Lauréats 1994 -
2002
SELECTION
PRESSE ECRITE
Madagascar. SOS Madagascar, janvier 2002.
Christian TROUBÉ, La Vie
Les protagonistes de la crise
Le l6 décembre dernier, les Malgaches votaient
pour élire leur président de la République.
Face à Didier Ratsiraka, qui briguait un cinquième
mandat après avoir dirigé le pays de 1975 à
1991 puis de 1996 à 2002, en endossant successivement les
habits du marxisme et du libéralisme, Marc Ravalomanana,
maire de la capitale et homme d'affaires. D'origine paysanne,
venant des hauts plateaux, parti de rien et devenu le principal
entrepreneur en agroalimentaire du pays, soutenu par les Eglises,
Marc Ravalomanana apparaît comme une alternative à
« l'Amiral », qui avec son clan et sa famille, a plongé
dans la misère un pays aux richesses naturelles certaines.
Monsieur « Tiko », du nom de son entreprise, séduit
au premier tour plus de Malgaches que son adversaire. En a t-il
pour autant remporté les élections dès le
premier tour ? Aucun résultat chiffré du vote ne
permet de l'affirmer. Coupant court à un deuxième
tour, pourtant souhaité par la Haute cour constitutionnelle,
Marc Ravalomanana s'autoproclame président le 22 février.
C'est le début d'un imbroglio juridico-politico-diplomatique
qui plonge le pays dans le chaos. Didier Ratsiraka gagne avec
une partie de son gouvernement la ville de Tamatave, sur la côte
est, et réfute le pouvoir de l'ancien maire de Tananarive.
Dans le même temps, Marc Ravalomanana nomme un gouvernement,
avec Jacques Sylla à sa tête. Les ministères
sont investis par la nouvelle équipe en mars. Le pays est
désormais coupé en deux, la capitale isolée
par un blocus mis en place par les partisans de Ratsiraka. A l'issue
d'une tentative de conciliation interafricaine à Dakar,
les deux camps se radicalisent. Marc Ravalomanana est déclaré
vainqueur par une nouvelle Haute cour constitutionnelle, le 29
avril, et investi comme président le 6 mai. Depuis, c'est
l'impasse. Et le pays s'enfonce toujours un peu plus dans la misère.
SOS Madagascar
C'était l'hôpital le plus réputé
de l'Océan indien. Il y a trente ans, on venait s'y faire
soigner de 1'lle de la Réunion ou de Maurice. Le Guide
du Routard 2002 signale encore qu'on peut s'y faire examiner par
un scanner. Hélas ! A l'hôpital de Soavinandriana,
l'ancien hôpital militaire d'Antananarivo, l'appareil est
en panne, les lits sont vides et on meurt désormais aux
grilles de l'établissement. Stéthoscope autour du
cou, l'air un peu las, le docteur Ramamonjisoa déambule
dans son service d'urgence. Une salle de six lits : un seul occupé.
Une autre salle : vide. Le local des internes et infirmiers :
cinq personnes désoeuvrées.
« Comprenez-vous ce paradoxe ? questionne
le médecin. Moi, je ne m'y résous pas. Nous sommes
en pleine absurdité ». « Avant, nous n'avions
pas de médicaments, mais nous avions des malades. Aujourd'hui,
nous avons quelques médicaments, mais pas de malades »,
complète la surveillante en chef.
Trente ans de régime autocratique et six
mois de crise aiguë entre le président investi, Marc
Ravalomanana, et le président sortant, Didier Ratsiraka,
aboutissent à ce scandale: on peut aujourd'hui, à
Madagascar, mourir de maladie à la porte d'un hôpital
dont les lits restent désespérément vides.
« Qui peut encore débourser 90 000
francs malgaches (environ 13 euros) pour une journée d'hospitalisation
? demande Jeannot Ramamonjisao. Et 25 000 pour la consultation,
sans compter le prix des examens et des médicaments ? Et
sans oublier que le malade est tenu d'apporter ses repas. En trois
jours, c'est un salaire mensuel moyen qui s'envole ! Résultat:
on ne vient dans mon service qu'en toute dernière extrémité,
souvent trop lard. Ou l'on ne vient plus, alors que nous avons
pu grappiller quelques médicaments en aide d'urgence».
