Lauréats 1994 -
2002
SELECTION
PRESSE ECRITE
Cachemire. Voyage au pays de la peur, juin
2002.
Olivier WEBER, Le Point.
Cachemire:
voyage au pays de la peur
Prise entre le terrorisme indépendantiste et la
répression indienne,
la population cachemirie vit dans une terreur permanente. Reportage
Un vent de mousson balaie comme une furie la petite
rivière aux gondoles désertées. Sur les rives
boueuses sont amarrées des house boats misérables
et tremblant sous la charge éolienne qui ont fait jadis
la gloire de Srinagar, lorsque George Harrison et Ravi Shankar
égrenaient, à l'ombre d'arbres centenaires, les
notes de guitare et de sitar dans de fabuleux jardins. Posée
au creux d'une vallée verdoyante aux mille rivières,
la capitale d'été du Jammu-et- Cachemire abrite
deux sortes de maisons sur l'eau. Celles qui accueillirent pendant
des lustres des voyageurs sur le lac Dai aux reflets argentés,
noyées par une brume de fin du monde d'où émergent
de temps à autre les fleurs de lotus et la mousse lacustre.
Et celles qui servent de masure flottante aux journaliers, aux
portefaix, sur des bras de rivière en cul-de-sac chargés
d'immondices. Les gens de haute caste, propriétaires des
magnifiques house boats du lac Dal, ont longtemps regardé
avec morgue les habitants des barcasses de la rivière Jhelum.
Mais aujourd'hui, à entendre les craquements du bois vermoulu,
à voir les planches pourries où pointe parfois le
museau d'un rat, une communauté de destin les rassemble,
celle de la guerre, qui, depuis treize ans, ravage le petit paradis
que fut le Cachemire.
Le balcon de bois aux vantaux sculptés de
l'avocat Parvez Imroz offre une remarquable vue sur la même
rivière Jhelum. Parlez-lui du paradis d'hier, celui qui
conquit les empereurs moghols depuis Aqbar, venu à dos
d'éléphant, au XVIe siècle, pour goûter
au charme et à la fraîcheur de l'endroit, comme les
Britanniques de la reine Victoria trois siècles plus tard,
l'avocat vous répond d'un geste de la main qui balaie un
court horizon. Il évoque deux enfers qui s'étalent
désormais sous ses yeux : les barcasses en contrebas, bidonvilles
sur l'eau, et, à quelques pas, à l'orée du
pont Amera Kadar, bordé par les échoppes aux odeurs
de safran, les bunkers de l'armée indienne avec sacs de
sable, soldats cachés, patrouilles incessantes qui rappellent
à tout instant que cette ville est en état de siège
et que le Cachemire est désormais la vallée de l'épouvante.
Le visage fin, le regard perçant, maigre silhouette, Parvez
Imroz est un infatigable comptable des exactions de tous bords.
Depuis son petit bureau sur les quais de la vieille
ville aux demeures ancestrales, l'avocat, quand il ne plaide pas
à la cour de Srinagar, enregistre toutes sortes de plaintes,
les enlèvements, les disparitions, les viols, les intimidations,
les séjours arbitraires dans la prison centrale. La liste
est longue, et les rapports de son association, la Commission
publique des droits de l'homme, ressemblent à une litanie
lancinante qui résonne dans toute la vallée du Cachemire
indien, à 90 % musulmane. Une ligne de cessez- le-feu sépare
la partie contrôlée par l'Inde de celle du Pakistan.
Les deux pays se sont livré trois guerres pour une contrée
qu'ils revendiquent depuis la partition de l'empire britannique,
en 1947. De 35 000 à 50 000 morts depuis le début
de l'insurrection, lancée par les indépendantistes
en 1989, 4 000 à 5 000 disparus, des exactions en tout
genre. « Quatre-vingt-dix pour cent des victimes du conflit
sont des civils, dit l'avocat. Et, ce qui est tout aussi grave,
la société cachemirie est devenue brutale, traumatisée,
avec une violence domestique qui a dramatiquement augmenté.»
