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2e prix Trophée 2002
Prix Ouest-France-Jean-Marin

Turquie. Le génocide a vidé l'Anatolie de ses Arméniens
, juillet 2002.
Jean KEHAYAN, Libération

Le génocide a vidé l'Anatolie de ses Arméniens.

En 1915, le génocide a vidé l'Anatolie de ses Arméniens,
Jean Kehayan y cherche les traces des siens .

1. - Le monde fracassé de Setrak

Mon père se prénommait Sétrak. Il était né à Karpouth, vraisemblablement en un siècle qui n'avait que huit ans et ne donnait pas encore de signes de déraison. Sa famille faisait partie de la communauté arménienne d'Anatolie qui comptait à l'époque deux millions d'âmes. Mon père a fui son village un soir d'avril 1915 après qu'une horde de soldats, de gendarmes et de supplétifs kurdes (les tchétés qui ont hanté nos nuits d'enfance), ait envahi la ferme qui abritait une parentèle comptant une trentaine de personnes. Ces gens vivaient de peu mais des témoins affirment qu'ils étaient accueillants, toujours prêts à offrir gîte et couvert aux chemineaux désireux d'échanger le pain du chemin contre quelques journées de travail. Fabriquer des briquettes de bouse en les faisant sécher pour le foyer des hivers était une activité qui occupait tout le monde en permanence. Quatre mois de neige par moins dix degrés et des étés à faire fendre de chaleur les murs en pisé. La maison avait un toit plat et le petit Sétrak avait découvert les joies des boules de neige car le travail de déblayage était dévolu aux enfants. Il parlait aussi de l'été lorsqu'il barbotait dans la mare, une courge séchée attachée à la taille en guise de bouée.

Ce monde-là a définitivement cessé d'exister en quelques heures. La maison avait l'habitude des incursions d'uniformes qui venaient lever des impôts particulièrement lourds pour les familles arméniennes et aussi prélever des moutons et des confitures afin d' améliorer l'ordinaire de la caserne. Des pièces d'or aussi : on parlait beaucoup d'or et je viens enfin d'en comprendre l'importance.

Piété filiale, passage obligé d'un deuil, besoin tardif de voir si le sang des massacres a séché ? Je n'ai pas de réponse unique mais j'ai ressenti un besoin impérieux de courir l'Anatolie, comme si le temps de fouler cette terre mystérieuse était arrivé. Et dans les villes j'ai vu cet or dégouliner des vitrines des bijouteries. Cet or que tous les paysans achetaient avec les bénéfices des récoltes pour l'enterrer au plus profond de leur maison ou sous l'eau du puits en
prévision des jours noirs.

Ce jour-là, les adultes ont pensé apaiser la fureur des gendarmes en leur offrant leurs richesses. Mais ce n'était pas suffisant: ils obéissaient à d'autres ordres et avaient une mission impérative à remplir. Sétrak est monté sur le toit de la maison et par la trappe il a vu l'extermination de tous les siens, il a vu les soubresauts de son père, le crâne fracassé à coups de pierres...

A cet instant l'enfant est devenu adulte. Il a compris l'atmosphère lourde et les murmures des femmes, les craintes des dernières semaines sur la place du marché où les Turcs portaient à la ceinture leurs longs poignards courbés et regardaient les infidèles avec des yeux suspicieux. Il s'est enfui en une errance qui allait lui apprendre la terreur, la faim, l'odeur de la mort, les crocs des bêtes.
Des jours ? Des semaines ?

A l'aéroport d'El Azig où flotte un air de campagne, la foule paisible vaque à ses occupations. Une obstination que je regrette déjà m'a poussé à me rendre seul à cet étrange pèlerinage. J'imaginais pouvoir me faire comprendre, mélanger les langues, trouver un vieux cicerone arménien qui me raconterait l'histoire de mon village. Les réalités s'imposent toujours avec brutalité : ni en ces lieux ni ailleurs en Anatolie il ne reste une âme pour parler cette langue que le pouvoir Jeune Turc s'est obstiné avec méthode à rayer de la carte. A partir du 24 avril 1915.

Dans la vallée la ville nouvelle s'étend en un long ruban. Il va falloir me familiariser avec ce sentiment de chantier permanent, de fers à béton qui dépassent, de rues défoncées et de poussière qui envahit tout. Déjà dans l'avion les vieilles femmes voilées et les jeunes vêtues à l'occidentale me rappellent que j'ai changé de continent. Et pourtant ces hommes... J'ai l'impression qu'ils font partie de mon environnement. Ces hommes dont la forme des moustaches annonce, paraît-il, l'engagement politique. Ces hommes dont on m'a toujours asséné qu'ils étaient nos ennemis.

