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Cachemire. Voyage au pays de la peur, juin 2002.
Olivier WEBER, Le Point.

Cachemire: voyage au pays de la peur

Prise entre le terrorisme indépendantiste et la répression indienne,
la population cachemirie vit dans une terreur permanente. Reportage

Un vent de mousson balaie comme une furie la petite rivière aux gondoles désertées. Sur les rives boueuses sont amarrées des house boats misérables et tremblant sous la charge éolienne qui ont fait jadis la gloire de Srinagar, lorsque George Harrison et Ravi Shankar égrenaient, à l'ombre d'arbres centenaires, les notes de guitare et de sitar dans de fabuleux jardins. Posée au creux d'une vallée verdoyante aux mille rivières, la capitale d'été du Jammu-et- Cachemire abrite deux sortes de maisons sur l'eau. Celles qui accueillirent pendant des lustres des voyageurs sur le lac Dai aux reflets argentés, noyées par une brume de fin du monde d'où émergent de temps à autre les fleurs de lotus et la mousse lacustre. Et celles qui servent de masure flottante aux journaliers, aux portefaix, sur des bras de rivière en cul-de-sac chargés d'immondices. Les gens de haute caste, propriétaires des magnifiques house boats du lac Dal, ont longtemps regardé avec morgue les habitants des barcasses de la rivière Jhelum. Mais aujourd'hui, à entendre les craquements du bois vermoulu, à voir les planches pourries où pointe parfois le museau d'un rat, une communauté de destin les rassemble, celle de la guerre, qui, depuis treize ans, ravage le petit paradis que fut le Cachemire.

Le balcon de bois aux vantaux sculptés de l'avocat Parvez Imroz offre une remarquable vue sur la même rivière Jhelum. Parlez-lui du paradis d'hier, celui qui conquit les empereurs moghols depuis Aqbar, venu à dos d'éléphant, au XVIe siècle, pour goûter au charme et à la fraîcheur de l'endroit, comme les Britanniques de la reine Victoria trois siècles plus tard, l'avocat vous répond d'un geste de la main qui balaie un court horizon. Il évoque deux enfers qui s'étalent désormais sous ses yeux : les barcasses en contrebas, bidonvilles sur l'eau, et, à quelques pas, à l'orée du pont Amera Kadar, bordé par les échoppes aux odeurs de safran, les bunkers de l'armée indienne avec sacs de sable, soldats cachés, patrouilles incessantes qui rappellent à tout instant que cette ville est en état de siège et que le Cachemire est désormais la vallée de l'épouvante. Le visage fin, le regard perçant, maigre silhouette, Parvez Imroz est un infatigable comptable des exactions de tous bords.

Depuis son petit bureau sur les quais de la vieille ville aux demeures ancestrales, l'avocat, quand il ne plaide pas à la cour de Srinagar, enregistre toutes sortes de plaintes, les enlèvements, les disparitions, les viols, les intimidations, les séjours arbitraires dans la prison centrale. La liste est longue, et les rapports de son association, la Commission publique des droits de l'homme, ressemblent à une litanie lancinante qui résonne dans toute la vallée du Cachemire indien, à 90 % musulmane. Une ligne de cessez- le-feu sépare la partie contrôlée par l'Inde de celle du Pakistan. Les deux pays se sont livré trois guerres pour une contrée qu'ils revendiquent depuis la partition de l'empire britannique, en 1947. De 35 000 à 50 000 morts depuis le début de l'insurrection, lancée par les indépendantistes en 1989, 4 000 à 5 000 disparus, des exactions en tout genre. « Quatre-vingt-dix pour cent des victimes du conflit sont des civils, dit l'avocat. Et, ce qui est tout aussi grave, la société cachemirie est devenue brutale, traumatisée, avec une violence domestique qui a dramatiquement augmenté.»

