Lauréats 1994 -
2002
SELECTION
PRESSE ECRITE
2e
prix Trophée 2002
Prix Ouest-France-Jean-Marin
Turquie. Le génocide a vidé l'Anatolie de ses Arméniens,
juillet 2002.
Jean KEHAYAN, Libération
Le génocide
a vidé l'Anatolie de ses Arméniens.
En 1915, le génocide a vidé l'Anatolie de
ses Arméniens,
Jean Kehayan y cherche les traces des siens .
1. - Le monde fracassé de Setrak
Mon père se prénommait Sétrak.
Il était né à Karpouth, vraisemblablement
en un siècle qui n'avait que huit ans et ne donnait pas
encore de signes de déraison. Sa famille faisait partie
de la communauté arménienne d'Anatolie qui comptait
à l'époque deux millions d'âmes. Mon père
a fui son village un soir d'avril 1915 après qu'une horde
de soldats, de gendarmes et de supplétifs kurdes (les tchétés
qui ont hanté nos nuits d'enfance), ait envahi la ferme
qui abritait une parentèle comptant une trentaine de personnes.
Ces gens vivaient de peu mais des témoins affirment qu'ils
étaient accueillants, toujours prêts à offrir
gîte et couvert aux chemineaux désireux d'échanger
le pain du chemin contre quelques journées de travail.
Fabriquer des briquettes de bouse en les faisant sécher
pour le foyer des hivers était une activité qui
occupait tout le monde en permanence. Quatre mois de neige par
moins dix degrés et des étés à faire
fendre de chaleur les murs en pisé. La maison avait un
toit plat et le petit Sétrak avait découvert les
joies des boules de neige car le travail de déblayage était
dévolu aux enfants. Il parlait aussi de l'été
lorsqu'il barbotait dans la mare, une courge séchée
attachée à la taille en guise de bouée.
Ce monde-là a définitivement cessé
d'exister en quelques heures. La maison avait l'habitude des incursions
d'uniformes qui venaient lever des impôts particulièrement
lourds pour les familles arméniennes et aussi prélever
des moutons et des confitures afin d' améliorer l'ordinaire
de la caserne. Des pièces d'or aussi : on parlait beaucoup
d'or et je viens enfin d'en comprendre l'importance.
Piété filiale, passage obligé
d'un deuil, besoin tardif de voir si le sang des massacres a séché
? Je n'ai pas de réponse unique mais j'ai ressenti un besoin
impérieux de courir l'Anatolie, comme si le temps de fouler
cette terre mystérieuse était arrivé. Et
dans les villes j'ai vu cet or dégouliner des vitrines
des bijouteries. Cet or que tous les paysans achetaient avec les
bénéfices des récoltes pour l'enterrer au
plus profond de leur maison ou sous l'eau du puits en
prévision des jours noirs.
Ce jour-là, les adultes ont pensé
apaiser la fureur des gendarmes en leur offrant leurs richesses.
Mais ce n'était pas suffisant: ils obéissaient à
d'autres ordres et avaient une mission impérative à
remplir. Sétrak est monté sur le toit de la maison
et par la trappe il a vu l'extermination de tous les siens, il
a vu les soubresauts de son père, le crâne fracassé
à coups de pierres...
A cet instant l'enfant est devenu adulte. Il a compris
l'atmosphère lourde et les murmures des femmes, les craintes
des dernières semaines sur la place du marché où
les Turcs portaient à la ceinture leurs longs poignards
courbés et regardaient les infidèles avec des yeux
suspicieux. Il s'est enfui en une errance qui allait lui apprendre
la terreur, la faim, l'odeur de la mort, les crocs des bêtes.
Des jours ? Des semaines ?
A l'aéroport d'El
Azig où flotte un air de campagne, la foule paisible vaque
à ses occupations. Une obstination que je regrette
déjà m'a poussé à me rendre seul à
cet étrange pèlerinage. J'imaginais pouvoir me faire
comprendre, mélanger les langues, trouver un vieux cicerone
arménien qui me raconterait l'histoire de mon village.
Les réalités s'imposent toujours avec brutalité
: ni en ces lieux ni ailleurs en Anatolie il ne reste une âme
pour parler cette langue que le pouvoir Jeune Turc s'est obstiné
avec méthode à rayer de la carte. A partir du 24
avril 1915.
Dans la vallée la ville nouvelle s'étend
en un long ruban. Il va falloir me familiariser avec ce sentiment
de chantier permanent, de fers à béton qui dépassent,
de rues défoncées et de poussière qui envahit
tout. Déjà dans l'avion les vieilles femmes voilées
et les jeunes vêtues à l'occidentale me rappellent
que j'ai changé de continent. Et pourtant ces hommes...
