Lauréats
1994 - 2003
SELECTION
PRESSE ECRITE
1er
prix Trophée 2003
Irak, 13 mars - 19 avril 2003.
Sammy KETZ, AFP
1. Sous les bombes, les muezzins
rassurent les habitants de Bagdad
Les voix des muezzins s'échappent chaque nuit des centaines
de minarets de Bagdad, juste après le hurlement des sirènes
annonçant l'imminence d'une frappe anglo-américaine,
pour rassurer la population par une invocation à Dieu.
Depuis le début de la guerre, Mourtada Mohamad Salah dort
soit dans une maison attenante à la mosquée avec
son père et son jeune frère, soit à même
les tapis qui recouvrent le sol du lieu de culte, situé
place Fardous.
Dès les premières détonations, il se plante
devant le micro placé entre le manbar (chaire du
prédicateur) et le mihrab (niche montrant la direction
de La Mecque) et règle l'amplificateur de la mosquée
du 14 Ramadan, un édifice construit durant le règne
du roi Fayçal ler (1921-1933), en plein coeur de la ville.
D'une voix douce et chaude, ce muezzin de 32 ans, entonne alors
des takbirat (éloge à la grandeur de Dieu),
qu'on ne prononce normalement que durant le pèlerinage
à La Mecque, premier lieu saint de l'islam. "Dieu
est le plus grand, Dieu est le plus grand, Dieu est le plus grand.
Il n'y a pas d'autres dieux que Dieu. Dieu est le plus grand et
nos remerciements ne peuvent aller que vers lui", récite-t-il
à plusieurs reprises.
"La nuit dernière, je n'ai quasiment pas dormi:
les bombardements ont été si denses et nombreux
que j'ai dû intervenir à de très nombreuses
reprises", dit ce célibataire, fils de l'imam
de la mosquée, qui a lancé ses premiers appels à
la prière à l'âge de 17 ans. Quand, il est
trop fatigué, il se fait remplacer par son frère
Mohana, 25 ans.
A la veille de la guerre, le ministère des waqfs
(biens religieux) a demandé à toutes les mosquées
d'Irak de prononcer ces takbirat lors des bombardements
nocturnes, explique un autre muezzin, Khaled Mohamed Reda Al-Jarabi,
52 ans.
Il s'agit d'une disposition inédite: une telle mesure n'avait
été appliquée ni lors de la guerre du Golfe
en 1991, ni lors des massifs bombardements anglo-américains
de 1998.
"Il s'agit de rassurer les gens avec des paroles qu'ils
connaissent; dans des moments d'anxiété, elles sont
plus apaisantes qu'un calmant", prétend Mourtada
Salah.
En tout cas, durant cette période, il n'abandonnerait son
poste à aucun prix tant il se sent investi d'une mission:
mettre du baume à l'âme des gens qui subissent des
bombardements.
"Bien sûr que je me sens réconforté
dès que je perçois le nom de Dieu qui s'élève
dans l'obscurité. Je répète les mots du muezzin
et je prie", confie Bassam Mohamad, un marchand de fruits
qui dort la nuit près de son étal.
Dans ce quartier de Karrada, Oum Oudaï affirme que l'angoisse
l'étreint durant le laps de temps qui sépare les
sirènes de l'appel du muezzin. "Et s'il restait
muet durant cette terrible nuit ? Puis, dès que sa voix
arrive à mes oreilles, je me sens protégée
contre toutes les nuisances: elle représente la certitude,
une présence familière face à l'inconnu",
ajoute cette veille femme.
En tout cas, quand Mourtada se promène dans les rues près
de la mosquée, il est souvent béni par des passants
qui le reconnaissent.
"Que Dieu te protège", "Nous nous
sentons en paix en entendant ta voix" ou tout simplement
"merci", lui lancent-ils. Même les journalistes
étrangers, regroupés à l'Hotel Palestine
face à cette mosquée, ne sont pas insensibles à
son intervention. "Désormais, il fait partie des
nuits de Bagdad: les sirènes, les explosions et les muezzins",
commente un photographe.