Quand il regarde le bunker de l'armée indienne, Parvez Imroz vous souffle que les soldats camouflés derrière les filets antigrenades ne sont pas les seuls auteurs de ces crimes. Les indépendantistes, ceux qui se battent dans les montagnes, ont leur planque dans les villes, dont certaines non loin des balcons de l'avocat. Lui-même a été blessé à l'épaule par les combattants en 1995, lors d'un raid. En tête d'une liste noire, il a fui pour Calcutta, puis est revenu, conscient des risques encourus, à l'instar de toute la population du Cachemire, prise entre deux feux. Lassé du conflit malgré ses penchants pour «la cause», la mouvance indépendantiste, le peuple du Cachemire indien - 8 millions d'âmes contre 5 de l'autre côté de la frontière - ne croit pourtant pas à une nouvelle guerre entre l'Inde et le Pakistan. « Mais New Delhi veut obtenir un maximum de concessions de son ennemi et maintient la pression», plaide un médecin de l'hôpital de Baramulla, non loin de la ligne de contrôle. Même sentiment à New Delhi : « Les deux pays ont un intérêt mutuel à ne pas faire la guerre, estime Ajey Leie, chercheur à l'institution pour les études et analyses de défense. L'Inde fera tout pour que le Pakistan arrête d'aider les militants indépendantistes à franchir la ligne de contrôle.»

« On préfère effacer les traces »

Vue des hauteurs de Baramulla, cette ligne d'un théorique cessez-le-feu semble pourtant bien active. Tant pour les artilleurs, affairés des deux côtés à envoyer quelques obus sur le camp adverse, quitte à faucher au passage paysans et bétail, que pour les militants indépendantistes. Dans le bourg de Baramulla, les guérilleros disposent de caches et du soutien de la population. « Les habitants n'ont souvent pas le choix, dit un fonctionnaire. S'ils refusent, ils s'exposent aux pires représailles.» Le soir même, une explosion retentit dans les entrailles de la ville, pourtant barricadée comme une forteresse - un attentat de plus attribué aux islamistes. L'autre jour, alors que les militaires indiens effectuaient un raid dans les rues du bourg, sur une information d'un résident du quartier, deux maquisards tombent sous la mitraille. Mais l'armée n'en reste pas là. Trois maisons sont brûlées. Nul ne sait si des civils se trouvaient à l'intérieur. « On préfère effacer les traces », reconnaît un responsable de la lutte antiguérilla.

A l'ombre des vergers en fleurs, Baramulla semble lorgner du côté du Pakistan, au-delà de ces montagnes. L'indépendance, certes, vous murmurent les habitants de la place, mais pour ensuite se rattacher au Pakistan, leur seul protecteur. Même si on se méfie çà et là des appétits de ce frère trop bienveillant pour être honnête. Même si on redoute aussi les dérives de la guérilla, qui s'est radicalisée et islamisée depuis quelques années. « Je connais les caches en ville des vingt combattants pakistanais du mouvement Lashkar-e-Taiba venus soutenir le djihad, murmure un sympathisant de la cause. Ici, personne ne les vendra... »

