Lauréats
1994 - 2003
SELECTION
PRESSE ECRITE
3e prix ex-aequo
Trophée 2003
Irak, mars 2003.
Olivier WEBER, Le Point.
1. Les Kurdes à quitte
ou double
Douze ans d'autonomie ont permis aux Kurdes de
bâtir une administration autonome en Irak. Mais, aujourd'hui,
l'ombre de la Turquie et de 1'Iran plane sur ce «laboratoire
démocratique».
Ni paix ni guerre. Quand il regarde la ligne de
front, derrière la colline verdoyante qui le protège,
le paysan Ali Mohamed n'a pas son pareil pour décrire son
passe-temps nocturne, la contrebande. En charwa, le pantalon bouffant
traditionnel des Kurdes, le visage grave, le front haut, assis
dans sa maison de pisé dont les abords essuient de temps
à autre des tirs de lance-roquette, le trafiquant de 31
ans et sa fratrie attendent leur heure - la tombée du jour,
entre chien et loup.
Là, pour la trêve des négociants clandestins,
lui et les siens, frères, cousins, compagnons de trafic,
se faufilent le long de la rivière Kashka, derrière
les hauteurs arrondies et les taillis qui les protègent
des regards ennemis. Mais ce jour-là, entouré de
sa famille, Ali Mohamed peine à se lever, le bras bandé
à la suite d'une rafale de fusil d'assaut tirée
par un soldat irakien. Autour de lui, on hoche la tête.
Des femmes en noir s'inquiètent de chacun de ses gestes
comme pour guetter un ordre de repli. Ici, on est contrebandier
de père en fils, d'engrais, de pétrole, de cigarettes.
La famille Mohamed est bercée depuis toujours
par le murmure de la rivière et depuis douze ans par le
son du canon. Le métier de contrebandier dans cette contrée
n'est guère facile - les trafiquants vivent dans un no
man's land d'où se sont retirés à la fois
les soldats de Bagdad et les peshmergas kurdes - littéralement
«ceux qui vont au-devant de la mort». Juste à
la limite sud du 36e parallèle, en dehors de la zone d'exclusion
aérienne d'hier, ce qui a permis à Bagdad d'envoyer
de temps à autre des hélicoptères et de nettoyer
à sa guise le secteur. Mais le chef de clan n'en a cure.
Alors, la nuit, dans cet étrange corridor qui ne mène
nulle part, les contrebandiers s'en donnent à coeur joie.
Et pour un beau salaire de la peur, Ali Mohamed, doté de
quatre kalachnikovs - à 200 dollars pièce -, de
trois lance-roquettes RPG 7 - à 100 dollars -, convoie
des barils de 200 litres de pétrole et des sacs de pesticides
sur la rivière.
Avec son bras bandé, son oeil de négociant filou
et ses paroles de militant, Ali Mohamed oscille constamment entre
le rôle du parfait contrebandier et celui du fidèle
partisan. Les forces irakiennes, en face, tapies derrière
les collines ? S'il s'écoutait, avec quelques escouades
de congénères, il n'en ferait qu'une bouchée.
Puis le contrebandier blessé se ravise. Le péril,
désormais, ce sont les «tawari», les unités
spéciales dépêchées par Bagdad pour
endiguer les trafics. Et pourtant... A entendre le clan Mohamed,
tous les soldats irakiens des premières lignes devraient
passer avec armes et bagages du côté kurde. Les représailles
éventuelles à l'arme chimique, que redoutent tant
les opposants nordistes à Saddam? «J'ai préparé
deux barils d'essence et des pneus
le jour J, on y mettra le feu, il paraît que ça empêche
les gaz de tomber. Puis on s'en ira quelques jours. Et on reviendra.
Comme toujours.»
Ce que redoute le clan, ce n'est pas tant le baroud d'honneur
de l'adversaire sur le front que les angoisses des autres clans.
