilité,
la presse écrite propage, elle aussi, avec zèle
la vérité d'en haut. On se souviendra longtemps
de la leçon d'indépendance administrés voilà
peu par une brochette d'éditorialistes irakiens, au siège
de l'association que préside Oudaî Saddam Hussein,
le fils aîné du chef, élu en 2000 par les
confrères «joumaliste du siècle».
On déniche pourtant çà
et là d'autehtiques espaces de liberté
Si l'orchestre de Bagdad jouait, début mai,
L'Arlésienne, il n'est pas le seul: insaisissable,
le raïs n'a pas daigné paraître lors des festivités
montées en son fief de Tikrit, ville natale de Saladin.
Un fidèle a donc taillé en son nom l'énorme
gâteau en forme de fleur et reçu l'allégorie
sculptée d'or et d'argent, tandis que défilaient
«volontaires» commis d'office et fillettes grimées
en kamikazes palestiniens. Le musée du Triomphe du leader
mérite lui aussi le détour. Au hasard des vitrines,
on découvre les écrits du grand homme en anglais,
français, allemand, turc et russe, de même que les
cadeaux offerts par ses pairs. Au choix, un recueil de poèmes
du rimeur favori de feu Nicolae Ceausescu, les pensées
de Vladimir Jirinovski, quelques chemises «Pepe Antonio»,
don de Fidel Castro, ou cette veste taillée dans un keffieh
noir et blanc, présent du terroriste palestinien Abou Nidal.
Manque-t-il quelques épées ou pistolets ? «
C'est à cause des menaces de Bush, explique une hôtesse.
Les pièces les plus précieuses ont été
mises à l'abri.» La salle voisine relate en images
la geste du tyran. L'humble orphelin, l'officier conjuré,
l'exilé du Caire, le révolutionnaire, l'homme d'Etat,
le rescapé du désastre koweïtien. Il apparaît
aussi au côté de « George Bombidow »
(lire Pompidou) et de « Jacke Sherake » Lequel ne
peut, malgré les 82% du 5 mai, rivaliser avec l'enfant
de Tikrit. C'est qu'en octobre 1995 un plébiscite confia
à ce dernier, crédité de 99,96% des suffrages,
un mandat de sept ans. Depuis, une blague désabusée
circule dans les salons bagdadis. Résultats en main, un
féal de Saddam vient flatter son idole: «Magnifique,
Excellence! Seuls quelques dizaines de citoyens n'ont pas voté
en votre faveur. Que voulez-vous de plus?» La réponse
cingle: «Les noms!»
Le septennat touchant à sa fin, le Comité
du référendum vient d'ébaucher les contours
d'un prochain scrutin. Une rumeur parcourt toutefois les chancelleries
arabes de Bagdad: le raïs pourrait saisir cette occasion
de s'effacer au profit de son fils cadet, Qousaï, patron
des unités d'élite de l'armée et des services
de renseignement. « Je n'en crois rien, objecte un diplomate
européen. Comment un despote céderait-il la place
de son plein gré ?»
Faute de les habiter, Saddam Hussein s'est offert
des palais par dizaines. Mais il se veut aussi le bâtisseur
d'Allah. Le 24 avril, un ministre inaugurait à Bagdad la
mosquée al-Resafa. Il en est ainsi chaque année,
quand vient le temps de fêter la naissance du chef. Mieux,
un chantier titanesque a surgi de terre: la promesse, à
l'horizon 2015, de l'un des plus grands sanctuaires musulmans
de la planète. Une réplique, en cinq fois plus vaste,
dit-on, de la mosquée Oum al-Maarik, achevée en
avril 2001. Dédié à la «Mère
de toutes les batailles», nom donné à l'invasion
avortée d'un Koweït relégué au rang
de «l9e province», l'édifice cultive son pedigree.
Ses quatre minarets ressemblent à s'y méprendre
à des missiles Scud.
