France : « S’opposer aux médias est devenu un argument électoral »

publié le 5 avril 2019

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Le philosophe Jean-Claude Monod, directeur de recherche au CNRS, analyse la dégradation de l’opinion sur le travail des journalistes.

Propos recueillis par Emile Costard

Partout, l’information est malmenée. Et les manières de limiter la liberté de la presse, si elles sont multiples, ne sont pas toujours l’apanage des régimes autoritaires.
Dans son rapport 2018, Reporters sans frontières (RSF) alerte sur la situation de plus en plus préoccupante de l’information en Europe, alors que le vif émoi suscité par l’assassinat de Jamal Khashoggi, journaliste saoudien tué à Istanbul en Turquie en octobre 2018, n’est pas retombé. Une situation qui se dégrade tant au niveau des conditions de travail des journalistes, que du regard porté par les citoyens sur leurs médias.
Encouragée par certains chefs d’Etat démocratiquement élus, comme Donald Trump aux Etats-Unis ou Milos Zeman en République tchèque, « la haine contre les journalistes est l’une des pires menaces pour les démocraties, constate le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire.

Le Monde a choisi d’éclairer ces sujets d’un regard philosophique. Jean-Claude Monod, 44 ans, philosophe, est directeur de recherche au CNRS et enseignant à l’Ecole normale supérieure (ENS). Il analyse le courant anti-médias qui se diffuse au sein de la société. Ce spécialiste de philosophie politique, qui travaille sur la question des rapports entre politique et société, revient sur la loi française contre la manipulation de l’information adoptée par l’Assemblée nationale le 22 décembre 2018 et sur la place de la vérité des faits dans le débat démocratique.
La presse s’est construite en opposition au pouvoir politique. Cela n’explique-t-il pas l’appréhension négative qu’en ont nombre de chefs d’Etat ?
Jean-Claude Monod Au XVIIIe siècle, la presse se construit contre l’absolutisme politique, ses secrets et sa censure, et elle demeure un contre-pouvoir qui irrite les chefs d’Etat. Mais aujourd’hui l’irritation a gagné de larges secteurs de la population, pour d’autres motifs que l’allergie à la critique. En 1962, le philosophe allemand Jürgen Habermas estimait que l’espace public était détourné de son idéal de libre communication par des forces déterminées qui donneraient une vision distordue de la réalité sociale et économique.

Cette idée que les médias dominants servent des intérêts économiques est très répandue, ce qui est d’ailleurs bien compréhensible, car il y a aujourd’hui une réelle concentration des médias dans les mains d’un petit nombre d’industriels. C’est ainsi devenu un argument politique et électoral « populaire », et parfois populiste, de s’opposer à la presse, qui aurait trahi sa vocation à éclairer le monde.
C’est notamment ce que dénoncent Jean-Luc Mélenchon et une partie de l’opinion publique pour qui les médias sont trop homogènes dans leur façon de rendre compte des options politiques et servent un « récit » dominant. Il y a du vrai dans cette perception, mais il n’est pas sain de prôner la « haine » des médias.
« Fake news » à l’Elysée
Longtemps, les entraves à la liberté de la presse sont restées un sujet exotique : un problème de dictatures, de zones de guerre où le casque et le gilet pare-balles compliquaient la présence du carnet et du stylo. Mais la digue a lâché sans qu’on y prenne vraiment garde.
Ouest-France, Le Dauphiné libéré, L’Yonne républicaine, La Voix du Nord… Cet hiver, des journaux ont été pris pour cibles par des « gilets jaunes » mécontents du traitement de leur mouvement de protestation par la presse. Sur les Champs-Elysées, un kiosque a été symboliquement incendié en mars lors des manifestations, des journalistes ont été pris à partie quand d’autres se sont sentis contraints de revêtir un gilet jaune pour pouvoir faire leur métier.

« Assumer de mentir »

A ces attaques de la France d’en bas ont répondu celles du pouvoir. Le 28 mars, Le Monde racontait comment l’Elysée avait monté des « fake news » pour induire la presse en erreur et distiller ses éléments de langage. L’un des plus proches conseillers du président Emmanuel Macron a alimenté des comptes Twitter anonymes pour voler au secours d’Alexandre Benalla et tenter de justifier son agression violente du couple de la Contrescarpe le 1er mai 2018. L’attachée de presse de l’Elysée orientant, elle, les journalistes vers ces informations truquées. Depuis, cette dernière, qui avait même déclaré dans L’Express, en juillet 2017, qu’elle « assum[ait] parfaitement de mentir » pour défendre le chef de l’Etat, est devenue secrétaire d’Etat et porte-parole du gouvernement. Jamais, en France, la communication politique n’aura autant fait pour faire écrire une histoire officielle à sa convenance.
Informer se complique aussi dans nombre de pays européens. A l’Est, les intimidations et les législations strictes sur la diffamation verrouillent la parole. En Slovaquie, un journaliste de 27 ans qui enquêtait sur des affaires de corruption et sa compagne ont été retrouvés assassinés en février 2018. Le Vieux Continent est celui qui a le plus chuté dans le dernier classement international de Reporters sans frontières, alors que c’était celui de la liberté de la presse.
Emmanuel Macron adopte, lui, plutôt la posture du souverain offusqué, seul contre tous et au-dessus de tous, et du procès en simplisme des médias. Par ailleurs, l’émergence des médias en continu et des réseaux sociaux, leur propension à se nourrir d’événements parapublics et à les diffuser en boucle sur la base d’éléments décontextualisés est une vraie nouveauté qui accentue la défiance envers les médias.

