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SELECTION PRESSE ECRITE

2e prix Trophée 2003
Irak
, 9 avril 2003.
Rémy OURDAN, Le Monde.

1. La chute de Bagdad

9 avril 2003, le jour où le lieutenant colonel Brian P. Mc Coy et ses marines ont pris Bagdad - L'épopée du lieutenant-colonel Brian P. Mc Coy, le conquérant..

Au lever du jour, le lieutenant-colonel américain Brian P. Mc Coy est loin d'imaginer que, quelques heures plus tard, il va pénétrer dans une ville ouverte, jusqu'au coeur de Bagdad. Il ne sait pas encore qu'il va être l'homme de la conquête du centre de la capitale, l'homme qui va donner l'ordre, place du Paradis, d'abattre la statue monumentale de Saddam Hussein, sonnant le glas du pouvoir irakien, et offrant au monde entier l'image symbolique de la fin d'un règne.
Au lever du jour, mercredi 9 avril, l'officier américain lave à la main une paire de chaussettes, assis par terre dans la poussière, quelque part au sud-ouest de l'aéroport Al-Rachid, entre les quartiers d'Arab-al-Saydiya et d'Aradi-za-Faraniya.

La nuit a été calme, après deux jours de combats. Le lieutenant-colonel Mc Coy, du 3/4 marines (4e régiment, 3e bataillon) de l'armée des Etats-Unis d'Amérique, apprécie sereinement, en regardant sécher ses chaussettes, son premier havane de la journée.
Dans le centre de la capitale irakienne, l'heure est, à ce moment-là, à l'indécision. Depuis la veille au soir, après une violente bataille autour du palais de la République et du pont Joumhouriya, les rues sont désertes. Les combattants de l'armée irakienne et des unités paramilitaires ont disparu. Le désormais célèbre ministre de l'information, Mohammad Saïd Al-Sahaf, qui promet quotidiennement «la défaite des envahisseurs», ne hante plus la salle de conférence de l'hôtel Palestine. Les officiels sont invisibles, les agents de la sécurité s'éclipsent. L'Irak va-t-il basculer?

Au lever du jour, des fedayins tirent encore, de la rive gauche du Tigre, des obus de mortier contre les soldats américains postés sur la rive droite, dans le palais présidentiel. Des raids aériens ont encore lieu. Des combats éclatent dans les quartiers sud, animés par des moudjahidines étrangers, venus défendre le nationalisme arabe et l'islam contre la «Satan américain».
La première information sur une chute éventuelle de la ville provient de Saddam City, le quartier chiite de la capitale. Une unité de marines, profitant de la nuit, a commencé à occuper ce faubourg et, à l'aube, de premières scènes de joie et de pillages ont lieu.
Saddam City n'est toutefois pas Bagdad. Le pouvoir n'a aucune raison de s'acharner à défendre un quartier de misère et de contestation. L'objectif du lieutenant-colonel Mc Coy, dont l'unité est destinée à entrer un jour dans le centre de la ville, n'est, à cette heure-là, qu'un carrefour d'Al-Alwiya, au nord du quartier chrétien d'Al-Karrada.

Dans le centre de Bagdad, le pillage s'intensifie. Des bâtiments officiels sont littéralement pris d'assaut, tandis que des bandits s'attaquent aux échoppes d'alimentation. Des voitures circulent, le coffre rempli de postes de télévision, d'ordinateurs, voire de très maigres butins, un aspirateur, un ventilateur, une table et trois chaises. Les pillards crient leur haine de Saddam Hussein. C'est leur jour de gloire.
L'armée américaine n'est pas encore là, c'est déjà la fureur. Les derniers fidèles de Saddam Hussein prennent peur et courent se réfugier ailleurs, dans la maison d'un cousin, d'un ami. Il n'y a pas de règlement de comptes politique, pas de dérapage vers la guerre civile, mais des hommes échangent des rafales de Kalachnikov. Le gardien d'un ministère tente de s'interposer, l'arme menaçante, entre le bâtiment et les pillards. En vain. Il ne tire pas. La situation est extrêmement tendue. L'anarchie menace.

La colonne du 3/4 marines progresse de l'est vers le centre de Bagdad. Trois Hummer ouvrent la voie. Les chars Abrams et les transports de troupes Amtrack suivent prudemment.
Une jeep des forces spéciales s'intègre parfois au dispositif, avant de disparaître. Le lieutenant-colonel Mc Coy est à l'arrière, invisible, surveillant la manoeuvre.
Sur le pas des portes, des Bagdadis regardent le spectacle, interloqués. Certains applaudissent au passage des soldats américains. Beaucoup sourient. D'autres ont le visage renfrogné des mauvais jours. D'autres enfin ne souhaitent surtout pas assister à l'invasion de leur pays et de leur ville par ces étrangers si puissamment armés. «C'est un excellent jour, surtout parce que la bataille est finie, soupire Mohammad, un étudiant. De notre côté, la résistance s'est apparemment arrêtée spontanément. Nul ne sait pourquoi.» Comme presque tous les habitants du quartier, Mohammad ne souhaite pas révéler s'il est satisfait de l'arrivée victorieuse de l'armée américaine. «J'ai encore peur des gens du gouvernement, de Saddam, murmure-t-il. Revenez me poser la question dans quelques jours.»