A l'exception de quelques mots de politesse je ne parle pas le turc. C'est pourtant une langue familière que j'entends sans la comprendre parce qu'elle a été celle du secret des adultes, réservée à raconter les malheurs dont on voulait préserver les enfants. Quant à mon chauffeur de taxi qui a passé quelques années en Allemagne il ne comprend pas davantage la notion de quartier arménien que le langage des feux rouges.

N'étaient l'élégance des minarets, l'exotisme des boutiques de fotocopi, les ambulans, la polis et les cabines de telefon, la ville suinte l'ennui dès que l'on quitte l'opulence du marché qui regorge de légumes et de fruits d'été : aubergines, poivrons, montagnes de menthe; pastèques, cerises, abricots et nèfles (on disait yéni dugna) me rappellent que la cuisine, les goûts et les odeurs qui m'envahissent vont me replonger dans ma Little Armenia de Marseille où les exilés d'Anatolie ont recréé leurs villages perdus. A vrai dire et malgré la familiarité ambiante, je me sens mal à l'aise, oppressé de ressembler à un touriste sans histoire dans ces lieux où mon imagination ne parvient pas à déceler ne serait-ce que des bribes de la barbarie passée.

Nous avons quitté la ville sans âme pour grimper vers les hauteurs de Karpouth aux dimensions mythiques. Karpouth que l'on m'a raconté comme un foyer d'intellectuels arméniens, une ville où l'on vivait en intelligence avec les Turcs au milieu des vignes, des élevages de vers à soie et des vergers. Où l'on se partageait des soieries, les fabriques de tapis, où les tanneurs côtoyaient les étameurs de cuivre. Les récits de l'enfance de Sétrak m'ont donné une image démesurée de son bourg. Il me racontait les cinquante villes et villages qui dépendaient de son paradis d'enfance perdu, la soixantaine d'églises, les neuf monastères. Karpouth et sa population de quarante mille Arméniens qui disposaient de quatre-vingt dix écoles...

La chaîne du Taurus se dresse subitement sur notre horizon et la citadelle en ruine découpe le haut des montagnes. La ferme familiale devait être quelque part par là et je m'étais nourri de l'idée que je me retrouverais un jour sous le tilleul, bavardant avec les petits fils de Kurdes, ignorants des spoliations...

Un descriptif des lieux entre les mains, le chauffeur de taxi s'engage dans les ruelles. Mais les gravures de mon imagination s'effilochent, et disparaissent les riches habitations nichées au pied de la falaise. Tout en bas subsistent des restes de maisons en ruine, envahies d'herbes folles, de coquelicots perçant la tristesse, de lézards qui se faufilent. Et ces grandes fosses qui trouent le paysage mort. Le Karpouth de mes rêves a disparu. Avec lui le prestigieux collège de l'Euphrate que j'identifiais à mon propre lycée, les missions protestantes, l'église.

Je me suis assis au pied de la montagne pour m'imprégner du paysage des miens, pétrir entre mes doigts le coton des feuilles de cognassiers, m'enivrer de la couleur des grenades, retrouver les senteurs du figuier. Et je me retrouve dans la peau de l'étranger arrivé trop tard à l'enterrement de ses illusions. Il me reste à fixer les noyers et les oliviers, chauffer mes mains des pierres ocres de mousse. Des témoins que les miens ont regardés, foulés à leurs pieds. Peut être Sétrak a-t-il grimpé sur l'un de ces arbres, à peine moins hauts dans cette lumière étrangement provençale. Est-ce là que les enfants construisaient des cabanes ? Dans la vallée la construction d'un barrage a bouleversé le paysage et les paysans enrichis par les expropriations se sont fait bâtir des immeubles de quatre étages, des apartman comme en ville. Le chauffeur de taxi a enfin compris ma quête et s'arrête devant des maisons muettes dont je n'ose pas franchir le seuil. Seule brille l'image du téléviseur annoncé par les paraboles qui coiffent les toits plats de cette immuable architecture de terre.

