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depuis 1994
SELECTION PRESSE ECRITE
Moldavie, 15 septembre 2004
Mirel BRAN, Le Monde. (M. Bran est le président
de la section roumaine de l'UPF)
Tighina, ville interdite
République autoproclamée, en rupture
de ban avec la Moldavie et soutenue par Moscou, la Transnistrie
n'aime guère les étrangers. Pour pénétrer
dans Tighina, il faut un peu de ruse et beaucoup de patience.
Allongé dans l'herbe, Tudor scrute l'horizon.
Pas pour admirer le coucher du soleil, mais pour essayer d'apercevoir
les soldats de Transnistrie, région séparatiste
contrôlée par Moscou, qui bloquent l'accès
de Tighina, sa ville natale, située à l'est de la
Moldavie.
Seul, il pourrait passer cette frontière
autoproclamée, mais accompagné d'un journaliste
le retour à la maison n'est pas garanti.
Le billet de 50 euros glissé dans le passeport
n'a pas vaincu la méfiance du soldat transnistréen.
Celui-ci aurait volontiers empoché les devises fortes,
mais laisser passer un journaliste alors que Tighina risque de
succomber à une guerre ethnique est une entreprise trop
risquée. « Il faut demander un visa à Tiraspol
», dit-il en rendant le passeport et les 50 euros. Visa
impossible à obtenir, car le président autoproclamé
de la Transnistrie, Igor Smirnov, ne veut plus entendre parler
de cette presse internationale qui fait du tort à sa République
soviétique.
Mais Tudor ne se décourage pas. « Il
faut attendre qu'un autre soldat prenne la relève, murmure-t-il.
Celui-ci a eu peur, mais 50 euros peuvent faire des merveilles
par ici. » Il propose d'attendre à la lisière
de la forêt d'Hirbovat, à deux pas de l'entrée
de la ville.
Couché dans l'herbe, stoïque, il attend. Ce n'est
pas le temps qui lui manque. Il a 17 ans et l'envie de vivre quelque
chose qui a été interdit à sa famille depuis
deux générations : la liberté. « J'aurais
bien aimé connaître mon arrière-grand-père,
Nicolae, mais les Soviétiques l'ont envoyé en Sibérie,
où il est sans doute mort depuis longtemps, poursuit-il.
En automne, il traversait ces champs sur un cheval blanc pour
se rendre au bistro de Tighina. Il aimait le vin rouge, comme
on en fait encore en Moldavie. Avant de rentrer à la maison,
il prenait un seau rempli de vin et le jetait sur son cheval blanc.
Et puis on ne voyait plus qu'une tache de sang traverser ces étendues
verdâtres. Je rêve souvent de lui, même si je
ne l'ai jamais vu.»
Prisonnier d'une ville transformée en version
locale du Berlin de la Guerre froide, ce jeune Moldave roumanophone
cherche le chemin qui le conduira un jour en Roumanie, et peut-être
plus tard en Europe. « J'aime ma ville autant que mon
arrière-grand-père, avoue-t-il. Mais je ne
veux pas être l'esclave de ces barbares qui couchent avec
leur kalachnikov. C'est pour ça que je suis allé
à Chisinau [capitale de la Moldavie], où je compte
passer le baccalauréat au lycée Mircea-Eliade. C'est
là que j'ai découvert qui était Mircea Eliade.
A l'âge que j'ai, il s'intéressait à l'histoire
des religions et il est parti tout seul jusqu'en Inde pour étudier
les croyances orientales. Puis il est allé à Paris,
où il a écrit plusieurs livres avant d'être
nommé professeur à Chicago. Eh bien, je vais faire
comme lui. De Chisinau, j'irai à l'université de
Bucarest. Si j'obtiens un diplôme roumain, je pourrai peut-être
plus tard faire une thèse de doctorat à Paris ou
à Londres. J'aimerais étudier les sciences politiques,
devenir diplomate et mettre à la porte les soldats de Tighina.
Ma ville reste pour l'instant un trou noir où l'on sent
l'odeur de la guerre. On y étouffe en attendant toujours
le pire. »
Lorsque le sultan Soliman le Magnifique conquit
en 1538 la cité roumaine de Tighina, il la baptisa Bender,
« La Porte ». Tighina est située sur la rive
droite du Dniestr, à l'extrémité orientale
de la Moldavie ex-soviétique.
Foyer de conflits à quelques centaines de kilomètres
de la future frontière orientale de l'Union européenne,
cette ville résume à elle seule plusieurs siècles
d'une histoire mouvementée. « On va d'abord agir,
et on expliquera après ! » C'est ainsi qu'en
1992 le général Alexandre Lebed, chef de la XlVe
armée soviétique, résumait la vision de Moscou
sur Tighina. Basée en Transnistrie, de l'autre côté
du Dniestr, sur la rive gauche, l'armée russe a provoqué
une guerre de sécession qui a fait plusieurs centaines
de victimes. Pays fantôme qu'aucun Etat ne reconnaît,
la Transnistrie est une plaie aux portes de l'Europe.