Mohammad et ses amis, qui restent à l'abri des coins de ruelles, des auvents, des halls d'immeubles, interpellent les journalistes qui marchent prudemment, certains agitant un mouchoir blanc, vers les chars américains. «Dites-leur bien qu'il n'y a pas de combattants dans notre rue! disent-ils. Il n'y a que des civils désarmés ici. Que des civils qui ne souhaitent que la tranquillité...»
Bagdad, qui était résolue à attendre la fin du conflit sans défendre ni combattre le pouvoir irakien, à attendre le dénouement à la maison, a été frappée, durant trois semaines, par l'ampleur des ravages au sein de la population civile. De multiples erreurs de bombardements aériens avaient déjà causé la mort de centaines de personnes, mais ce qui a le plus choqué les Bagdadis est l'attitude des soldats américains, le fait qu'ils aient la gâchette facile, voire frénétique.
Des centaines d'autres civils sont en effet morts en moins d'une semaine d'offensive terrestre contre la capitale, souvent délibérément visés, sans aucune raison. Nul, qu'il soit favorable ou non à l'intervention militaire américaine en Irak, ne s'attendait à ce que les hommes jaillissant du désert pulvérisent ainsi à la mitrailleuse et au canon tant de véhicules civils, de piétons, jusqu'à des femmes et des enfants sortant acheter des légumes au coin de la rue.
La politique consistant à forcer les Bagdadis à ne jamais sortir lors du passage d'une colonne blindée n'a pas été comprise. Les tirs de sommation n'ont pas été entendus. «Pourquoi serais-je une cible puisque je ne suis pas un danger?» ont dû penser tous ces morts, avant d'être tués. «Pourquoi des soldats si puissants et si assurés de la victoire s'en prennent-ils à des gens désarmés?» s'interroge toujours la ville.

Tandis que l'unité 3/4 marines suit son chemin, les habitants restent craintifs. Beaucoup demeurent reclus dans les foyers, tirant parfois un rideau, risquant de temps à autre un oeil à la fenêtre. Certains descendent à la rencontre des conquérants. A chaque carrefour, une centaine de personnes manifestent leur joie. Un portrait de Saddam Hussein est décroché d'une façade et déchiré. Bagdad hésite à célébrer la fin de la guerre. Entre les agents et les indicateurs des Moukhabarats, les services secrets du pouvoir baasiste, qui rôdent toujours dans les parages, et ces soldats qui ont tendance à prendre la moindre ombre pour un dangereux terroriste, Bagdad se sent encore prise au piège. Bagdad a peur.

Ali, lui, maîtrise sa peur. Tandis que son épouse et ses deux fils attendent à l'abri, il s'avance vers un Marine, accompagné de sa fillette. Le soldat fait signe qu'ils peuvent avancer sans crainte. Ali tourne la tête dans tous les sens, affolé, tentant de flairer le danger, avant de se planter devant le militaire et de crier un vibrant «Thank you!» Puis, d'un geste de la main, il indique à sa famille qu'elle peut à son tour traverser le carrefour. Tous viennent alors féliciter le marine, visiblement fier de cet accueil. «Après trois semaines de désert et de combats, cette journée est extraordinaire, raconte Dino, un Texan d'origine sicilienne. Il n'y a plus de résistance, et la population nous accueille à bras ouverts.» - «Un homme m'a offert cette bague, montre Jim, un Californien. Je ne vais pas la porter, mais je la garderai dans mon paquetage. C'est mon premier souvenir de Bagdad.» - «Pendant l'attente au Koweït, puis la traversée du sud irakien et du désert, j'avais des doutes sur la légitimité de notre action, confie Brad, un New-yorkais. C'est finalement notre président qui avait raison : nous libérons ce peuple!»

Dans le centre de Bagdad, ce n'est pas la terreur, mais ça y ressemble. Les forces de sécurité rakiennes ont disparu, et nul ne sait où sont les soldats américains. Chacun commence à comprendre, sans trop y croire, que le gouvernement a trépassé. La radio-télévision nationale a interrompu ses programmes. L'immeuble du Comité olympique, dirigé par le fils aîné du président, Oudaï, dont le journal Babel avait titré le matin «Le grand Irak demeurera ferme et résolu», est incendié. Les habitants et les commerçants se préparent à affronter pillards et bandits. Les mâchoires sont crispées.

La lieutenant-colonel Mc Coy n'est toujours pas pressé. Son unité avance prudemment. Un Hummer en double un autre chaque demi-heure, pour se poster cent mètres plus loin.
Les chars sont immobiles. Seuls leurs canons, menaçants, auscultent les avenues. Des snipers
montent parfois sur un toit. L'oeil dans le viseur du fusil, ils scrutent les environs. Des soldats des forces spéciales, qui appuient la progression des marines, entrent soudain dans un immeuble ou un autre. Puis ils sortent, et attendent, nerveux, cherchent un signe, une menace, et repartent inspecter un recoin.
Un soldat tire une balle au-dessus des têtes d'une quinzaine d'hommes pas clairement identifiés comme n'étant pas dangereux. «Cette attitude est une révolution, témoigne un photographe qui accompagne le 3/4 depuis le Koweït. Ce matin encore, à l'orée de la ville, les gars tiraient sur une voiture qui ne venait pas dans leur direction. Ce qui a provoqué le fait qu'ils tirent désormais des sommations très claires, c'est que les gens sont trop nombreux dans la rue. Ils ont compris, Dieu merci, qu'aujourd'hui ils ne peuvent pas tuer tous ceux qui mettent le nez dehors.»
Puis Brian Mc Coy, le commandant du 3/4 marines, arrête brutalement sa jeep devant le bâtiment de l'aviation irakienne, aplati par trois raids aériens. Il a le regard du soldat qui sait que l'heure de gloire est arrivée. Ceux qui l'ont vu au combat affirment qu'il appartient à cette race d'officiers qui, sous le feu, lorsque les soldats se précipitent à terre, reste debout, calme, confiant, pour commander ses hommes.

