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Moldavie, 15 septembre 2004
Mirel BRAN, Le Monde. (M. Bran est le président de la section roumaine de l'UPF)

Tighina, ville interdite

République autoproclamée, en rupture de ban avec la Moldavie et soutenue par Moscou, la Transnistrie n'aime guère les étrangers. Pour pénétrer dans Tighina, il faut un peu de ruse et beaucoup de patience.

Allongé dans l'herbe, Tudor scrute l'horizon. Pas pour admirer le coucher du soleil, mais pour essayer d'apercevoir les soldats de Transnistrie, région séparatiste contrôlée par Moscou, qui bloquent l'accès de Tighina, sa ville natale, située à l'est de la Moldavie.

Seul, il pourrait passer cette frontière autoproclamée, mais accompagné d'un journaliste le retour à la maison n'est pas garanti.

Le billet de 50 euros glissé dans le passeport n'a pas vaincu la méfiance du soldat transnistréen. Celui-ci aurait volontiers empoché les devises fortes, mais laisser passer un journaliste alors que Tighina risque de succomber à une guerre ethnique est une entreprise trop risquée. « Il faut demander un visa à Tiraspol », dit-il en rendant le passeport et les 50 euros. Visa impossible à obtenir, car le président autoproclamé de la Transnistrie, Igor Smirnov, ne veut plus entendre parler de cette presse internationale qui fait du tort à sa République soviétique.

Mais Tudor ne se décourage pas. « Il faut attendre qu'un autre soldat prenne la relève, murmure-t-il. Celui-ci a eu peur, mais 50 euros peuvent faire des merveilles par ici. » Il propose d'attendre à la lisière de la forêt d'Hirbovat, à deux pas de l'entrée de la ville.
Couché dans l'herbe, stoïque, il attend. Ce n'est pas le temps qui lui manque. Il a 17 ans et l'envie de vivre quelque chose qui a été interdit à sa famille depuis deux générations : la liberté. « J'aurais bien aimé connaître mon arrière-grand-père, Nicolae, mais les Soviétiques l'ont envoyé en Sibérie, où il est sans doute mort depuis longtemps, poursuit-il. En automne, il traversait ces champs sur un cheval blanc pour se rendre au bistro de Tighina. Il aimait le vin rouge, comme on en fait encore en Moldavie. Avant de rentrer à la maison, il prenait un seau rempli de vin et le jetait sur son cheval blanc. Et puis on ne voyait plus qu'une tache de sang traverser ces étendues verdâtres. Je rêve souvent de lui, même si je ne l'ai jamais vu

Prisonnier d'une ville transformée en version locale du Berlin de la Guerre froide, ce jeune Moldave roumanophone cherche le chemin qui le conduira un jour en Roumanie, et peut-être plus tard en Europe. « J'aime ma ville autant que mon arrière-grand-père, avoue-t-il. Mais je ne veux pas être l'esclave de ces barbares qui couchent avec leur kalachnikov. C'est pour ça que je suis allé à Chisinau [capitale de la Moldavie], où je compte passer le baccalauréat au lycée Mircea-Eliade. C'est là que j'ai découvert qui était Mircea Eliade. A l'âge que j'ai, il s'intéressait à l'histoire des religions et il est parti tout seul jusqu'en Inde pour étudier les croyances orientales. Puis il est allé à Paris, où il a écrit plusieurs livres avant d'être nommé professeur à Chicago. Eh bien, je vais faire comme lui. De Chisinau, j'irai à l'université de Bucarest. Si j'obtiens un diplôme roumain, je pourrai peut-être plus tard faire une thèse de doctorat à Paris ou à Londres. J'aimerais étudier les sciences politiques, devenir diplomate et mettre à la porte les soldats de Tighina. Ma ville reste pour l'instant un trou noir où l'on sent l'odeur de la guerre. On y étouffe en attendant toujours le pire. »

Lorsque le sultan Soliman le Magnifique conquit en 1538 la cité roumaine de Tighina, il la baptisa Bender, « La Porte ». Tighina est située sur la rive droite du Dniestr, à l'extrémité orientale de la Moldavie ex-soviétique.
Foyer de conflits à quelques centaines de kilomètres de la future frontière orientale de l'Union européenne, cette ville résume à elle seule plusieurs siècles d'une histoire mouvementée. « On va d'abord agir, et on expliquera après ! » C'est ainsi qu'en 1992 le général Alexandre Lebed, chef de la XlVe armée soviétique, résumait la vision de Moscou sur Tighina. Basée en Transnistrie, de l'autre côté du Dniestr, sur la rive gauche, l'armée russe a provoqué une guerre de sécession qui a fait plusieurs centaines de victimes. Pays fantôme qu'aucun Etat ne reconnaît, la Transnistrie est une plaie aux portes de l'Europe.