Quand il regarde le bunker de l'armée indienne,
Parvez Imroz vous souffle que les soldats camouflés derrière
les filets antigrenades ne sont pas les seuls auteurs de ces crimes.
Les indépendantistes, ceux qui se battent dans les montagnes,
ont leur planque dans les villes, dont certaines non loin des
balcons de l'avocat. Lui-même a été blessé
à l'épaule par les combattants en 1995, lors d'un
raid. En tête d'une liste noire, il a fui pour Calcutta,
puis est revenu, conscient des risques encourus, à l'instar
de toute la population du Cachemire, prise entre deux feux. Lassé
du conflit malgré ses penchants pour «la cause»,
la mouvance indépendantiste, le peuple du Cachemire indien
- 8 millions d'âmes contre 5 de l'autre côté
de la frontière - ne croit pourtant pas à une nouvelle
guerre entre l'Inde et le Pakistan. « Mais New Delhi veut
obtenir un maximum de concessions de son ennemi et maintient la
pression», plaide un médecin de l'hôpital de
Baramulla, non loin de la ligne de contrôle. Même
sentiment à New Delhi : « Les deux pays ont un intérêt
mutuel à ne pas faire la guerre, estime Ajey Leie, chercheur
à l'institution pour les études et analyses de défense.
L'Inde fera tout pour que le Pakistan arrête d'aider les
militants indépendantistes à franchir la ligne de
contrôle.»
« On préfère
effacer les traces »
Vue des hauteurs de Baramulla, cette ligne d'un
théorique cessez-le-feu semble pourtant bien active. Tant
pour les artilleurs, affairés des deux côtés
à envoyer quelques obus sur le camp adverse, quitte à
faucher au passage paysans et bétail, que pour les militants
indépendantistes. Dans le bourg de Baramulla, les guérilleros
disposent de caches et du soutien de la population. « Les
habitants n'ont souvent pas le choix, dit un fonctionnaire. S'ils
refusent, ils s'exposent aux pires représailles.»
Le soir même, une explosion retentit dans les entrailles
de la ville, pourtant barricadée comme une forteresse -
un attentat de plus attribué aux islamistes. L'autre jour,
alors que les militaires indiens effectuaient un raid dans les
rues du bourg, sur une information d'un résident du quartier,
deux maquisards tombent sous la mitraille. Mais l'armée
n'en reste pas là. Trois maisons sont brûlées.
Nul ne sait si des civils se trouvaient à l'intérieur.
« On préfère effacer les traces », reconnaît
un responsable de la lutte antiguérilla.
A l'ombre des vergers en fleurs, Baramulla semble
lorgner du côté du Pakistan, au-delà de ces
montagnes. L'indépendance, certes, vous murmurent les habitants
de la place, mais pour ensuite se rattacher au Pakistan, leur
seul protecteur. Même si on se méfie çà
et là des appétits de ce frère trop bienveillant
pour être honnête. Même si on redoute aussi
les dérives de la guérilla, qui s'est radicalisée
et islamisée depuis quelques années. « Je
connais les caches en ville des vingt combattants pakistanais
du mouvement Lashkar-e-Taiba venus soutenir le djihad, murmure
un sympathisant de la cause. Ici, personne ne les vendra... »
La ligne de front est poreuse. A entendre quelques
partisans de la lutte armée, les militants se glisseraient
entre les positions indiennes chaque nuit, protégés
par les tirs pakistanais. Puis ils gagnent les hauteurs avec pour
abris les maisons de bergers et les grottes. A en croire Farouk,
qui les connaît bien pour les avoir hébergés
à maintes reprises, l'armée des djihadistes - 3
000 combattants environ - se compose de Cachemiris indiens, mais
aussi de Pakistanais, d'Afghans et de quelques supplétifs
issus de divers pays arabes. Craint-on la guerre sainte dans ce
bourg cerné par les montagnes, modéré et
traditionnel comme dans tout le Cachemire ? « Nous n'aimons
pas les islamistes, mais encore moins les Indiens. Alors... »
L'homme se cache pour égrener sa complainte. Employé
du tribunal local, la quarantaine, il a été arrêté
une première fois au collège, à l'âge
de 17 ans, torturé à neuf reprises, relâché,
emprisonné à nouveau pour avoir voulu fonder un
mouvement sécessionniste. « Et mon histoire n'est
qu'un cas parmi tant d'autres », souffle-t-il avant de disparaître.