J'ai l'impression qu'ils font partie de mon environnement. Ces
hommes dont la forme des moustaches annonce, paraît-il,
l'engagement politique. Ces hommes dont on m'a toujours asséné
qu'ils étaient nos ennemis.
A l'exception de quelques mots de politesse je ne
parle pas le turc. C'est pourtant une langue familière
que j'entends sans la comprendre parce qu'elle a été
celle du secret des adultes, réservée à raconter
les malheurs dont on voulait préserver les enfants. Quant
à mon chauffeur de taxi qui a passé quelques années
en Allemagne il ne comprend pas davantage la notion de quartier
arménien que le langage des feux rouges.
N'étaient l'élégance des minarets,
l'exotisme des boutiques de fotocopi, les ambulans,
la polis et les cabines de telefon, la ville suinte
l'ennui dès que l'on quitte l'opulence du marché
qui regorge de légumes et de fruits d'été
: aubergines, poivrons, montagnes de menthe; pastèques,
cerises, abricots et nèfles (on disait yéni dugna)
me rappellent que la cuisine, les goûts et les odeurs qui
m'envahissent vont me replonger dans ma Little Armenia
de Marseille où les exilés d'Anatolie ont recréé
leurs villages perdus. A vrai dire et malgré la familiarité
ambiante, je me sens mal à l'aise, oppressé de ressembler
à un touriste sans histoire dans ces lieux où mon
imagination ne parvient pas à déceler ne serait-ce
que des bribes de la barbarie passée.
Nous avons quitté la ville sans âme
pour grimper vers les hauteurs de Karpouth aux dimensions mythiques.
Karpouth que l'on m'a raconté comme un foyer d'intellectuels
arméniens, une ville où l'on vivait en intelligence
avec les Turcs au milieu des vignes, des élevages de vers
à soie et des vergers. Où l'on se partageait des
soieries, les fabriques de tapis, où les tanneurs côtoyaient
les étameurs de cuivre. Les récits de l'enfance
de Sétrak m'ont donné une image démesurée
de son bourg. Il me racontait les cinquante villes et villages
qui dépendaient de son paradis d'enfance perdu, la soixantaine
d'églises, les neuf monastères. Karpouth et sa population
de quarante mille Arméniens qui disposaient de quatre-vingt
dix écoles...
La chaîne du Taurus se dresse subitement sur
notre horizon et la citadelle en ruine découpe le haut
des montagnes. La ferme familiale devait être quelque part
par là et je m'étais nourri de l'idée que
je me retrouverais un jour sous le tilleul, bavardant avec les
petits fils de Kurdes, ignorants des spoliations...
Un descriptif des lieux entre les mains, le chauffeur
de taxi s'engage dans les ruelles. Mais les gravures de mon imagination
s'effilochent, et disparaissent les riches habitations nichées
au pied de la falaise. Tout en bas subsistent des restes de maisons
en ruine, envahies d'herbes folles, de coquelicots perçant
la tristesse, de lézards qui se faufilent. Et ces grandes
fosses qui trouent le paysage mort. Le Karpouth de mes rêves
a disparu. Avec lui le prestigieux collège de l'Euphrate
que j'identifiais à mon propre lycée, les missions
protestantes, l'église.
Je me suis assis au pied de la montagne pour
m'imprégner du paysage des miens, pétrir entre
mes doigts le coton des feuilles de cognassiers, m'enivrer de
la couleur des grenades, retrouver les senteurs du figuier. Et
je me retrouve dans la peau de l'étranger arrivé
trop tard à l'enterrement de ses illusions. Il me reste
à fixer les noyers et les oliviers, chauffer mes mains
des pierres ocres de mousse. Des témoins que les miens
ont regardés, foulés à leurs pieds. Peut
être Sétrak a-t-il grimpé sur l'un de ces
arbres, à peine moins hauts dans cette lumière étrangement
provençale. Est-ce là que les enfants construisaient
des cabanes ? Dans la vallée la construction d'un barrage
a bouleversé le paysage et les paysans enrichis par les
expropriations se sont fait bâtir des immeubles de quatre
étages, des apartman comme en ville. Le chauffeur
de taxi a enfin compris ma quête et s'arrête devant
des maisons muettes dont je n'ose pas franchir le seuil. Seule
brille l'image du téléviseur annoncé par
les paraboles qui coiffent les toits plats de cette immuable architecture
de terre.
