Dominique Wolton : « Les réseaux sociaux vont à toute vitesse quand faire de l’information demande du temps »

publié le 5 avril 2019

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À l’occasion du 15e anniversaire de sa fondation, la Section croate de l’UPF a organisé, le 28 mars dernier, la tribune “Médias et religions” et la présentation de l’édition croate du livre des conversations entre le Pape François et Dominique Wolton “La politique et la société”. Cet livre, qui a été traduit en 25 langues, est le résultat de 12 entretiens entre le chef de l’Église catholique et un intellectuel agnostique et laïque.

L’organisation de cette tribune a été assurée grâce au soutien de la Ville de Zagreb, l’Institut français de Croatie, l’Office du tourisme de la ville de Zagreb, la maison d’éditions Verbum et l’Association des journalistes croates - HND.
L’idée est ressortie lors d’une rencontre entre le directeur de recherche de CNRS, Dominique Wolton, sociologue et l’un des experts en communication et médias en Europe les plus connus et la présidente de la Section croate de l’UPF Silvija Luks. Dominique Wolton et Silvija Luks sont par ailleurs, respectivement, président et vice-présidente de l’association “Series balkans”, une association, qui a pour but la promotion de la collaboration médiatique dans 12 pays des Balkans.

Exclusivement pour l’Infolettre de l’UPF Dominique Wolton réponds à nos questions.

Vous êtes un ardent francophone, et vous vous refusez de parler en anglais en public, même si vous parlez bien cette langue. Selon vous, quel est la place de la francophonie dans la communication ?

Le problème c’est que les journalistes sont encore en fascination devant l’anglais et ils confondent deux choses : Il n’y a pas de mal à parler l’anglais dans la vie courante, mais parler de la politique, la culture, la civilisation dans le respect des langues, c’est parler de la diversité culturelle. En 2005 l’Unesco a signé la convention sur la diversité culturelle et celle-ci s’applique de fait à tout le monde, y compris les journalistes.
Il faut aussi accepter le rôle du traducteur ! On dit partout que la traduction empêche d’aller vite, mais, justement, c’est très bien de prendre son temps pour s’exprimer. Si l’on va trop vite on fait des fautes et des contresens. Pour la presse, c’est vitale de préserver le pluralisme démocratique et linguistique ! Le français a trois qualités : c’est la langue des libertés individuelles, de la politique et de l’amour, trois choses essentielles ! Donc les journalistes francophones n’ont pas de complexes à avoir et ne doivent pas s’excuser en permanence de ne pas parler l’anglais. Si vous voulez, il y a un complexe d’infériorité au niveau mondial. Donc, oui, il faut conserver les langues nationales et la francophonie elle a un atout, elle appartient aux langues romanes qui comptent un milliard de locuteurs ! Et l’enjeu principal du 21e siècle, c’est d’être capable de cohabiter avec l’autre : une autre culture, une autre langue, etc.

L’UPF est fondée en 1950 et c’est la plus ancienne association francophone au monde. Aujourd’hui elle regroupe 3 000 journalistes dans 110 pays ou régions dans le monde. Quel être son rôle dans le futur à votre avis ?

Je pense que cette association est beaucoup trop modeste. Quand vous dites que c’est la plus ancienne association francophone, c’est extraordinaire ! Ça veut dire qu’elle est fondée avant même de la décolonisation ! Senghor avait une phrase qui était formidable : "Le colonisateur nous a laissé un trésor : sa langue". Et l’UPF était là bien avant. Cela veut dire que cette association, il faudrait la valoriser, la mettre en avant. Et dire que derrière les langues francophones il y a les langues romanes et que de toute façon l’Europe qui se rattache beaucoup aux langues romanes, reste, quand même, dans le monde la partie la plus démocratique, la plus critique et la plus libre. Défendre cette association des journalistes, c’est défendre, naturellement, les journalistes francophones, c’est défendre les langues romanes et c’est défendre le capital de l’Europe, qui est un capital à la fois politique et culturel.

Que pensez-vous des réseaux sociaux, sont-ils utiles aux journalistes ou représentent-ils une menace, un facteur de confusion ?

Au départ les réseaux sociaux, constituent un contrepouvoir utile par rapport aux médias, qui avaient pris beaucoup d’influence entre les années 1970 et 2000. Bien évidemment ça a glissé, et aujourd’hui, ce sont les réseaux qui deviennent non pas un contrepouvoir, mais une autre oligarchie. C’est-à-dire que la liberté d’expression devient une tyrannie d’expression. Comme il n’y a pas de contrôle politique et de contrôle éditorial, tout le monde dit n’importe quoi. Ce n’est pas parce que vous avez 5 milliards de gens qui s’expriment sur les réseaux sociaux qu’ils disent la vérité, puisque personne ne contrôle rien et on considère ça démocratique. C’est d’abord beaucoup de manipulation et du lobbying, et au final les réseaux sociaux engendrent beaucoup de confusion. Il faudrait introduire du contrôle là-dedans et ne pas avoir peur du mot contrôle. En fait, dans cette poubelle d’information, entre rumeurs, mensonges, manipulation et fake news, les journalistes ont perdu leur âme. Oui, il faut qu’ils utilisent les réseaux sociaux, mais le journalisme c’est d’abord un métier, une tradition, une déontologie, ce sont des valeurs ! Les réseaux sociaux, c’est un tam-tam généralisé, il faut à la fois l’écouter, mais il faut s’en méfier.