Des jeunes gens nous rejoignent. Les geld allemands, les gestes, les dessins sur le sol et surtout le souvenir de récits écoutés avec scepticisme me font deviner que pour eux, je suis un de ces Arméniens ayant en poche des repères, une carte, un arbre, un puits qui indique la place du trésor. En quelques gestes ponctués de fifty-fifty ils m'expliquent qu'on peut partager, eux qui ont la pratique des Kharpertsi de Los Angeles, héritiers des grandes familles ayant introduit la photographie et l'imprimerie dans l'empire ottoman. Ici se confectionnait un quotidien qui prenait des positions politiques, alimentait débats et polémiques : j'ai rêvé que pouvaient subsister en des lieux cachés les caractères de plomb dans leurs casses, le fantôme des typographes, leurs joies de cigarettes partagées, la fierté devant une belle morasse. Oui, il y a eu en ces lieux une civilisation. Et les civilisations peuvent être anéanties par d'autres causes que les tremblements de terre.

Mon cher Sétrak, j'ai pris la fuite, laissant derrière moi des ruines où je ne remettrai plus jamais mes pas. Ni avec mon fils ni avec mes petits-fils qui viennent de surgir dans une mémoire en feu. J'ai vaguement prié pour que les chercheurs de trésors arméniens ne me harcèlent pas jusqu'à l'aéroport et je t'ai remercié de ne m'avoir jamais parlé d'or sauf lorsque tu m'offris un napoléon pour mon mariage en me recommandant de le cacher soigneusement.

Je ne sais pas combien de temps tu as longé l'Euphrate, fuyant ceux qui voulaient en finir avec tous les Arméniens. Là encore tu ne reconnaîtrais ni les berges ni les flots aujourd'hui canalisés pour alimenter le barrage. L'Euphrate, tu en parlais comme d'une mer infranchissable, toi qui t'étais attaché des courges sèches autour du ventre pour te lancer dans l'inconnu de la survie. Je ne sais pas par quel miracle tu es arrivé ici. Mais me voici dans la cour de ton orphelinat du quartier de Chichli à Istamboul. Le soleil écrase même les émotions et je souris en voyant que le gardien surveille depuis sa guérite l'entrée du pensionnat et ses moutons qui paissent en pleine ville, peu troublés par le troupeau de taxis jaunes qui fait sonner ses grelots sur le boulevard.

Passé le buste d'Atatürk posé devant l'impeccable façade rose et blanche, je me laisse envelopper par la fraîcheur du hall : les marches monumentales qui t'impressionnaient tant n'ont pas bougé et la rampe en fer forgé tient bon, comme les robinets de cuivre que tes doigts ont dû manipuler dans cette étrange salle de bain de mosquée. L'orphelinat que Dikran effendi Karagueuzian a créé après les massacres d'Arméniens dans sa ville d'Adana. C'était en 1908, une poussée de fièvre nationaliste en guise de répétition générale.

Karpouth, l'Euphrate, Istamboul, Marseille. Quelle foi il t'a fallu mon cher Sétrak, pour que jusqu'à ton dernier souffle, tu m'enseignes le pardon et la tolérance.

2. - Guldéné, un miracle dans le désert

Guldéné sera le dernier enfant de la famille Tarnedjian. Elle est née à Karakagoub (Asie mineure) à en croire ses papiers d'identité. A l'adolescence, lorsqu'il me fallait épeler pour la police les noms du père, de la mère et leurs lieux de naissance, plus qu'étranger, je me sentais un peu étrange. La petite Rose avait vu le jour en juin 1914, un an avant le commencement de la fin pour les Arméniens d'Anatolie. Pendant toute son existence, cette très belle femme aux yeux clairs a feint de tout ignorer de sa vie et de n'en rien raconter. Comme frappée d'amnésie. Non seulement elle ne se plaignait jamais mais elle remerciait le ciel qui lui apportait chaque matin une nouvelle journée dans ce qu'elle savait être sa survie. J'ai aujourd'hui la certitude qu'elle gardait son secret afin qu'aucune ombre ne vienne rider le bonheur de ses trois enfants. Mais elle savait: ses yeux se remplissaient de larmes chaque fois qu'il était question de récit ou de voyage dans un désert. Ce désert sans limite qui fut pour sa génération la longue marche vers la solution finale.