Des jeunes gens nous rejoignent. Les geld allemands,
les gestes, les dessins sur le sol et surtout le souvenir de récits
écoutés avec scepticisme me font deviner que pour
eux, je suis un de ces Arméniens ayant en poche des repères,
une carte, un arbre, un puits qui indique la place du trésor.
En quelques gestes ponctués de fifty-fifty ils m'expliquent
qu'on peut partager, eux qui ont la pratique des Kharpertsi de
Los Angeles, héritiers des grandes familles ayant introduit
la photographie et l'imprimerie dans l'empire ottoman. Ici se
confectionnait un quotidien qui prenait des positions politiques,
alimentait débats et polémiques : j'ai rêvé
que pouvaient subsister en des lieux cachés les caractères
de plomb dans leurs casses, le fantôme des typographes,
leurs joies de cigarettes partagées, la fierté devant
une belle morasse. Oui, il y a eu en ces lieux une civilisation.
Et les civilisations peuvent être anéanties par d'autres
causes que les tremblements de terre.
Mon cher Sétrak, j'ai pris la fuite, laissant
derrière moi des ruines où je ne remettrai plus
jamais mes pas. Ni avec mon fils ni avec mes petits-fils qui viennent
de surgir dans une mémoire en feu. J'ai vaguement prié
pour que les chercheurs de trésors arméniens ne
me harcèlent pas jusqu'à l'aéroport et je
t'ai remercié de ne m'avoir jamais parlé d'or sauf
lorsque tu m'offris un napoléon pour mon mariage en me
recommandant de le cacher soigneusement.
Je ne sais pas combien de temps tu as longé
l'Euphrate, fuyant ceux qui voulaient en finir avec tous les Arméniens.
Là encore tu ne reconnaîtrais ni les berges ni les
flots aujourd'hui canalisés pour alimenter le barrage.
L'Euphrate, tu en parlais comme d'une mer infranchissable, toi
qui t'étais attaché des courges sèches autour
du ventre pour te lancer dans l'inconnu de la survie. Je ne sais
pas par quel miracle tu es arrivé ici. Mais me voici dans
la cour de ton orphelinat du quartier de Chichli à Istamboul.
Le soleil écrase même les émotions et je souris
en voyant que le gardien surveille depuis sa guérite l'entrée
du pensionnat et ses moutons qui paissent en pleine ville, peu
troublés par le troupeau de taxis jaunes qui fait sonner
ses grelots sur le boulevard.
Passé le buste d'Atatürk posé
devant l'impeccable façade rose et blanche, je me laisse
envelopper par la fraîcheur du hall : les marches monumentales
qui t'impressionnaient tant n'ont pas bougé et la rampe
en fer forgé tient bon, comme les robinets de cuivre que
tes doigts ont dû manipuler dans cette étrange salle
de bain de mosquée. L'orphelinat que Dikran effendi Karagueuzian
a créé après les massacres d'Arméniens
dans sa ville d'Adana. C'était en 1908, une poussée
de fièvre nationaliste en guise de répétition
générale.
Karpouth, l'Euphrate, Istamboul, Marseille. Quelle
foi il t'a fallu mon cher Sétrak, pour que jusqu'à
ton dernier souffle, tu m'enseignes le pardon et la tolérance.
2. - Guldéné, un miracle dans le
désert
Guldéné sera le dernier enfant de
la famille Tarnedjian. Elle est née à Karakagoub
(Asie mineure) à en croire ses papiers d'identité.
A l'adolescence, lorsqu'il me fallait épeler pour la police
les noms du père, de la mère et leurs lieux de naissance,
plus qu'étranger, je me sentais un peu étrange.
La petite Rose avait vu le jour en juin 1914, un an avant le commencement
de la fin pour les Arméniens d'Anatolie. Pendant toute
son existence, cette très belle femme aux yeux clairs a
feint de tout ignorer de sa vie et de n'en rien raconter. Comme
frappée d'amnésie. Non seulement elle ne se plaignait
jamais mais elle remerciait le ciel qui lui apportait chaque matin
une nouvelle journée dans ce qu'elle savait être
sa survie. J'ai aujourd'hui la certitude qu'elle gardait son secret
afin qu'aucune ombre ne vienne rider le bonheur de ses trois enfants.
Mais elle savait: ses yeux se remplissaient de larmes chaque fois
qu'il était question de récit ou de voyage dans
un désert. Ce désert sans limite qui fut pour sa
génération la longue marche vers la solution finale.
Pendant trop longtemps j'ai joué l'autruche,
la tête dissimulée dans un sable d'une ignorance
à peu près supportable. Jusqu'au jour où...
