Lauréats
1994 - 2003
SELECTION
PRESSE ECRITE
3e
prix 2003, et Prix Ouest-France-Jean-Marin
Rwanda. juillet 2002.
Caroline LAURENT-SIMON, Elle
Le silence des criminelles
C'est sans doute à cause de l'uniforme.
Sa couleur, un inattendu rose bonbon. Sa coupe, aussi, sage, un
peu vieillotte, le haut à manches froncées, et la
jupe, sous le genou. Alors, au premier abord, on penserait à
un groupe de pensionnaires modèles échappées
d'une institution à l'ancienne qui marchent, par deux ou
trois, sur un chemin sinueux qui mène aux champs. Certaines
sourient aux visiteurs, font un petit signe de la main, se retournent,
un peu plus loin, pour un dernier sourire. Des collégiennes,
insouciantes et amusées. Au premier abord, seulement. Car,
lorsque l'oeil s'est ajusté, on remarque que ces femmes
en rose, en ont passé l'âge. Ne pas se fier au kitsch
du Rose Bonbon. Il est trompeur. Au Rwanda, quand il est porté
par des adultes, il n'a rien à voir avec la douceur ou
la candeur. C'est la couleur de la honte. Celle des prisonniers
et des prisonnières. Ici, au bout du bout d'une improbable
route, non loin de la frontière ougandaise, ces femmes
qui reviennent des champs sont, certes, "pensionnaires".
Mais d'une prison pour femmes. Ne pas se fier, non plus, au paysage
de carte postale et ses faux-airs de paradis, avec végétation
luxuriante, cultures en terrasses et ligne d'horizon à
l'infini. A droite, un garde, armé en bandoulière,
escorté d'une "matonne", trousseau de clés
à la ceinture, rappelle que ces femmes en rose, celles
qui font de petits signes au visiteur en pouffant comme des gamines,
sont sous étroite surveillance. De plus près, les
visages ont les traits tirés, le rose des uniformes est
parfois passé au soleil, les coutures usées. Si
certaines, en passant la porte grillagée qui sépare
les champs à perte de vue et le centre pénitentiaire
aux allures de grosse ferme, sourient encore, un peu gênées,
aux visiteurs, beaucoup d'entre elles ont l'air absent et las.
Il y a des jeunes, vingt ans à peine, des trentenaires,
et d'autres qui ont l'âge d'être leurs mères.
Elles ressemblent comme des soeurs à ces femmes que l'on
peut croiser le matin, au marché de la capitale, un enfant
à la main, un autre endormi sur le dos dans un pagne, ou
encore derrière la caisse d'une boutique, le guichet d'une
quelconque administration ou un bureau d'institutrice.
On aurait pu, en effet, les croiser ainsi, il y
a huit ans. Avant que ce petit pays, longtemps surnommé
la "Suisse de l'Afrique" ne bascule dans l'horreur.
Avant qu'elles ne revêtent l'uniforme rose bonbon qui les
désigne aujourd'hui comme génocidaires. Car dans
leur grande majorité, à part quelques cas de droit
commun "classique", de rapines ou d'homicide, elles
sont 103 femmes, âgées de 22 à 65 ans, accusées,
et pour certaines condamnées, par la justice rwandaise
d'avoir commis l'indicible. D'avoir pillé, dénoncé,
torturé, livré, incité à violer, et
tué. Des chefs d'accusation terribles. Des actes commis
au nom de l'épuration ethnique menée par les extrémistes
Hutus, entre le 6 avril et le 4 juillet 1994, contre la communauté
Tutsie. 100 jours pendant lesquels, entre 800.000 et un million
d'hommes, de femmes, d'enfants, de nouveau-nés et de vieillards
ont été systématiquement raflés, traqués
et éliminés au seul motif de leur appartenance ethnique.
Victimes désignées, les Tutsis, ethnie abhorrée,
accusée d'être responsable de tous les maux de la
société et de toutes les manoeuvres, depuis soixante
ans de conflit nourri par la haine et la méfiance. Des
Hutus modérés, considérés comme des
"traîtres" parce qu'ils étaient opposés
aux massacres ont aussi payé de leur vie leur refus de
collaborer à l'horreur. Aujourd'hui, dans tout le Rwanda,
des mémoriaux, simples cimetières de campagne, églises
dévastées restées en l'état après
l'assaut des miliciens, sanctuaires où sont alignés
par milliers parfois les ossements de ceux qui ont été
assassinés, témoignent, huit ans après, de
la violence et de l'ampleur de l'horreur.