Pendant trop longtemps j'ai joué l'autruche, la tête dissimulée dans un sable d'une ignorance à peu près supportable. Jusqu'au jour où... Guldéné venait de mourir. Le temple de mon quartier de Saint-Loup, une banlieue de Marseille, bruissait encore des accords de l'harmonium et des échos de « plus près de toi Seigneur ». Azniv Kouyr qui faisait office de gardienne m'attira dans le sous-sol obscur qui lui servait de logis. Avec elle, Yersa Moussa, une petite femme secrète aux yeux de souris. Leurs visages un peu trop ravinés par trop de douleurs terrorisait mes enfants. Yersa Moussa avait choisi ce moment pour se libérer de son secret, elle qui passait de mystérieux après-midi avec ma mère, à lire la bible et à prier. Sans préambule, elle me planta dans le désert de Der es Zor en Syrie, une fin d'après midi. La colonne d'exilés en guenilles avance lentement dans le sable des destins. Le bébé Guldéné ne cesse de pleurer dans les bras de sa mère incapable de l'allaiter, de trouver un semblant d'eau qui puisse apaiser les spasmes. La compassion des mères, les lamentations qui implorent un ciel muet retardent la marche de la caravane. Les gendarmes arrachent le bébé des bras de sa mère et l'enterrent sommairement dans le sable en négligeant de lui planter un poignard dans le coeur comme ils ont coutume de le faire avec les nourrissons arrachés aux ventres. Yersa Moussa elle-même sera laissée pour morte quelques jours plus tard et aura la vie sauve grâce à des missionnaires évangéliques américains qui suivent les colonnes, sauvent ce qui se peut en soudoyant les gendarmes escorteurs. Sous des tentes où l'on soigne les blessés, la fillette apprend que la voiture a fait halte près d'un monticule. Les missionnaires ont entendu le sable pleurer et ils ont déterré Guldéné.

Le cercueil a été refermé. La voiture noire et ses quelques fleurs traverse le quartier pour prendre la route du cimetière où je vais jeter une poignée de cette terre qui est désormais bien trop lourde pour mes forces. Il m'a fallu plus d'une année de deuil avant d'avoir la force de questionner à nouveau Yersa Moussa pour m'approprier un récit qui va renforcer mon sentiment de précarité, me rappeler qu'au lycée un professeur excédé m'avait lancé à la figure « mais vous ne venez de rien vous ». Il avait raison, comme avaient raison les pasteurs qui s'ingéniaient à nous convaincre que le passage sur cette terre n'était qu'une étape de douleurs. Avec le temps, j'obtins des noms, des adresses de témoins, et je me suis retrouvé dans le quartier stambouliote de Kurtuluch, là où, il y a soixante ans, l'aristocratie arménienne a pris la place des juifs chassés de Turquie. On m'a conduit de maison en maison, on s'embrasse, on boit du tan, cette boisson de yaourt mélangé à de l'eau glacée, on ne saurait se quitter sans une tasse de café dont la lecture du marc va révéler l'issue fructueuse de ma mission.

Le désert est bien loin de cette maison lumineuse et avec Aghavnie, mon hôtesse, quatre générations vivent sous ce toit. Cette femme, presque centenaire, se souvient dans le détail de cette caravane composée de plusieurs centaines de personnes. Son groupe a marché pendant deux années en une colonne qui se séparait chaque jour de ses morts et qui se remplissait de nouveaux villageois. Le nom de Karakagoub, son village, a été rayé des cartes modernes. Et les appelations commençant par kara (noir), sont légion en Anatolie. Si la mémoire d'Aghavnie est fidèle, si l'histoire du sauvetage miraculeux est bien celui de Guldéné, alors la famille Tarnédjian a été poussée dans la caravane à Karacadaj entre Diyarbékir et Ourfa, là où aujourd'hui encore j'ai fait des centaines de kilomètres dans des steppes et des montagnes arides sans rencontrer âme qui vive. Que ce soit dans un car Mercedes qui est le roi des routes turques, dans un minibus Ford Transit qui en est le prince ou un break Renault 12 Toros, le plus fidèle serviteur, je n'ai jamais pu imaginer des colonnes de morts-vivants dans ces paysages de villages plus étonnés par l'arrivée de voyageurs anonymes, seulement à la recherche de la boutique pour s'approvisionner en eau minérale fraîche. Oui, ma bonne Aghavnie, j'ai cherché en ces lieux de l'eau fraîche ... Le café noir fume dans le djezvé de cuivre et brûle les doigts qui tiennent le fildjan de porcelaine. Le café turc est le symbole de l'hospitalité arménienne. La lumière apporte sa part de paix sur ces meubles, aux pieds effilés, impeccablement vernissés, couverts de napperons brodés. Aux murs un alphabet multicolore, une peinture du mont Ararat et ces objets d'artisanat utilisés par le pouvoir soviétique comme ambassadeurs dans les familles de la diaspora.