2. A Bagdad, affluence dans les
salons de coiffure depuis le début de la guerre
Les salons de coiffure de Bagdad connaissent une affluence
inhabituelle depuis le début de la guerre car les Bagdadis
y viennent pour potiner, se détendre ou simplement se faire
couper les cheveux, histoire de se persuader que la vie continue
malgré les bombardements.
"J'ai pris le risque d'ouvrir dès le premier jour
de la guerre et j'ai été pris au dépourvu
par le grand nombre de clients. Je coiffe 15 personnes par jour,
soit le double d'avant le déclenchement des hostilités",
affirme Qayss Al-Chari.
Dans son magasin tout blanc, place Ferdous, en plein centre-ville,
un militaire, un retraité et un étudiant attendent
leur tour. Tandis qu'il exerce son art sur un homme d'affaires,
ils discutent du prix des légumes ou de la viande, évoquent
les bombardements de la nuit et spéculent sur les prochains,
fustigent les "envahisseurs" ou échangent tout
bonnement des nouvelles des voisins.
"Les gens vont chez le coiffeur car c'est le meilleur
endroit pour savoir ce qui se passe. Il y a des civils, des militaires,
des jeunes et des gens plus âgés", dit hilare
M. Chari. "C'est une news room?", "Oui"
repond-il.
Enfoncé dans le fauteuil, Fayez Fathallah attend que les
ciseaux fassent leur oeuvre. "Comme je ne sais pas de
quoi demain sera fait, j'ai vu ce salon ouvert et je suis entré.
J'ai tout mon temps ... tous les bureaux sont fermés"
précise l'élégant quinquagénaire.
Dans le quartier commercial de Kardaha, Abou Mohamed, qui se présente
comme "le coiffeur des ambassades", manie d'une main
déterminée et sûre la tondeuse sur la tête
de Saddam, 10 ans, après avoir déjà fait
un sort aux cheveux de son frère Ahmed, 13 ans.
"Ils voulaient absolument sortir de la maison; alors j'ai
décidé de les emmener ici pour les distraire un
peu", affirme leur père, Issa Yehya El-Nahami,
policier de son état.
Les écoles ont fermé au premier jour de la guerre
et les enfants s'ennuient un peu chez eux.
Abou Mohamed confirme que beaucoup de ses clients viennent plus
pour le délassement que pour une bonne coupe de cheveux.
"Se retrouver brusquement inactif, oisif chez soi avec
la femme et les enfants, c'est très difficile. Alors, en
venant ici, ils ont l'impression de faire quelque chose d'utile",
dit-il. "Certains viennent seulement pour se faire raser
la barbe alors qu'avant la guerre, ils le faisaient eux-mêmes",
ajoute-t-il.
Abra Paulina, jeune médecin, qui attend son tour, n'est
pas là pour les mêmes raisons car, ces jours-ci,
il ne manque pas de travail, bien au contraire. "La vie
doit continuer comme avant malgré la guerre. C'est mon
défi. Alors, profitant d'un moment de répit, je
suis venu", souligne ce généraliste.
Dans la rue Rachid, la plus ancienne de Bagdad, les six salons
de coiffure, distants les uns des autres de quelques dizaines
de mètres, ne désemplissent pas. Chez Benzert coiffure,
les six "figaros" n'ont pas le temps de souffler.
"Je pense effectivement que nous n'avons jamais eu autant
de monde et mes confrères sont dans la même situation
que moi", affirme l'un d'eux.
Il coiffe un lieutenant avant de s'occuper d'un capitaine. "Nous
venons ici avant de partir pour le front combattre les envahisseurs:
le coran nous enseigne que pour affronter l'ennemi il faut être
propre", dit l'officier.
"Tu es fin prêt pour le martyre", lui lance
alors le coiffeur pour lui signifier que la séance est
terminée ...