Guldéné venait de mourir. Le temple de mon quartier
de Saint-Loup, une banlieue de Marseille, bruissait encore des
accords de l'harmonium et des échos de « plus près
de toi Seigneur ». Azniv Kouyr qui faisait office de gardienne
m'attira dans le sous-sol obscur qui lui servait de logis. Avec
elle, Yersa Moussa, une petite femme secrète aux yeux de
souris. Leurs visages un peu trop ravinés par trop de douleurs
terrorisait mes enfants. Yersa Moussa avait choisi ce moment pour
se libérer de son secret, elle qui passait de mystérieux
après-midi avec ma mère, à lire la bible
et à prier. Sans préambule, elle me planta dans
le désert de Der es Zor en Syrie, une fin d'après
midi. La colonne d'exilés en guenilles avance lentement
dans le sable des destins. Le bébé Guldéné
ne cesse de pleurer dans les bras de sa mère incapable
de l'allaiter, de trouver un semblant d'eau qui puisse apaiser
les spasmes. La compassion des mères, les lamentations
qui implorent un ciel muet retardent la marche de la caravane.
Les gendarmes arrachent le bébé des bras de sa mère
et l'enterrent sommairement dans le sable en négligeant
de lui planter un poignard dans le coeur comme ils ont coutume
de le faire avec les nourrissons arrachés aux ventres.
Yersa Moussa elle-même sera laissée pour morte quelques
jours plus tard et aura la vie sauve grâce à des
missionnaires évangéliques américains qui
suivent les colonnes, sauvent ce qui se peut en soudoyant les
gendarmes escorteurs. Sous des tentes où l'on soigne les
blessés, la fillette apprend que la voiture a fait halte
près d'un monticule. Les missionnaires ont entendu le sable
pleurer et ils ont déterré Guldéné.
Le cercueil a été refermé.
La voiture noire et ses quelques fleurs traverse le quartier pour
prendre la route du cimetière où je vais jeter une
poignée de cette terre qui est désormais bien trop
lourde pour mes forces. Il m'a fallu plus d'une année de
deuil avant d'avoir la force de questionner à nouveau Yersa
Moussa pour m'approprier un récit qui va renforcer mon
sentiment de précarité, me rappeler qu'au lycée
un professeur excédé m'avait lancé à
la figure « mais vous ne venez de rien vous ».
Il avait raison, comme avaient raison les pasteurs qui s'ingéniaient
à nous convaincre que le passage sur cette terre n'était
qu'une étape de douleurs. Avec le temps, j'obtins des noms,
des adresses de témoins, et je me suis retrouvé
dans le quartier stambouliote de Kurtuluch, là où,
il y a soixante ans, l'aristocratie arménienne a pris la
place des juifs chassés de Turquie. On m'a conduit de maison
en maison, on s'embrasse, on boit du tan, cette boisson
de yaourt mélangé à de l'eau glacée,
on ne saurait se quitter sans une tasse de café dont la
lecture du marc va révéler l'issue fructueuse de
ma mission.
Le désert est bien loin de cette maison lumineuse
et avec Aghavnie, mon hôtesse, quatre générations
vivent sous ce toit. Cette femme, presque centenaire, se souvient
dans le détail de cette caravane composée de plusieurs
centaines de personnes. Son groupe a marché pendant deux
années en une colonne qui se séparait chaque jour
de ses morts et qui se remplissait de nouveaux villageois. Le
nom de Karakagoub, son village, a été rayé
des cartes modernes. Et les appelations commençant par
kara (noir), sont légion en Anatolie. Si la mémoire
d'Aghavnie est fidèle, si l'histoire du sauvetage miraculeux
est bien celui de Guldéné, alors la famille Tarnédjian
a été poussée dans la caravane à Karacadaj
entre Diyarbékir et Ourfa, là où aujourd'hui
encore j'ai fait des centaines de kilomètres dans des steppes
et des montagnes arides sans rencontrer âme qui vive. Que
ce soit dans un car Mercedes qui est le roi des routes turques,
dans un minibus Ford Transit qui en est le prince ou un break
Renault 12 Toros, le plus fidèle serviteur, je n'ai jamais
pu imaginer des colonnes de morts-vivants dans ces paysages de
villages plus étonnés par l'arrivée de voyageurs
anonymes, seulement à la recherche de la boutique pour
s'approvisionner en eau minérale fraîche. Oui, ma
bonne Aghavnie, j'ai cherché en ces lieux de l'eau fraîche
... Le café noir fume dans le djezvé de cuivre
et brûle les doigts qui tiennent le fildjan de porcelaine.
