Du "gazetier" au "fact-checker" : la fabrique du mot "journaliste"

publié le 2 mars 2019

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Alors qu’un rapport publié le 12 février dernier par douze ONG pointe l’augmentation des attaques contre les journalistes en 2018, notamment de la part des États, retour sur le terme "journaliste", qui remonte au tout début du XVIIIe siècle.
Mise en cause régulièrement par la classe politique, et plus récemment dans le collimateur de certains gilets jaunes, la profession de journaliste est de plus en plus questionnée par l’actualité. Mardi 12 février dernier, un rapport de douze ONG dont la Fédération Européenne des Journalistes pointait que, depuis la fin de la Guerre Froide, jamais la liberté de la presse en Europe n’a été aussi fragile : le nombre d’attaques contre les journalistes et les médias a fortement augmenté en 2018, notamment de la part des Etats. De quoi revenir sur l’histoire du terme "journaliste".

Le XVIIe siècle et la naissance du "gazetier"

Si le terme date de la fin du XVIIIe siècle, l’activité du journaliste remonte aux premiers écrits relatant des nouvelles, les fameuses "gazettes". Apparues en Europe dès 1605, elles se développent d’abord en Allemagne, puis dans les provinces-Unies (c’est-à-dire les Pays-Bas), en Angleterre, avant d’atteindre la France.
En 1631, le médecin Théophraste Renaudot crée la Gazette de France, considérée comme l’ancêtre de nos journaux nationaux. Hebdomadaire de quatre pages, la Gazette réussira à atteindre au début du XVIIIe siècle un petit millier de lecteurs, principalement issus de l’élite.
Alors que les écrits publics se multiplient, on parle donc plutôt de "gazetier" que de journaliste, pour désigner celui qui écrit dans une gazette. Dans ce XVIIe siècle, on assiste aux débuts d’une écriture du temps présent, qui ne se limite pas aux seules gazettes : la curiosité pour la nouvelle envahit le théâtre, les histoires tragiques, les correspondances, et autres mémoires. C’est la naissance de l’actualité, basée principalement sur l’inédit.

Valeurs et déontologie : un enjeu originel

Dans ces premiers temps du journalisme, le gazetier n’est pas un professionnel : c’est plutôt un homme de lettres, qui écrit des "nouvelles", à l’occasion. Dès cette époque sont cependant posées les bases d’une éthique du métier, bien avant toute velléité de professionnalisation. Et c’est encore Théophraste Renaudot, dans ses préfaces au supplément de la Gazette, entre 1632 et 1633, qui donne le ton : les gazettes sont là pour mettre fin aux "faux bruits", c’est-à-dire aux rumeurs, et elles doivent pour cela s’appuyer sur une vérification des faits.
Comme Gilles Feyel l’a bien montré, si la Gazette de Renaudot a pour mission de faire le récit de l’action du roi Louis XIII, son auteur, en déclarant chercher la vérité dans ses écrits, affiche une certaine distance vis-à-vis de ce pouvoir, qui est sa seule source d’information, mais aussi vis-à-vis de ses lecteurs. "Que cette distance existe ou non n’est pas l’important", écrit Feyel, "l’essentiel est d’afficher une posture de liberté en proclamant chercher la vérité. "

La figure de l’écrivain raté au début du XVIIIe siècle

Liberté et vérité sont les deux figures tutélaires qui vont constamment être invoquées au fur et à mesure du développement de l’activité journalistique. C’est particulièrement vrai au moment des Lumières. À l’époque, l’écriture publique et le débat d’idées étaient réservés aux lettrés et autres philosophes. Le gazetier apparaît donc au début comme un intellectuel de second rang, autrement dit un écrivain qui n’aurait pas réussi !
L’apparition du terme "journaliste" au début du XVIIIe siècle va de pair avec la multiplication des revues, journaux, gazettes et autres supports de presse. Mais dès sa naissance, le terme est connoté négativement. Pour contrer la concurrence grandissante des journaux face aux livres, les philosophes reprochent en effet aux journalistes d’empiéter sur le domaine du jugement, et se méfient de leurs méthodes de travail. Que ce soit Voltaire, Rousseau ou Diderot, tous s’en donnent à cœur joie dans la critique d’une profession naissante.
Les journalistes sont donc constamment obligés de légitimer leurs pratiques : comme l’a bien étudié Magali Prodhomme-Allègre, le journaliste, qui s’appuyait d’abord sur un idéal d’honnêteté va progressivement se poser comme homme de vérité.

La Révolution française et la figure de "l’écrivain patriote"

La Révolution française donne aux journalistes l’occasion de s’affirmer complètement dans le paysage politique et public. Cette évolution s’accompagne d’une nouveauté sur le plan sémantique, puisque à la faveur de la Révolution on voit naître l’expression "écrivain patriote".
A l’homme de lettres qui a tendance à faire respecter le pouvoir monarchique et religieux répond la figure de l’écrivain patriote, qui s’engage contre l’indignité de l’abus de pouvoir. On peut penser parmi d’autres à Antoine Tournon, fondateur du Mercure Universel, qui invoque pour sa part comme tutelles la vérité et la justice.
Si on peut parler alors de "journalisme d’opinion", c’est que les journaliste s’affirment désormais comme un nouveau pouvoir, qui s’affranchit des pouvoirs en place et pèse dans les débats. Et c’est en partie sur "l’opinion publique", qui se construit alors dans la conscience collective, que les journalistes s’appuient pour légitimer leur rôle.
Du journalisme de combat au journalisme professionnel
Si jusqu’à la fin du XIXe siècle, la figure du journaliste se confond souvent avec celle de l’écrivain (pensons par exemple à Émile Zola), le métier est donc pensé comme un combat. La lutte des journalistes pour s’affirmer comme contre-pouvoir aboutit en 1881 à la loi sur la liberté de la presse, moment-clé qui enclenche un mouvement vers la professionnalisation du métier.
Celle-ci se traduit en effet en 1935 par la loi Brachard qui crée le statut professionnel du journaliste. Reste qu’à ce statut a toujours manqué un cadre déontologique partagé, à l’inverse d’autres professions. Les valeurs du métier, de même que la critique interne des pratiques, sont donc restées le fait des organes de presse eux-même, voire des individus, avec comme résultat un paradoxe : la régulation du métier de journaliste en France passe principalement par la loi, comme on l’a vu avec la récente loi contre la manipulation de l’information en période électorale, dite loi "fake news", ou, dans un autre genre, la loi sur la protection du secret des affaires.
Le fact-checker, gendarme de la profession ?

En ce sens, le rôle croissant des services de vérification des informations, ou "fact-checking" interpelle : en ces temps de méfiance exacerbée envers la profession, ceux-ci sont de plus en plus amenés, comme l’a récemment montré l’affaire de la "Ligue du LOL", à ausculter au scalpel les productions médiatiques elles-mêmes. Une mise en abîme vertigineuse, qui repose de façon forte la question d’une instance déontologique commune.

Source : France Culture

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