Difficile d'imaginer que cette jeune femme souriante,
ou cette autre, qui a l'âge d'être sa grand-mère
et dont le visage ridé pourrait symboliser la sagesse,
aient commis l'indicible. Il est tout autant difficile de ne pas
juxtaposer sur les visages de ces femmes en uniforme rose, les
terribles témoignages des survivants. Ces détenues
ont été désignées comme coupables
par des rescapés du génocide rwandais et par des
témoins qui ont raconté la violence des coups de
machettes, les viols, les massacres collectifs dans les églises,
les chasses à l'homme, aux femmes et aux enfants, les corps
jetés par dizaines dans les charniers. Ces détenues
auraient, selon de terribles chefs d'accusation, participé
à l'horreur absolue. En regardant ces femmes en rose, revenir
des champs, laver du linge, bavarder par petits groupes, on ne
peut s'empêcher de scruter les visages, de chercher à
croiser les regards. Où étaient-elles au moment
du génocide? Que faisaient-elles?
A quelques dizaines de mètres, en dehors
de l'enceinte de la prison, un rudimentaire jardin d'enfants accueille
une dizaine de bambins de détenues, ainsi que le fils de
la directrice de la prison. Assise sur l'herbe, un enfant d'un
an dans les bras, Spéciose fait office de nounou. On l'accuse,
explique cette ancienne cultivatrice à la silhouette massive,
d'avoir tué une femme tutsie de 35 ans. Son mari est, lui
aussi, incarcéré pour génocide dans une autre
prison. Le couple vient de la région de Murambi, théâtre
d'effroyables massacres. Quels souvenirs garde-t-elle de cette
période? A-t-elle vu des femmes participer aux attaques
contre les Tutsis? Pour seule réponse, Speciose, regard
fixé au sol, invoque "Satan". «C'est
lui qui a fait ça et c'est pour cela que ceux qui ont tué
doivent être pardonnés.» Veut-elle parler
de son cas? Manifestement, non. A ses côtés, l'autre
"nounou", Jeanne, 37 ans, mère de quatre enfants,
est accusée, d'avoir tué "trois hommes et une
femme". Sous son béret violet, elle semble plus encline
à poursuivre la discussion. Mais se ravise soudain, et
se referme. Non, elle ne se souvient de rien. S'inquiète
de ne toujours pas savoir quand aura lieu son procès.
Emerance, elle, avait 14 ans au moment du génocide.
Elle non plus, croisée dans la cour en terre battue de
la prison de Myove, ne veut évoquer le génocide,
dit juste, dans un souffle qu' «aujourd'hui, elle pense
que les Tutsis sont morts pour rien». Et "avant"
le pensait-elle ? La jeune femme repart déjà. Laisse
l'impression qu'elle ne peut, plus qu'elle ne veut, en dire plus.
Jeanne, jolie jeune femme aux allures d'ado un peu gauche et timide,
est incarcérée depuis quatre ans avec sa mère
et l'une de ses soeurs. Toutes trois sont accusées, croit-elle,
puisqu'elle dit ne pas avoir eu connaissance de son dossier, d'avoir
dépouillé de leur argent des cadavres de victimes,
et encouragé les miliciens à contrôler les
identités aux barrages. Jeanne roule des yeux affolés,
redoute son prochain procès devant une Gacaca, un
tribunal populaire. Elle dit avoir peur de «se retrouver
devant ses anciens voisins».
Avant le génocide, Drocelle était
une notable dans sa région de Rutare. Selon des rescapés,
l'ex-responsable de cellule (canton) a fait preuve d'un terrible
zèle. A 38 ans, elle en paraît vingt de plus. Dos
voûté, elle raconte d'une voix sourde et monocorde
qu'elle est "condamnée lère catégorie",
celle des décideurs et des planificateurs. Arrêtée
en 1997, elle a été condamnée à la
peine capitale en novembre 2001. Depuis, elle a fait appel, "sans
grand espoir". Aucune femme génocidaire n'a été
exécutée ces dernières années, mais
la condamnée n'a déjà plus l'air de faire
partie de ce monde.
Jacqueline, silhouette flottante dans son uniforme
rose, a gardé la retenue et le sérieux un peu guindé
de l'institutrice qu'elle était en avril 1994, dans une
école primaire de Murambi. Des voisins l'ont accusée
d'avoir livré une femme de "40 ans aux Interahamwe".
Et comme les autres détenues croisées, accusées
du pire, Jacqueline semble elle aussi frappée d'une assourdissante
amnésie. N'a-t-elle aucun souvenir des exactions commises?
Elle hoche la tête, lasse. Semble soudain si loin. Concède
quelques mots «Ce n'est pas bien ce qui s'est passé.»