3. Des "volontaires de la mort" offrent
un caveau aux victimes de la guerre
Des "volontaires de la mort" sillonnent les rues
de Bagdad à la recherche des personnes tuées dans
leurs voitures ou sur des terrains vagues, afin de leur offrir
un caveau et de retrouver des papiers d'identité pour informer
les familles.
Hachem Kazem, un ingénieur de 34 ans, fouille la carcasse
d'une voiture calcinée près du zoo de Bagdad, dans
le quartier AI-Zawara, et sort des os noircis et une photo d'identité
d'un homme joufflu aux moustaches rousses, miraculeusement échappée
aux flammes.
Les mains recouvertes de gants en plastique transparent, le visage
dissimulé sous un masque chirurgical il dépose les
os sur une civière garnie d'une couverture et enveloppée
d'un drapeau irakien.
Un peu plus loin, d'autres volontaires sortent d'une fourgonnette
les corps carbonisés d'une femme enlaçant son enfant,
puis tentent d'en extirper des membres demeurés soudés
à la carcasse du véhicule.
Dimanche matin ils reproduiront cette sinistre besogne à
cinq reprises: cinq voitures avaient eu la malchance de prendre
la mauvaise route au mauvais moment.
"Lundi, dans le quartier d'Alawi, j'ai vu une voiture
de police militaire avec trois corps à l'intérieur.
Je me suis avancé vers un char américain qui patrouillait
et j'ai demandé aux soldats de pouvoir les enterrer. Ils
ont d'abord refusé, mais comme j'ai insisté, ils
m'ont autorisé à le faire", raconte Salam
Jassem, un ingénieur de 22 ans qui porte une blouse blanche.
Il a fait venir son ami Salah Mohamed, un tailleur de 36 ans,
puis ont extrait les corps et pris les papiers d'identité
"Nous les avons déposés à l'hôpital
Karama, où un registre a été ouvert avec
les noms des victimes chaque fois que nous trouvons un document
pour les identifier", ajoute Salah Lassem. C'est ainsi
qu'est né le groupe des "volontaires de la mort",
dont progressivement d'autres jeunes sont venus grossir les rangs.
Chaque matin, ils se retrouvent a l'hôpital Karama puis
avec trois civières ils déambulent à travers
la vile à la recherche de funèbres découvertes.
"Il y a deux jours, prés du ministère de
l'information, nous avons trouvé ce corps de Nizal Al-Azi,
un important dirigeant du parti Baas dans sa voiture ... les chiens
avaient déjà dévoré la moitié
de son visage", raconte Hussein Kazem, un enseignant
de 37 ans.
Une fois leur civière remplie, le groupe part en scandant,
l'index levé vers le ciel. "Il n'y a pas d'autres
dieux que Dieu et Mahomet est son messager. Le martyr est aimé
de Dieu".
Dans la rue, les passants s'arrêtent en mettant leur main
droite sur le coeur. Des femmes pleurent, d'autres crient, les
pillards eux-mêmes cessent leur maraudage et baissent les
yeux. A travers les ruelles, les volontaires se dirigent vers
le vieux cimetière Marouf Al-Karihi.
A côté de tombes vieilles de plusieurs siècles,
sont alignées 25 sépultures fraîches, sans
nom, seulement marquées d'une branche de palmier plantée
dans le sol. Les fossoyeurs ont déjà creusé
la terre lorsque les volontaires posent deux linceuls: dans l'un,
les restes d'une famille de six personnes avec, inscrit sur un
papier collant le mot "inconnu", dans l'autre le nom
d'un chrétien "Issam Kanael Daniel".
"Nous sommes musulmans, mais nous ne faisons pas de différence
entre les religions. Tout homme, quelle que soit sa croyance ou
sa nationalité, a le droit à une tombe souligne
Karim Magid, un ouvrier de 32 ans. "Nous ferions la même
chose s'il s'agissait d'un Américain", ajoute-t-il.
Après la prière des morts, les jeunes volontaires
reprennent leur marche dans la ville pour offrir une dernière
demeure à ceux que la guerre n'a pas épargnés.