La volonté du gouvernement français de légiférer contre la manipulation de l’information est-elle une bonne chose ?

On peut estimer qu’une démocratie libérale a besoin de se protéger contre des entreprises de confusion et de manipulation délibérée des faits puisqu’on peut quand même documenter aujourd’hui de véritables campagnes de désinformation financées, par exemple, par des millionnaires de l’alt-right américaine ou par les autorités russes.

Mais, en ce qui concerne la loi du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l’information, je pense que les débats parlementaires étaient assez calamiteux, notamment en raison de la définition qui a été donnée aux « fake news », beaucoup trop vague. De même que l’intitulé de la loi pose problème : « manipulation de l’information » est un terme flou. En un sens, la communication gouvernementale, où il est dit le contraire de ce qui est fait – appeler « Bienvenue en France » un dispositif qui multiplie par seize les frais d’inscription pour les étrangers hors UE, par exemple – s’apparente à de la manipulation d’information.
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Il y a deux choses sur lesquelles il faut veiller, comme le soulignait déjà Hannah Arendt dans son texte « Vérité et politique ». Premièrement, c’est l’opinion, et non la vérité, qui régit la démocratie, et il faut prendre garde à ce que les gouvernants ne se croient pas détenteurs d’un monopole de la vérité. Le pluralisme est une condition de la démocratie. Autrement dit, il n’existe pas de rapport simple entre vérité et démocratie.
Mais il faut également insister sur l’idée que l’opinion publique en démocratie a besoin de s’appuyer sur des faits, sur ce qu’Arendt appelle « des vérités de fait ». L’abandon de l’idée de vérité constitue un péril pour la démocratie tout autant que son monopole. Il ne faut donc pas considérer que tout est absolument relatif et sujet à perspectives et c’est aussi par là qu’Arendt distingue un pouvoir démocratique d’un pouvoir totalitaire : un pouvoir totalitaire peut passer son temps à transformer l’Histoire.

Pour revenir à la loi sur la manipulation de l’information, outre les risques d’usage liberticide, beaucoup de juristes doutent également de son efficacité. Le juge sera très souvent obligé de se déclarer incompétent, car il ne sera pas toujours en mesure d’estimer le degré de vraisemblance ou de véracité d’une information.

Alors quels sont les remparts pour lutter contre la manipulation ?

Il y a des apprentissages qui se font par cumul d’expériences, sur le plan collectif comme individuel. On a eu des cas d’école de manipulation pendant la campagne présidentielle américaine ou à l’occasion du Brexit. Ils ont été étudiés et cela permettra de déjouer de futures campagnes de manipulation.
On peut aussi développer une vigilance individuelle une fois constaté que nous avons tous tendance à tenir pour vrai ce qui nous convient. Comme je suis anti-Trump, je vais avoir tendance à croire vraies des allégations ou des accusations contre lui qui sont parfois peu étayées, et il en jouera ! Enfin, s’il faut apprendre aux enfants comment se comporter derrière un écran, à vérifier les sources d’information. Et aussi éteindre les écrans et ouvrir avec eux des livres, sources indispensables d’apprentissage de formes discursives longues d’argumentation, de ce qu’est un propos dans sa cohérence et sa complexité. Faire aimer la ligne, face au déferlement des flux.

Ce qui nous amène à parler des « fake news » : est-ce un phénomène nouveau ?

Oui et non, car ce procédé est aussi ancien que la communication de masse. Revenons d’abord sur le terme « fake news » qui ne signifie pas exactement « fausses nouvelles », mais désigne plutôt que quelque chose a été monté, enrobé et donc que cette chose n’est pas complètement fausse. C’est grâce au fait qu’elles mélangent le vrai et le faux que les « fakes news » sont très efficaces.
La vraie nouveauté, c’est la technologie qui permet de répandre l’information sur un mode viral, très difficile à contrôler, car il faut faire appel à des opérateurs privés. Il n’y a plus d’un côté des émetteurs d’infos et de l’autre des récepteurs : aujourd’hui, tout le monde peut éditer, publier et diffuser une information. Et les filtres sautent : j’ai parlé de « fast sharing » pour désigner le comportement consistant à partager un post parfois sans même en avoir lu le contenu, simplement en fonction du titre et du biais de confirmation, parce que ça vient renforcer ce qu’on pense.

Mais la liberté de la presse a aussi à voir avec les tentatives des gouvernants de limiter l’accès à la connaissance...

Effectivement, l’émergence de la presse coïncide avec cette idée des Lumières : l’espace public et l’opinion doivent être nourris d’une pluralité des points de vue et l’on doit pouvoir enquêter sur les agissements des gouvernants. Pendant la Révolution française, on voit apparaître des journaux dont l’emblème est « l’Œil public », dont la vertu est d’empêcher les abus de pouvoir.
La démocratie libérale a ensuite fait de la liberté de la presse un principe central, même s’il n’a été consacré que récemment en France, avec la loi de 1881. Une presse libre est censée pouvoir remplir deux rôles : de contre-pouvoir par la surveillance et la libre critique des gouvernants, et d’information, visant à éclairer les citoyens sur le monde.

Source : Le Monde

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