La chronique de Jean Claude Allanic : Migrants, émigrés, immigrants.

publié le 5 novembre 2018

image La chronique de Jean Claude Allanic : Migrants, émigrés, immigrants.

A sa sortie aux Etats-Unis, en 1917, le célèbre film de Charlie Chaplin s’appelait "The immigrant". A sa sortie en France, le titre était devenu "L’émigrant". Question de point de vue ... géographique. Un siècle plus tard, les organisations humanitaires et les médias préfèrent parler de "migrants". Le terme paraît correspondre davantage aux grands courants migratoires de notre époque qui ne se fixent pas forcément sur un pays donné. Et il est supposé être moins péjoratif que le mot "immigrant".
Qu’est-ce qui différencie un migrant d’un expatrié ? Un immigrant d’un émigré ? Un exilé d’un émigrant ? Un réfugié d’un demandeur d’asile ? Un clandestin d’un sans-papiers ? Les assises de l’UPF qui viennent de se tenir en Arménie sur le thème "Médias et migrations" ont mis en évidence la difficulté de définir ces divers statuts toujours étroitement imbriqués et souvent mal compris par l’opinion et par les journalistes eux-mêmes.
Les mots utilisés recouvrent des réalités différentes et parfois contradictoires. Surtout, les mots – comme les images – ne sont jamais neutres. Ils sont porteurs d’émotions positives pour les uns, négatives pour les autres. Ils peuvent évoquer des drames humains comme les naufrages en Méditerranée ou ailleurs. Ou alimenter les peurs : peur de perdre son identité culturelle, peur d’une insécurité liée à la vie précaire des migrants.
Les journalistes ont tendance à privilégier la formule qui fait choc, voire le cliché, au détriment d’un vocabulaire précis. Il est donc important de bien comprendre le sens des mots qu’on utilise et de les choisir à bon escient. Un « expatrié » français en Afrique ne peut être comparé avec un « subsaharien » ou un « maghrébin » arrivant sans visa dans notre pays. Un « émigré », sous la Révolution, a peu de points communs avec un émigré italien ou irlandais arrivant aux Etats-Unis au XIX° siècle ; nos « exilés » ont généralement la possibilité d’un retour. On ne peut pas, non plus, comparer les migrants actuels avec les Italiens et les Polonais, d’une culture proche de la nôtre, qui, dans les années 20 et 30, ont choisi la France pour échapper à la misère. Mais, humainement, les Syriens, les Somaliens ou les Afghans et tous les autres qui fuient la guerre, la répression et la famine ne sont-ils pas dans la même situation de détresse que les réfugiés arméniens survivants du génocide, que les républicains espagnols victimes du franquisme ou que les juifs pourchassés par les nazis ?
Le « conseil canadien pour les réfugiés » s’est penché sur les terminologies utilisées par les médias. Il préconise d’éviter des expressions comme « migrant illégal » qui revient à criminaliser la personne alors que le droit international reconnait qu’on peut être contraint d’entrer dans un pays sans autorisation officielle. Pour la plupart de ces migrants, il s’agit d’une question de survie.
Les Canadiens mettent également en garde contre les amalgames et les confusions. Un « clandestin » est, par définition, un « sans-papiers ». Ce n’est pas le cas d’un « demandeur d’asile » qui, lui, est dans l’attente d’une éventuelle régularisation. Quant à l’expression de « réfugié économique », elle ne correspond à aucune définition juridique ; il est préférable de parler de « migrant économique ». Il en va de même des « réfugiés climatiques », terme apparu récemment en référence au réchauffement climatique. De tout temps, les aléas climatiques avec leurs périodes de sécheresse, de pluies diluviennes ou de grand froid se sont traduits par des migrations de populations. Là encore, ce sont les conditions économiques qui conduisent à l’exil même si le réchauffement actuel aggrave la situation dans les régions les plus pauvres.
En ce début du XXI° siècle, il n’échappe à personne que les immigrants vers l’Europe sont originaires principalement du Moyen Orient et de pays africains. Ce qui induit, dans les pays d’accueil, une montée inquiétante du racisme. Ici aussi, il faut faire attention aux mots qu’on utilise, sans tomber dans un politiquement correct ridicule. Dire un « black » pour éviter le mot « noir » n’a pas de sens. Noir, blanc ou jaune ne sont pas des insultes et c’est le même sang rouge qui coule dans nos veines. Entendu à ce propos, lors d’une table ronde, cet échange sur la stigmatisation du « noir » dans des expressions françaises comme « le travail au noir », « la noirceur de l’âme », ou le « marché noir ». Et cette réponse d’un confrère algérien Khaled Drareni : « le blanchiment d’argent » et les « blancs-becs » n’ont pas, non plus, des connotations très positives. J’ajouterais bien, de mon côté, une « oie blanche » … si je ne craignais la réaction des « Me Too » !

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