L'arrière tiendra ? Pas sûr, murmure-t-on dans l'antre
de pisé. Pendant douze ans, les Kurdes d'Irak se sont accommodés
d'un drôle de conflit, coincés dans leur réduit
«libre», entre montagnes et ligne de front. Embryon
d'Etat, institutions autonomes, de 150.000 à 200.000 fonctionnaires,
recettes non négligeables des deux factions, l'Union patriotique
du Kurdistan (UPK) et le Parti démocratique du Kurdistan
(PDK). Une manne qui provenait de l'Onu et de son programme «Pétrole
contre nourriture». Les Kurdes percevaient ainsi 13 % des
recettes pétrolières, mais avec une bonne partie
bloquée dans les banques. Il y avait aussi les royalties
prélevées sur le trafic de carburant entre l'Irak
et la Turquie...
Depuis 1991 et la fin de la guerre du Golfe, le Kurdistan n'en
finit pas de fêter son interminable printemps. Le nouveau
conflit pourrait en sonner le glas, tant les nuages s'accumulent
dans les cieux de ce «Kurdistan libre» qui, pour ne
pas irriter ses puissants voisins, Turquie et Iran, ne veut pas
dire son. nom.
Dans son bureau d'Arbil, Saadi Pira fait les comptes.
L'homme est disert, courtois, pressé de souligner les atours
du Kurdistan autonome, peuplé de 4 millions d'âmes,
soit 20 % de la population du pays. Ancien ministre de l'agriculture
du gouvernement irakien et chef de file des députés
de l'UPK au Parlement kurde, il s'est réfugié dans
l'enclave pour soutenir la faction de Jalal Talabani, l'un des
deux dirigeants kurdes avec Massoud Barzani. «Cela fait
plus d'une décennie que nous régnons sur 50.000
kilomètres carrés, dit-il avec sa faconde de
ténor de l'assemblée. Le Kurdistan, c'est cinq
fois grand comme le Liban, et les gens sont heureux de vivre ici!
Ce que nous voulons, c'est un Irak fédéral, où
toutes les ethnies et les religions auront leur place. Mais nous
ne voulons pour rien au monde abandonner ce que nous avons bâti.
Ce serait un gâchis incroyable. Pour nous et tous les Irakiens.»
Abandonner ce qui est acquis... De la ligne de front
dans la plaine ensoleillée aux froides montagnes qui servent
de frontière et tiennent lieu d'ancestral refuge, les Kurdes
se repassent en boucle le scénario cauchemar : la dissolution
du Kurdistan dans un nouvel Irak plus présentable. Car
les craintes s'accumulent. Outre l'usage des gaz chimiques, on
redoute l'arrivée des Turcs, un bouleversement de la donne
au Moyen-Orient, et la fin de l'espoir kurde, long comme le cri
d'un peuple qui attend ses frontières, depuis la traité
de Sèvres signé en 1920. L'entrée en scène
des soldats d'Ankara ? «Ce serait une déclaration
de guerre», s'exclame un commandant peshmerga à
une encablure des premières lignes irakiennes. «Si
la Turquie intervient, l'Iran entrera ici à son tour,
dit Abdulwahid Atrushi, responsable de l'organisation humanitaire
Mission enfance, qui effectue un admirable travail de reconstruction
- 30 villages, 55 écoles et un lycée franco-kurde,
sous la houlette de deux humanitaires français, Domitille
et Edouard Lagourgue. Nous ne voulons plus être trahis
par les Américains, comme en 1975 et en 1991. Cette fois-ci,
nous nous battrons, contre les Turcs s'il le faut!»
Comme si le péril n'était plus Saddam, mais les
voisins...