Elle poursuit son récit. La vie quotidienne, l'agitation, la peur des bandes de brigands dès qu'arrive le noir. Et puis ces cavaliers qui font halte, palabrent avec les gendarmes: des Turcs, des Kurdes amis des familles déportées qui ont trouvé les pièces d'or et qui courent de villes en villages apporter un peu de nourriture, des vêtements. Il leur arrive aussi d'acheter des enfants pour les mettre à l'abri. Non dit Aghavnie, notre caravane n'était pas un camp de concentration. Les gendarmes qui nous menaient à la mort changeaient à chaque étape et nos sauveteurs pouvaient revenir à la charge pour de nouvelles négociations avec d'autres bourreaux parmi lesquels il pouvait se trouver des hommes ayant de la compassion pour notre misérable troupeau, des hommes ayant eu des amis arméniens et ne comprenant pas toujours les ordres de harcèlement et de cruauté qu'ils recevaient. Quand le matin se levait, on comptait les jeunes filles qui manquaient, enlevées dans le meilleur des cas par des gendarmes et dans le pire par des pillards qui jouaient avec elles avant de les égorger: tous les crimes ont été impunis car aucune loi ne protégeait l'Arménien. On ne cessait de nous dire en ricanant que nous devions disparaître jusqu'au dernier.

Malgré tout ce que j'ai lu, malgré tout ce que j'ai entendu, c'est la première fois que je suis face à un témoin oculaire, une espèce de monument de douceur dont chacune des rides apporte une peu plus de froide crédibilité à ce qui a été. J'ai tout à coup la fierté de comprendre cette vieille langue avec laquelle elle raconte. Et je retrouve cette pudeur qui interdit aux femmes de prononcer le mot de viol, comme s'il était plus terrible que la mort et qu'il laissait entendre que les femmes qui se supprimaient plutôt que de se sauver dans la couche d'un Turc ont eu raison. Comme ont eu raison ces mères donnant leurs nouveaux nés à des familles kurdes plutôt que de les laisser aux mains de la soldatesque.

La porte d'Aghavnie était donc la bonne, elle qui a élevé enfants et petits-enfants dans cette mémoire d'autant plus forte qu'elle vit dans un environnement qui lui rappelle que sa terre fut martyre, qu'elle n'a jamais eu envie de retourner sur des lieux d'une impossible nostalgie. Elle s'excuse parce que les années ont érodé les détails. Le mot chien pour désigner les bourreaux a disparu de son vocabulaire : tous ces enfants qui volètent autour de la nénée mettent chaque jour leur part de baume sur ce qu'elle a longtemps cru être impossible à transmettre. Mais elle a toujours parlé. L'an dernier encore, en visite chez un fils en Uruguay, elle a accepté de s'asseoir pendant des heures devant les micros d'une station de radio pour raconter les errances du siècle à des auditeurs qui ne savaient rien des échos de Der es Zor.

Guldéné, elle, n'a jamais rien voulu raconter. La parole de Dieu et le silence étaient ses seuls credo, les seules vérités capables de mettre sa descendance à l'abri des terreurs. Avait-elle honte d'avoir survécu ? Pourquoi a-t-elle gardé pour elle seule ses secrets ? Je marche dans les rues de Kilis en attendant le minibus qui va me conduire à la frontière syrienne. Je sais qu'avant d'être placée dans un orphelinat protestant d'Alep, la petite Guldéné a été recueillie par une famille kurde de cette ville au sein de laquelle elle a appris à nouer des tapis. Je ne sais rien de plus et aucun miracle ne me fera pousser une porte pour des remerciements. La ville, capitale du bakhlava, ce délice oriental de nùel, de noix et de pâte feuilletée est légère d'une joie affichée par des jeunes à l'allure insouciante. Dans l'ancien quartier arménien, la cathédrale achevée en 1892 par Sarkis Balyan a été transformée en mosquée après avoir servi de prison. Durant quatre siècles, juifs, chrétiens et musulmans ont vécu en bonne intelligence dans cette ville ouverte, où les commerces n'étaient pas taxés, où les hommes qui tenaient boutique étaient invalides à cause des mines qui arrachaient les pieds des contrebandiers. Sedika, une jeune architecte se désole de la civilisation du béton qui défigure sa ville, elle me fera découvrir derrière des portails et dans des cours des maisons portant gravé dans la pierre le nom arménien du propriétaire, surmonté du banal « que Dieu protège ma maison » qui prend ici un sens tout particulier. Elle m'assure que des confrères ont relevé les plans des cinq églises avant leur destruction pour utiliser leurs pierres à bâtir le nouveau commissariat.

