La Chronique de Jean Claude Allanic : « Les frites que j’ai mangé » !

publié le 5 octobre 2018

image La Chronique de Jean Claude Allanic : « Les frites que j'ai mangé » (...)

J’étais à Moroni au moment de la rentrée scolaire. Les enseignants menaçaient de "grèver". Ils se plaignaient, entre autres, d’être payés avec parfois plusieurs mois de retard. Selon le journal francophone "Masiwa" le salaire mensuel d’un professeur débutant est de 190 euros.
Aux Comores, on "grève". Cesser le travail est devenu un verbe intransitif. En France, on "fait grève". A tort ou à raison, les enseignants se mettent "en grève" au moins une fois par trimestre, les cheminots de la SNCF ont inventé la grève à répétition et les pilotes d’Air France ont largement contribué à l’introduction dans nos dictionnaires du mot "gréviculture".
Dans chaque pays de la francophonie notre langue commune évolue, se transforme, se débarrasse d’archaïsmes, cède aux modes ou au politiquement correct du moment (comme avec l’écriture inclusive), s’enrichit et, parfois, sous prétexte de simplification, s’appauvrit.
De ce dernier point de vue, "nos amis belges" (expression française légèrement condescendante !) n’ont pas de complexes. Deux professeurs, soutenus par le "conseil de la langue française et de la politique linguistique de la Fédération Wallonie-Bruxelles", ont proposé de supprimer la fameuse règle de l’accord du participe passé avec le verbe avoir quand il est placé devant le verbe. Nous avons tous appris, y compris les petits écoliers belges, qu’on doit écrire "les frites que j’ai mangées avec de la mayonnaise" et non "les frites que j’ai mangé ..." ; un vrai casse-tête pour le crâne de nos enfants. Les enseignants y consacreraient près de nonante heures. Leur souci d’alléger le cerveau de nos progénitures part d’un bon sentiment. Et, si j’ai bien compris, d’un certain sens de la provocation. Nos grammairiens ont monté, d’ailleurs, une pièce humoristique sur ce thème, qui remporte un succès certain.
Au-delà de l’aspect anecdotique de cette "histoire belge", le problème soulevé mérite considération. Il faut reconnaître que ce fichu accord traumatise bien des gens. Et bien des journalistes ! Comme le corps émérite des "correcteurs" est en voie de disparition dans la plupart des journaux et qu’il est inexistant dans les rédactions audiovisuelles, on se contente, désormais, comme tout le monde, des corrections très approximatives de Google. Cela se voit et cela s’entend.
En son temps, Michel Rocard, premier ministre, voulait, lui aussi, simplifier l’orthographe. Le sujet n’est pas tabou. Dans une interview (un entretien) accordée au "Point" : le professeur Alain Bentolila admet qu’on pourrait simplifier certaines règles, par exemple avec "être" (une femme doit-elle dire "Je me suis permis" ou "Je me suis permise" ?). Mais il souligne que lorsqu’on écrit : "La Coupe du monde que nous avons gagnée", le "e" permet de comprendre que nous avons remporté la "coupe" et non que nous avons conquis le "monde". Pour cet universitaire, "simplifier la règle, c’est simplifier la pensée, et donner moins de repères à celui qui exprime (cette) pensée" (...). Si vous diminuer la clarté d’expression, vous diminuez la précision de la pensée".
Comme dirait l’autre, la complexité, c’est compliqué ! C’est pourtant ce qui fait la force d’une langue, de son vocabulaire, de ses règles grammaticales, de sa ponctuation. Un ami sur Facebook proposait de comparer le sens de ces deux phrases : "Si on mangeait, les enfants" et "Si on mangeait les enfants". A mon avis, le petit Poucet, aurait eu une nette préférence pour la virgule.
Pour terminer, un coup de chapeau à cet autre enseignant qui a inventé, pour ses élèves, la règle Mbappé. Une idée lumineuse pour retenir que le "n" devient un "m" devant un "b" ou un "p".

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