Centre culturel Sharaf Khan Batlisy, du nom d'un
écrivain kurde, à Arbil. Le soir, les étudiants
se retrouvent entre ces murs bleus décorés de parpaings
argentés et recouverts de photos sensuelles ou de posters
signés Moretti, qui composent une belle galerie de la littérature
française, de Proust à Sartre. C'est que le maître
des lieux est un intellectuel fou des lettres françaises,
ancien étudiant à la Sorbonne et professeur aux
universités d'Arbil et de Souleimaniye. Autour du romancier
Farhad Pirbal, 42 ans, assis près du bar, les étudiants
resserrent les rangs avec des mines de conspirateur. Certains
veulent manifester à la frontière turque, d'autres
prendre les armes. L'étudiant Kalwan, lui, a créé
un «cercle de dialogue» pour rameuter ses compatriotes
en dehors de toute appartenance de clan ou de faction. «Les
Américains ne sont pas clairs, lance-t-il au milieu
de la petite assemblée. Si les Turcs viennent ici, ce
sera une guerre dans la guerre! Et les Etats-Unis et l'Europe
y perdraient tous»
Un exemple de démocratie. Ambiance
de veille de guerre à Arbil. Et décor de paix dans
les montagnes : sur la route défilent des crêtes
de maisons neuves, 3.000 villages rebâtis sur les 4.500
détruits lors des opérations «Anfall»
déclenchées par Saddam Hussein en 1988, à
la fin de la guerre Iran-Irak. Bagdad avait alors voulu arabiser
de force le nord du Kurdistan. Lorsque l'on rejoint les montagnes
frontalières, les craintes sont les mêmes, rehaussées
de la peur d'un grand exode. A Komainy, l'évêque
des Chaldéens du diocèse d'Amadlyah est une figure
locale que les mollahs consultent régulièrement.
Avec ses amitiés, ses aides à la population, ses
envies de bâtisseur infatigable, Matran (son titre)
Rabban, grand et mince, la démarche chaloupée, la
parole chaleureuse, est respecté dans toute la contrée.
Mais, cette fois-ci, sa mine est sombre, comme si son pays se
retrouvait entre genèse et géhenne.
Assis près d'une baie vitrée qui ouvre sur la vallée
enneigée, il montre les toits en terre et en tôle
de son village, couverts de paraboles. «Ici, au Kurdistan
d'Irak, chaque ethnie, chaque parti a sa chaîne de télévision.
Trente au total ! Sans compter les associations de droits de l'homme,
les revues, les journaux, bref, tout ce qui est institutions démocratiques.»
Rendant visite à un hadj, un pèlerin de retour
de La Mecque, vieil ami à l'humour inlassable, il devise
avec lui de la destinée de la société kurde,
qui retournerait dans les limbes si le vent de la guerre américaine
tournait mal.
Presse libre, multitude de partis politiques, minorités
qui disposent de leurs médias comme les Turkmènes,
les Chaldéens, les Assyriens et d'autres encore... Assurément,
le printemps kurde a profité à tous. Et représente
un incroyable exemple de démocratie, fût-elle imparfaite,
au Moyen-Orient. Une sorte de laboratoire démocratique
pour l'Irak de l'après-Saddam. «Le facteur kurde
est stabilisateur pour tout le pays!» lance la ministre
de la Reconstruction, Nasreen Mustafa Sideeq, ancienne étudiante
à Harvard qui vante les atours du Kurdistan bien que l'enclave
soit restée soumise à un double embargo : celui
de l'extérieur sur l'Irak et celui imposé par Bagdad
sur le nord. Même l'envoyé de George W. Bush dans
les montagnes kurdes, Zaimay Khalilzad, l'a reconnu : «L'argument
selon lequel l'Irak ne peut devenir une démocratie est
démenti par l'expérience en Irak du Nord, sous la
direction des deux principaux partis kurdes», a-t-il
lancé aux représentants de l'opposition irakienne,
protégé par une escouade de forces spéciales.
A Souleimaniye, c'est la femme de Jalal Talabani, Hero, qui inaugure
une exposition sur le malheur des Kurdes. Dans l'ancien centre
de torture Amna Suraka, le «Bâtiment Amen rouge»,
nom que donnaient les gens de la rue au sinistre siège
de l'Amen - les services secrets -, des photographies retracent
la destinée des Kurdes sous Saddam Hussein. La gorge serrée,
Hero Talabani commente : là, le bombardement en 1988 de
Halabja, au gaz moutarde, 5.000 morts; ici, dans une ancienne
cellule aux murs toujours lugubres, le cliché d'un groupe
de militants clandestins kurdes, tous morts. Infatigable pasionaria
de la cause kurde, Hero Talabani livre ses craintes : «J'ai
bien peur que les Kurdes soient les grands oubliés de ce
conflit. On risque de perdre ce que l'on a construit. Et le successeur
de Saddam pourrait bien lui ressembler.»