La nuit s'est mise à tomber et avec elle l'inquiétude puis les terreurs qui font douter du bien-fondé de cet optimisme procuré par les lumières de l'aube. Sous les néons qui s'installent, je pense à mon rendez-vous manqué de Karpouth. Je n'ai tout à coup pas le coeur de partir dans le noir vers une frontière, un nouvel orphelinat, un désert parsemé d'ossuaires. Et je me dis pour apaiser mes lâchetés que Guldéné n'aurait pas aimé que je marche sur les traces de son secret. Que je courre derrière les fantômes de sa terre qui n'a plus jamais cessé de gémir à mes oreilles. Avant de disparaître, Yersa Moussa m'avait transmis le flambeau de sa mémoire.

3. - « Hier, il était impossible d'écrire la vérité sur le massacre »

Le kiosque à musique, accroché sur les hauteurs du Bosphore, est habillé de vert pistache. Le jour décline et les cargos étirent leurs flancs tachés de rouille, de jaune, d'orangé, de rouge, pour passer la nuit sous leurs couronnes de lumière. Dans la ville, les minarets attirent la ronde des mouettes qui font monter les prières vers le ciel. Il est temps pour les mille petits métiers d'Istanbul de laisser la place et de plier leurs étals. Comment ne pas aimer cette ville, ses tables en plein air de Beyoglü, les pêcheurs du pont de Galata, sa population aux allures si spontanées ? Vahé, a quitté l'Arménie depuis deux ans, faute d'y pouvoir exercer son métier de psychiatre ni aucun autre. Un émigré économique, enfant de Brejnev encore émerveillé que Tania, son épouse, gagne deux cent cinquante dollars par mois en faisant des ménages : un pactole. Il ironise sur le drapeau rouge à la lune à la place du marteau. Les écoliers en uniforme, au crane rasé qui se mettent au garde à vous pour chanter l'hymne national à tout bout de champ, les bustes et statues d'Atatürk, il connaît. Chez lui elles s'appelaient Lénine mais le nom est un détail. Vahé estime que l'URSS a enfin tué le père alors que la Turquie a peur d'entrer dans la modernité en regardant sa désuétude. Sans parler de cette armée qui a tous les pouvoirs, tire toutes les ficelles en conservant la population dans un infantilisme qu'il a bien connu. Par qui remplacer le père ? C'est la lancinante question des couches moyennes affolées par une inflation de plus de 100% en un an, qui scrutent chaque matin les cours du dollar et la résistible ascension de leur super ministre des finances, Kemal Dervis, parachuté par la banque mondiale. Ici aussi, les élites visionnaires font cruellement défaut, elles qui utilisent la bonne vieille corruption et le clientélisme en guise de programmes. L'argent évaporé est estimé à 200 milliards de dollars, l'équivalent du PIB ! L'ancien komsomol n'a eu aucun mal à décrypter rapidement les mécanismes et il a compris la subtilité des palettes autorisées par l'encre grise alors qu'il a été élevé dans l'aune du tout blanc ou du tout noir.

L'encre grise c'est le credo de Hrant Dink. Quand, il y a six ans il a décidé de lancer un hebdomadaire bilingue pour faire connaître à l'opinion turque les réalités et la permanence du problème arménien, ses amis pensaient qu'ils le verraient plus souvent derrière les barreaux qu'à la devanture des kiosques. Certes, les autorités l'aiment tellement qu'elles refusent de lui accorder un passeport pour l'étranger mais elles tolèrent sa prose impertinente, prolongement de ses années de militantisme gauchiste, lorsque avec ses camarades maoïstes, il s'en allait dans les montagnes d'Anatolie faire de l'évangélisation. Lui c'était la révolution avec les paysans tandis que les trotskistes ne juraient que par la classe ouvrière. Les uns et les autres sont aujourd'hui d'accord pour penser à haute voix que la révolution et le terrorisme ont conduit à l'impasse.

