La chronique de Jean Claude Allanic : mots et maux de journalistes

publié le 4 octobre 2019

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Le propre d’une langue vivante est de ne pas être figée. L’orthographe, les prononciations, les constructions grammaticales changent. Des mots disparaissent, d’autres apparaissent, d’autres encore changent de sens au gré de l’évolution morale, sociale, économique et technologique des sociétés. Entre la nécessité de nouvelles définitions et les effets de mode plus ou moins éphémères, le vocabulaire est en perpétuel réforme.

Certains mots ont la vie dure. On "boursicotait" déjà au XV° siècle, on le faisait toujours dans les romans de Balzac au XIX° siècle et on continue encore à "boursicoter" de nos jours. En revanche, le "bousingotimisme" * dénoncé par Balzac nous parle moins que le "populisme" ou "l’islamisme". Les mots en "isme", malgré leur laideur, ont toujours la cote même si le "communisme" est, depuis quelques années, moins cité dans les médias que le "féminisme", "l’intégrisme" et "l’extrémisme" qui restent des "valeurs sûres" (façon de parler) du vocabulaire journalistique.

Pour les mots qui changent de sens, "très" est devenu quasiment synonyme de "trop" et, dans le domaine sportif, "supporter" a remplacé le verbe "soutenir". D’autres, considérés sans doute comme trop simples, sont remplacés par un vocabulaire jugé plus sérieux. Ainsi, à propos du naufrage d’un voilier dans la Manche, une radio nous a expliqué que, ce jour-là, la mer était "accidentogène" ; dire "dangereuse" n’était, sans doute, pas assez sophistiqué.

Parmi les mots nouvellement apparus dans les médias, celui de "féminicide" a fait une percée en force (hélas, pour ce que cela représente de tragédies et de souffrances pour les femmes). Il vient préciser la nature de l’homicide comme le faisaient les mots "parricide" et "infanticide".
Les hommes ne sont pas tous des "machistes" et les "machistes" ne sont pas tous des assassins, fort heureusement. A leur tour, les hommes se plaignent d’être victimes des excès du féminisme. Au Québec, nous apprend le "Journal de Montréal", les "masculinistes" s’organisent et réclament davantage de considération de la part des femmes.
Combien de temps mettra le mot "masculiniste" à franchir l’Atlantique pour arriver en Europe et en Afrique ? A quand le hashtag "# male too" ?

En revanche, traverser la Manche n’est pas la mer à boire. En cet automne 2019 qui sera peut-être celui du Brexit, nos médias sont plus que jamais atteints d’anglomanie aigüe. C’est le cas, particulièrement, de la télévision "française".
Ainsi TF1 a programmé un "nouveau megashow" : "Mask Singer" animé, précise "Libération", par le nouveau "wonderboy" Camille Combal.
En toute modestie journalistique, Bruce Toussaint présente "Tonight Bruce Infos" sur BFM. Cnews propose, quant à lui, "Morandini Live" et TMC poursuit la diffusion de "Burger Quiz" tandis que C8 organise "un talk de débats" (sic). De son côté, Julien Courbet est ravi d’animer un "télécrochet de startuppeurs, Shark Tank" sur M6. Enfin, Canal+ lance une émission sur le "Premier League britannique" (resic) intitulée "King of ze day".

A propos de sports, on connait l’engouement de nos ami(e)s sportifs et sportives pour les envolées lyriques et on apprécie leur créativité inventive en matière de vocabulaire. Sur France Info, pour lutter contre l’homophobie dans les stades de foot, on a pu entendre un commentateur souhaiter "une éducation au supporting" ! Ou un autre confrère, sur TF1, souligner le "pressing" constant d’une équipe sur une autre. Sur le coup, j’ai cru que les maillots des uns étaient mieux repassés que ceux des autres. Mon teinturier - qui n’a pas fait d’école de journalisme - m’a détrompé et a suggéré de parler de "pression" plutôt que de "pressing". Ce n’est pas si bête !

jcallanic@gmail.com

* Dérivé du mouvement des Bousingots constitué, après la révolution de 1830 en France, de jeunes "ultras" démocrates.

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