Sur les 103 détenues pour génocide
à Myove, une surveillante explique qu'aucune, prévenue
ou accusée, n'a reconnu sa culpabilité. Bien sûr,
toutes les femmes détenues pour génocide dans les
prisons rwandaises ne sont pas coupables. Certaines, comme souvent
en période d'épuration, ont pu être dénoncées
par vengeance ou par convoitise, pour un terrain ou une maison.
Pour d'autres les dossiers sont vides, faute d'une instruction
solide, ou de véritables preuves. Selon l'ONG "Avocats
Sans Frontières", dans environ 20% des cas, accusées
hommes et femmes confondus, sont reconnus innocents à l'issue
de leur procès. Mais comment expliquer le silence, le déni
de celles qui, témoignages vérifiés à
l'appui, ont participé au génocide? Car huit ans
après les faits, l'implication des femmes issues de toutes
les couches de la communauté Hutu ne fait aucun doute.
Pour Dancille Mukandoili, présidente de l'Avaga, dont le
mari a été dénoncé par une voisine
et n'est jamais revenu, leur implication fut même massive
et décisive. Et totalement préméditée
par les idéologues du génocide.
«La participation des femmes était
indispensable à la réussite de leur sinistre "projet"
d'extermination des Tutsis. Pour cela, il leur fallait impliquer
le maximum de Hutus, explique-t-elle, dont des femmes de
tous âges. Alors, des intellectuelles, des médecins,
des professeurs, des religieuses, des mères de famille,
des agricultrices ont rejoint les rangs des génocidaires.
Certaines ont tenu les machettes et les gourdins, d'autres ont
dénoncé des voisins, parfois même des membres
de leur famille dans le cas de mariages mixtes, d'autres encore
ont surveillé l'identité des gens aux points de
contrôle, ont encouragé les miliciens lors des assauts
de ces derniers sur les églises où s'étaient
réfugiés des femmes et des enfants. D'autres encore
ont refusé de cacher des Tutsis terrorisés, les
condamnant à une mort certaine, ont livré d'autres
femmes aux miliciens qui les ont violées. Sans la participation
des femmes, il n'y aurait pas eu autant de victimes.»
Un témoignage, parmi tant d'autres, corroboré
par l'édifiant rapport d'African Rights, réalisé
sur la base de témoignages de rescapés, et intitulé
"Moins innocentes qu'il n'y paraît. Quand les femmes
deviennent des meurtrières". «J'ai vu
une femme, raconte une survivante, qui lançait des
grenades comme si elle semait des haricots. Je l'ai vue tirer
sur nous. Elle faisait tout cela alors qu'elle était enceinte.»
«Les femmes intellectuelles ont participé
surtout dans la préparation du génocide, raconte
cet autre. Cela se remarquait dans les réunions de sensibilisation
des jeunes filles et jeunes garçons hutus. On leur disait
qu'un Tutsi est un être tellement méchant qu'il n'est
même pas un humain, mais plutôt un "serpent".»
Un ancien gardien de nuit d'un lycée : «Des
filles, élèves, dressaient des listes des élèves
Tutsis à éliminer.» D'autres étudiantes,
raconte encore cet homme, ont assassiné un petit enfant
Tutsi abandonné, parce que les cris du nourrisson les exaspéraient.
Un autre témoin, relate qu'une ex-conseillère municipale
de Kigali, membre du MRND, parti au pouvoir Hutu à l'époque
est «venue au marché maintes fois pendant le génocide.
Elle sélectionnait les gens par leur apparence physique
pour aller les massacrer, s'ils avaient l'air Tutsi.»
Cet autre témoignage décrit comment une religieuse
«distribuait de petits bidons d'essence aux miliciens
Hutus extrémistes pour brûler les corps de Tutsis.»
D'autres encore ont été contraintes de dénoncer
un voisin, un cousin Tutsi, parfois même un mari, sous la
menace d'une arme, de représailles contre ses enfants,
ou simplement parce qu'elles n'osaient pas, paysannes illettrées,
remettre en cause l'autorité d'un responsable politique
ou militaire.
Comment concevoir que tant de femmes aient pris
part à la barbarie ? aient dénoncé, tué
ou encouragé les miliciens extrémistes? «A-t-on
oublié que des femmes ont été kapo dans les
camps d'extermination nazis, cadres dans la terrible Securitate
de Ceaucescu ou dans les rangs des Khmers Rouges? s'interroge
la professeur Serban lonescu, qui fait un travail de recherches
sur le génocide rwandais. On ne "peut", à
priori, pas concevoir l'idée d'une telle violence féminine,
l'idée qu'une femme donne la vie et la mort. Mais c'est
un stéréoptype "occidental" lié
à l'idéalisation des femmes qui entretient l'idée
que seuls les hommes peuvent commettre de tels actes. Nous sommes
dans le déni total en pensant cela, parce que c'est une
vision insupportable. En réalité, le potentiel de
violence féminine existe, on le voit dans l'implication
de plus en plus fréquente de femmes mises en causes dans
des infanticides ou des abus sexuels. Dans le contexte rwandais,
où le génocide a été savamment orchestré
et préparé, la participation massive des femmes
à de tels actes n'est absolument pas de l'ordre de l'inconcevable.»