Est-il possible d’établir une déontologie des réseaux sociaux et est-il possible d’éduquer ses utilisateurs à la vérification des faits ?

Alors ça, c’est vraiment ce que j’appelle une vision idéaliste et fausse. On ne va pas demander à l’homme de devenir vertueux, on ne va pas le changer. Par contre, on peut lui aiguiser le sens critique à l’école, dire que la liberté d’expression ce n’est pas la liberté d’information. Elle passe par un professionnel indispensable : le journaliste. Trois autres professionnels d’autres corps de métiers, que je défends tout le temps, lui sont utiles : le documentaliste, l’archiviste et le traducteur. Parce que ce sont, justement, les métiers qui permettent de négocier dans toute cette folie des informations et des rumeurs. Ce sont ces quatre métiers qu’il faut sauver et ça coûte moins cher que les fake news.
Les réseaux sociaux vont à toute vitesse et l’accident arrive par excès de vitesse quand faire de l’information demande de temps : pour la recouper, pour la vérifier. Par conséquent, il y a une contradiction et un conflit entre la vitesse de l’information sur les réseaux, le relais des rumeurs, et l’information vérifiée qui demande du temps. Il faut revendiquer ce temps, il faut le revendiquer pour les journalistes comme pour les politiques. Il faut le revendiquer pour la traduction, pour la documentation, pour l’archivisme.
Il faut aussi revaloriser le rôle des professeurs de l’école jusqu’à l’université, parce que apprendre à réfléchir, apprendre à critiquer ça prend du temps, mais c’est la condition de la liberté. Donc il y a une espèce de contradiction entre la fascination, que nous avons tous à l’égard du progrès technique avec le fait que cette vitesse de l’information n’est pas de tout similaire avec la vitesse de rythme de la démocratie. La démocratie doit avoir un peu de temps, c’est même sa force et sa faiblesse, pour être capable de distinguer ce le vrai du faux, la manipulation et le lobbying. Et si jamais la presse, qui est le premier rempart contre la démagogie, n’est pas capable de se dissocier des réseaux, je pense que les réseaux et les journalistes, puis les hommes politiques et même l’université, seront mis dans la même catégorie qu’on appelle les élites avec un populisme insupportable.

L’ancien président de la section française de l’UPF et ancien vice-président international, le défunt Jean Miot disait toujours, par rapport au progrès informatique, que "l’écran sauvera l’écrit", vous par contre, vous dites qu’il faut sauver les livres. Ces deux thèses sont-elles contradictoires ou vont-elles de pair ?

Non ce n’est pas contradictoire. Il faut faire une alliance entre le livre, le journal et les médias de masse. Non pas contre les réseaux sociaux mais pour montrer qu’il y a une autre vision du monde qui est justement basée sur la culture, la tradition, l’enquête. Et par conséquent - par pédagogie - prouver aux jeunes qui passent leur vie sur les réseaux, que ce n’est pas forcement la vérité qui est là-dedans. Personnellement, je mettrai dans le même combat la presse écrite, les livres, la radio et la télévision.

Pourquoi dites-vous qu’il est difficile d’être journaliste aujourd’hui ? N’est-ce pas le cas depuis toujours ?

Non, parce qu’aujourd’hui, la formation est dévalorisée. Autre fois ce n’était pas facile d’être journaliste parce qu’il n’y avait pas beaucoup d’information et par conséquent, il y avait quelque chose de sacré dans la formation d’ouverture sur le monde. Aujourd’hui tout le monde, via la radio, la télévision, l’internet, a accès à un flot d’informations. Donc, on a souvent le sentiment qu’on n’a pas besoin des journalistes, ce qui est stupide. Il y a même beaucoup de démagogues qui disent que les citoyens, vous et moi, peuvent même devenir des journalistes de l’événement etc. C’est stupide. Être journaliste, c’est très difficile et plus il y a d’information plus c’est difficile d’être journaliste ; et plus il y a d’information plus on a besoin des journalistes. Leur métier est d’analyser, de critiquer, de proposer, de hiérarchiser l’information et de la mettre en perspective. C’est ce qui est fait la grandeur du métier. qui est au service des autres : les citoyens.

Propos recueillis par
Marco Cernogoraz

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