Cette fois, il ne peut s'empêcher de laisser percer une sorte d'excitation. A-t-il obtenu un feu vert de son commandement? Vient-il de prendre une initiative personnelle? «Bon, alors, où est-il ce foutu Hôtel Palestine? ! demande-t-il en souriant à un correspondant de presse. «Lets go! Montrez-moi le chemin! Let's go! On achève de prendre le centre-ville!» L'officier ordonne à son chauffeur de lancer le Hummer à pleine vitesse. Il est suivi d'un Hummer des forces spéciales. Il remonte la colonne de chars d'assaut en deux minutes, dans des tourbillons de poussière, et poursuit sa route à ce train d'enfer, tout au long de la rue Saadoun, jusqu'à la place Al-Ferdaous, la place du Paradis, devant la statue d'un Saddam Hussein majestueux, tendant la main vers l'ouest, vers Jérusalem.

9 avril 2003. «Capitaine, aujourd'hui est un jour spécial! Détruisez cette statue!
- A vos ordres mon colonel»

Là, le Hummer s'arrête pile. Le lieutenant-colonel Mc Coy, l'oeil pétillant, prend la pose, juste devant la barrière de l'Hôtel Palestine, qui abrite la presse internationale, et fait un rapport par sa radio de campagne. Une foule de journalistes, qui étaient reclus, inquiets eux aussi, dans l'établissement, se précipitent, caméras en première ligne.
Mc Coy savoure l'instant. Symboliquement, il est, c'est selon, de Bagdad. L'Histoire jugera l'action de l'armée des Etats-Unis et de l'unité de Mc Coy en Irak. Au moins est-il assuré de rester le libérateur de l'hôtel Palestine.
Et, pour ce qui est du symbole, le principal reste à venir. Après dix minutes de cris de joie, de «Thank you!» enthousiastes et de poignées de mains, la centaine d'Irakiens réunis sur la place du Paradis attaquent au burin le socle de la statue présidentielle. Le béton résiste. Une demi-heure s'écoule sans qu'aucun résultat ne soit obtenu. Mc Coy, revenant du Palestine où il a accordé des entretiens en direct aux chaînes de télévision américaines et britanniques, s'aperçoit de l'inefficacité de l'entreprise de démolition.

«Capitaine Luis! hurle-t-il. Détruisez cette statue! - Mon colonel, je croyais que nous ne devions plus détruire les statues de Saddam?!» rétorque Luis. «Capitaine Luis, aujourd'hui est un jour spécial! Détruisez cette statue!» ordonne Mc Coy, d'une voix qui n'acceptera plus le débat.
«Mon colonel, à vos ordres » aboie Luis.
Le capitaine Luis commande la manoeuvre. Un remorqueur blindé grimpe sur le parvis de la place du Paradis et s'approche de la statue, la grue levée. Des chaînes sont installées autour de la statue de Saddam Hussein par un soldat posté en haut d'une échelle. Il pose un drapeau américain au sommet de l'édifice, avant de lui substituer un drapeau irakien, puis de redescendre à terre avec les deux drapeaux à la main. La foule hurle. «A bas Saddam! A bas Saddam!» Le blindé recule. La statue du président, qui a régné un quart de siècle sur l'Irak, résiste quelques instants, puis elle s'effondre, sectionnée au niveau des genoux. Aussitôt, des hommes martèlent la statue couchée, à coups de burin, de bâtons, de sandales. Ils crachent. ils hurlent. ils chantent «Saddam a chuté! Nous sacrifierons maintenant notre âme et notre sang pour l'Irak!», parodie d'un slogan vieux de trente ans et devenu national : «Nous sacrifierons notre âme et notre sang pour Saddam!». Ils chantent aussi «Il n'y a de Dieu que Dieu, et Saddam est l'ennemi de Dieu!» Certains déchirent des billets de 250 dinars irakiens à l'effigie de l'homme de Tikrit. D'autres les présentent aux Marines, surpris, afin de recueillir des autographes.

La statue de la place du Paradis fut la dernière de Bagdad à avoir été inaugurée par le pouvoir baasiste, le 28 avril 2002, pour le 65e anniversaire du raïs. Elle est entourée de trente-sept colonnes de marbre, gravées aux initiales «S.H.»,parce que le président est né en 1937. La statue, à quelques jours près, n'aura pas servi à célébrer le 66e anniversaire de Saddam Hussein, désormais en fuite, traqué par la plus puissante armée du monde dans son propre pays.
Une fois la statue décapitée, la tête présidentielle, attachée à des cordes, est traînée et exhibée le long de la rue Saadoun. Des hommes la chevauchent à tour de rôle. Hassan, le petit cireur de chaussures de l'Hôtel Palestine, un enfant des rues, lui porte des centaines de coups de sandale en hurlant de rire.
Les marines sont couverts de fleurs. Ils savourent chaque instant, quoique toujours sur leurs gardes. Leurs traducteurs arabes demandent par haut-parleurs à la foule de se disperser. Elle n'obéit pas. Elle exulte. «Ce 9 avril restera inoubliable, confie Amar. C'est le plus beau jour de ma vie. C'est la libération!»