Le café turc est le symbole de l'hospitalité arménienne.
La lumière apporte sa part de paix sur ces meubles, aux
pieds effilés, impeccablement vernissés, couverts
de napperons brodés. Aux murs un alphabet multicolore,
une peinture du mont Ararat et ces objets d'artisanat utilisés
par le pouvoir soviétique comme ambassadeurs dans les familles
de la diaspora.
Elle poursuit son récit. La vie quotidienne,
l'agitation, la peur des bandes de brigands dès qu'arrive
le noir. Et puis ces cavaliers qui font halte, palabrent avec
les gendarmes: des Turcs, des Kurdes amis des familles déportées
qui ont trouvé les pièces d'or et qui courent de
villes en villages apporter un peu de nourriture, des vêtements.
Il leur arrive aussi d'acheter des enfants pour les mettre à
l'abri. Non dit Aghavnie, notre caravane n'était
pas un camp de concentration. Les gendarmes qui nous menaient
à la mort changeaient à chaque étape et nos
sauveteurs pouvaient revenir à la charge pour de nouvelles
négociations avec d'autres bourreaux parmi lesquels il
pouvait se trouver des hommes ayant de la compassion pour notre
misérable troupeau, des hommes ayant eu des amis arméniens
et ne comprenant pas toujours les ordres de harcèlement
et de cruauté qu'ils recevaient. Quand le matin se levait,
on comptait les jeunes filles qui manquaient, enlevées
dans le meilleur des cas par des gendarmes et dans le pire par
des pillards qui jouaient avec elles avant de les égorger:
tous les crimes ont été impunis car aucune loi ne
protégeait l'Arménien. On ne cessait de nous dire
en ricanant que nous devions disparaître jusqu'au dernier.
Malgré tout ce que j'ai lu, malgré
tout ce que j'ai entendu, c'est la première fois que je
suis face à un témoin oculaire, une espèce
de monument de douceur dont chacune des rides apporte une peu
plus de froide crédibilité à ce qui a été.
J'ai tout à coup la fierté de comprendre cette vieille
langue avec laquelle elle raconte. Et je retrouve cette pudeur
qui interdit aux femmes de prononcer le mot de viol, comme s'il
était plus terrible que la mort et qu'il laissait entendre
que les femmes qui se supprimaient plutôt que de se sauver
dans la couche d'un Turc ont eu raison. Comme ont eu raison ces
mères donnant leurs nouveaux nés à des familles
kurdes plutôt que de les laisser aux mains de la soldatesque.
La porte d'Aghavnie était donc la bonne,
elle qui a élevé enfants et petits-enfants dans
cette mémoire d'autant plus forte qu'elle vit dans un environnement
qui lui rappelle que sa terre fut martyre, qu'elle n'a jamais
eu envie de retourner sur des lieux d'une impossible nostalgie.
Elle s'excuse parce que les années ont érodé
les détails. Le mot chien pour désigner les bourreaux
a disparu de son vocabulaire : tous ces enfants qui volètent
autour de la nénée mettent chaque jour leur
part de baume sur ce qu'elle a longtemps cru être impossible
à transmettre. Mais elle a toujours parlé. L'an
dernier encore, en visite chez un fils en Uruguay, elle a accepté
de s'asseoir pendant des heures devant les micros d'une station
de radio pour raconter les errances du siècle à
des auditeurs qui ne savaient rien des échos de Der es
Zor.
Guldéné, elle, n'a jamais rien voulu
raconter. La parole de Dieu et le silence étaient ses seuls
credo, les seules vérités capables de mettre sa
descendance à l'abri des terreurs. Avait-elle honte d'avoir
survécu ? Pourquoi a-t-elle gardé pour elle seule
ses secrets ? Je marche dans les rues de Kilis en attendant le
minibus qui va me conduire à la frontière syrienne.
Je sais qu'avant d'être placée dans un orphelinat
protestant d'Alep, la petite Guldéné a été
recueillie par une famille kurde de cette ville au sein de laquelle
elle a appris à nouer des tapis. Je ne sais rien de plus
et aucun miracle ne me fera pousser une porte pour des remerciements.
La ville, capitale du bakhlava, ce délice oriental de nùel,
de noix et de pâte feuilletée est légère
d'une joie affichée par des jeunes à l'allure insouciante.