Ceux qui venaient se faire soigner ici étaient déjà
les rescapés de la petite classe moyenne de Tana: des commerçants,
des employés, des fonctionnaires, qui croyaient à
l'embellie économique. Depuis janvier, tous ont le sentiment
de tomber au fond d'un goufre sans fin. Avec la crise politique,
c'est toute l'activité économique qui est désormais
paralysée. Tout autour de la capitale, les miliciens de
Ratsiraka, qui tiennent les villes côtières, ont
fait sauter les ponts, érigé des barrages routiers,
bloqué tout ravitaillement dans le centre du pays. Fièrement
juché sur ses 18 collines, Antananarivo s'asphyxie lentement.
Plus d'essence, ou alors au litre et au marché noir, pour
le prix d'une demi-journée de travail. Plus de carburant,
donc plus de transports, donc plus de ravitaillement. Plus de
ravitaillement, donc plus d'activités, et plus de salaires.
En cascade, c'est toute l'économie qui s'effondre,
une routine besogneuse et industrieuse qui se grippe. Les usines
de la zone franche qui produisaient à tout va pour des
patrons mauriciens ou asiatiques des tee-shirts pour Gap ou des
jeans pour Carrefour ferment. Le matin, dans la zone industrielle,
ils sont 300 à se battre pour trois places offertes mais
tout autour, les portes des ateliers du textile sont cadenassées.
Un nouveau mot a fait son apparition, en français, dans
la langue malgache: « chômage technique ». Les
matières premières sont bloquées sur le port
de Tamatave par les partisans de Ratsiraka, à 400 km de
là. A 42 ans, Aimée, responsable qualité
chez un de ces confecti'onneurs, croyait s'en être sortie.
Dix ans d'un travail dur, une responsabilité et un salaire
enviés par ses voisines, dans son quartier populaire. «
Si la crise politique n'est pas résolue en juillet, les
propriétaires de notre usine menacent de quitter Madagascar.
Mes deux filles sont dans une école privée. Je pourrai
en faire mon deuil. Tout ça est épuisant... »
Littéralement. Les médecins le confirment.
L'angoisse de la situation, mais aussi ces heures de marche qu'il
faut faire pour dénicher le moindre produit, ces combines
qu'il faut monter pour simplement survivre épuisent et
stressent les Malgaches. Les nerfs sont à vif. On spécule
à l'infini sur des rumeurs. On interpelle le Français
de passage en l'accusant de tous les maux. « Que fait la
France pour nous aider ? questionnent, inquiets, des dizaines
de visages.
Mais il faut quitter le centre ville et ses pénuries
pour découvrir l'ampleur de la catastrophe humanitaire
silencieuse qui menace la Grande île. Dévaler les
collines et s'enfoncer dans les banlieues de la ville basse, gorgées
d'eau croupie, submergées de kilomètres et de kilomètres
d'habitats de fortune, là où survit le million d'habitants
de Tana en dessous du seuil de pauvreté. Et prendre une
des rues défoncées du quartier d'Andohatapenaka.
Surveiller l'alignement des modestes échoppes: quatre planches
au bord du chemin. Chez Jean de Dieu, l'épicier: plus de
sucre, plus de savon. Chez Bruno, le boucher: quatre modestes
filets de zébu font l'étal ; ici, on ne vend plus
que 20 kg de viande par jour au lieu de 50. Et aussi le poissonnier
qui offre de minuscules tranches noirâtres, concurrencé
par des gamins qui livrent à même le trottoir un
microscopique fretin pêché dans la vase du chenal
d'à côté. Ici, les prix des denrées
de première nécessité ont été
multipliés par trois, quatre ou cinq. Quelques riches s'achètent
encore de l'huile à la cuillère. A la nuit tombée,
vers 5 heures, l'intérieur des exiguës habitations
de terre et de bois reste sombre : le pétrole lampant est
trop cher, tout comme le charbon de bois pour chauffer l'eau du
riz. Et le riz, bientôt, manquera.
Dans le dispensaire du CDA, le Centre du développement
d'Andohatapenoka, une ONG malgache soutenue par la Caritas-Madagascar,
les pèse-bébés annoncent déjà
la sinistre nouvelle: le taux d'enfants malnutris explose. Sur
les carnets de santé, les courbes de poids plongent. «
Nous redoutons dans les mois qui viennent une hausse de la mortalité
chez les enfants de moins de cinq ans, explique José Ranaivo,
le directeur de l'association. Elle est pourtant déjà
de 159 pour mille, un des records de la planète ».
La cuisine du centre qui dispense des repas survitaminés
voit sa liste s'allonger chaque jour. « Nous avons pratiquement
arrêté depuis le début de l'année nos
projets de développement, constate encore le responsable
du CDA, toute notre énergie passe dans l'aide d'urgence
».