La ligne de front est poreuse. A entendre quelques partisans de la lutte armée, les militants se glisseraient entre les positions indiennes chaque nuit, protégés par les tirs pakistanais. Puis ils gagnent les hauteurs avec pour abris les maisons de bergers et les grottes. A en croire Farouk, qui les connaît bien pour les avoir hébergés à maintes reprises, l'armée des djihadistes - 3 000 combattants environ - se compose de Cachemiris indiens, mais aussi de Pakistanais, d'Afghans et de quelques supplétifs issus de divers pays arabes. Craint-on la guerre sainte dans ce bourg cerné par les montagnes, modéré et traditionnel comme dans tout le Cachemire ? « Nous n'aimons pas les islamistes, mais encore moins les Indiens. Alors... » L'homme se cache pour égrener sa complainte. Employé du tribunal local, la quarantaine, il a été arrêté une première fois au collège, à l'âge de 17 ans, torturé à neuf reprises, relâché, emprisonné à nouveau pour avoir voulu fonder un mouvement sécessionniste. « Et mon histoire n'est qu'un cas parmi tant d'autres », souffle-t-il avant de disparaître. A voir, dans les ruelles, les soldats indiens manier à tout va le stick et se servir dans les échoppes, l'impression de frustration des citadins n'en est que plus vive. « C'est à l'échelle du Cachemire : la population entière se sent désormais humiliée », commente Bachir Ahmed Dabla, professeur de sociologie à l'université du Cachemire. Un jour, une bombe artisanale est dénichée dans la rue. Ce ne sont pas les démineurs qui sont appelés à la rescousse, mais les civils, réquisitionnés par la police. Bilan : deux morts et un blessé. Un autre jour, c'est une femme de 55 ans qui est arrêtée sans motif, torturée puis libérée. « C'est vrai que nous dérapons de temps à autre, lâche un responsable des forces de sécurité. Mais, pour lutter contre le terrorisme, il faut impressionner la population... »

Tuer, un point c'est tout !

Sinistre aveu. A Bandipur, au pied des fiefs montagneux des indépendantistes, « F », l'un des responsables des BSF (forces de sécurité de la frontière) et chef des services de renseignement, ne fait pas dans la dentelle. Debout devant une carte, rond et volubile, commandant à ses hommes d'un claquement de doigts, « F » récite la liste des campements rebelles sur les hauteurs, Datwas, Salender, Matwa, Gurhajar, Buth. « Il y a même des Philippins avec eux et d'autres terroristes d'Al-Qaeda. Alors, on nettoie massivement, y compris chez ceux qui les protègent... » Pour son «nettoyage», il dispose de gros moyens, et d'abord des Ikwanis, les tristement célèbres escadrons de la mort honnis et craints par toute la population. A ses côtés, l'un de ses sbires, Bachir Sheikh, de son nom de guerre Chabir. C'est un transfuge bedonnant aux yeux cernés de 36 ans, qui combattit longtemps avec les islamistes dans les rangs du JKLF (Front de libération du Jammu et Cachemire). Après un entraînement de six mois au Pakistan, une prime à l'enrôlement de 350 euros, une solde mensuelle de 115 euros, ils furent une quarantaine de jeunes de Bandipur à s'être lancés dans le djihad, sous le commandement de Bachir Sheikh, avec des armes à foison léguées par l'ISI, les services secrets pakistanais. Vingt d'entre eux ont été tués lors d'opérations sur les hauteurs. Bachir Sheikh était pourtant prudent, évitant soigneusement les accrochages frontaux avec l'armée indienne, auxquels il préférait les embuscades, surtout nocturnes. Puis Bachir Sheikh en a eu assez de la guérilla, des nuits dans le froid, des longues marches, des combattants blessés que ses hommes devaient abandonner ou achever. Assez, dit-il encore, des femmes kidnappées et violées, des villageois rackettés. Un jour, il passe avec armes et bagages du côté de l'ennemi. Faut-il le croire lorsqu'il affirme que l'Inde offre désormais une chance aux Cachemiris ?

« Si le Pakistan arrête les infiltrations, on brise la nuque des terroristes en une semaine ! » bougonne-t-il. Renégat enrichi, édile de la ville de Nadiyal, il court la campagne et les montagnes avec une escouade d'hommes armés jusqu'aux dents, plus quatre gardes du corps personnels et dix policiers en faction devant sa villa, dûment payés par l'Etat indien. Ce qui n'a pas empêché les rebelles de se venger contre celui qu'ils appellent « le traître ». Les maquisards d'Al- Badar et du Hezb-ul Moudjahidine ont attaqué la nuit sa vaste maison familiale au lance-roquette et détruit le troisième étage alors que Bachir Sheikh était en vadrouille. Une autre fois, alors qu'il circulait à bord de sa voiture, sur une petite route, il a été victime d'un attentat. Bachir Sheikh, constamment armé d'un kalachnikov, a échappé par miracle aux sicaires, compagnons d'hier devenus ses tueurs. Pas son beau-frère, tombé dans un guet-apens. Gageons que les escadrons de la mort se sont vengés. « Ils ne font pas de prisonnier, éructe un employé du gouvernement. Ils appliquent les ordres : tuer, un point c'est tout!»