Tout la monde n'exulte pas. A l'écart des caméras de télévision, des Bagdadis regardent ces scènes de liesse avec des larmes dans les yeux. «Quelle humiliation pour l'Irak et le monde arabe!... L'armée américaine est à Bagdad !...» murmure Ahmad, des sanglots dans la voix. «Je n'aimais pas Saddam, mais l'Irak ne méritait pas ça, pas cette guerre, pas cette Amérique triomphante, dit Mohammad. Je suis triste. En vérité, je suis effondré. Je vais quitter ce pays dès que possible...»
Bagdad, au soir de sa «libération», est une ville profondément divisée. Il y a les partisans de la victoire militaire américaine, et les opposants à cette guerre décrétée par Washington. Et il y a aussi, fort nombreux, ceux qui se satisfont de la chute de Saddam Hussein, mais voudraient un départ immédiat de l'armée des Etats-Unis, une fois la loi et l'ordre rétablis.

Le lieutenant-colonel Brian P. Mc Coy ne se pose pas ces questions. Pour lui, l'opération «Liberté pour l'Irak» ne s'arrête pas place du Paradis. «La guerre n'est pas finie. Pas encore. Il faut achever de briser la résistance. Et il faut capturer Saddam, mort ou vif!»
L'officier n'a pas d'états d'âme concernant les victimes civiles. « L'ennemi a systématiquement exposé la population. Il n'a pas respecté les lois de la guerre. Les pertes étaient malheureusement inévitables.»

La nuit arrive. Le ciel est étoilé, libéré des fumées de pétrole qui couvraient la ville depuis trois semaines. Mc Coy regarde les pieds de la statue, toujours ancrés dans le socle, dérisoires. Il sait qu'à ce moment-là, le monde entier a vu la chute de la statue, la chute symbolique de Saddam Hussein, la fin d'un dictateur.
Brian P. Mc Coy en a été, avec son 3/4 marines, le maître d'oeuvre. «C'est un immense honneur...» Il sourit. «Il n'y avait pas de résistance. J'ai accéléré le mouvement», reconnaît-il. L'officier a saisi sa chance, historique. Les Bagdadis, ceux qui chantent encore leur libération, ceux qui cachent leurs yeux rougis par la tristesse, quittent peu à peu la place du Paradis.
Mc Coy donne ses ordres pour la nuit. Puis il réclame une bière. Fraîche de préférence.

2. Avant la guerre Bagdad

Du temps de Saddam, la ville murmurait, les hommes n'avaient pas d'identité, juste des initiales, et attendaient la guerre pour en finir avec le cauchemar. Notre reporter les a écoutés pendant deux mois.

C'est le temps de Saddam Hussein... A. et B. sont de vrais amis. «Des frères...», murmurent-ils, pudiques, en détournant la regard. C'est le temps de la dictature, de la corruption et de la peur. A. pense que l'Irak va être «envahi», et prône la résistance. B. croit que le pays va être « libéré », et attend avec impatience l'armée américaine.

«L'Irak est un théâtre...» Chacun connaît parfaitement le rôle qui lui est assigné. Au pays du Tigre et de l'Euphrate, chacun adore l'Irak et son président, Saddam Hussein, est prêt à mourir pour les défendre. «L'Irak est un théâtre...» Au pays du mensonge institutionnalisé et de la schizophrénie, S. le soldat, ce jour-là, décide de jeter le masque. «Moi, je suis fou...» Il sourit. «En Irak, être fou, c'est dire la vérité!»
«Ce que je veux, c'est un changement radical!» S. assène ce que confient lors de conversations secrètes, en ces deux mois d'attente de la guerre, presque tous ces Irakiens dont les noms doivent être réduits à une initiale. Dans une atmosphère confinant à une fin de règne, la parole se libère discrètement. «En fait, ce que je veux, ajoute S., c'est la guerre! Il faut en finir avec ce cauchemar!»
En finir avec l'oppression, avec la misère. Avec vingt années de guerre contre l'Iran, contre le Koweit, contre les Etats-Unis. Contre le monde entier. En finir avec l'embargo, si douloureux, si injuste, avec l'opprobre international, avec l'isolement. Et les Irakiens murmurent que, en finir avec ces cauchemars, c'est «en finir avec Saddam» «Et puis il y a l'attente, l'incertitude... S'il doit y avoir la guerre, autant qu'elle vienne vite.»
Z., critique littéraire, un autre «fou» qui ose dire la vérité, avait prévenu : «Personne ici ne te parlera si tu es accompagné, et peu te parleront si tu es seul. L'Irak est le royaume de la peur. Pour un mot malheureux, on peut aller en prison pour vingt ans ; et, pour un mot malheureux à un étranger, on peut disparaître à jamais.» Et Z. d'insister, lui aussi. «99 % des Irakiens sont favorables à la guerre... Il y a des pro et des antiaméricains, mais ce n'est pas la question. Moi, Palestinien d'Irak qui hais les Etats-Unis et Israël, je souhaite la venue de l'armée de Washington pour nous libérer du tyran! Après, plus tard, il faudra que les soldats américains partent... » Z. pense que le pays de Saddam Hussein a besoin d'«un tremblement de terre »!
«Nous vivons dans une fosse à purin où rien ne bouge, rien ne frémit, et il faut bien que quelqu'un jette un gros pavé dans cette merde! martèle-t-il. Les Irakiens veulent la changement, même au prix d'une guerre. En espérant qu'elle ne soit pas trop sanglante. Quand on y réfléchit, c'est quand même dingue. Nous vivons dans un pays où le désir de changement peut être incarné par un désir de guerre. Nous sommes prêts à souffrir. L'Irak est un pays vraiment unique...» Et Z. d'ajouter en chuchotant, comme chaque fois que «l'immense leader» est évoqué, que «l'Irak est un pays unique parce qu'il a un président unique...» Les Irakiens sont-ils favorables à 99 % à la guerre? Peut-on appeler une guerre de ses voeux? Après deux mois de rencontres clandestines, il semble que la population souhaite effectivement, en même temps qu'elle le craint, le «tremblement de terre». Pourtant, le désir de guerre, le souhait d'être libéré de la dictature, ne sont pas seuls en cause... Il y a le fatalisme, cette sensation que votre destin ne vous appartient plus... Et il y a la lassitude...
Les Irakiens vivent depuis si longtemps pris au piège de la double menace de Saddam Hussein et des Etats-Unis. Ils sont exténués d'être piégés, dit Z., entre «le criminel» au pouvoir à Bagdad et «l'illuminé» aux commandes à Washington. Car George W. Bush est, tout autant que Saddam Hussein, un personnage haï dans le pays. Il n'y a guère que S., le soldat chiite, qui, interrogé sur le rôle de la France dans la recherche d'une solution pacifique, répond d'un tonitruant «Chirac not good! Bush good!»

