La chronique de Jean-Claude Allanic : Quand on rase gratis, je kife !

publié le 5 février 2019

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Allez, c’est promis : demain, on rase gratis ! Enfin, presque, si l’on en croit cette information parisienne du « Figaro » : la maire a décidé, écrit le journal, de « gratuiser » prochainement les transports en commun pour les enfants. L’intention est louable. Pas le mot. Il n’est pas beau et il n’est pas bon. « Gratuiser » est un verbe ancien qui signifie « réduire en copeaux » : pitié pour les petits parisiens ! « Gratuitiser » serait plus judicieux mais c’est encore plus laid… et plus difficile à prononcer.
Le charme d’une langue vivante, c’est qu’elle n’est pas figée. Elle se modifie au gré des changements dans la société. Et quand on est vivant, on bouge. Chaque année, de nouveaux mots apparaissent dans les dictionnaires, d’autres changent de sens, parfois même d’orthographe.
Le « Petit Robert » valide ainsi, dans son édition 2019, des mots apparus récemment dans le langage populaire comme le « dégagisme » (qui donne des frissons aux élus), « bisounours » (pour les mêmes élus qui promettent un monde merveilleux), « grossophobie » en écho à l’homophobie, le verbe « invisibiliser » et l’adjectif « racisé » en écho au racisme. Dans le domaine du langage familier, la « glande » - pratiquée avec talent par les confrères qui s’arrangent toujours pour arriver en conférence de rédaction une fois le travail distribué - fait une entrée remarquée comme le verbe « se palucher » dont je vous laisse découvrir les facettes avouables et inavouables.
Font également leur apparition, dans les nouvelles éditions, des mots anglais acceptés tels quels ou francisés comme « replay », « darknet », « drive » ou « hacktivisme » (qui est bien une forme d’activisme sur le net). En revanche, rien de nouveau sur les « fake news » qui deviendront peut-être des « infotox » en 2020.
La francophonie n’est pas oubliée dans cette mise à jour annuelle avec une place réservée à quelques expressions suisses, belges ou québécoises présentées ainsi par la directrice éditoriale du « Robert » Marie-Hélène Drivaud : « Les ados qui prennent une brosse (Canada : s’enivrer) et ébriquent (Suisse : casser) une vitre de la déménageuse (Suisse : camion de déménagement) vont en prendre pour leur rhume (Canada : se faire réprimander) et se faire azorer (Suisse : gronder) par leurs parents. Il restera à porter les morceaux de verre à l’écocentre (Canada : déchèterie), avec les circulaires (Canada : prospectus) à recycler. Ils auraient mieux fait de passer leur temps à lire une brique (Canada, Belgique : gros livre, pavé), pour devenir une calure (Suisse : personne instruite »).
Le français du Congo, le français de Madagascar, celui de Pondichéry, celui de la Tunisie ne sont pas identiques. Dans chaque pays de la francophonie, il s’enrichit des apports de toutes les langues nationales ou régionales qui y sont parlées. Qui se souvient actuellement, en France, que le mot « gilet » est d‘origine arabe ?
Le partage international d’une langue n’empêche pas le respect de l’identité culturelle de chaque pays. La francophonie n’est pas un impérialisme. Mais les langues peuvent être parfois l’objet d’enjeux politiques et idéologiques qui les dépassent. Cela est-il le cas à Tunis où la municipalité veut bannir le français des enseignes commerciales ? On n’est pas obligé de « kifer ». Je précise que le verbe « kifer » est reconnu par l’académie française !
jcallanic@gmail.com

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