Dans l'ancien quartier arménien, la cathédrale achevée
en 1892 par Sarkis Balyan a été transformée
en mosquée après avoir servi de prison. Durant quatre
siècles, juifs, chrétiens et musulmans ont vécu
en bonne intelligence dans cette ville ouverte, où les
commerces n'étaient pas taxés, où les hommes
qui tenaient boutique étaient invalides à cause
des mines qui arrachaient les pieds des contrebandiers. Sedika,
une jeune architecte se désole de la civilisation du béton
qui défigure sa ville, elle me fera découvrir derrière
des portails et dans des cours des maisons portant gravé
dans la pierre le nom arménien du propriétaire,
surmonté du banal « que Dieu protège ma maison
» qui prend ici un sens tout particulier. Elle m'assure
que des confrères ont relevé les plans des cinq
églises avant leur destruction pour utiliser leurs pierres
à bâtir le nouveau commissariat.
La nuit s'est mise à tomber et avec elle
l'inquiétude puis les terreurs qui font douter du bien-fondé
de cet optimisme procuré par les lumières de l'aube.
Sous les néons qui s'installent, je pense à mon
rendez-vous manqué de Karpouth. Je n'ai tout à coup
pas le coeur de partir dans le noir vers une frontière,
un nouvel orphelinat, un désert parsemé d'ossuaires.
Et je me dis pour apaiser mes lâchetés que Guldéné
n'aurait pas aimé que je marche sur les traces de son secret.
Que je courre derrière les fantômes de sa terre qui
n'a plus jamais cessé de gémir à mes oreilles.
Avant de disparaître, Yersa Moussa m'avait transmis le flambeau
de sa mémoire.
3. - « Hier, il était impossible
d'écrire la vérité sur le massacre »
Le kiosque à musique, accroché sur
les hauteurs du Bosphore, est habillé de vert pistache.
Le jour décline et les cargos étirent leurs flancs
tachés de rouille, de jaune, d'orangé, de rouge,
pour passer la nuit sous leurs couronnes de lumière. Dans
la ville, les minarets attirent la ronde des mouettes qui font
monter les prières vers le ciel. Il est temps pour les
mille petits métiers d'Istanbul de laisser la place et
de plier leurs étals. Comment ne pas aimer cette ville,
ses tables en plein air de Beyoglü, les pêcheurs du
pont de Galata, sa population aux allures si spontanées
? Vahé, a quitté l'Arménie depuis deux ans,
faute d'y pouvoir exercer son métier de psychiatre ni aucun
autre. Un émigré économique, enfant de Brejnev
encore émerveillé que Tania, son épouse,
gagne deux cent cinquante dollars par mois en faisant des ménages
: un pactole. Il ironise sur le drapeau rouge à la lune
à la place du marteau. Les écoliers en uniforme,
au crane rasé qui se mettent au garde à vous pour
chanter l'hymne national à tout bout de champ, les bustes
et statues d'Atatürk, il connaît. Chez lui elles s'appelaient
Lénine mais le nom est un détail. Vahé estime
que l'URSS a enfin tué le père alors que la Turquie
a peur d'entrer dans la modernité en regardant sa désuétude.
Sans parler de cette armée qui a tous les pouvoirs, tire
toutes les ficelles en conservant la population dans un infantilisme
qu'il a bien connu. Par qui remplacer le père ? C'est la
lancinante question des couches moyennes affolées par une
inflation de plus de 100% en un an, qui scrutent chaque matin
les cours du dollar et la résistible ascension de leur
super ministre des finances, Kemal Dervis, parachuté par
la banque mondiale. Ici aussi, les élites visionnaires
font cruellement défaut, elles qui utilisent la bonne vieille
corruption et le clientélisme en guise de programmes. L'argent
évaporé est estimé à 200 milliards
de dollars, l'équivalent du PIB ! L'ancien komsomol n'a
eu aucun mal à décrypter rapidement les mécanismes
et il a compris la subtilité des palettes autorisées
par l'encre grise alors qu'il a été élevé
dans l'aune du tout blanc ou du tout noir.
L'encre grise c'est le credo de Hrant Dink. Quand,
il y a six ans il a décidé de lancer un hebdomadaire
bilingue pour faire connaître à l'opinion turque
les réalités et la permanence du problème
arménien, ses amis pensaient qu'ils le verraient plus souvent
derrière les barreaux qu'à la devanture des kiosques.
Certes, les autorités l'aiment tellement qu'elles refusent
de lui accorder un passeport pour l'étranger mais elles
tolèrent sa prose impertinente, prolongement de ses années
de militantisme gauchiste, lorsque avec ses camarades maoïstes,
il s'en allait dans les montagnes d'Anatolie faire de l'évangélisation.
Lui c'était la révolution avec les paysans tandis
que les trotskistes ne juraient que par la classe ouvrière.