Disparitions, exécutions, tortures
Et l'on conserve pieusement, dans le petit musée
attenant, les 605 pages d'un Coran calligraphié avec le
sang de Saddam, coupé d'un additif chimique. «En
trois ans, il nous a fait don de 24 litres», insiste le
gardien. Souverain d'un bastion laïque, le raïs baassiste
a quelque raison de se faire un sang d'encre: il lui faut apaiser
les islamistes et ménager les chiites, majoritaires, dont
il écrasa le soulèvement au lendemain de la débâcle
koweitienne. Déjà, à l'époque, celui
qui rêvait de rallier à sa cause la oumma,
la communauté des croyants, avait enrichi le drapeau d'un
dévot «allah est grand». A Karbala, lieu saint
du chiisme, où les fidèles assaillent avec une fiévreuse
piété le mausolée de l'imam Hussein et celui
de son demi-frère Abbas, le dignitaire qui vous escorte
s'empresse de louer un président dont les largesses - 50
kilos d'or pur et 150 kilos d'argent - ont permis de restaurer
le sanctuaire, endommagé en 1991. Mais il omet de préciser
que les dégâts furent alors causés non par
les raids américains, mais par les artilleurs de Saddam,
avides de déloger les insurgés. Il est loin, le
temps où l'Irak offrait aux émirs du Golfe un havre
d'épicurisme. Dancings et cabarets ont fermé. Quant
à l'alcool, il a disparu des hôtels et des restaurants,
au grand dépit des quinquas réfractaires aux rigueurs
de la vraie foi. Partout, le port du voile progresse. Dans ce
cours du département de français de 1'université
de Bagdad, seules 4 des 20 étudiantes potassent nu-tête.
« La religion est une valeur refuge, constate Leïla.
Il faut bien s'agripper à quelque chose». Le régime
a donné d'autres gages aux disciples du Prophète.
Les prénoms étrangers sont proscrits. Quant à
la carte d'identité, elle se borne désormais à
distinguer musulmans et non-musulmans, omettant de mentionner
toute autre confession. De quoi alimenter les inquiétudes
de la minorité chrétienne, longtemps choyée,
que saigne un exode alarmant. Aux ordres, la presse s'en est prise
voilà peu au pape Jean-Paul II, quitte à confondre
dogme de la Trinité et polythéisme. Patriarche chaldéen,
Sa Béatitude Raphaël Bidawid avoue qu'il renonce à
dissuader ses ouailles de chercher le salut dans l'exode.
Imminent ou pas, le péril américain
aiguise la vigilance du régime. Saddam a renforcé
sa sécurité personnelle, consolidé partout
l'emprise du Baas et redéployé les unités
d'élite, notamment à la lisière du Kurdistan,
dont le contrôle lui échappe, et dans la Sud chiite.
A la fin de l'an dernier, le raïs convoquait les chefs tribaux,
jadis maîtres d'un Irak féodal, pour les sommer de
rester sourds aux sirènes de la rébellion venues
d'Occident. Dès les vacances d'été, collégiens
et lycéens, rebaptisés «lionceaux»,
ou «cadets» de Saddam, subiront, à l'instar
de leurs aînés, un entraînement militaire et
politique. Formation continue à laquelle n'échappent
ni les ministres ni les cadres du Baas.
Bagdad peut bien courtiser le Koweit ou l'Arabie
saoudite, hier voués aux gémonies, ou tempérer
ses anathèmes envers l'ONU, le régime tolère
moins que jamais les voix discordantes. Pour preuve, l'enquête
conduite par la Fédération internationale des droits
de l'homme (FIDH) ou le récent rapport des experts des
Nations unies. Disparitions, exécutions, tortures, persécution
des parents de dissidents expatriés: le constat est accablant.
On déniche pourtant çà et là d'authentiques
espaces de liberté. Telles ces galeries d'art privées
qui ont fleuri sous l'embargo. Certes, le foisonnement de clefs,
de verrous, de chaînes et de cadenas témoigne du
caractère obsessionnel de la thématique de l'enfermement.
Certes, les oeuvres, abstraites pour l'essentiel, n'ont rien de
subversif à première vue. «Mais l'adversité
stimule notre créativité plus qu'elle ne l'étouffe»,
insistent de concert un peintre et un sculpteur. Au hasard des
étals du marché aux livres de la rue Mutanabi, on
déniche, entre les antiques manuels de médecine
et les vieux traités de physique, quelques revues américaines,
un récent numéro de L'Express, un VSD
saisi par la folie Loft Story, une grammaire en hébreu
ou l'essai consacré par Jacques Derogy aux Guerres secrètes
d'Israël. Les uns trouvent refuge dans la théologie,
d'autres dans l'étude de l'anglais ou du français.
Et il arrive même qu'un étudiant en langues ait l'audace,
en présence d'un visiteur étranger, de contredire
à voix haute le discours convenu de son chef de département.
Peut-être cet insoumis aura-t-il un jour l'insigne
honneur de traduire, voire d'adapter à la scène,
le dernier ouvrage de Saddam. Son titre, La Forteresse inexpugnable,
peut sembler présomptueux. Reste que, pour l'heure, le
bunker tient bon.