A voir, dans les ruelles, les soldats indiens manier à
tout va le stick et se servir dans les échoppes, l'impression
de frustration des citadins n'en est que plus vive. « C'est
à l'échelle du Cachemire : la population entière
se sent désormais humiliée », commente Bachir
Ahmed Dabla, professeur de sociologie à l'université
du Cachemire. Un jour, une bombe artisanale est dénichée
dans la rue. Ce ne sont pas les démineurs qui sont appelés
à la rescousse, mais les civils, réquisitionnés
par la police. Bilan : deux morts et un blessé. Un autre
jour, c'est une femme de 55 ans qui est arrêtée sans
motif, torturée puis libérée. « C'est
vrai que nous dérapons de temps à autre, lâche
un responsable des forces de sécurité. Mais, pour
lutter contre le terrorisme, il faut impressionner la population...
»
Tuer, un point c'est tout !
Sinistre aveu. A Bandipur, au pied des fiefs montagneux
des indépendantistes, « F », l'un des responsables
des BSF (forces de sécurité de la frontière)
et chef des services de renseignement, ne fait pas dans la dentelle.
Debout devant une carte, rond et volubile, commandant à
ses hommes d'un claquement de doigts, « F » récite
la liste des campements rebelles sur les hauteurs, Datwas, Salender,
Matwa, Gurhajar, Buth. « Il y a même des Philippins
avec eux et d'autres terroristes d'Al-Qaeda. Alors, on nettoie
massivement, y compris chez ceux qui les protègent... »
Pour son «nettoyage», il dispose de gros moyens, et
d'abord des Ikwanis, les tristement célèbres escadrons
de la mort honnis et craints par toute la population. A ses côtés,
l'un de ses sbires, Bachir Sheikh, de son nom de guerre Chabir.
C'est un transfuge bedonnant aux yeux cernés de 36 ans,
qui combattit longtemps avec les islamistes dans les rangs du
JKLF (Front de libération du Jammu et Cachemire). Après
un entraînement de six mois au Pakistan, une prime à
l'enrôlement de 350 euros, une solde mensuelle de 115 euros,
ils furent une quarantaine de jeunes de Bandipur à s'être
lancés dans le djihad, sous le commandement de Bachir Sheikh,
avec des armes à foison léguées par l'ISI,
les services secrets pakistanais. Vingt d'entre eux ont été
tués lors d'opérations sur les hauteurs. Bachir
Sheikh était pourtant prudent, évitant soigneusement
les accrochages frontaux avec l'armée indienne, auxquels
il préférait les embuscades, surtout nocturnes.
Puis Bachir Sheikh en a eu assez de la guérilla, des nuits
dans le froid, des longues marches, des combattants blessés
que ses hommes devaient abandonner ou achever. Assez, dit-il encore,
des femmes kidnappées et violées, des villageois
rackettés. Un jour, il passe avec armes et bagages du côté
de l'ennemi. Faut-il le croire lorsqu'il affirme que l'Inde offre
désormais une chance aux Cachemiris ?
« Si le Pakistan arrête les infiltrations,
on brise la nuque des terroristes en une semaine ! » bougonne-t-il.
Renégat enrichi, édile de la ville de Nadiyal, il
court la campagne et les montagnes avec une escouade d'hommes
armés jusqu'aux dents, plus quatre gardes du corps personnels
et dix policiers en faction devant sa villa, dûment payés
par l'Etat indien. Ce qui n'a pas empêché les rebelles
de se venger contre celui qu'ils appellent « le traître
». Les maquisards d'Al- Badar et du Hezb-ul Moudjahidine
ont attaqué la nuit sa vaste maison familiale au lance-roquette
et détruit le troisième étage alors que Bachir
Sheikh était en vadrouille. Une autre fois, alors qu'il
circulait à bord de sa voiture, sur une petite route, il
a été victime d'un attentat. Bachir Sheikh, constamment
armé d'un kalachnikov, a échappé par miracle
aux sicaires, compagnons d'hier devenus ses tueurs. Pas son beau-frère,
tombé dans un guet-apens. Gageons que les escadrons de
la mort se sont vengés. « Ils ne font pas de prisonnier,
éructe un employé du gouvernement. Ils appliquent
les ordres : tuer, un point c'est tout!»