Les uns et les autres sont aujourd'hui d'accord pour penser à
haute voix que la révolution et le terrorisme ont conduit
à l'impasse.
Le siège d'Agos (Le Sillon)
est en plein coeur du quartier arménien de Chichli.
Un appartement, avec cuisine et salle de bains pour les nuits
de bouclage, où défile la fine fleur de l'intelligentsia
stambouliote, où s'échafaudent les motions qui vont
secouer l'opinion. Hrant est devenu une star médiatique
et à tout bout de champ la grande presse fait appel à
lui pour des interventions sur 1915, des dossiers sur la tragédie
arménienne. Lors de la reconnaissance du génocide
par la France, en janvier dernier, la chaîne populaire ATV
a diffusé en direct un débat pendant toute une nuit.
Une première qui selon l'éditorialiste montre que
la paranoïa commence à prendre fin. Qui aurait pensé
que bravant censure et brimades plus de trente intellectuels prennent
publiquement position en faveur d'un examen objectif de l'histoire
du siècle ? Le journal est toujours sur la corde raide
car l'extrême droite et les islamistes sont à l'affût:
il suffit qu'un obscur professeur du Tennessee tienne des propos
révisionnistes devant un Rotary Club et c'est les gros
titres dans la presse du lendemain.
Ragilp Zarakoglü est un habitué des
bureaux d'Agos. Visage mangé par une barbe poivre
et sel, ses yeux arborent un rire capable d'enrager n'importe
quel militaire. Et Dieu sait qu'il en a vu lors d'interrogatoires
musclés et de réguliers séjours en prison.
Il me dit: « Vous croyez que le problème arménien
ne concerne que votre communauté ? Les analyses et les
débats soulevés par Agos ont fait la preuve
que ce mensonge du siècle est une angoisse pour tous ceux
qui pensent dans notre pays. Nous sommes dans une crise économique
et politique épouvantable alors que les moyens de communication
moderne mettent le monde à notre portée, vous avez
vu que même dans l'Anatolie en proie à la misère
même les bidonvilles sont équipés d'une parabole.
Les médias évoquent notre possible entrée
dans l'Europe, nos trois millions d'émigrés rapportent
au pays de l'argent et leur confrontation aux traditions démocratiques.
Aujourd'hui les jeunes, excédés par le Conseil de
sécurité nationale dirigé par les généraux,
disent à haute voix : pourquoi pas nous ? Pourquoi n'entrons
nous pas dans le concert de la modernité ? Et la population
comprend que nous ne serons pas des interlocuteurs fiables tant
que nos prisons seront moyenâgeuses, tant que les droits
de l'homme, le statut de la femme nous laisseront dans un état
proche de la barbarie ».
Ragup qui se définit comme un socialiste
indépendant anime avec sa femme Aïche une maison
d'édition qui a eu le courage de publier Yves Ternon, un
des spécialistes français du problème arménien.
Il dit dans un grand rire que l'universitaire américain
Bernard Lewis avait été condamné à
Paris à un franc de dommages et intérêts pour
n'avoir pas utilisé le terme de génocide,
lui avait écopé de deux ans de prison, dont six
mois fermes et de quinze mille dollars d'amende pour avoir imprimé
le mot en turc ! Fort d'un prix des éditeurs libres décerné
à la foire de Francfort et remis par Jack Lang à
la Sorbonne, Ragup continue son combat éditorial avec en
projet un ouvrage sur l'indépendance de la justice, une
somme sur les Arméniens, une autre sur les Kurdes qui étudie
les convergences des deux tragédies, il s'apprête
aussi à établir la liste des cinq milles villages
rasés par l'armée. « Les temps modernes,
dit-il, ont empêché de procéder à une
sorte de génocide avec les Kurdes, la nouveauté
c'est que ces derniers admettent le rôle de leur peuple
lorsqu'il s'est agi d'accomplir les basses besognes dictées
par Ankara. Hier il était impossible d'écrire que
pour faire place nette à l'arrivée des Allemands
qui posaient leur ligne de chemin de fer reliant l'Europe à
Bagdad, les autorités Jeunes Turques ont massacré
trois millions et demi de personnes : Arméniens mais aussi
Grecs, Assyriens, Kurdes. Il revient à notre génération
de procéder à ce travail et nous avons besoin du
soutien des démocrates français et allemands
». Un auteur arménien travaille sur un manuscrit
pour décrire l'année zéro des Arméniens
réfugiés à Istanbul. On en dénombre
actuellement soixante mille. Ceux qui n'avaient pas choisi l'exil
ont dû s'organiser pour survivre en milieu hostile. Comment
ont-ils fait dans un pays où être Arménien
interdit de devenir militaire ou haut fonctionnaire. Avec l'obligation
de faire profil bas, de ne pas évoquer les sujets qui fâchent,
d'accepter le statut de citoyen de seconde zone ? Le jeune Sévan
qui se prépare à effectuer un séjour aux
Etats-Unis pour un diplôme d'économie se souvient
: « Pendant longtemps il fallait se cacher, ne pas évoquer
nos origines et nos parents avaient turquifié leurs noms
pour s'éviter les ennuis. Les autorités acceptaient
l'assimilation, pas l'intégration. Mais nous avons bougé,
j'ai des amis turcs et je leur parle de notre passé, de
notre fierté à posséder des écoles,
des églises, des lycées, même des journaux
dans notre langue. Mais impossible de répéter à
la campagne ce que je dis en ville. Agos nous a permis
de relever la tête a un moment où le monde a changé.