L'ancien centre de torture est devenu centre culturel. C'est l'un
des survivants, Hassan Barzan, qui le dirige, un ex-peshmerga
blessé dans les maquis cinq fois par les bombardements
et deux fois par les gaz chimiques. Voûté, la voix
fatiguée à 39 ans, il en paraît quinze de
plus. Arrêté dans une cache de la ville à
l'âge de 26 ans, il ne peut plus désormais marcher
longtemps, à cause des supplices infligés par les
sbires de Saddam. Dans l'une des sordides cellules transformées
en bureau, il se rappelle la marche dans les montagnes, la lutte
contre Saddam et le parti Baas depuis son adolescence, les maquis
improbables matraqués par la chasse de Bagdad. Il évoque
la destinée d'un compagnon de route, torturé comme
lui, devenu impuissant et qui n'ose le dire à son père,
lequel souhaite le marier. «Nous, les Kurdes, dit
la rescapé d'une voix douce, nous aimons être
libres, c'est la seule chose qui nous importe, et les Turcs le
sauront tôt ou tard.» Puis il se recueille, tête
basse : pour lui, le chemin est encore long, et les souffrances
des Kurdes sont sans fin.
Halabja. Le bastion des islamistes. Halabja
s'en serait bien passé. Gazée par les sicaires de
Saddam en 1988, au prix de 5.000 morts, voilà que la ville
kurde se coltine un autre fardeau : voisiner avec le fief d'Ansar
al-Islam, ce groupuscule islamiste qui abrite les cohortes perdues
d'Al-Qaeda.
Etalée sur un plateau au pied de cimes enneigées,
la localité arbore très vite son pedigree de ville
martyre : un cimetière collectif, surmonté d'une
sculpture. La mémoire du drame de l'après-guerre
Iran-Irak, lorsque Saddam voulut punir la rébellion de
cette contrée. Mais les morts de Halabja ne sont jamais
en paix : sur ces hauteurs déferle de temps à autre
une pluie d'obus. Sur la crête, émmitouflé
dans sa parka, le commandant des peshmergas, les partisans kurdes,
tempête contre la baronnie fortifiée des islamistes
tapie au fond de la vallée : au total, 17 villages aux
mains de 700 à 1.000 combattants, dans la mouvance d'Oussama
ben Laden.
Saisis par le froid et maculés de la boue des tranchées,
les hommes du seigneur de la guerre ripostent, grenades à
la ceinture, lance-roquette à l'épaule, pied à
pied. Mais le commandant lâche toute son amertume : «Quand
on tire 10 roquettes, eux en balancent 20 à 30... D'où
viennent toutes ces munitions?» D'un geste courroucé,
il désigne la frontière avec l'Iran tout proche.
En contrebas, des camionnettes et voitures sillonnent le bastion
des islamistes, près du village de Sargat. «Ils
ont reconstitué un petit pays taliban, dit le commandant,
avec prières obligatoires et madrasa (écoles
coraniques).» La musique ? Interdite. Les images ? Idem.
Les tombeaux des soufis, considérés comme impies
? Détruits au lance-roquette ou à la masse. A entendre
les villageois du coin, on se croirait plongé dans le Kaboul
d'avant la chute des talibans... «Les gens d'Ansar al-Islam
sont très riches, assure un villageois, et ils envoient
des kamikazes car ils donnent de l'argent aux familles pauvres.»