Dans un village des environs, des jeunes se sont
rassemblés autour de l'unique table du café. Il
en manque un à l'appel : il a rejoint la guérilla
et sa famille est terrifiée à l'idée des
représailles. Une autre famille vient de recevoir la visite
des escadrons de la mort : deux disparus et la maison démolie
à coups de massue. Dans ce village, même le policier
local déteste les Indiens, qu'il assimile à des
troupes d'occupation et qui rackettent constamment l'épicier,
délesté la dernière fois de 40 000 roupies
(920 euros).
L'indépendance, Abdul Gani Bhat veut encore
y croire. Dirigeant de la conférence Hurriyet, l'alliance
des 23 partis pro-indépendantistes, cet ancien professeur
de persan de 65 ans vient d'apprendre l'arrestation de son prédécesseur,
Syed Ali Shah Geelani, avec qui nous avions rendez-vous une demi-heure
plus tôt. « On parle de négociations, et voyez
comment sont traités même les modérés
!» lance, amer, celui qui a choisi la voie légale,
depuis deux ans, pour arracher le Cachemire au giron indien. Quitte
à l'amarrer au Pakistan. « C'est un désastre
et New Delhi fait tout pour que la tension remonte au Cachemire,
qu'elle a toujours traité comme une colonie.»
Arrêté trois fois, Abdul Gani Bhat,
figure de proue des indépendantistes, a séjourné
trois ans dans les geôles indiennes et ne craint pas d'y
retourner, convaincu que New Delhi a lancé une vaste campagne
de répression contre les pro-indépendantistes, à
l'approche des élections locales d'octobre. L'un de ses
proches, Abdul Gani Lone, modéré d'entre les modérés,
a été abattu en mai par des tireurs inconnus. Les
islamistes ? Les services pakistanais ? Les sbires de l'armée
indienne ? « Tout est possible, répond un universitaire.
Mais, comme par hasard, on assassine un homme capable de tenir
un langage de fermeté à Delhi, sans pour autant
recourir à la violence.» Le chef du Hurriyet, lui,
est lucide : « Ni le Pakistan ni l'Inde n'accepteront l'idée
de l'indépendance. Ce qu'il nous faut, c'est un référendum,
celui annoncé par l'ONU et jamais organisé. Alors,
bientôt, même pour les modérés, il ne
restera plus que la lutte armée. »
Plus loin, près du balcon de bois sculpté
de l'avocat Parvez Imroz, se poursuivent des discussions à
bâtons rompus. Au slogan d'Abdul Gani Bhat, « l'indépendance
ou le désastre», ceux rassemblés là,
hommes d'affaires, étudiants, enseignants, préfèrent
le dialogue. L'avocat, inlassable orateur de la cause des droits
de l'homme, veut créer une commission pour la société
civile, afin de résorber la violence. Une maquette d'architecte
trône sur la table. Elle représente leur rêve,
un monument à la mémoire des disparus. La première
pierre, symbolique, posée dans les environs de Srinagar,
a été brisée par un commando indien.
Dehors, les nuages s'amoncellent au-dessus de la
rivière Jhelum et ses house boats aux airs de taudis.
Une unité de l'armée, avec gilets pare-balles, patrouille
sur l'eau, en silence, à bord d'une shikara, l'une de ces
gondoles à baldaquin qui ont abandonné depuis belle
lurette leur vocation de nid à idylle. Un bruit retentit,
l'avocat sursaute, et l'on ne sait plus s'il s'agit d'une rafale
ou du tonnerre qui résonne.