Son président Igor Smirnov, a transformé
cette enclave en un musée du communisme à ciel ouvert
qu'il dirige d'une main de fer avec l'appui d'anciens officiers
du KGB.
Le destin de Tighina illustre toute la complexité
de la Moldavie. Ballotté pendant plusieurs siècles
entre la Roumanie, la Russie et la Turquie, cet ancien territoire
roumain a été englouti par l'Union soviétique
après la Seconde Guerre mondiale. Les quatre millions de
Moldaves constituent un puzzle ethnique plutôt explosif
: environ deux tiers de roumanophones côtoient un tiers
de Russes, d'Ukrainiens, de Gagaouzes (Turcs convertis au christianisme
orthodoxe), de Bulgares, de Juifs et de Tziganes. La Transnistrie
compte environ 700 000 habitants répartis également
entre Moldaves roumanophones, Russes et Ukrainiens.
C'est ici, à Tighina, que la guerre de sécession
a commencé, en 1992. Avec ses 138 000 habitants - un tiers
de Moldaves roumanophones et deux tiers de russophones -, Tighina
ressent encore le choc d'une guerre qu'elle n'a pas voulue. «
C'était un cauchemar, raconte Tudor. A l'époque
j'avais 5 ans, mais, dans mes rêves, j'entends encore les
coups de fusil. En 2000, j'ai eu l'impression que tout pouvait
recommencer, parce que les Transnistréens ont fermé
notre école, qui enseignait en roumain. On nous a déménagés
dans un garage et j'ai dû m'enfuir à Chisinau pour
continuer mes études. Mes parents sont toujours à
Tighina, mais je ne peux pas les appeler parce que les communications
téléphoniques ont été coupées
par la Transnistrie. Quand je suis arrivé à Chisinau,
j'ai eu l'impression d'être déjà en Occident.
»
Tighina appartient à la Moldavie historique,
mais son importance géostratégique a poussé
la Transnistrie à se l'approprier manu militari. Vue de
Chisinau, Tighina constitue l'extrémité orientale
de la Moldavie. Vue de Tiraspol, la même ville est considérée
par les autorités transnistréennes comme la limite
occidentale de la Transnistrie. Comme Berlin autrefois, Tighina,
située sur le territoire moldave, est aujourd'hui administrée
à la fois par la Transnistrie et par la Moldavie. Cette
ville est au coeur d'un conflit potentiel qui risque de ranimer
les hostilités entre Chisinau et Tiraspol. Un voyage dans
ce guêpier à trois heures d'avion de Paris est une
véritable aventure. Après avoir attendu que le soleil
se couche et que d'autres gardes-frontières s'installent
à leurs postes, Tudor propose d'essayer à nouveau
d'entrer dans Tighina.
Au sortir de la forêt, les trois check-points
successifs donnent un avant-goût de la guerre des nerfs
que se livrent la Transnistrie et la Moldavie depuis douze ans.
Un premier contrôle des passeports par la police moldave,
puis un second, plus minutieux, effectué par les forces
d'interposition russo-moldavo-transnistréennes, avant de
tomber dans les griffes de la milice transnistréenne. Subordonnées
au chef suprême Igor Smirnov, ces organisations paramilitaires
ont un seul but : préserver à tout prix l'indépendance
de leur République soviétique. Leurs armes proviennent
en partie des énormes dépôts militaires de
l'armée russe que Moscou s'était engagé,
sous la pression internationale, à rapatrier depuis 1999.
L'entrée dans Tighina se fait aujourd'hui
selon les caprices de ses milices indépendantes. Pour y
arriver, il faut d'abord payer une « taxe de migration »
avant d'affronter les « contrôleurs écologiques
». La voiture est passée au crible et la conclusion
est toujours la même : « elle pollue trop l'environnement
naturel de la République ». Les fonctionnaires
transnistréens ne reconnaissant pas le « ticket écologique
» délivré par les autorités moldaves,
il faut en payer un autre.
Ce manège destiné à décourager
toute tentative de voyage en Transnistrie se termine par un face-à-
face avec les miliciens transnistréens qui jouent les gardes-frontières.
Cette fois, Tudor ne dit plus qu'un journaliste l'accompagne mais
débite un charabia en russe avant de lâcher le billet
magique de 50 euros. Cette fois, il gagne la partie et la dernière
barrière avant l'entrée dans la ville se lève
dans un grincement de métal rouillé.
Se rendre à Tighina, ce n'est pas seulement
pénétrer dans un espace interdit, c'est aussi faire
un voyage dans le temps. Propre, plutôt verte, cette ville
au style désuet rappelle les années 1970, lorsque
fleurissaient les régimes communistes en Europe de l'Est.