Dans leur fief encerclé, les desperados d'Al-Qaeda semblent
livrer un baroud d'honneur. «Ils sont aidés par
Bagdad, on a même retrouvé les traces d'un certain
Abou Wahil, agent des moukhabarats (les services secrets irakiens),
assure le chef militaire de la région orientale du Kurdistan,
cheikh Jaffar Barzinji, responsable de l'UPK (Union patriotique
du Kurdistan) et à la tête de 6.000 combattants.
Mais les Américains nous ont promis qu'ils nettoieront
très vite la secteur...» Alors les commandos
islamistes - des Kurdes, des Palestiniens, des Jordaniens et des
Egyptiens, selon Cheikh Jaffar - s'infiltrent à travers
la ligne floue de la plaine, là où des groupes religieux
«neutres» ont semé des mines pour empêcher
les Kurdes d'avancer. En juin, ils ont raté de peu le «Premier
ministre» de l'UPK, Barham Saleh, tuant cinq de ses gardes
du corps. Et en février, c'est le numéro trois de
la même faction, Shaukat Hadji Mushir, qui est attiré
dans un guet-apens.
A la sortie de Halabja, une détonation résonne
au loin. Dans la voiture de l'accompagnateur de l'UPK, le chanteur
Diari passe en boucle. «Ici, il n'y plus d'amour, il
n'y a que le bazar ou la guerre.» Le crooner kurde à
la voix éraillée a raison. Tandis que les «combattants
de la mort» ferraillent sur les crêtes, Halabja, ancienne
ville-fantôme qui renaît, veut rendre la quiétude
à ses grands cimetières.
Frères de foot. Le vendredi, le stade
d'Arbil est noir de monde. On y vient en famille ou avec des amis
pour applaudir les exploits de l'équipe locale en maillot
jaune, sous la houlette de l'entraîneur Darawan Kader. A
la mi-temps, on entend l'équipe adulée parler le
kurde et aussi l'arabe. Sur les 22 joueurs et remplaçants,
12 ne sont pas kurdes et viennent de Bagdad... Guerre ou pas,
les affaires du ballon rond continuent. Etrange championnat où
les organisateurs kurdes, à grand renfort de billets, ont
pu convaincre les clubs irakiens d'envoyer leurs équipes
ici. «Les joueurs en Irak sont démoralisés,
ils n'ont pas d'argent, confie un joueur vedette de Bagdad
condamné à l'anonymat. Ici, je touche le double
de ce que je gagnais dans mon club, soit 120 dollars...»
Star des écrans kurdes pour ses commentaires fougueux de
matchs, le chanteur Jalal Parishan explique le succès du
football kurde, l'envoi d'argent aux dirigeants de grands clubs,
contactés par des annonces dans des journaux irakiens ou
par téléphone satellite. Plusieurs membres du Haut-Comité
des sports irakien sont ainsi rétribués 35 dollars
par match - la moitié d'un salaire mensuel - pour envoyer
leur équipe. Quand ils ont affronté l'équipe
Naft de Bagdad, les joueurs ont serré la main de leurs
partenaires de jeu. Ce jour-là, certains des adversaires,
contraints de rentrer au bercail, auraient bien voulu accrocher
leurs crampons au vestiaire d'Arbil.
2. La fin des années cauchemar
Depuis la chute de Saddam, la rue prend sa revanche
et se remémore les atrocités et la cruauté
de l'ancien régime. Témoignages.
Les feuilles dansent dans le vent et la poussière
des murs noircis par le feu des pillards. Sur les gravats, les
pieds empêtrés dans les papiers officiels, un homme
tourne en rond, l'air à la fois enfiévré
et inquiet. Mâchoires serrées, joues creusées,
barbe courte, il regarde à terre, gratte le sol, cherche
des documents, ceux de la Sécurité de Saddam Hussein
au centre d'investigation 52, quartier Hakimiya de Bagdad, capitale
de la terreur pendant trois décennies. Puis Firas Mohammed
lève brusquement les yeux au ciel, ce ciel si pur qu'il
n'a pas vu pendant sept ans. On dit que les criminels reviennent
toujours sur les lieux de leur méfait. En Irak, ce sont
les victimes de Saddam qui viennent flairer les souvenirs de la
barbarie, comme des automates.