Son président Igor Smirnov, a transformé cette enclave en un musée du communisme à ciel ouvert qu'il dirige d'une main de fer avec l'appui d'anciens officiers du KGB.

Le destin de Tighina illustre toute la complexité de la Moldavie. Ballotté pendant plusieurs siècles entre la Roumanie, la Russie et la Turquie, cet ancien territoire roumain a été englouti par l'Union soviétique après la Seconde Guerre mondiale. Les quatre millions de Moldaves constituent un puzzle ethnique plutôt explosif : environ deux tiers de roumanophones côtoient un tiers de Russes, d'Ukrainiens, de Gagaouzes (Turcs convertis au christianisme orthodoxe), de Bulgares, de Juifs et de Tziganes. La Transnistrie compte environ 700 000 habitants répartis également entre Moldaves roumanophones, Russes et Ukrainiens.

C'est ici, à Tighina, que la guerre de sécession a commencé, en 1992. Avec ses 138 000 habitants - un tiers de Moldaves roumanophones et deux tiers de russophones -, Tighina ressent encore le choc d'une guerre qu'elle n'a pas voulue. « C'était un cauchemar, raconte Tudor. A l'époque j'avais 5 ans, mais, dans mes rêves, j'entends encore les coups de fusil. En 2000, j'ai eu l'impression que tout pouvait recommencer, parce que les Transnistréens ont fermé notre école, qui enseignait en roumain. On nous a déménagés dans un garage et j'ai dû m'enfuir à Chisinau pour continuer mes études. Mes parents sont toujours à Tighina, mais je ne peux pas les appeler parce que les communications téléphoniques ont été coupées par la Transnistrie. Quand je suis arrivé à Chisinau, j'ai eu l'impression d'être déjà en Occident. »

Tighina appartient à la Moldavie historique, mais son importance géostratégique a poussé la Transnistrie à se l'approprier manu militari. Vue de Chisinau, Tighina constitue l'extrémité orientale de la Moldavie. Vue de Tiraspol, la même ville est considérée par les autorités transnistréennes comme la limite occidentale de la Transnistrie. Comme Berlin autrefois, Tighina, située sur le territoire moldave, est aujourd'hui administrée à la fois par la Transnistrie et par la Moldavie. Cette ville est au coeur d'un conflit potentiel qui risque de ranimer les hostilités entre Chisinau et Tiraspol. Un voyage dans ce guêpier à trois heures d'avion de Paris est une véritable aventure. Après avoir attendu que le soleil se couche et que d'autres gardes-frontières s'installent à leurs postes, Tudor propose d'essayer à nouveau d'entrer dans Tighina.

Au sortir de la forêt, les trois check-points successifs donnent un avant-goût de la guerre des nerfs que se livrent la Transnistrie et la Moldavie depuis douze ans. Un premier contrôle des passeports par la police moldave, puis un second, plus minutieux, effectué par les forces d'interposition russo-moldavo-transnistréennes, avant de tomber dans les griffes de la milice transnistréenne. Subordonnées au chef suprême Igor Smirnov, ces organisations paramilitaires ont un seul but : préserver à tout prix l'indépendance de leur République soviétique. Leurs armes proviennent en partie des énormes dépôts militaires de l'armée russe que Moscou s'était engagé, sous la pression internationale, à rapatrier depuis 1999.

L'entrée dans Tighina se fait aujourd'hui selon les caprices de ses milices indépendantes. Pour y arriver, il faut d'abord payer une « taxe de migration » avant d'affronter les « contrôleurs écologiques ». La voiture est passée au crible et la conclusion est toujours la même : « elle pollue trop l'environnement naturel de la République ». Les fonctionnaires transnistréens ne reconnaissant pas le « ticket écologique » délivré par les autorités moldaves, il faut en payer un autre.

Ce manège destiné à décourager toute tentative de voyage en Transnistrie se termine par un face-à- face avec les miliciens transnistréens qui jouent les gardes-frontières. Cette fois, Tudor ne dit plus qu'un journaliste l'accompagne mais débite un charabia en russe avant de lâcher le billet magique de 50 euros. Cette fois, il gagne la partie et la dernière barrière avant l'entrée dans la ville se lève dans un grincement de métal rouillé.

Se rendre à Tighina, ce n'est pas seulement pénétrer dans un espace interdit, c'est aussi faire un voyage dans le temps. Propre, plutôt verte, cette ville au style désuet rappelle les années 1970, lorsque fleurissaient les régimes communistes en Europe de l'Est. De la route qui descend vers le centre-ville, on aperçoit la cité médiévale bâtie à l'époque des invasions turques. Mais sa splendeur a fait place aux ruines qui abritent actuellement l'armée de la Transnistrie.