Pourtant l'association forme encore des jeunes à
la couture, à la coiffure, mais trouveront-ils un emploi
? Tout un programme de commerce équitable est à
l'eau. La production des femmes brodeuses, traditionnellement
achetée par une ONG italienne, est bloquée, faute
d'acheminement. Tous les artisans du quartier sont touchés.
Les derniers francs malgaches filent entre les doigts. Alors on
oublie sa fierté et on s'installe au bord de la route pour
vendre trois bouteilles vides, des rayons rouillés de roue
de bicyclette, tout un fatras, à d'aussi pauvres que soi.
Comme les autres.
Comme Armand Rakotoko et sa famille, rencontrés au fond
d'une arrière-cour du quartier d'Ambodirano, un autre bas
fond où vivent 100 000 personnes. Armand et sa famille
de 14 personnes, enfants et petits-enfants mêlés,
tous tendus vers un seul objectif : celui de marteler toute la
journée du fer de récupération. Bruit lancinant
des marteaux dans la cour de terre battue qui n'excède
pas dix mètres carrés. Pour produire des charnières
qu'Armand, ensuite, ira vendre dans les rues de Tana. 500 francs
malgaches la pièce, le prix de 250 g de riz. Mais depuis
quelques semaines, Armand a beau multiplier les kilomètres
à pieds, sillonner les collines, rien ne se vend. Le foyer
à charbon de bois de Bernadette, sa femme, restera froid
encore aujourd'hui. A moins qu'une de ses filles fasse la «
portémadame », en quémandant une pièce
pour avoir aidé une commerçante du marché
à porter ses ballots ou encore qu'elle s'enrôle dans
la corvée du quartier. Et qu'elle rejoigne alors la longue
cohorte des femmes- fourmis qui, depuis la décharge, extraient
vingt kilos de terre, cheminent à travers le marécage
pour transformer mètre par mètre, sac après
sac, l'eau stagnante en terre ferme. Des mètres carrés
de plus pour le centre social.
Loin de là, sur les hauteurs de la ville,
entre palais présidentiel et ministères, on spécule
dans d'autres eaux troubles. On veut interpréter les silences
du nouveau président. On commente la dernière phrase
de tel vieux cheval de retour de la politique. On spécule
sur la conjoncture internationale. Au bar du vénérable
hôtel Colbert, dans les patios ombragés des restaurants
fréquentés par les « wazahas », les
Blancs, on refait le monde et Madagascar « selon des sources
bien informées ». La vérité est plus
cruelle, sans doute. Elu sur un coup de coeur du peuple, un peuple
qui se rêvait dans le petit paysan mérina parvenu,
qui s'identifiait à l'homme de foi qui avait osé
défier l'Amiral, Marc Ravalomanana déconcerte. Arrivé
au pouvoir sur son seul charisme, sans appareil politique, il
a vu converger vers lui politiciens et courtisans, dix fois recyclés
déjà dans les nombreux avatars de l'ère Ratsiraka.
Silences trop pesants ou cacophonie assourdissante, les bruits
du palais interrogent aujourd'hui l'homme de la rue.
Le pacifique Malgache sent monter l'orage : engagements
militaires des fidèles du nouveau pouvoir contre les troupes
de Ratsiraka, exécutions de partisans de Marc Ravalomanana
en retour. Antananarivo se barricade à son tour derrière
de dérisoires barrages de bennes à ordures orange.
Blocus dans le blocus.
Pendant ce temps, invisible et bien réelle,
la catastrophe humanitaire s'est enclenchée. On signale
des foyers de peste, de choléra. La malnutrition gagne
du terrain. Les maladies infectieuses et cardio-vasculaires progressent.
Les enfants paient le plus lourd tribut. On ne vaccine plus. On
oublie l'avenir.
Sur le mur d'un petit musée d'ethnographie
de Tana, qui présente des « ody », ces étuis
à remèdes qui servaient à conjurer le sort
au temps des royaumes malgaches, est inscrit un proverbe. «
Il n'est pas mauvais de guérir sans prendre de remèdes.
Mais laisser quelqu'un mourir sans avoir fait tout son possible
provoquera trois fois plus de regrets. » SOS Madagascar...
Entretien avec Mgr Razafindratandra
A 76 ans passés, Mgr Armand Gaétan
Razafindratandra, le cardinal-archevêque d'Antananarivo,
reste un homme vert qui ne mâche pas ses mots. Comme
par le passé, face aux dérives du régime
de Ratsiraka, il adopte, dans la crise actuelle, un langage franc,
parfois abrupte. Car à ses yeux, il n'y a qu'une urgence
: celle d'un peuple condamné à la dérive.