Le fatalisme et l'espoir n'empêchent évidemment pas la peur. «J'ai peur pour mon père, qui est officier dans l'armée. J'ai peur des bombes américaines. J'ai peur de l'arrivée de chiites ou de Kurdes armés. J'ai peur de notre police secrète. J'ai peur de tout. Parfois, j'ai même peur de mon ombre», raconte H., un peintre, qui s'apprête à partir en exil. L'artiste, qui apprend la langue de Molière en écoutant des chansons françaises, n'est, en dépit de sa peur, pas opposé à la guerre. «Franchement, j'aurais préféré, comme tous les Irakiens, une révolution de velours. Mais c'est impossible. Alors, parce que je suis paumé, parce que mes sentiments face à cette guerre sont flous, je fredonne aujourd'hui «Je ne sais pas pourquoi, tralala la...» Pourquoi Saddam, pourquoi Bush, pourquoi ces souffrances, pourquoi ces combats?... Mais, si le conflit ne tourne pas au bain de sang, nous chanterons demain, à l'arrivée des soldats américains, «Allons boire un verre ...» Il s'esclaffe. «Oui, nous serons heureux.» Puis son visage s'assombrit. Il songe de nouveau au spectre du carnage, des ruines. «Nous irons boire, conclut H., si tous les verres ne sont pas cassés...»

La peur, encore et toujours. La peur, partout. Même chez ceux qui souhaitent tellement un «tremblement de terre». Bagdad, sous son allure badine, laisse suinter cette contradiction. Désir extrême de changement peur extrême de l'inconnu...
«Tant de gens peuvent être des cibles», craint N., un prospère restaurateur et commerçant chrétien d'Al-Arasat, la rue chic de Bagdad. Lui craint d'être menacé en cas d'insurrection chiite. «Je comprendrais qu'ils débarquent à Bagdad et cassent tout, parce qu'ils ont beaucoup souffert. En même temps, je les crains, ces sauvages.... confie N. En tant que chrétien, et même si je déteste Saddam Hussein, je dois reconnaître qu'il nous a au fil des décennies, protégés. Grâce à Saddam, les chrétiens irakiens vivent en paix, et je suis un homme riche.»

Z., toujours optimiste, ne croit pas au risque de guerre civile. «Les chiites et les Kurdes savent que ce serait la meilleur moyen de souder les sunnites, et j'ose espérer que les Etats-Unis les ont fermement priés de ne pas commettre de folies. Ça dépendra en fait de la durée de la guerre. Si l'armée américaine a la victoire rapide et facile, je suis persuadé que les Irakiens descendront dans les rues fêter la libération. Si, en revanche, le conflit tourne au carnage et à l'enlisement, le risque de dérapage sera accru.» Assis sur un tabouret dans un coin de sa librairie, ou plutôt effondré sur son tabouret, M. confie être, lui, d' «un pessimisme le plus sombre» pour l'avenir de l'Irak. «Je crois que les Etats-Unis vont gagner la guerre et que les gens, s'il n'y a pas trop de morts, seront plutôt satisfaits. Mais je ne crois pas que ce pays se relèvera de sitôt du gouffre où l'a entraîné notre cher président. Imaginez une nation de schizophrènes et de pleutres, à laquelle on a appris à se méfier de ses amis, de sa famille et de ses propres enfants. Imaginez un pays, hier un phare du Moyen-Orient, auquel on a imposé ces vingt ou trente années de stalinisme oriental et ces douze années d'embargo international. Imaginez un pays brisé, où les jeunes n'étudient plus, où les enfants ne vont souvent même plus à l'école. Imaginez les cruautés les plus raffinées, la terreur et la guerre. Imaginez l'inimaginable.» M. déguste un thé au citron. Il est «un homme brisé». «Nos vies ont été détruites! Détruites!», hurle-t-il, avant de retrouver, de crainte d'être entendu, ce ton de murmure que les Irakiens, les «fous», adoptent lorsqu'ils choisissent de parler librement.

