La chronique de Jean Claude Allanic : "La reyne le veult".

publié le 2 novembre 2019

image La chronique de Jean Claude Allanic : "La reyne le veult".

A l’heure où la perfide Albion s’apprête à quitter l’Europe - peut-être ou peut-être pas, "ptèt ben qu’oui, ptèt ben qu’non" ; il ne faut oublier les origines normandes de ses rois) - rendons-lui un hommage linguistique.

Non, l’anglais n’a pas toujours colonisé le français. Il fût même un temps où il faisait bon d’être francophone à Londres. Certes, cela remonte à loin mais il en est resté des traces profondes. A commencer par la devise royale "Dieu et mon droit" ou cette "La reyne le veult" qui accompagne la signature officielle des lois. Et quand, récemment, le Premier ministre de Sa Majesté a été accusé de commettre un "Coup" (pour avoir suspendu la chambre des communes)), il n’était pas question "d’un coup politique », comme on dit dans nos journaux, mais bien du mot d’origine française qui désigne un "coup d’Etat".

Merci donc à Guillaume le Conquérant, à Richard Cœur de Lion et à tous les "French kings" qui appliquèrent une sorte de loi Toubon pour imposer la francophonie à leurs sujets (on ne discutera pas de la légitimité de la cause ni des moyens employés !).
C’est ainsi que, grâce à eux, "le français a littéralement envahi la langue anglaise". C’est un avocat franco-britannique, Anthony Lacoudre, qui le dit dans un livre passionnant sur "L’incroyable histoire des mots français en anglais". * On y apprend que le vocabulaire anglais comprend 25 000 mots français comme "crime", "police", "prison", "torture", ou encore : "art", "dialogue", "fruit", "silence", "fragile", "moustache", "garage", "massage", "molecule", "telephone", "table", "questionnaire", "silhouette", and so on...

Dans le domaine politique ou militaire, l’influence du français est particulièrement manifeste même si, au fil du temps, certains mots se sont "anglicisés" en perdant un accent ou en changeant une ou deux lettres : "election", "government", "republic", "parliament", "candidate", "vote", "president", "debate", concernant la vie civile ; "captain", "commandant" , "colonel", "lieutenant", "admiral" ou "sergeant", du côté des gradés.

Quant à la prononciation, quoi de plus savoureux à entendre que ces expressions françaises adoptées telles quelles et dites avec l’accent d’Oxford (ou même de Cambridge) : "cul-de-sac », "rendez-vous », "fiancé", "ménage à trois", "agent provocateur" ? Quoi de plus sensuel qu’un "negligé" prononcé avec un détachement tout britannique ? A propos de "pronunciation" (encore un héritage francophone), nos professeurs d’anglais nous ont fait souffrir avec l’article "the" (il paraît qu’il faut mettre le bout de sa langue entre ses dents en soufflant légèrement). Les Anglais, eux, souffrent avec nos sons en "u" que leurs bouches sont incapables de reproduire correctement. A chacun son calvaire !

Paradoxalement - comme les Québécois - ils ont préservé le sens originel de certains mots de vieux français qui sont devenus, pour nous, des "faux amis". On croit les comprendre mais ils ne veulent pas dire ce que nous croyons. Un exemple parmi d’autres : de nos jours, quelqu’un de "truculent" est plutôt un être jovial. En anglais, cela désigne, comme dans un passé lointain, un comportement méchant et agressif.

Au bout du compte, Anthony Lacoudre se veut rassurant sur la vitalité de notre langue : nous n’utiliserions que 500 mots d’origine anglaise contre 25 000 mots français adoptés par les pays anglo-saxons. Il nous absout même quand nous croyons succomber à l’anglais, alors que nous reprenons en fait un vocabulaire, au départ bien français, qui nous revient en boomerang d’Angleterre ou des Etats-Unis. C’est le cas de "people" qui vient de "peuple", de "stress" qui vient de "détresse" ou du "bar" du coin qui vient de "barre". Par la même occasion, il absout les Britanniques des anglicismes qui nous menacent au XXI° siècle. Les coupables sont les Américains. C’est la faute à la Silicon Valley car cela concerne essentiellement le monde des nouvelles technologies.

Cela étant, il n’y a aucune raison de ne pas résister à ces invasions linguistiques qui appauvrissent le patrimoine culturel de la francophonie. Pourquoi donc, en 2019, le constructeur Renault organise-t-il des "Renault days" ? Quelle mouche a piqué les responsables de la Banque postale française pour choisir d’appeler leur filiale en ligne "My French bank" ? En quoi cela fait-il vendre davantage de voitures ou ouvrir davantage de comptes en banque ?

"Words, words, words" comme disait Guillaume Shakespeare.

jcallanic@gmail.com

* Editions Walworth Publishing- Scarsdale. Prix : 30 euros.

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