C'est le climat de peur et de tension, entretenu
par les génocidaires pour conditionner la communauté
Hutu à se rassembler contre les Tutsis qui a selon le spécialiste
permis aux femmes de tels passages à l'acte. «Le
génocide, rappelons-le, a été préparé
à l'avance, tout était orchestré pour entretenir
la peur de l'autre, et pour conditionner les Hutus à considérer
les Tutsis comme des ennemis à abattre. Rien ne se serait
produit s'il n'y avait pas eu une telle mobilisation. Dans un
tel contexte de peur, où la pression est très forte,
tout peut se produire y compris ce que nous pensons être
de l'ordre de l'inconcevable, souligne-t-il. J'ignore si
les intellectuelles et les politiques ont agi simplement par haine
et dans l'exercice de leur pouvoir. Je pense qu'il y a eu, pour
elles aussi, une dimension de peur aussi, face à cette
communauté Tutsi qui été désignée
comme celle qui allait leur prendre le pouvoir. Quant aux autres,
issues de toutes les conditions sociales qui ont livré
d'autres femmes, des familles, des voisins, elles ont agi par
un mécanisme de défense. En livrant des "offrandes",
elles ont fait, à un niveau inconscient ou non, une sorte
de pacte avec ceux qui avaient le pouvoir, comme les miliciens.
En se disant "peut-être ainsi j'aurai des chances de
m'en sortir". Dans ces contextes extrêmes, l'éthique,
la morale, on les balance à la poubelle. Ce qui s'est passé
au Rwanda échappe à la logique habituelle des choses.
Tout s'est déréglé. Ces femmes ont été
prises, comme les hommes, dans des mécanismes d'identification
à l'agresseur, dans des phénomènes de groupe,
dans ce bain de "l'irréel de l'atrocité".
Des femmes, des adolescentes, des mineures, des religieuses sont
rentrées dans le "mouvement". Je ne veux pas
justifier leurs actes, mais elles ont, dans ce contexte, perdu
leur humanité. Et ces comportements peuvent se reproduire
ailleurs qu'au Rwanda.»
Huit ans après le génocide, l'ouverture
des Gacaca (prononcez gachacha), ces procès
populaires, pour Serban lonescu, pourraient participer au travail
de deuil, de devoir de mémoire mais aussi de réconciliation
nationale. Dans toute l'Afrique de l'Est, vous dit-on, les Rwandais
ont la réputation d'être sobres de paroles et d'émotions.
Une retenue impressionnante en regard du fracas dans lequel la
population fut précipitée. La parole, des victimes
comme des bourreaux, commence peu à peu à se libérer.
Mais nombre de ces femmes, détenues dans les prisons comme
celle de Myove, et appelées à comparaître
dans les prochaines semaines ou les prochains mois, restent, tant
d'années après, murées dans le silence.
Comment dire l'indicible? Avouer, voire s'avouer
à elles-mêmes qu'elles ont commis le pire? «Leur
déni, explique Servan lonescu, peut être à
la fois une défense "juridique" face aux peines
encourues, mais aussi un déni devant l'énormité
des choses, devant une insupportable réalité.»
Des mécanismes inconscients qui pourraient permettre à
ces détenues de diminuer l'angoisse provoquée par
leurs actes pendant le génocide. «A force de nier,
de se mentir à soi-même, poursuit Sevan lonescu,
on peut aussi finir par se convaincre soi-même qu'il
ne s'est rien passé.»
Dans la cour de la prison de Myove, une très
belle femme, longue et fine dans son uniforme rose bonbon, marche
selon un rituel qui semble n'être connu que d'elle seule.
S'arrête, repart en courant. Les autres disent qu'elle est
devenue folle après le génocide, parce qu'elle en
a trop vu, ou trop fait, nul ne sait. Elle s'appelle Winnefried,
elle a 37 ans, et rit comme une enfant. Puis se fige, happée
par ses souvenirs. Winnefried ne rit plus, désigne du doigt
d'invisibles personnages le long des barbelés. Hurle soudain
«qu'ils tuent les gens et jettent les corps, là
devant, dans des trous». En larmes, Winnefried, accusée
de génocide, devenue folle, est déjà enfermée
à vie.