Bagdad, entre espoir et terreur, souhaite surtout survivre. Les habitants citent souvent une phrase que Saddam Hussein aurait prononcée un jour, il y a longtemps, à l'aube d'une autre guerre, annonçant que, s'il était forcé de capituler, il s'efforcerait d'abord de «réduire en cendres» la capitale perdue. Sans Saddam, point de salut. Après Saddam, le néant... La ville serait minée, bombardée, incendiée si le dictateur devait fuir vers le nord, vers Tikrit, le berceau de son clan. La ville serait punie, par tous les moyens à la disposition du pouvoir déclinant, si elle se prenait à rêver d'être libérée du joug. S. le soldat n'exclut rien. Il a lui-même été forcé de participer à la répression du soulèvement chiite en 1991. Il a vu le pouvoir en colère. Il a vu l'armée assassiner le peuple. «A Bassora, ça a été terrifiant. Nous avons sans doute tué davantage d'Irakiens que les bombes américaines. Nous avons exécuté des familles, rasé des villages... Dans leur folie, et dans la spirale du chaos, Saddam, ses fils et leurs hommes de confiance sont capables du pire.»
Bagdad vit donc en apparence indolente, en réalité très inquiète, une atmosphère de fin de règne. «C'est fini», entend-on souvent. «La vraie nouveauté de la vie à Bagdad, confirme Z., est que les indicateurs de la police secrète font moins de zèle. Ils «oublient» d'entendre certaines conversations. En janvier, nous avons commencé à discuter de la situation de l'Irak entre amis, prudemment, chez l'un, chez l'autre. En février, les discussions ont émergé au café. C'était inimaginable auparavant. Nous restons discrets, mais j'ai vu des mouchards lancer des clins d'oeil. Au lieu de s'empresser de nous dénoncer, ils souhaitent établir une complicité avec ceux qu'ils croient être hostiles au pouvoir. J'en déduis qu'ils misent sur une chute de Saddam Hussein et de son clan.»

Au café Shahbandar, à la galerie Hewar, les lieux de rendez-vous des artistes irakiens, où l'on boit le thé chaque vendredi et chaque lundi, on feint le détachement total. Il est recommandé, entre gens de bonne compagnie, de se moquer autant de Saddam Hussein que de George Bush, et surtout d'éviter de parler de la situation politique.
E. et O., des peintres, échangent des sourires ironiques. A., un sculpteur, fanfaronne. «La vraie vie, c'est de rendre son épouse et ses enfants heureux, de travailler un peu, de se laver et se parfumer, de sortir en ville, de discuter avec ses amis, et éventuellement de rencontrer des femmes qui aiment avoir des hommes différents. Voilà la philosophie de la vie pour un artiste irakien. Il ne faut pas penser à la mort, car la vie n'est jamais éternelle. Il ne sert à rien de penser à la guerre avant qu'elle soit là.» L'artiste est fier de son discours, et ses amis, apparemment enchantés, approuvent sa décontraction. «La guerre est de toute façon devenue une routine, renchérit A. En Irak, nous sommes prêts pour la guerre ; exactement comme, en Europe, vous êtes prêts pour l'hiver.»

A. et B., les deux amis, continuent à débattre. «Si Saddam Hussein est un criminel, les Américains sont des criminels encore pires, dit A., et l'Irak doit résister!» «Saddam est une ordure, rien de pire ne peut arriver à l'Irak, rétorque B., et ce pays doit être libéré!»
Bagdad, entre espoir, terreur et fatalisme, a finalement adopté, mis à part A. et B., une position, à la veille de la guerre, qui consiste à «attendre de savoir qui sera le vainqueur». On verra de quel côté la vent tourne. On comprend mal que des gens, en Europe, en Amérique, mettent autant de passion à vouloir à tout prix la guerre, ou à tenter radicalement de l'éviter. «Inch'Allah», tout ira bien. «Inch'Allah», cela tournera mal. «Si Dieu le veut...», l'Irak survivra à cette nouvelle épreuve...
Pour un peuple qui a perdu sa voix, un peuple pris en otage par Saddam Hussein, un peuple meurtri par l'embargo et par l'isolement, cette attente de l'issue finale, cette prudence est une question de savoir-vivre. De savoir survivre. «Attendre de savoir qui sera le vainqueur.» Ailleurs, on pourrait évoquer une absence de détermination. A Bagdad, on préfère parler de sagesse.

3. Bagdad après la guerre

Depuis la chute du régime irakien, la parole a été libérée. La capitale irakienne se grise de mots, mais la violence des combats et les incertitudes laissent aux habitants un goût amer

C'était au temps de Saddam Hussein... A. et B. étaient de vrais amis. «Des frères...», murmuraient-ils, pudiques, en détournant le regard. C'était au temps de la dictature, de la corruption et de la peur. Puis il y a eu la guerre. La fracture. Et rien n'est plus si simple, même s'ils ont retrouvé leur prénom. Le premier, Ahmad, pense que l'Irak est «envahi». Le second, Bachir, croit que la pays est «libéré».
Place Al-Ferdaous, place du Paradis, Ahmad et Bachir regardent ensemble, côte à côte, le 9 avril, les marines américains et une centaine de Bagdadis rageurs abattre la statue de Saddam Hussein. Ils ont les larmes aux yeux, pour des raisons différentes. Ahmad retient des sanglots de tristesse, Bachir rayonne de joie. «Pourquoi cette guerre, cette humiliation?», lâche Ahmad, les dents serrées. «C'est la libération, le plus beau jour de ma vie...», exulte Bachir.