Un souvenir que Firas, à 34 ans, ne peut oublier. C'était
en 1994. Jeune ingénieur de l'armée de l'air avec
le grade de lieutenant, il est réveillé en pleine
nuit par des mains qui le saisissent et l'emmènent au poste
52 de l'Amin Al-A'Am, la Sécurité générale,
le centre qui vient d'être dévasté par les
pillards. Il comprend très vite les raisons de son arrestation
: une tentative de coup d'Etat a été déjouée.
Son auteur, le général de brigade Mohammed Madhoum,
a été aussitôt exécuté. Dans
le centre 52, on torture jour et nuit. Firas Mohammed subit toutes
les avanies, le supplice de la falaka (des coups de matraque
sur les talons jusqu'à ce que le tibia et le péroné
cèdent), les électrodes sur les testicules, les
oreilles, les nerfs, la pendaison par les bras aux pales d'un
ventilateur. Sur les vingt militaires arrêtés dans
son entourage, dix sont suppliciés à mort. Le lieutenant
est jeté dans une cellule de quelques mètres carrés
avec dix autres prisonniers qui gémissent.
Toute la société est touchée.
Il apprend de la bouche d'un survivant que le coup d'Etat aurait
pu réussir, avec une base aérienne et une division
acquises à la cause des conspirateurs, qui comptaient dans
leurs rangs un colonel de la garde rapprochée du raïs.
La nuit, 1'officier déchu entend les plaintes de ceux qui
agonisent.
Onze mois plus tard, le lieutenant Firas Mohammed
est transféré dans la sinistre prison d'Abou Ghreib,
à l'ouest de Bagdad. Nouvelles tortures, et règne
du chacun pour soi. Chaque mètre carré de la cellule
se paie chèrement. Il faut soudoyer les gardiens et monnayer
l'appui d'un protecteur. Même la pitance se négocie.
Ceux que les familles ne peuvent aider tombent d'inanition ou
sont condamnés à dormir recroquevillés dans
un coin. Au fil des mois, Firas réalise que nulle couche
de la société irakienne n'est épargnée,
commerçants, fonctionnaires, étudiants, chiites,
sunnites, Kurdes, Turkmènes... «C'est comme si
le régime avait voulu briser la colonne vertébrale
du peuple», dit Firas. Depuis la chute de Saddam, il
s'évertue à récupérer les dossiers
des services secrets, histoire de recoller les morceaux et d'écrire
bientôt le récit de la tyrannie irakienne.
Ce jour-là, quand il sort du long couloir où sont
distribuées à droite et à gauche les cellules
sans lumière pour déboucher sur une cour minuscule,
un homme en polo jaune déchiré tombe dans ses bras.
Compagnon de prison, il avait été embastillé
pour avoir manifesté dans la rue contre l'assassinat d'un
dignitaire chiite, l'ayatollah Mohammed el-Sadr. Quatre-vingt-dix
personnes ont été exécutées à
la suite de la manifestation. Torturé, une bouteille de
soda dans l'anus et des décharges électriques sur
la poitrine, il n'a survécu que grâce à son
beau-frère, secrétaire de la mairie de Bagdad. A
sa sortie de prison, il constate qu'on a forcé sa femme
à divorcer, que les trois enfants de sa soeur, de 7 à
11 ans, ont été tabassés et que la maison
paternelle dans laquelle il résidait au 43 de la rue du
Fellah et dont il nous montre les ruines a été rasée
par les bulldozers de Saddam. Ainsi le régime traitait-il
ceux qui osaient le défier dans la rue.
Depuis la chute du despote, la rue prend sa revanche.
Même si elle a encore peur, même soumise à
mille et une rumeurs. Sur elle plane encore l'ombre des moukhabarats,
les agents des services secrets. Alors, la rue bruit encore, enregistre
les complaintes, se remémore les atrocités, les
exactions de la pire espèce, car la cruauté au pays
de Saddam n'a jamais manqué d'imagination. Comme dans cette
luxueuse villa des bords du Tigre. Devant les jardins soigneusement
entretenus, sur un parterre de marbre, les hommes consultent les
listes affichées, celles des prisonniers disparus.