De la route qui descend vers le centre-ville, on aperçoit
la cité médiévale bâtie à l'époque
des invasions turques. Mais sa splendeur a fait place aux ruines
qui abritent actuellement l'armée de la Transnistrie.
« Bender », la porte extrême-orientale
de l'Europe, vit aujourd'hui sous la botte des militaires. L'administration
moldave de Chisinau a néanmoins gardé le contrôle
d'un commissariat de police qui compte environ 150 policiers et
d'un hôpital pénitencier qui abrite quelque 200 détenus.
« Les policiers craignent tous les jours d'être
attaqués par les milices transnistréennes, affirme
Tudor. Mais les plus exposés sont les détenus.
Non seulement ils doivent survivre dans cet enfer, mais la Transnistrie
leur a coupé l'électricité et l'eau. Chisinau
a dû installer un générateur d'électricité
et l'eau potable est acheminée dans des citernes venues
de Moldavie. »
Depuis le début du mois d'août, le
même rituel se déroule tous les jours devant l'école
Alexandre-le-Bon. Les élèves roumanophones, barricadés
dans l'établissement, refusent de quitter les lieux. A
l'extérieur, les miliciens de Transnistrie campent sur
place et menacent de fermer l'école. C'est grâce
à l'intervention de l'Organisation pour la sécurité
et la coopération européenne (OSCE) que le conflit
entre Moldaves roumanophones et russophones de Transnistrie n'a
pas dégénéré.
Sommés de quitter leur école sous peine d'être
fusillés, les élèves de Tighina n'ont résisté
qu'avec l'appui des représentants de l'OSCE, qui leur fournissent
eau et nourriture. Le scénario de la guerre de 1992 semble
se répéter. Les milices d'Igor Smirnov ont pris
d'assaut les huit écoles roumanophones de Transnistrie
et exigé leur fermeture immédiate.
Selon Valeriu Litskaï, le « ministre des affaires étrangères
» de Transnistrie, « ces écoles sont des
avant-postes militaires destinés à déstabiliser
notre République ». A ses yeux, les 4 300 enfants
moldaves roumanophones qui habitent en Transnistrie sont des terroristes
potentiels.
En représailles à la fermeture des écoles
roumanophones, les autorités de Chisinau ont ordonné
aux douaniers moldaves de limiter les importations de produits
en provenance de Transnistrie. Tiraspol a répondu en coupant
l'électricité de plusieurs dizaines de villages
moldaves alimentés par les centrales de Transnistrie.
« Les relations entre Tiraspol et Chisinau sont tellement
tendues qu'un conflit peut éclater à tout instant
», a déclaré Valeriu Litskaï. A Tiraspol,
des véhicules blindés de l'armée russe, qui
maintient sur place un contingent d'environ 1 500 soldats, sillonnent
les rues. L'appel lancé par le président Igor Smirnov,
début août, a mobilisé l'armée et les
milices fidèles à son régime. « Les
citoyens de Transnistrie sont prêts à répondre
à toute attaque que lancerait le pouvoir de Chisinau
», a-t-il affirmé. Le président moldave, Vladimir
Voronine, souhaite que les Etats-Unis et l'Union européenne
servent de médiateurs dans le conflit qui oppose son pays
à la région séparatiste de Transnistrie.
Mais Tiraspol et Moscou ne voient pas d'un bon oeil une intervention
occidentale en Transnistrie. Malgré l'engagement ferme
pris en 1999 de retirer son armée de Transnistrie, la Russie
semble vouloir faire de ce pays autoproclamé un nouveau
Kaliningrad. La présence militaire russe en Transnistrie
ferait alors le pendant à la future installation de bases
américaines sur le littoral roumain de la mer Noire.
En dépit des protestations de l'OSCE et de
l'UE, l'administration de Tiraspol maintient sa logique de guerre.
Pourtant, à Tighina, les enjeux géopolitiques ne
passionnent pas grand monde. Dans ce Berlin en miniature, les
jeunes ne rêvent que d'une chose - voir disparaître
les check-points, les armes et cette odeur d'avant-guerre qui
risque de transformer la « porte » jadis ouverte sur
les mondes occidental et slave en un mur infranchissable.
Après une nuit passée dans cette ville
presque interdite aux étrangers, Tudor propose de repartir
au lever du soleil, histoire de tomber sur le même garde-frontière.
Officiellement, le séjour d'un étranger ne doit
pas dépasser 3 heures, mais un autre billet de 50 euros
et deux bouteilles de cognac Kvint ont permis de régler
l'affaire. La vue du soleil qui se lève sur la forêt
moldave d'Hirbovat rassure.
« Lorsque Tighina sera libre, je jetterai
un seau de vin rouge sur un cheval blanc, promet Tudor. Je
traverserai ces champs et j'espère que, du ciel étoilé
de la Sibérie, mon arrrière-grand-père m'apercevra.
»
Mirel BRAN
Le Monde