INFORMATIONS
LES MEDIAS AMERICAINS
DANS LA TOURMENTE DE LA PRESIDENTIELLE
par Michel Calvetti
Le récent fiasco de la chaîne
américaine CBS fera date dans l'histoire des relations
tumultueuses entre les médias et la politique.
En ne vérifiant pas la validité de ses sources et
en diffusant de manière précipitée un reportage
racoleur, CBS a fait le jeu des adversaires de la profession.
Le 8 septembre dernier, dans le cadre de son émission
politique hebdomadaire, CBS diffuse des documents inédits
prouvant que Georges W. Bush aurait bénéficié
d'un traitement préférentiel durant son service
militaire. Le sujet n'est pas nouveau mais les preuves avancées
constituent un scoop lourd de conséquences dans
une campagne présidentielle focalisée autant sur
le passé des deux candidats que sur leur actualité.
Malheureusement pour CBS, dans les heures qui suivent l'émission,
les premiers doutes commencent à émerger sur la
crédibilité des documents. Une semaine plus tard,
sous la pression de médias concurrents et de groupes proches
du Parti Républicain, la chaîne fait marche arrière
et avoue son erreur : les documents ont été diffusés
sans que leur authenticité n'ait été préalablement
vérifiée. Depuis, une enquête interne a été
ordonnée afin de déterminer les raisons d'une telle
bavure.
Cette affaire aurait pu retomber comme un soufflet
mais les Etats-Unis sont en période électorale et
la couverture médiatique de la campagne est scrupuleusement
analysée par les deux camps. Utilisant l'erreur de CBS,
les conservateurs ont donc lancé une attaque en règle
contre les grands médias de presse écrite et audiovisuelle
en qui ils voient une annexe du Parti Démocrate. Au delà
des invectives, cette affaire jette un discrédit général
sur le sérieux de la profession aux Etats-Unis. Même
auprès du grand public, l'impartialité des journalistes
traditionnels est désormais sérieusement remise
en cause.
La recherche du scoop à tout prix
explique très certainement le faux pas de la chaîne.
L'obsession des taux d'audience n'est pas un phénomène
nouveau mais elle pose un problème lorsque les standards
d'un journalisme de qualité - a minima, valider
ses sources - semblent être sacrifiés sur l'autel
des revenus publicitaires. Cette course au scoop est d'autant
plus dangereuse lorsqu'elle a lieu dans un contexte de tension
politique exacerbée. Les Etats-Unis sont aujourd'hui une
nation divisée en deux camps que rien ne semble pouvoir
réconcilier : d'un côté les conservateurs,
dogmatiquement pro-Bush, de l'autre, les libéraux, frénétiquement
anti-Bush. Chaque camp avance sa théorie du vrai et vilipende
systématiquement les arguments du camp opposé. Auprès
d'un tel public, l'information n'est appréciée que
si elle permet de faire avancer son propre point de vue. Tout
journaliste ne présentant pas l'information dans le bon
sens est coupable d'association avec l'ennemi. Tout journaliste
émettant un point de vue modéré est immédiatement
regardé avec suspicion.
Par conséquent, un nombre croissant d'individus
préfèrent désormais se tourner vers des médias
leur présentant ce qu'ils ont envie d'entendre.
Les médias d'opinion, par câble et radio, deviennent
ainsi la source d'information privilégiée de millions
d'américains. Sur leurs grilles de programmes, la mode
est au monologue de comptoir : l'animateur vedette donne sa
vision de l'actualité sur un ton agressif, avec un parti
pris clairement affiché, et ses invités ne sont
que des faire-valoir. Ces émissions proposent une information
modelée. L'impartialité, lorsqu'elle est revendiquée,
n'est que de façade. Ici, le journaliste s'efface devant
le militant politique. Il ne cherche plus à informer, il
cherche à convaincre.
Internet est également en train de révolutionner
le paysage journalistique avec l'émergence des "blogguers".
Ceux ci sont des activistes qui publient régulièrement
des lettres d'information sur leur site Internet. Ils réunissent
autour d'eux des communautés d'opinions virtuelles mais
très influentes et deviennent une source d'information
croissante auprès du public qui les juge plus fiables et
plus compétents que les journalistes traditionnels.
L'objectif de nombre d'entre eux, est de promouvoir un agenda
politique particulier et de traquer les moindres faux pas du camp
adverse. Ils ont pris un poids considérable dans l'élection
présidentielle actuelle et grâce à des campagnes
de courrier électronique massives, parviennent aujourd'hui
à dicter la une des grands journaux et des chaînes
de télévision. Ce sont notamment eux qui, les premiers,
ont attaqués le reportage de CBS en contestant l'authenticité
des documents présentés par la chaîne.
Cette recrudescence de sources d'information alternatives
est considérée par beaucoup comme le symbole du
renouveau de la conscience citoyenne américaine et l'ultime
rempart contre la langue de bois des politiciens. Pourtant, elle
ne garantit en rien l'impartialité de l'information et
les risques de manipulation sont bien réels.
Dans un tel contexte et afin de retrouver la confiance du public,
les grands médias américains se doivent de réagir
en élevant les standards d'un journalisme de qualité.
Alors qu'il devient de plus en plus difficile de discerner le
vrai du faux dans un univers submergé d'information, la
complexité de l'actualité mérite d'être
traitée avec intégrité et sans simplification
outrancière. Bien peser la crédibilité
des preuves est une fonction essentielle du journalisme. Si les
Etats-Unis ne veulent pas voir les promoteurs d'opinions supplanter
les médias traditionnels dans la couverture de l'actualité
politique, cette exigence ne doit pas être malmenée.
En ne vérifiant pas la validité de ses sources et
en diffusant de manière précipitée un reportage
racoleur, CBS a fait le jeu des adversaires de la profession.
Cette affaire doit enfin nous rappeler que les journalistes ne
s'honorent pas lorsqu'ils se concentrent sur le passé des
hommes publics plutôt que sur des problématiques
sérieuses. En effet, dans la perspective de l'élection
américaine actuelle, quel sens peut-on donner aux prises
de position des deux candidats il y a plus de trente ans ? Ceux
qui y accordent de l'importance connaissent déjà
les faits : Georges W. Bush a effectué son service militaire
dans la Garde Nationale du Texas pendant que John Kerry naviguait
sur les lignes de front du Nord Vietnam.
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