« Bender », la porte extrême-orientale de l'Europe, vit aujourd'hui sous la botte des militaires. L'administration moldave de Chisinau a néanmoins gardé le contrôle d'un commissariat de police qui compte environ 150 policiers et d'un hôpital pénitencier qui abrite quelque 200 détenus. « Les policiers craignent tous les jours d'être attaqués par les milices transnistréennes, affirme Tudor. Mais les plus exposés sont les détenus. Non seulement ils doivent survivre dans cet enfer, mais la Transnistrie leur a coupé l'électricité et l'eau. Chisinau a dû installer un générateur d'électricité et l'eau potable est acheminée dans des citernes venues de Moldavie. »

Depuis le début du mois d'août, le même rituel se déroule tous les jours devant l'école Alexandre-le-Bon. Les élèves roumanophones, barricadés dans l'établissement, refusent de quitter les lieux. A l'extérieur, les miliciens de Transnistrie campent sur place et menacent de fermer l'école. C'est grâce à l'intervention de l'Organisation pour la sécurité et la coopération européenne (OSCE) que le conflit entre Moldaves roumanophones et russophones de Transnistrie n'a pas dégénéré.
Sommés de quitter leur école sous peine d'être fusillés, les élèves de Tighina n'ont résisté qu'avec l'appui des représentants de l'OSCE, qui leur fournissent eau et nourriture. Le scénario de la guerre de 1992 semble se répéter. Les milices d'Igor Smirnov ont pris d'assaut les huit écoles roumanophones de Transnistrie et exigé leur fermeture immédiate.
Selon Valeriu Litskaï, le « ministre des affaires étrangères » de Transnistrie, « ces écoles sont des avant-postes militaires destinés à déstabiliser notre République ». A ses yeux, les 4 300 enfants moldaves roumanophones qui habitent en Transnistrie sont des terroristes potentiels.
En représailles à la fermeture des écoles roumanophones, les autorités de Chisinau ont ordonné aux douaniers moldaves de limiter les importations de produits en provenance de Transnistrie. Tiraspol a répondu en coupant l'électricité de plusieurs dizaines de villages moldaves alimentés par les centrales de Transnistrie.
« Les relations entre Tiraspol et Chisinau sont tellement tendues qu'un conflit peut éclater à tout instant », a déclaré Valeriu Litskaï. A Tiraspol, des véhicules blindés de l'armée russe, qui maintient sur place un contingent d'environ 1 500 soldats, sillonnent les rues. L'appel lancé par le président Igor Smirnov, début août, a mobilisé l'armée et les milices fidèles à son régime. « Les citoyens de Transnistrie sont prêts à répondre à toute attaque que lancerait le pouvoir de Chisinau », a-t-il affirmé. Le président moldave, Vladimir Voronine, souhaite que les Etats-Unis et l'Union européenne servent de médiateurs dans le conflit qui oppose son pays à la région séparatiste de Transnistrie. Mais Tiraspol et Moscou ne voient pas d'un bon oeil une intervention occidentale en Transnistrie. Malgré l'engagement ferme pris en 1999 de retirer son armée de Transnistrie, la Russie semble vouloir faire de ce pays autoproclamé un nouveau Kaliningrad. La présence militaire russe en Transnistrie ferait alors le pendant à la future installation de bases américaines sur le littoral roumain de la mer Noire.

En dépit des protestations de l'OSCE et de l'UE, l'administration de Tiraspol maintient sa logique de guerre. Pourtant, à Tighina, les enjeux géopolitiques ne passionnent pas grand monde. Dans ce Berlin en miniature, les jeunes ne rêvent que d'une chose - voir disparaître les check-points, les armes et cette odeur d'avant-guerre qui risque de transformer la « porte » jadis ouverte sur les mondes occidental et slave en un mur infranchissable.

Après une nuit passée dans cette ville presque interdite aux étrangers, Tudor propose de repartir au lever du soleil, histoire de tomber sur le même garde-frontière. Officiellement, le séjour d'un étranger ne doit pas dépasser 3 heures, mais un autre billet de 50 euros et deux bouteilles de cognac Kvint ont permis de régler l'affaire. La vue du soleil qui se lève sur la forêt moldave d'Hirbovat rassure.

« Lorsque Tighina sera libre, je jetterai un seau de vin rouge sur un cheval blanc, promet Tudor. Je traverserai ces champs et j'espère que, du ciel étoilé de la Sibérie, mon arrrière-grand-père m'apercevra. »

Mirel BRAN
Le Monde