Des familles décimées. A l'appel
du comité Prisonniers libres, installé dans l'ancienne
résidence du général Sofian Abou Thamer al-Tikriti,
de la sécurité rapprochée de Saddam, ils
viennent prêter main-forte ou demander des nouvelles d'un
proche disparu. Un ayatollah - sept ans et demi de prison pour
son appartenance à une lignée de dignitaires chiites
- côtoie un ouvrier, tandis qu'un ex-militaire retrouve
un camarade de régiment content de l'essentiel : être
en vie. Un opposant chiite qui se fait appeler Abou Djihad («le
père du djihad»), emprisonné dès l'âge
de 17 ans, a vu cent membres de son clan, dont son père,
sa mère et ses deux frères, disparaître sous
la férule des tribunaux révolutionnaires.
L'un de ces anciens prisonniers, aujourd'hui joaillier,
fut, il y a quelques années, une célébrité
de Bagdad. Champion de natation, Ayder Abed Alji a connu tous
les privilèges du régime. A moins de 16 ans, il
nage son 100-mètres nage libre en 57 secondes et le 100-mètres
brasse en 1 min 6 s. Il participe aux championnats du monde arabe,
court de Tripoli à Damas et se fait remarquer par Oudaï,
fils du maître de Bagdad, président du Comité
olympique, qui l'enrôle dans le club de la prestigieuse
piscine Al-Kadifia. On ne lui refuse rien. Jusqu'à ce qu'il
commette une erreur: avoir voulu couvrir un cousin déserteur
de l'armée en lui donnant sa carte signée Oudaï.
Le cousin est bien vite arrêté et le nageur le suit
dans sa déchéance.
Pendant cinq ans, il va subir les affres de la torture.
Croit-il que son statut de champion le protège? Au contraire,
les coups redoublent : «Tu as trahi la confiance d'Oudaï,
la punition sera encore pire!» Cinq ans d'enfer. Lui
qui nageait seul dans un bassin olympique de 50 mètres
est condamné au châtiment de la sardine, compressé
dans une cellule de 10 mètres sur 30 avec 260 autres détenus,
du département politique de la prison d'Abou Ghreib, la
pire section, où il côtoie des démocrates,
des communistes, des Kurdes. Qu'importent les privations d'aujourd'hui,
électricité et eau, pillages aux quatre coins cardinaux
de Bagdad, il n'a qu'une obsession, châtier les coupables.
Et d'abord les anciens sbires du régime qui traînent
encore dans les parages, arrogants et impunis.
Deux sortes d'agents ont terrorisé son quartier
de Kadimiya, à l'ouest de Bagdad: les membres du parti
Baas, dont Fatar - un nom de code -, qui renseignait sur les agissements
du voisinage et pratiquait le chantage pour arrondir ses fins
de mois ; et les «al jawasis» les informateurs, souvent
des fonctionnaires ou des militaires à la retraite qui
pouvaient demander l'aide de n'importe quel service de sécurité
pour espionner ou arrêter un suspect.
Bagdad se souvient. Sur les bords du Tigre, les
lendemains de guerre sont douloureux. Dans la cour de la petite
mosquée Cheikh Badr, des mains fébriles consultent
un registre. Il s'agit d'un document saisi dans un bâtiment
des services secrets qui recense les prisonniers du quartier.
Un livret aux lettres de sang. Un homme cache ses larmes dans
les bords de sa chemise à carreaux: il vient de trouver
le nom de son frère parmi les disparus, Mutar al-Majidi.
Un autre en djellaba blanche, la gorge serrée, a eu cinq
frères exécutés. Un troisième quémande
des nouvelles de son cadet, Abdul Jaber. Soldat et père
de trois enfants, il a osé murmurer des blagues sur Saddam
Hussein. Il a été trahi par son compagnon de chambre.
On ne l'a jamais revu.