Ahmad et Bachir, ou les deux visages de Bagdad... Ahmad est sunnite, ses frères et ses cousins sont inscrits au parti Baas, certains sont engagés dans la milice qui a vainement tenté de défendre la ville. Bachir est chiite, il a connu les geôles de Saddam, des parents et des amis sont encore en prison. Ils admettent deux points communs.
Avant la guerre, ils haïssaient, presque avec la même ferveur, Saddam Hussein, «un très mauvais président» pour le premier, «un salaud de tyran» pour le second. Et, après la guerre, «l'invasion» pour l'un et «la libération» pour l'autre, ils sont d'accord pour dire que les Bagdadis ont moins peur. On critique ouvertement Saddam Hussein, le vaincu, et Tommy Franks, le général américain, le vainqueur.
La parole s'est libérée. Nul, hormis les piliers du pouvoir baasiste, ne se cache plus. On parle, on raconte, on se saoule de paroles. Les identités, derrière l'initiale de l'anonymat, sont retrouvées. S., le soldat chiite, redevient Sultan. Z., le critique littéraire, se prénomme Zuhar. H., le peintre amateur de chansons françaises, qui n'est pas revenu de l'étranger, adorerait qu'on l'appelle enfin Haider. N., le restaurateur d'Al-Arasat, c'est Nabil. M., le libraire, c'est Mohammed. P. et Q., les autres peintres, ce sont Esam et Oasim. A., le sculpteur qui aime se parfumer et vagabonder, ne craint plus de se prénommer Ahmad.

Avant l'attaque américaine, Zuher affirmait que, malgré la peur, «99 % des Irakiens étaient favorables à la guerre...» Zuher avait sans doute raison. C'était le sentiment dominant. Après la victoire américaine, les Bagdadis sont nettement moins nombreux à apprécier l'issue finale. Entre-temps, il y a eu des bombardements aériens, puis des combats. Il y a eu l'angoisse. Il y a eu Saddam Hussein, ses forces de sécurité, sa machine de propagande, en état de marche jusqu'au dernier jour. I1 y a eu des morts. Il y a eu une guerre...
En un mois de conflit armé, l'atmosphère a changé à Bagdad. Alors que, dès les premiers raids aériens, on sentait la fin d'un règne, le pouvoir est parvenu à garder la contrôle de la situation, à force de faits de résistance, réels ou inventés, et de communiqués victorieux. Bagdad s'est crispée. La ville a été surprise que l'attaque américaine ne soit pas plus violente, plus déterminée, plus rapide.
Elle s'attendait à des bombardements jour et nuit, suivis d'un assaut et d'une victoire en moins d'une semaine. Au lieu de cela, elle a entendu les récits, vrais ou faux, de villes du Sud qui résistaient jusqu'au dernier souffle, d'avions et d'hélicoptères abattus par une armée de fedayins et de paysans en guenilles, d'une armée des Etats-Unis encerclée dans le désert, voire décimée. Elle a découvert que Saddam Hussein tenait toujours les organes du pouvoir, ainsi que la rue, grâce à ses miliciens et à ses indicateurs. La radio et la télévision de Bagdad ont notamment eu un effet dévastateur Pour contrer la tentative américaine de s'allier le peuple irakien.

Puis il y a eu des victimes civiles, beaucoup plus nombreuses que les Bagdadis le craignaient. Alors la crispation s'est transformée en colère. Les marines américains sont finalement entrés dans une Bagdad qui, un mois auparavant, était peut-être prête à les accueillir avec des fleurs, mais qui, un mois plus tard, est, dans son écrasante majorité, restée à la maison. Amère.
« Pourquoi avoir tué tant de monde? Pourquoi bombarder des quartiers résidentiels, tirer dans la rue? Pourquoi?» Nabil n'est pas heureux. Certes Saddam Hussein, le dictateur, est tombé. Certes, lui, le restaurateur et commerçant d'Al-Arasat, ne peut que profiter, si nul ne martyrise les chrétiens dans l'avenir, de l'essor économique qui devrait succéder aux années d'isolement. Pourtant, il n'est pas heureux. «La guerre a été sale. En dépit de sa supériorité militaire, l'armée américaine ne se comporte guère mieux qu'une armée de sauvages. Je suis triste pour l'Irak, et je suis triste pour l'Amérique.»

Des Bagdadis ont cru au mirage de la guerre propre, au fait qu'un seul homme, Saddam Hussein, allait être visé. Or, l'armée américaine, qui veille à appliquer une stratégie épargnant a priori la population civile, ne prend plus de gants une fois que ses soldats sont au front. Le risque zéro. L'ouverture du feu est instantanée, quelles que soient les circonstances. Un fedayin se cache peut-être parmi une famille, ou peut-être pas, et c'est tout le monde, sans attendre, sans certitude, qui est criblé de balles. C'est pourquoi des Irakiens qui ne songeaient pas un instant à combattre pour Saddam Hussein, le dictateur honni, ont soutenu la résistance. «Je combats parce qu'on attaque, au-delà de Saddam, l'Irak, mon pays, ma ville, ma maison», témoignait un soldat, alors que les combats faisaient rage. Il n'y a évidemment pas eu de vaste mouvement populaire de guérilla, et les Bagdadis ont sagement attendu dans leur foyer la fin de la guerre. Ils ont été fidèles à leurs promesses. Mais l'atmosphère a changé, et la libération n'est pas gaie. La crispation et la colère ont permis aux Irakiens de renouer avec un nationalisme forcené, d'oublier très vite leur haine de Saddam Hussein pour se concentrer sur leur animosité envers les Etats-Unis.
A la galerie Hewar, les artistes se retrouvent, sauf Haider, le peintre, qui est resté en Syrie, sauf Ahmed, le sculpteur, qui est encore dans le village de ses cousins, sauf untel et untel... Esam et Oasim discutent passionnément. Ils s'accordent pour dire que «l'Irak vient de vivre une libération». Ils n'aiment pas l'Amérique. Ils se disputent parfois pour des détails. Ils sourient. Ils dégustent leur thé et paraissent heureux. «A l'âge de sept ans, je circulais avec mes parents au bord du Tigre, de l'autre côté du palais présidentiel. J'ai pointé mon doigt en demandant ce qu'était ce bâtiment. Mes parents ont paru affolés, et m'ont ordonné de ne plus jamais désigner ce palais du doigt, raconte Esam. Peu après, j'ai interpellé ma maîtresse d'école qui nous apprenait un truc sur l'histoire du pays, et je lui ai dit que ça n'était pas vrai. Elle aussi a paru affolée, et m'a ordonné de ne plus jamais intervenir ainsi dans sa classe. A l'âge de 7 ans, j'ai compris que nous n'étions pas libres en Irak, et que nous étions même en danger. Depuis j'ai appris à me comporter en bon Irakien, c'est-à-dire à mentir, toujours et partout. Depuis l'âge de 7 ans, je suis un menteur.» Esam savoure son verre de thé, sa cigarette, comme s'ils avaient changé de goût. «Nous sommes libérés du tyran, et je n'ai plus besoin de mentir.» Esam savoure les bons côtés de la liberté, une notion qu'il n'a, lui le trentenaire, jamais connue.
Oasim est plus critique, même s'il apprécie, lui aussi, «la chute du dictateur». «Le problème, c'est le désordre. Les Etats-Unis ont conquis l'Irak, mais quel est leur objectif? Voler le pétrole, installer au pouvoir les mafieux de l'opposition en exil, diviser le pays? Tolérer le pillage?» Esam et Qasim s'interrogent en outre sur la fin de Saddam Hussein. «Est-ce normal, cette disparition soudaine? Nous croyons qu'il y a eu un accord secret entre Bush et Saddam. Les Etats-Unis ont d'ailleurs toujours joué avec Saddam pour dominer l'Irak.» C'est l'histoire la plus en vogue à Bagdad aujourd'hui. Saddam Hussein, agent de Washington. Comme dans tous les pays si longtemps coupés du monde, la théorie du complot a de beaux jours devant elle. Saddam Hussein, «le plus grand phare de l'Irak depuis la Mésopotomie», est devenu «l'espion de l'Amérique», l'homme qui «a vendu l'Irak, son honneur et son pétrole» à Washington.