Le siège d'Agos (Le Sillon) est en plein coeur du quartier arménien de Chichli. Un appartement, avec cuisine et salle de bains pour les nuits de bouclage, où défile la fine fleur de l'intelligentsia stambouliote, où s'échafaudent les motions qui vont secouer l'opinion. Hrant est devenu une star médiatique et à tout bout de champ la grande presse fait appel à lui pour des interventions sur 1915, des dossiers sur la tragédie arménienne. Lors de la reconnaissance du génocide par la France, en janvier dernier, la chaîne populaire ATV a diffusé en direct un débat pendant toute une nuit. Une première qui selon l'éditorialiste montre que la paranoïa commence à prendre fin. Qui aurait pensé que bravant censure et brimades plus de trente intellectuels prennent publiquement position en faveur d'un examen objectif de l'histoire du siècle ? Le journal est toujours sur la corde raide car l'extrême droite et les islamistes sont à l'affût: il suffit qu'un obscur professeur du Tennessee tienne des propos révisionnistes devant un Rotary Club et c'est les gros titres dans la presse du lendemain.

Ragilp Zarakoglü est un habitué des bureaux d'Agos. Visage mangé par une barbe poivre et sel, ses yeux arborent un rire capable d'enrager n'importe quel militaire. Et Dieu sait qu'il en a vu lors d'interrogatoires musclés et de réguliers séjours en prison. Il me dit: « Vous croyez que le problème arménien ne concerne que votre communauté ? Les analyses et les débats soulevés par Agos ont fait la preuve que ce mensonge du siècle est une angoisse pour tous ceux qui pensent dans notre pays. Nous sommes dans une crise économique et politique épouvantable alors que les moyens de communication moderne mettent le monde à notre portée, vous avez vu que même dans l'Anatolie en proie à la misère même les bidonvilles sont équipés d'une parabole. Les médias évoquent notre possible entrée dans l'Europe, nos trois millions d'émigrés rapportent au pays de l'argent et leur confrontation aux traditions démocratiques. Aujourd'hui les jeunes, excédés par le Conseil de sécurité nationale dirigé par les généraux, disent à haute voix : pourquoi pas nous ? Pourquoi n'entrons nous pas dans le concert de la modernité ? Et la population comprend que nous ne serons pas des interlocuteurs fiables tant que nos prisons seront moyenâgeuses, tant que les droits de l'homme, le statut de la femme nous laisseront dans un état proche de la barbarie ».

Ragup qui se définit comme un socialiste indépendant anime avec sa femme Aïche une maison d'édition qui a eu le courage de publier Yves Ternon, un des spécialistes français du problème arménien. Il dit dans un grand rire que l'universitaire américain Bernard Lewis avait été condamné à Paris à un franc de dommages et intérêts pour n'avoir pas utilisé le terme de génocide, lui avait écopé de deux ans de prison, dont six mois fermes et de quinze mille dollars d'amende pour avoir imprimé le mot en turc ! Fort d'un prix des éditeurs libres décerné à la foire de Francfort et remis par Jack Lang à la Sorbonne, Ragup continue son combat éditorial avec en projet un ouvrage sur l'indépendance de la justice, une somme sur les Arméniens, une autre sur les Kurdes qui étudie les convergences des deux tragédies, il s'apprête aussi à établir la liste des cinq milles villages rasés par l'armée. « Les temps modernes, dit-il, ont empêché de procéder à une sorte de génocide avec les Kurdes, la nouveauté c'est que ces derniers admettent le rôle de leur peuple lorsqu'il s'est agi d'accomplir les basses besognes dictées par Ankara. Hier il était impossible d'écrire que pour faire place nette à l'arrivée des Allemands qui posaient leur ligne de chemin de fer reliant l'Europe à Bagdad, les autorités Jeunes Turques ont massacré trois millions et demi de personnes : Arméniens mais aussi Grecs, Assyriens, Kurdes. Il revient à notre génération de procéder à ce travail et nous avons besoin du soutien des démocrates français et allemands ». Un auteur arménien travaille sur un manuscrit pour décrire l'année zéro des Arméniens réfugiés à Istanbul. On en dénombre actuellement soixante mille. Ceux qui n'avaient pas choisi l'exil ont dû s'organiser pour survivre en milieu hostile. Comment ont-ils fait dans un pays où être Arménien interdit de devenir militaire ou haut fonctionnaire. Avec l'obligation de faire profil bas, de ne pas évoquer les sujets qui fâchent, d'accepter le statut de citoyen de seconde zone ? Le jeune Sévan qui se prépare à effectuer un séjour aux Etats-Unis pour un diplôme d'économie se souvient : « Pendant longtemps il fallait se cacher, ne pas évoquer nos origines et nos parents avaient turquifié leurs noms pour s'éviter les ennuis. Les autorités acceptaient l'assimilation, pas l'intégration. Mais nous avons bougé, j'ai des amis turcs et je leur parle de notre passé, de notre fierté à posséder des écoles, des églises, des lycées, même des journaux dans notre langue. Mais impossible de répéter à la campagne ce que je dis en ville. Agos nous a permis de relever la tête a un moment où le monde a changé. La Turquie a des relations directes avec l'Arménie, nous pouvons nous y rendre et constater comme un crève-coeur que le départ est devenu une véritable obsession pour sa population, que le pays n'a cessé de dégringoler depuis son accession à l'indépendance et les gens qui arrivent ici par milliers sont moins Arméniens que nous. Peut-être parce que le muezzin nous rappelle cinq fois par jour que nous sommes en terre islamique. » Ragup qui qualifie son pays de démocratie autoritaire, une « démocratie au plus bas de l'échelle » affirme que pour sortir de l'impasse l'examen de l'histoire est inéluctable car aucun pays qui entretient le mensonge d'Etat n'est crédible.

