Journée de colère de la presse tunisienne

publié le 6 février 2018

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Une centaine de journalistes s’est rassemblée vendredi 2 février pour dénoncer les pressions policières et gouvernementales.

« En 2012, les menaces se faisaient sous couvert de la religion. Aujourd’hui, en 2018, c’est sous couvert de la sécurité. » Brassard rouge au bras, Néji Bghouri, président du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) sonne l’alarme d’un « retour de l’état policier : les écoutes, les attaques contre les journalistes ». Vendredi 2 février a été décrété « jour de colère pour la presse tunisienne ». Une centaine de journalistes et correspondants de médias étrangers s’est rassemblée devant le syndicat.

A l’origine de cette vague de mécontentement, la déclaration, le 29 janvier, du ministre de l’intérieur Lotfi Brahem devant une commission parlementaire, où il a affirmé que durant les émeutes de janvier 2018, des communications entre des journalistes et des manifestants ont été interceptées. Cette mise en cause a provoqué un tollé auprès des journalistes. Puis, la situation a encore empiré avec les attaques venant de certains syndicats de police, notamment, la branche régionale de Sfax du Syndicat National des Forces de sécurité intérieure. Leur porte-parole a même appelé au viol des journalistes.

Une plainte a été déposée par le SNJT, a affirmé Mohamed Yassine Jelassi, membre du bureau exécutif du syndicat. L’ordre des avocats s’est étonné de l’absence d’auto-saisine du parquet contre les syndicats de police. « Les procureurs, le parquet, les médecins légistes, ont tous peur des syndicats de police, ils sont dans l’impunité », a relevé Halim Meddeb, avocat engagé qui a assisté des victimes de torture et de violence policière dans les procédures judiciaires. Une information judiciaire a finalement été ouverte, vendredi, à la demande du ministère public.

Les correspondants de RFI et Libération interpellés

Interdits sous le régime du président déchu Ben Ali, les syndicats de police ont été créés le 25 mai 2011. Leur rôle ne se limite pas aux revendications salariales, mais ils s’expriment sur des questions de politique et de société en général. « Ils ont pris une place qui va au-delà de leur rôle, ils sont devenus presque des patrons de la police nationale » a estimé Rafik Chelly, ancien Secrétaire d’Etat chargé des affaires de sécurité. Un projet de loi donnant plus de pouvoir aux policiers est par ailleurs en discussion au parlement. Il a été jugé liberticide par des organisations de défense des droits de l’homme tunisiennes et internationales.
Les pressions policières ont non seulement touché les journalistes travaillant pour les médias tunisiens, mais aussi ceux des médias étrangers. Ala Zaatour, correspondant d’Al-Araby, une chaîne d’informations arabophone basée à Londres, raconte qu’il a reçu des appels du poste de police d’une localité au sud de la Tunisie alors qu’il y était pour un reportage. Ils lui auraient demandé des renseignements sur le contenu de son travail et sur ses contacts. Le correspondant de Radio France Internationale à Tunis, Michel Picard, a été emmené au poste le 14 janvier en marge d’une cérémonie officielle. Le correspondant de Libération a quant à lui été interpellé chez lui et maintenu au poste de police de son quartier pendant plusieurs heures, sans qu’aucun motif ne lui soit signifié.

Accumulation des critiques

Depuis son élection en 2014, le président Béji Caïd Essebsi a accumulé les critiques contre les médias étrangers, qui nuiraient selon lui à l’image de la Tunisie. Sa dernière sortie portait sur la couverture des mouvements sociaux de janvier : il a estimé qu’il y avait de l’exagération et de l’amplification de la part des médias étrangers.
Néji Bghouri, qui n’exclut pas la grève générale dans le secteur des médias, devrait être reçu par le président de la République en début de semaine prochaine.
La manifestation de vendredi intervient au lendemain d’une visite d’Emmanuel Macron en Tunisie. Lors d’une conférence de presse commune, les chefs d’Etats tunisien et français ont minimisé les critiques formulées par Human Rights Watch (HRW) contre les abus policiers, notamment les arrestations arbitraires et multiples violations contre les détenus arrêtés lors des mouvements sociaux qui ont secoué la Tunisie en janvier.

Dix ONG, pour la plupart tunisiennes, ont critiqué le président français, jugeant qu’il n’avait pas entendu la société civile sur un climat « de plus en plus tendu » en matière de droits humains lors de sa visite d’Etat à Tunis. Ils mentionnent également « la menace pesant sur la liberté d’expression et de la presse ainsi que la diabolisation des mouvements de revendications sociales, économiques et environnementales ». Amna Guellali, représentante de HRW à Tunis venue soutenir les journalistes vendredi, y voit un renforcement de l’impunité des policiers.

Le Monde Afrique

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