Comment peut-on sortir de la crise actuelle
?
- Aujourd'hui, les Malgaches ont l'impression d'être
abandonnés. Ils ont le sentiment de ne pas exister. Ils
sont otages d'une situation absurde, avec un président
élu par le peuple qui n'est pas reconnu par la communauté
internationale et un président sortant qui alimente le
terrorisme et déstabilise le pays. Notre sort dépend
des grandes puissances et de la France, en particulier. Mais où
est la France ? Que fait la France ?
Vous avez personnellement pris parti très
rapidement en faveur de Marc Ravalomanana. L'Eglise peut-elle
alors apparaître comme une force de médiation entre
les parties en présence ?
- Mais pour moi, le choix est clair. Marc Ravalomanana
est le président que les Malgaches se sont choisis. C'est
le candidat de la justice contre celui de l'oppression. L'ensemble
des Eglises, regroupé dans le Conseil des Eglises chrétiennes
de Madagascar, le FFKM, s'est engagé à ses côtés.
Nous avons tenté des médiations, mais qui sont toutes
restées sans suite.
Tout comme ont échoué les négociations
de Dakar...
- Elles ont échoué parce que les accords
n'ont pas été respectés. Didier Ratsiraka
s'était engagé à lever les barrages qui affament
Antananarivo. Il n'en a rien fait. Il continue de persécuter
les partisans du nouveau président. Il n'y a qu'une seule
solution désormais : que la communauté internationale
reconnaisse enfin la légitimité de Marc Ravalomanana
et alors nous serons en mesure, nous Malgaches, de résoudre
nos problèmes.
Victor
Cette nuit, un rat est venu manger le pied de Victor.
Il nous montre les plaies sanglantes et nous raconte l'affaire
d'une voix tranquille. Victor n'a rien senti parce que, dit-il,
« ses jambes sont mortes ». Et puis, un rat de plus
ou de moins... Victor vit dans une cabane de bois et de carton.
Quatre mètres carrés, tout à côté
d'un fossé qui, à la saison des pluies, charrie
immondices et bêtes crevées. Mais le petit logis
de Victor est surélevé, ce qui n'empêche pas
les rats de grimper. Victor vit à l'extrémité
de Ambodirano, un bas quartier de la capitale malgache où
s'entassent toutes les misères.
Il a 30 ans. Paralysé des membres inférieurs
depuis sept ans. Condamné à vie à un ancrage
à son lit, à ses quatre mètres carrés
et à la sarabande des rats. Il n'y a pas de regret dans
son regard, seulement une grande lassitude. A 23 ans, le frêle
gamin s'était loué comme portefaix, bon à
trimbaler des sacs de riz de cinquante kilos. Un jour qu'il déjeunait,
adossé à l'empilement des stocks, la montagne de
grains a glissé. Une avalanche de sacs lui est tombée
sur la nuque. « Depuis... », explique-t-il en balayant
de la main le vide de son décor.
Il y a plus, mais il ne le dira pas. Sa famille
l'a laissé tomber. Une vague cousine s'occupe de lui par
intermittence. Quand les petites soeurs de Foucault, qui tiennent
un dispensaire dans le quartier, ont entendu parler de lui, c'était
déjà à cause des rats. On leur avait signalé
un jeune homme famélique, terré dans un poulailler
infâme et dévoré par les rongeurs. Pour Victor,
on a construit une cabane. On lui apporte du riz cuit, une fois
par jour. Dans la pénombre, avec une fine aiguille, Victor
brode de petites silhouettes sur des napperons, pour quelques
francs.
Au mur de la cabane, deux dessins. Des scènes
bibliques, avec un coup de crayon inspiré, joyeux. L'oeuvre
de Victor, qu'il ne reconnaît que timidement. Dans un sac
au coin de son lit, un cahier, avec l'Opéra de Sydney en
couverture. De la poésie. « Je m'excuse d'écrire
ce poème, a rédigé Victor. Il y a
sept ans déjà que j'ai bu l'amertume. Le désastre
est tombé sur moi. Depuis sept ans, j'ai trouvé
les moqueries et oublié la joie et le plaisir. Ma vie est
amertume. Destin de Dieu ou hasard ? »
« Je ne savais pas qu'il écrivait
», murmure la soeur qui nous accompagne. Au fond de
sa cabane, Victor a ses secrets. La soeur s'inquiète, car
au dispensaire, les stocks de riz diminuent et « il y
a chaque jour, avec la crise, plus de bouches à nourrir
». « Ici, dit-elle sobrement, c'est la mort silencieuse
de Madagascar ».
Juin 2002