Dans un village des environs, des jeunes se sont rassemblés autour de l'unique table du café. Il en manque un à l'appel : il a rejoint la guérilla et sa famille est terrifiée à l'idée des représailles. Une autre famille vient de recevoir la visite des escadrons de la mort : deux disparus et la maison démolie à coups de massue. Dans ce village, même le policier local déteste les Indiens, qu'il assimile à des troupes d'occupation et qui rackettent constamment l'épicier, délesté la dernière fois de 40 000 roupies (920 euros).

L'indépendance, Abdul Gani Bhat veut encore y croire. Dirigeant de la conférence Hurriyet, l'alliance des 23 partis pro-indépendantistes, cet ancien professeur de persan de 65 ans vient d'apprendre l'arrestation de son prédécesseur, Syed Ali Shah Geelani, avec qui nous avions rendez-vous une demi-heure plus tôt. « On parle de négociations, et voyez comment sont traités même les modérés !» lance, amer, celui qui a choisi la voie légale, depuis deux ans, pour arracher le Cachemire au giron indien. Quitte à l'amarrer au Pakistan. « C'est un désastre et New Delhi fait tout pour que la tension remonte au Cachemire, qu'elle a toujours traité comme une colonie.»

Arrêté trois fois, Abdul Gani Bhat, figure de proue des indépendantistes, a séjourné trois ans dans les geôles indiennes et ne craint pas d'y retourner, convaincu que New Delhi a lancé une vaste campagne de répression contre les pro-indépendantistes, à l'approche des élections locales d'octobre. L'un de ses proches, Abdul Gani Lone, modéré d'entre les modérés, a été abattu en mai par des tireurs inconnus. Les islamistes ? Les services pakistanais ? Les sbires de l'armée indienne ? « Tout est possible, répond un universitaire. Mais, comme par hasard, on assassine un homme capable de tenir un langage de fermeté à Delhi, sans pour autant recourir à la violence.» Le chef du Hurriyet, lui, est lucide : « Ni le Pakistan ni l'Inde n'accepteront l'idée de l'indépendance. Ce qu'il nous faut, c'est un référendum, celui annoncé par l'ONU et jamais organisé. Alors, bientôt, même pour les modérés, il ne restera plus que la lutte armée. »

Plus loin, près du balcon de bois sculpté de l'avocat Parvez Imroz, se poursuivent des discussions à bâtons rompus. Au slogan d'Abdul Gani Bhat, « l'indépendance ou le désastre», ceux rassemblés là, hommes d'affaires, étudiants, enseignants, préfèrent le dialogue. L'avocat, inlassable orateur de la cause des droits de l'homme, veut créer une commission pour la société civile, afin de résorber la violence. Une maquette d'architecte trône sur la table. Elle représente leur rêve, un monument à la mémoire des disparus. La première pierre, symbolique, posée dans les environs de Srinagar, a été brisée par un commando indien.

Dehors, les nuages s'amoncellent au-dessus de la rivière Jhelum et ses house boats aux airs de taudis. Une unité de l'armée, avec gilets pare-balles, patrouille sur l'eau, en silence, à bord d'une shikara, l'une de ces gondoles à baldaquin qui ont abandonné depuis belle lurette leur vocation de nid à idylle. Un bruit retentit, l'avocat sursaute, et l'on ne sait plus s'il s'agit d'une rafale ou du tonnerre qui résonne.

âtillo