Ahmed et Bachir, les deux amis, le vaincu et le victorieux, le triste et l'euphorique, trouvent là un nouveau terrain d'entente. «Les Etats-Unis ont acheté et manipulé Saddam depuis plus de vingt ans, racontent-ils, et les Irakiens sont de toute façon, à chaque épisode de leur histoire, les victimes de ce complot», Ahmed et Bachir, ou la complicité retrouvée.

Pourtant, les deux gaillards restent malgré tout les deux visages de Bagdad. «Regarde ces pillards, ces chiens, cette anarchie, dit Ahmed, la mâchoire crispée. Je ne dis pas ça parce que je suis sunnite, mais ces chiites sont vraiment l'illustration de la saleté et du chaos. Je crois qu'il y aura bientôt une guerre civile en Irak, parce que les autres, tous les autres, ne pourront pas laisser les chiites détruire le pays.» - «Ahmed ne parle pas ainsi parce qu'il est sunnite, et moi je ne me réjouis pas de la libération parce que je suis chiite, évidemment... ironise Bachir. C'est vrai, l'Irak va connaître des problèmes communautaires, même si Ahmed et moi allons rester amis, même si, à Bagdad, les gens sont plus urbains, moins violents les uns envers les autres.»
Pour Ahmed, le monde s'est écroulé ce 9 avril, place Al-Ferdaous, lorsque les marines du lieutenant-colonel Brian Mc Coy ont abattu la statue de Saddam Hussein. «Avant nous savions de quoi le lendemain serait fait. Il y avait de l'ordre, des repères. Evidemment Saddam Hussein était un terrible dictateur, mais les Irakiens ont besoin d'un pouvoir fort, d'un homme fort. Sinon ils sombrent dans la folie. Aujourd'hui, nous ne savons pas qui commande le pays, qui va décider de notre avenir. Nous ne savons plus rien...»
Pour Bachir, cet inconnu irakien, au-delà aussi d'une certaine angoisse, est l'aube d'une nouvelle aventure. Ali, qui a connu la prison, le désespoir et la peur, peut commencer à rêver. Tandis qu'Ahmed songe à fuir le pays pour survivre, Bachir pense à voyager pour s'épanouir. Tandis que l'un voit l'avenir en noir, l'autre croit que la vie peut devenir un paradis.
«L'avenir, la liberté, la démocratie, ce sont de nouveaux mensonges», grogne Ahmed. «L'avenir, la liberté, la démocratie, ça se construit», rétorque Bachir. Afin de ne pas se fâcher, les deux amis reparlent de Saddam Hussein et de l'Amérique, le terrain d'entente. «Saddam et Bush, les deux fossoyeurs de l'Irak, les tyrans, les voleurs», entend-on au fil de la conversation.
«Jamais je n'oublierai à quel point j'ai détesté cette guerre américaine, mais jamais je n'oublierai non plus à quel point j'apprécie de découvrir que je suis libre, murmure Lubna, une étudiante, qui pense que cette phrase peut résumer l'opinion générale et réconcilier les Irakiens. Lorsque la statue de Saddam est tombée, j'étais à la fois triste et gaie. Triste de perdre notre père à tous, et joyeuse d'en finir avec le règne du tyran. Puis j'ai découvert, surprise, en une semaine, que les gens commençaient à parler, à se confier, à avoir des relations plus intimes. En Irak, cela n'a jamais existé. En Irak, je n'ai jamais eu un seul vrai ami, en qui je puisse avoir une confiance totale. Aujourd'hui, sans Saddam, il est permis d'espérer, de construire une relation de confiance, de rêver. Aujourd'hui, j'ai l'impression de naître une seconde fois.