La chronique de Jean-Claude Allanic : Sans langue de bois

publié le 2 mars 2019

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Il y a un langage des jeunes, un langage scientifique, un langage précieux, un langage vulgaire, un langage savant. Et un langage très particulier propre aux politiques. Je ne parle pas de la langue de bois qu’ils pratiquent généralement avec talent mais de cette manière de dire les choses d’une manière très contournée : par exemple, lorsqu’ils déclarent : « J’ai confiance en la justice de mon pays », cela veut-il dire qu’il faut se méfier de la justice des autres pays ou s’agit-il d’une litote pour conjurer le verdict incertain des tribunaux ?
Petit voyage lexical, donc, dans le vocabulaire fleuri de nos élus et de ceux qui espèrent l’être un jour. Les dictionnaires politiques ont leurs propres définitions, assez éloignées parfois des réalités. Ainsi, il va de soi que les pays qui se réclament de la francophonie prônent tous la liberté, l’égalité et la fraternité et qu’ils se disent même, pour certains, « populaires » et « démocratiques ». Je n’en ai relevé aucun qui se prétendait « liberticide », « inégalitaire », « impopulaire » et « dictatorial ». Et pourtant…
Les voies de la politique et les voix des politiciens (et ciennes) sont souvent impénétrables. Quand, dans son historique discours d’Alger, le général De Gaulle avait prononcé son célèbre « Je vous ai compris », peu de personnes ont compris ce qu’il fallait comprendre. Le français parlé par les gouvernants est une langue à part qu’il faut savoir décrypter.
Les accuse-t-on de mentir ? En politique, le mensonge n’existe pas ; il n’y a que des contre-vérités. Et des circonstances qui changent. Une décision irrévocable est révocable à tout moment (on invoque alors la langue allemande pour justifier le principe de la « realpolitik »). Quand un politique vous dit qu’il n’est pas contre, il faut comprendre qu’il n’est pas vraiment pour. S’il ne réussit pas à imposer ses vues, il se déclare alors prêt à en débattre démocratiquement ; de « larges » débats en commissions restreintes et en comités Théodule, l’essentiel est de gagner du temps. Si on vous promet le bout du tunnel, il faut se préparer à n’en voir jamais le bout. De toute façon, « les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent » (dixit Henri Queuille, chef du gouvernement français sous la IV°).
Il arrive que des dirigeants s’empêtrent dans des « affaires ». Pour l’opposition, ce sont toujours des « affaires d’Etat ». Jamais pour ceux qui sont … aux affaires (on dit alors qu’elles font « pschitt »). Autre mot dont on apprend à se méfier quand on fait de la politique, c’est celui « d’ami » et de ses synonymes, c’est-à-dire « concurrent » voire « traître » pour les amis de plus de trente ans. Car en politique, on ne dit « jamais » et on ne sait jamais…
La linguistique politique est aussi le domaine des phrases définitives. On met communément en avant « les valeurs républicaines » et « l’ordre républicain ». Sauf en Belgique ou au Royaume Uni, où on invoque assez peu, à vrai dire, « l’ordre monarchique » et où les valeurs sont plus « démocratiques » que, cela va de soi, « républicaines ».
Mais, il est un point sur lequel il faut attirer l’attention du lecteur et des électeurs, c’est lorsque les hommes et les femmes politiques prétendent parler « la main sur le cœur ». Franchement, là, il y a un risque d’infarctus !
Et dire qu’il y en a qui prétendent * que la langue française ne dispose pas d’assez de nuances pour transmettre toutes les subtilités de la pensée.

*C’est ainsi que les organisateurs du « Salon du livre » de Paris justifient la nouvelle catégorie de livres pour les 14-20 ans appelée « young adults » (pour éviter de dire adolescents attardés ?). Plusieurs écrivains ont dénoncé ce « globish » dans une pétition publiée par « Le Monde ».
jcallanic@gmail.com

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