Hrant Dink va plus loin. Pour lui la survie économique, politique et intellectuelle de la petite Arménie, vidée de ses élites et corrompue par ses mafias, passe par des liens forts avec une Turquie qui s'y refuse encore, confortée par l'indifférence de la communauté internationale. Mais il est optimiste. Il sent que l'opinion de son pays est en train de mûrir, que l'idée européenne fait son oeuvre chez une nouvelle génération qui rejette l'enfermement, qui refuse une politique où tous les voisins, - vieille paranoïa, besoin de boucs-émissaires - sont jugés hostiles, inamicaux. Où la présence à Chypre, la bébé-patrie, empoisonne les relations internationales Il veut surtout que la reconnaissance du génocide de 1915 soit faite par les Turcs eux-mêmes, dont il fait partie, sous la pression des opinions intérieures et internationales.

Aussi je peux affirmer avec lui aux autorités et à tous ces jeunes gens tournés vers l'avenir que dans ce nouveau siècle, on ne saurait tenir pour responsables les petits-enfants ou les arrières petits enfants de ceux qui ont tenu les armes des massacres. Que dans une négociation le petit a le devoir d'être intelligent pour deux, que tenir compte de la douleur arménienne ne signifie pas négliger la fierté de soixante et dix millions de Turcs.

Mon grand-père était kéhey (c'est à dire chef, de la racine de Cohen ou Khan). Pour prétendre à ce titre, il possédait des hectares de terre autour du lac de Van : je n'en revendique pas même une poignée pour recouvrir des tombes sur lesquelles je viens de faire une croix définitive. Quelle que soit la suite des événements, je ne m'associerai à aucune demande de réparations territoriales ou financières. Je ne demanderai à quiconque ne le désirant pas de présenter des excuses à des fantômes. Après ce que j'ai vu dans ces villages, après ce que j'ai entendu à Kilis, à Istanbul et ailleurs la seule preuve de bonne volonté est que l'on arrête la destruction des églises encore debout, que l'on autorise les instances internationales compétentes à trouver les fonds pour les restaurer pour le plus grand profit du tourisme turc et qu'enfin des hommes politiques fassent preuve du courage historique d'un Willy Brandt, d'un de Gaulle ou d'un Adenauer pour laisser travailler des historiens peu suspects d'appartenir aux camps idéologiques disparus. Que les manuels scolaires nous disent enfin ce qui s'est réellement passé en Anatolie avec les Arméniens. Plus particulièrement à partir du 24 avril 1915.

Pour qu'on n'ait plus à lire ce jugement d'un diplomate français qui écrit des Turcs : « Ils éventrent les femmes enceintes et écrasent leurs enfants sous leurs bottes. Il faut espérer que d'ici peu de jours, le concert européen et les puissances qui le composent mettront fin à cet état de choses qui est la honte de notre fin de siècle ». Ce texte date de 1896...

âtillo