La Turquie a des relations directes avec l'Arménie, nous
pouvons nous y rendre et constater comme un crève-coeur
que le départ est devenu une véritable obsession
pour sa population, que le pays n'a cessé de dégringoler
depuis son accession à l'indépendance et les gens
qui arrivent ici par milliers sont moins Arméniens que
nous. Peut-être parce que le muezzin nous rappelle cinq
fois par jour que nous sommes en terre islamique. »
Ragup qui qualifie son pays de démocratie autoritaire,
une « démocratie au plus bas de l'échelle
» affirme que pour sortir de l'impasse l'examen de l'histoire
est inéluctable car aucun pays qui entretient le mensonge
d'Etat n'est crédible.
Hrant Dink va plus loin. Pour lui la survie
économique, politique et intellectuelle de la petite Arménie,
vidée de ses élites et corrompue par ses mafias,
passe par des liens forts avec une Turquie qui s'y refuse encore,
confortée par l'indifférence de la communauté
internationale. Mais il est optimiste. Il sent que l'opinion de
son pays est en train de mûrir, que l'idée européenne
fait son oeuvre chez une nouvelle génération qui
rejette l'enfermement, qui refuse une politique où tous
les voisins, - vieille paranoïa, besoin de boucs-émissaires
- sont jugés hostiles, inamicaux. Où la présence
à Chypre, la bébé-patrie, empoisonne les
relations internationales Il veut surtout que la reconnaissance
du génocide de 1915 soit faite par les Turcs eux-mêmes,
dont il fait partie, sous la pression des opinions intérieures
et internationales.
Aussi je peux affirmer avec lui aux autorités
et à tous ces jeunes gens tournés vers l'avenir
que dans ce nouveau siècle, on ne saurait tenir pour responsables
les petits-enfants ou les arrières petits enfants de ceux
qui ont tenu les armes des massacres. Que dans une négociation
le petit a le devoir d'être intelligent pour deux, que tenir
compte de la douleur arménienne ne signifie pas négliger
la fierté de soixante et dix millions de Turcs.
Mon grand-père était kéhey
(c'est à dire chef, de la racine de Cohen ou Khan).
Pour prétendre à ce titre, il possédait des
hectares de terre autour du lac de Van : je n'en revendique pas
même une poignée pour recouvrir des tombes sur lesquelles
je viens de faire une croix définitive. Quelle que soit
la suite des événements, je ne m'associerai à
aucune demande de réparations territoriales ou financières.
Je ne demanderai à quiconque ne le désirant pas
de présenter des excuses à des fantômes. Après
ce que j'ai vu dans ces villages, après ce que j'ai entendu
à Kilis, à Istanbul et ailleurs la seule preuve
de bonne volonté est que l'on arrête la destruction
des églises encore debout, que l'on autorise les instances
internationales compétentes à trouver les fonds
pour les restaurer pour le plus grand profit du tourisme turc
et qu'enfin des hommes politiques fassent preuve du courage historique
d'un Willy Brandt, d'un de Gaulle ou d'un Adenauer pour laisser
travailler des historiens peu suspects d'appartenir aux camps
idéologiques disparus. Que les manuels scolaires nous disent
enfin ce qui s'est réellement passé en Anatolie
avec les Arméniens. Plus particulièrement à
partir du 24 avril 1915.
Pour qu'on n'ait plus à lire ce jugement
d'un diplomate français qui écrit des Turcs : «
Ils éventrent les femmes enceintes et écrasent
leurs enfants sous leurs bottes. Il faut espérer que d'ici
peu de jours, le concert européen et les puissances qui
le composent mettront fin à cet état de choses qui
est la honte de notre fin de siècle ». Ce texte
date de 1896...