La trahison, Fatima connaît. Pendant la guerre
Iran-Irak, cette jeune femme apprend que son frère, en
première ligne, a été fait prisonnier par
les pasdarans de Téhéran. Alors, à
l'hôpital Al-Kindi, où elle oeuvre comme infirmière,
elle écoute clandestinement la radio iranienne, qui égrène
en arabe les listes des prisonniers. Une collègue, agent
des renseignements, la découvre et la dénonce. Fatima
clame son innocence, parle d'une méprise, mais rien n'y
fait: elle est jetée en prison, à 25 ans, sans nouvelles
de ses trois enfants, puis torturée par des hommes, bandeau
sur les yeux. On l'accuse d'espionnage au profit de l'Iran.
Chaque dimanche, dans la prison, trois ou quatre
jeunes femmes sont pendues pour opposition au régime, pour
avoir écouté, prononcé quelques paroles malheureuses
ou simplement parce que la prison est pleine. Quand elle est libérée,
cinq ans plus tard, Fatima apprend que son mari est mort. Revenir
chaque jour dans la villa du comité des Prisonniers libres
est pour elle comme une cure de jouvence, une manière de
renaissance, elle qui a trop vite vieilli et dont les enfants
sont condamnés à ramasser des ordures pour une poignée
de dinars.
Centres de sécurité, cachots, bureaux
d'interrogatoires... la mémoire de l'Irak se réveille.
Et les victimes se comptent par dizaines de milliers. «Rares
sont les familles qui sont épargnées»,
dit un universitaire. Nul recensement n'existe encore à
ce jour. Mais les bribes se recollent et les cris se mélangent
pour que la parole des vivants entretienne le souvenir des disparus.
Plus loin, c'est un entraîneur de boxe chinoise qui a tâté
de la geôle quand les hommes de Qousaï, l'autre fils
du président, lui ont proposé de s'installer à
Tikrit, le berceau du clan de Saddam, afin d'entraîner les
membres du AI-Amin al-Khass, les services de sécurité
spéciaux. Il a refusé. Sentence : un an de prison.
Onze jours dans un cachot haut de 80 centimètres avec de
l'eau jusqu'aux chevilles et vingt-trois kilos en moins. Plus
loin encore, un autre persécuté qui fume cigarette
sur cigarette. Fayz Sultan, 57 ans, fonctionnaire au ministère
de la Santé, battu jusqu'au sang et jeté quatre
fois en prison pour on ne sait quoi, sans doute des jalousies
de service.
Chasse aux anciens suppôts. Paranoïa
du régime, multiplicité des services de renseignements,
apologie de la délation ont encouragé le zèle
des sbires. Parmi leurs victimes, Ali Abdul Karim, 44 ans, chauffeur
routier: il est hanté par des cauchemars chaque nuit, il
a été dénoncé pour avoir prié
à la mosquée des chiites, avec 150 autres fidèles.
Jeté en prison pendant cinq ans, torturé, frappé
avec un câble, jambes fracturées... Aujourd'hui,
il patrouille dans son quartier le soir, avec 60 autres miliciens
nantis d'un kalachnikov à 15 dollars, afin de chasser les
pillards, mais aussi pour débusquer les anciens suppôts
du régime.
Dans sa maison vermoulue, le milicien se rappelle ses années
de souffrance. «Seuls les criminels seront condamnés,
on ne peut pas punir tous les cadres de l'ancien régime.
Ce pays a besoin de pardon et de paix, mais pas d'oubli.»
Quand il se remémore l'agonie de son compagnon de cellule,
ses yeux s'emplissent de larmes. La nuit de Bagdad retentit d'une
kyrielle de coups de feu. Les loups entre eux, les pillards, les
gangs, comme un héritage des sicaires de Saddam. L'ancien
persécuté hausse les épaules. Les escarmouches
ne sont guère importantes à ses yeux. Seule compte
une autre bataille, plus impérieuse, celle de la mémoire.
Pour mieux asseoir le règne de la parole retrouvée.